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Tribune

De Berlin à Mellila, les murs de la honte


par François SIMON, Alternative Midi-Pyrénées, Conseiller Municipal de Toulouse, 30 septembre 2005

Cinq hommes viennent d'être tués par balles. Balles espagnoles ou marocaines, la polémique enfle, masquant l'acte lui-même. Cinq africains ont été tués parce qu'ils franchissaient un mur. Leur crime ? Vouloir, au-delà de ce mur, rejoindre un monde qui concentre les richesses de la planète entière. Vouloir par leur travail retrouver un peu de liberté.

Cette fameuse liberté d'entreprendre, cette liberté économique est ainsi retranscrite sur le sol ensanglanté, à son état brut, signant jusqu'à la nausée son abjecte arrogance. Cette liberté économique, si conquérante pour les entreprises dans le grand village marchandisé, mondialisé, n'a pas la même saveur d'enrichissement selon que l'on soit membre d'un fonds de pension ou paysan africain. Pour les uns l'argent, pour les autres les plombs d'une balle.

Rechercher légitimement un emploi pour survivre, pour nourrir sa famille, son village, retrouver la dignité de vivre honnêtement de son travail et non pas des subsides fournis par l'aide humanitaire est aujourd'hui puni de mort. Mur de l'argent contre Droit d'exister. On est en droit de se demander qui est le criminel. Cinq balles dans la peau, pour l'exemple, pour le respect des frontières, parce que « nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde », seulement les richesses produites par ces pays, que ce soit sous forme de matières premières ou de prolétariat exploité sur place par des délocalisations toujours plus prometteuses de bénéfices pour les entreprises. Celles-ci, du reste, prennent bien attention à conserver leurs sièges de l'autre coté du mur et de ses gardes frontières.

Il y a quinze ans, un autre mur tombait. Lui aussi avait été érigé pour interdire le droit de liberté à des femmes et des hommes. Lui aussi était protégé par des gardes qui tiraient sur ceux qui bravaient l'interdiction de le franchir. Ce mur est tombé, permettant un court instant d'espérer un monde plus uni, plus solidaire. D'autres murs s'érigent, tout aussi hideux, tout aussi meurtriers. Pour conserver leur hégémonie, pour préserver un système inégalitaire et spoliateur, les pays riches construisent à leurs frontières de nouvelles forteresses, de nouveaux miradors. Citadelles assiégées, elles bâtissent de nouveaux ghettos, ghettos des puissants protégés derrière leurs barbelés, ghettos des pauvres, gueux qui viennent s'échouer et mourir aux marges de l'empire.

Ces cinq balles ne sont que la continuité de tous ces immigrés, tirés comme des lapins le long de la frontière mexicaine par les garde-frontières étasuniens, de ces noyés au large des côtes italiennes, de ceux errants au large de Sangatte, de ceux morts dans des hôtels taudis de la capitale. La liste n'est hélas pas exhaustive. Mais de quelle liberté parle-t-on ? N'est-il pas urgent de dénoncer ce mur du silence ? N'est-il pas temps de dénoncer cette gigantesque escroquerie qui confond libéralisme économique et libertés individuelles ? Où est la justice lorsque la seule libre circulation reconnue est celle des capitaux et des marchandises ? Que peut bien signifier un monde où ces biens matériels et financiers s'accumulent en quelques endroits de la planète et que l'on interdit à l'immense majorité des habitants de ce monde de venir y trouver travail et dignité ? N'y a t il pas d'autre définition de la richesse que celle de l'accumulation de biens, de libertés qu'économiques, de valeurs que marchandes ? Ne peut-on pas concevoir que partager, c'est s'enrichir humainement, culturellement ?

Quelle que soient la hauteur des murs, la taille des prisons, la violence exercée aux frontières, un système ne peut survivre par l'injustice, le meurtre et l'exploitation. Quel paradoxe de voir ce monde qui se dit libre se barricader derrière ses murs, de peur de partager.

Berlin n'a plus de mur. Celui de Mellila tombera. L'intelligence serait de le démolir nous-même.