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Tribune

Les Indigènes d’Ici et de Là-Bas !

par Mondher Sfar

msfar@wanadoo.fr

Je me rappelle du malaise que j’éprouvais quant à la façon dont les socialistes avaient géré la question du racisme en France. C’était le règne de l’idéologie qui n’a cure de la réalité historique du problème ni des conditions sociologiques de la France. C’était du temps où le lobby juif sioniste a poussé les populations des anciennes colonies à revendiquer leur appartenance ethnique dans le but inavoué de conforter le communautarisme juif peu compatible avec une république qui se veut universaliste.

Ce piège a lamentablement échoué lors de la première et surtout de la deuxième Guerre du Golfe. Le puissant mouvement anti-guerre ne pouvait que déboucher sur une confrontation antisioniste, du fait des enjeux géostratégiques américano-sionistes au Moyen-Orient. En France, le conflit a fait éclater la bulle de l’antiracisme. Celui-ci s’est littéralement démasqué et révélé son vrai visage : une manipulation sioniste faite à des fins sionistes. (Voir l’aveu de la sioniste Isabelle Tahar Miller devant l' American Jewish Committee, à lire dans harissa.com.) C’est alors que la sécession de la France plurielle d’avec le sionisme a déclenché les campagnes hystériques d’islamophobie (anti- Tariq Ramadan, Tawfik Mathlouthi, Ginette Skandrani, etc.) et de négrophobie (anti-Dieudonné, etc.).

Mais cette rupture d’avec le protectorat sioniste sur la lutte contre le racisme a eu un effet bénéfique sur le mouvement antiraciste : celui-ci a commencé à se libérer de son héritage communautariste dogmatique de l’époque sionisto-socialiste. Il revendique actuellement son inscription dans l’histoire, en tant que la continuation - et la résultante – de l’histoire coloniale et esclavagiste multiséculaire de la France. C’est une véritable révolution intellectuelle et sociale qui est en train de s’accomplir dans le mental aussi bien français de souche qu’indigène. C’est une véritable catharsis par la mémoire-histoire. C’est comme un accidenté qui a perdu sa mémoire, et qui se réveille pour se reconstituer à partir des circonstances de son ‘accident’ et son ‘passé’ oublié. C’est la plus sûre voie vers l’universel, vers la reconnaissance de l’unité et de la communauté humaine solidaire.

Il s’agit de faire retour à la raison et au débat public et généreux pour résoudre les conflits sociaux, et faire ainsi échec à l’esprit dogmatique, celui de l’intolérance, de l’obscurantisme et de la violence. En effet, ceux-ci ont été mis en œuvre dans le traitement de ce que l’on appelle la shoah ou l’holocauste - autant d’appellations suspectes qui visent uniquement à obscurcir notre vision de l’événement en l’entourant d’un épais halo sacral, avec ce que cela implique, outre la culture de la haine, l’instauration d’un système de tabous, d’interdictions, et de lois d’exception mettant les acteurs sociaux dans une peur panique, une vraie phobie de violer par un geste, par une parole ou par un regard l’interdit sacral, et d’être sanctionné par l’opprobre de l’antisémitisme, image inversée du tabou. La lutte rationnelle contre l’idéologie de l’indigénat colonial et le retour à l’histoire de la traite des noirs pour remodeler notre vécu post-colonial vont aider sans doute le judaïsme à se débarrasser de ses vieux démons raciaux, tout comme il aidera les Occidentaux et le monde arabo-musulman à se remettre en question en profondeur, dans leur identité, non seulement pour acquitter une dette, apaiser une blessure, mais surtout pour rompre avec la logique de l’égoïsme identitaire, et fonder une humanité plus solidaire, plus fraternelle.

Renouvellement de la question raciale, mais aussi de la question coloniale. Celui qui veut comprendre le cri des indigènes de la République, doit lire la loi du 23 février 2005 faisant, sans autre forme de procès, l’apologie de la colonisation, et en appelle à son enseignement. Apologie de crime d’agression, de crimes de guerre, de ségrégation raciale, d’exploitation et de pillage, tel est le contenu de cette loi. Cette loi, est bien une « boulette » de la République, dans le sens où elle reconnaît son crime en en faisant l’apologie.

C’est que jusqu’ici, la colonisation n’a pas fait l’objet de poursuites devant les tribunaux de l’humanité. Cette loi est une « boulette » parce que pour la première fois, elle nous permet de demander des comptes aux colonialistes - encore actifs à l’Assemblée Nationale - et non à la nation française qui paie toujours les pots cassés de ses gouvernants - des comptes sur ce qu’ils ont perpétré dans les pays conquis ou mis sous protectorat.

Le jour de gloire est arrivé pour les indigènes ! Il est arrivé non seulement pour les indigènes de la République, mais aussi pour les indigènes de Là-Bas. La quasi-totalité des territoires coloniaux le sont encore de nos jours, plus que jamais colonisés, opprimés, exploités, humiliés comme jamais auparavant sous prétexte ridicule qu’ils sont devenus ‘indépendants’. Tous ces territoires coloniaux continuent à souffrir sous la férule des mêmes maîtres d’hier qui ont confié la gestion de leurs affaires à des dictateurs locaux qui leurs obéissent au doigt et à l’oeil. Le cas de la Tunisie est remarquable à cet égard.

En 1857, la France, aidée par l’Angleterre, a imposé au Bey des réformes sous la menace réelle et physique de centaines de canons dirigés contre son palais à partir du port de La Goulette (cela nous rappelle quelque chose…) Il s’agit de faciliter la pénétration économique étrangère, sous couvert d’adoption d’une Constitution (ahd al-Aman = sorte d’habeas corpus) limitant, en 1859, le pouvoir absolu du Bey par un Conseil représenté par ses ministres, dans le but de contourner le pouvoir du Bey et d’acheter plus facilement les faveurs des ministres dont la corruption est déjà légendaire. Mais aussitôt la France se ravise et sabote l’entreprise craignant que la modernisation du pays lui fasse fuir sa proie. Vingt ans plus tard, la ruine du pays était consommée, ravivant la compétition des puissances européennes, surtout italienne. Pour y mettre un terme la France décide en 1881 de fonder sur ce fruit plus que mûr, qu’elle n’en fait qu’une bouchée, malgré de longues et rudes résistances surtout dans le sud tunisien. Après quelques hésitations, la France décide d’établir un régime de protectorat, considéré, à juste titre, nettement plus rentable financièrement, politiquement, diplomatiquement et militairement parlant. Il fallait en effet éviter à tout prix de refaire l’expérience ruineuse de l’Algérie assimilée. Le Bey a été mis sous le « protectorat » de la France contre ses sujets (les termes mêmes du Traité du Bardo !). Il est devenu un décor, et utilisé comme alibi face aux autres puissances, mais aussi au peuple tunisien, se permettant ainsi d’asservir la population et de s’accaparer ses richesses au nom du Bey.

Ainsi, le protectorat est-il un cache-sexe à une véritable occupation militaro-politique. Son principe a été copié sur le modèle colonial anglais : faire faire la sale besogne par des mercenaires recrutés du sein même de la population soumise. Le Bey devait seulement assumer le rôle de figurant, la répression, elle, est accomplie par les forces coloniales.

Avec l’avènement de la soi-disant ‘indépendance’, le protectorat a changé seulement de forme, en octroyant au Bey, et au nouveau Bey – Bourguiba -, la fonction répressive au profit de la puissance coloniale. C’est en effet Bourguiba qui a pris sur lui consciemment de poursuivre l’œuvre coloniale dans ce qu’elle a de répressif. Il s’est accordé avec l’appui de la France, les pleins pouvoirs en instaurant pour la première fois dans l’histoire du pays un régime dictatorial encore plus féroce et exclusif que celui de ses maîtres français. Il a si bien accompli sa mission de continuateur de l’occupation coloniale que son nom figure sur une plaque d’esplanade à Paris proche du Quai d’Orsay, d’où sont partis les ordres de la conquête militaire de la Tunisie donnés par Jules Ferry et Gambetta, en mars 1881... Bertrand Delanoë, colon tunisien, officiant à la cérémonie, n’a pas eu de mal à trouver des passages de discours de Bourguiba réaffirmant tout haut son attachement à la mère patrie française à qui il devait, à elle et à elle seule, sa carrière dictatorio-coloniale.

Quand le second dictateur tunisien a pris la relève du premier, il s’est adressé aux Tunisiens, le matin de son coup d’Etat du 7 novembre 1987, en leur annonçant la bonne nouvelle qu’ils « sont mûrs pour la démocratie », dans les mêmes termes utilisées trente trois ans plus tôt, par Pierre Mendès France dans son discours au Bey le 31 juillet 1954 ‘accordant’ l’autonomie aux Tunisiens parce que, ô, miracle, ils sont devenus « mûrs » pour ce cadeau. Bourguiba a accueilli le cadeau en ces termes : «J’ai toujours eu confiance en la France. Après vingt-quatre années de luttes et d’espoir, je connais enfin la récompense de ma vie.» Sa récompense, c’est le poste de Président, - à défaut de Bey -, comme il devait le confesser plus tard, dans un de ses discours autobiographiques. La France lui accorde ‘son indépendance’ comme un morceau de sucre à un bon chien qui a fait ses preuves de fidélité. Le ‘sucre’, c’est du ‘protectorat’ remis au goût du jour. Le même Mendès-France disait carrément à Mohamed Masmoudi deux semaines plus tôt à Genève : «Je signerai ici les accords indochinois dans la nuit du 20 au 21 juillet. Je veux être le 22 à Tunis… J’amorcerai ainsi la définition d’une nouvelle politique française…» Il s’agit d’une politique française corrigée. Rien de révolutionnaire, rien de bouleversant, une affaire à régler entre deux escales d’avion.

Mais, pour les Tunisiens, c’est un changement déchirant et dramatique que nous vivons dans la douleur, l’humiliation et l’étouffement. Les Bourguiba et les Ben Ali ne sont que des chiens méchants, dont la méchanceté n’a d’égale que la quantité de sucre qu’ils reçoivent de leurs maîtres. Le protectorat militaire a laissé la place à un protectorat civil, encore plus féroce et barbare que le précédent. En plus du cynisme. C’est aujourd’hui Chirac qui mène la danse en Tunisie avec son « ami personnel » le Général tortionnaire Ben Ali. C’est Chirac qui est responsable des morts sous la torture, c’est Chirac qui est responsable des vols de propriétés et des viols massifs des femmes tunisiennes laissées à la discrétion d’un monstre qu’on adule, qu’on respecte, qu’on nourrit, qu’on finance, qu’on arme et qu’on encourage et à qui on enseigne les méthodes de torture au poulet rôti.

Dessin exécuté vers 1952 par une victime tunisienne de ce supplice dit du ‘trapèze’ subi dans un commissariat de police française en Tunisie. Les régimes coloniaux de Bourguiba et de Ben Ali l’ont naturellement maintenue et pratiquée avec encore plus de zèle en lui donnant un nouveau nom : le fameux ‘poulet rôti’. Dessin extrait du : Livre Blanc sur la Détention politique en Tunisie, Commission Internationale contre le Régime Concentrationnaire, Bruxelles, 1953, p. 225.

La France coloniale insulte tous les jours les Tunisiens. Mais cela n’a pas suffi. Il faut les insulter à coups de loi : la coloniale, y’a bon. Enseignons-là. Fêtons-là. Elle est déjà fêtée le 14 juillet, jour de honte pour les ‘indigènes’, jour de honte pour l’humanité à travers la glorification des armes de la mort.

Mais, si la coloniale peut encore de nos jours sévir avec cette arrogance, c’est que les colonisés, les indigènes, l’y ont aidé et encouragé par leur pacifisme honteux, et par leur aliénation coloniale.

Qui aujourd’hui est plus coupable de la scandaleuse nomination du tortionnaire, le Général Habib Ammar à la tête de l’organisation du plus grand Sommet mondial, celui de l’Information devant se tenir à Tunis en novembre 2005 ? Est-ce Kofi Annan qui en est le responsable politique de cette manifestation mondiale, qui n’a rien fait malgré les protestations les plus fermes qui lui ont été adressées ? Ou l’opposition tunisienne qui n’a pas seulement bougé le petit doigt pour dénoncer le Général tortionnaire, mais elle a mené campagne pour que l’OMCT et Trial n’en parlent plus ?

Pour qu’il y ait un colonisateur, il faut qu’il y ait aussi un colonisé, consentant, et de préférence d’une fidélité canine.

Paris, le 10 mai 2005

Mondher Sfar msfar@wanadoo.fr