Le travail et le but de la vie
par Mehdi Ferhat, 24 août
2005
Au bord de l'eau, dans un petit village mexicain,
un bateau rentre au port. Un américain qui est là, complimente
le pêcheur mexicain sur la qualité de ses prises et lui
demande combien de temps il lui a fallu pour les capturer.
- " Pas très longtemps ", répond le Mexicain.
- " Mais alors, pourquoi n'êtes-vous pas resté en
mer plus longtemps pour en attraper plus? " demande l'Américain.
Le Mexicain répond que ces quelques poissons suffisent à
assurer la subsistance de sa famille.
- L'Américain demande alors : " Mais que faites-vous le
reste du temps? "
- Je fais la grasse matinée, je pêche un peu, je joue
avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir, je vais
au village voir mes amis, nous buvons du vin et jouons de la guitare.
J'ai une vie bien remplie.
- L'Américain l'interrompt : " J'ai un MBA de l'université
de Harvard et je peux vous aider. Vous devriez commencer par pêcher
plus longtemps. Avec les bénéfices dégagés,
vous pourriez acheter un plus gros bateau. Avec l'argent que vous
rapporterait ce bateau, vous pourriez en acheter un deuxième
et ainsi de suite jusqu'à ce que vous possédiez une
flotte de chalutiers. Au lieu de vendre votre poisson à un
intermédiaire, vous pourriez négocier directement avec
l'usine et même ouvrir votre propre usine. Vous pourriez alors
quitter votre petit village pour Mexico, Los Angeles, puis peut-être
New-York d'où vous dirigeriez toutes vos affaires. "
- Le mexicain demande alors : " Et combien de temps cela prendrait-il
? "
- " 10 ou 20 ans ", répond l'Américain.
- Et après?
- " Après? C'est là que ça devient intéressant
", répond l'Américain en riant, " quand le
moment sera venu, vous pourrez introduire votre société
en bourse et vous gagnerez des millions. "
- Des millions? Mais après?
- Après?
- " ... Vous pourrez prendre votre retraite, habiter dans un
petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer
avec vos enfants, pêcher un peu, faire la sieste avec votre
femme et passer vos soirées à boire et à jouer
de la guitare avec vos amis.
Est en jeu dans ce conte l'opposition entre l'ancienne
éthique du travail (en baver pendant des année pour
gagner la récompense d'un bonheur futur) et la nouvelle éthique
du travail (travailler doit être un plaisir qui est sa propre
récompense indépendamment de ce qu'il procure pour le
futur).L'américain propose l'idéal de l'avidité
qui voit dans le travail le moyen de gagner de l'argent pour gagner
le droit soit-disant de vivre ensuite. En d'autres termes, c'est en
fait perdre sa vie tout en la gagnant! Le mexicain lui n'a en vue
que la vie elle-même et ses conditions décentes, au fond
gagner sa vie sans la perdre. Dans la chute, ce qui apparaît,
c'est pourquoi attendre 20 ans de labeur pour arriver à un
résultat disponible tout de suite?
A quoi bon un tel détour pour revenir à ce qui est déjà
là? L'enjeu du travail et de son sens est aussi l'enjeu du
rapport de l'homme au temps. Ce que nous mettons dans l'instant, dans
la manière d'être au présent dessine la valeur
de ce que nous faisons de notre vie. Que celle-ci soit envisagée
comme loisir ou comme travail importe peu sur le fond, ce qui importe,
c'est le rapport à l'Être dans le temps, ce qui compte
c'est l'investissement de la vie dans le présent, non pas la
projection dans un futur hypothétique. Il est cependant remarquable
que dans notre système économique, dit capitaliste,
notre propension à vivre dans un futur est largement entretenue.
consommer, c'est vivre de promesses de satisfactions futures liées
à l'objet du désir, c'est vivre par avance dans le fantasme
d'un ailleurs ou d'un lendemain meilleurs que l'ici et le maintenant
d'aujourd'hui. La question du sens du travail est posée. La
réponse consistant à dire "pour de l'argent"
est remise en cause. Maintenant, interrogeons-nous un peu : pourquoi
travailler? Quelle est la véritable motivation du travail?
Est-elle fondamentalement économique?