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Tribune

 

La résistance des pays du tiers-monde et la solidarité des intellectuels occidentaux par James Petras, Rebelión, 7 qvril 2004 L'auteur est professeur émérite de l'université d'État de New York à Binghamton (USA) et professeur associé de la St Mary's University, Halifax (Canada).

Falloujah, Bagdad, Ramadi, Nasiriya - un peuple entier s'est levé pour affronter l'armée d'occupation coloniale, ses mercenaires, ses pantins et collaborateurs. Au départ, par des manifestations pacifiques de masse, ils furent massacrés par les troupes US, britanniques, espagnoles et polonaises : des mains nues contre des tanks et des mitrailleuses. La résistance armée, au début une minorité, à présent indiscutablement la force la plus populaire, est soutenue par des millions. Les armées coloniales, redoutant chaque Irakien, tirent sauvagement dans les foules et battent en retraite; elles assiègent des villes entières, tirent des missiles dans des quartiers populaires bondés; leurs hélicoptères mitraillent les habitations, les usines, les mosquées. Aux yeux des soldats coloniaux, l'ennemi est partout et pour une fois ils ont raison. La résistance résiste : de chaque bloc de maisons, de chaque maison et de tous les étages résonnent les coups de feu. La résistance est partout. Chaque maison est touchée mais la résistance continue. La population aide les combattants blessés, lave leurs blessures. Ils donnent de l'eau aux assoiffés pour désaltérer leur gorge brûlée et rafraîchir leurs mains -- les armes automatiques sont brûlantes. Et où sont passés les mercenaires occidentaux ? Les tueurs payés à 1000 $ par jour avec leurs gilets pare-balles, leurs lunettes noires, leurs fanfaronnades et leur arrogance. Ils ont disparu. Eux aussi ont vu les corps carbonisés de leurs anciens acolytes de massacre. Des centaines d'Irakiens ont été tués, des milliers ont été blessés, plus encore vont mourir mais après chaque enterrement, des dizaines de milliers de plus, les pacifiques, les apolitiques, ceux qui attendent et observent les ont remplacés. " C'est une guerre civile", braille la presse bourgeoise. C'est prendre ses désirs pour des réalités. Les chiites et sunnites sont ensembles, frères et soeurs d'armes (oui, les femmes se battent aussi), se couvrant l'un l'autre lorsqu'ils affrontent les tanks. Et la résistance gagne quelles que soient les "proportions" - cinq, dix ou vingt Irakiens pour un soldat colonial. La résistance irakienne a dorénavant gagné la bataille politique. Aucun fonctionnaire installé par les forces d'occupation n'a d'avenir. Ils existent tant que l'armée US reste en place mais ils s'enfuiront par les toits de leurs bunkers lorsque les États-Unis se retirera. Militairement, les États-Unis et les mercenaires ont subi des milliers de pertes : des morts et des blessés en pagaille tous les jours. A Washington, les militaristes en civil, les architectes de la destruction de l'Irak paniquent. "Envoyons plus d'hommes !", crient à l'unisson Rumsfeld, Wolfowitz et Kerry, le candidat-président. Depuis son ranch du Texas, Bush appelle le chef de la résistance Moqtada Sadr un "tueur". Loin du front, de la boucherie et des massacres, sa télévision ne montre pas les enfants au visage déchiqueté. Une fois de plus, Bush est loin du champ de bataille, le Viêtnam et maintenant l'Irak. A présent, il peut réclamer un report d'appel au service, il est le président en personne qui déclara unilatéralement la fin de la guerre en mai 2003. Maintenant, en avril 2004, il y a plus de 600 soldats US abattus alors que la résistance irakienne a répondu à Bush qui les avait appelés à intensifier leurs attaques. Elle a repris les rues à l'armée coloniale, elle a reconquis les villes et pleine de courage et de détermination, elle se maintient sur son terrain. Les "Arabes" résistent alors que la courge Sharon reste muette. Ses agents, Wolfowitz, Feith, Abrams et leurs sous-fifres, autrefois si loquaces, se taisent étrangement. Est-ce-qu'ils s'inquiètent qu'il pourrait y avoir une réaction massive contre ceux qui ont trafiqué les données pour que les États-Unis lancent une guerre, qui tuera ou estropiera des milliers de soldats US, dans le but de "protéger" la prétention incontestée d'Israël de dominer le Moyen-Orient ? Au début du printemps 2004, en avril pour être exact, les rêves d'un nouvel empire colonial se sont effondrés sur les inventeurs du Nouvel ordre mondial : cet empire unilatéral et incontesté. C'est la fin de la " sphère de co-prospérité du grand Moyen-Orient" vu par Sharon, Wolfowitz, Blair et Cheney. La résistance irakienne a transformé le rêve de Rumsfeld et Wolfowitz d'une série de guerres contre la Syrie, l'Iran, Cuba et la Corée du Nord en un cauchemar de batailles de rues acharnées pour chaque bloc de maisons comme à Fallouja ou Bagdad (Quartier de Sadr). L'héroïsme, la valeur, l'inspiration, la résistance massive des Irakiens est d'autant plus grande qu'ils se fondent sur leurs propres ressources, leur propre solidarité, leur propre histoire, leur conviction qu'ils seront un peuple libre ou descendront tous les soldats coloniaux dans une lutte acharnée. l'expression 'Patria o Muerte' prend une signification spéciale et toute particulière en Irak. Ce n'est pas le slogan d'un chef, d'une avant-garde, pour enhardir et inspirer le peuple, c'est la réalité vivante de tout un peuple. La patrie ou la mort est dans toutes les bouches aussi bien des jeunes combattants que des commerçants de rue ou les veuves voilées de noir. Ces journées d'avril en Irak constituent une leçon pour tous les pays du tiers-monde et tous les candidats colonialistes : une résistance armée de masse ne peut être vaincue politiquement ou militairement. L'héroïsme de la résistance irakienne jette une ombre sur les lâches dirigeants arabes auto-proclamés : les monarques de Jordanie et d'Arabie saoudite, le "président à vie" corrompu Moubarak, les collaborateurs de l'Ayatollah iranien. Pas un n'a bougé le petit doigt pour aider la lutte de libération nationale. Ils craignent que la résistance irakienne puisse leur mettre le feu au derrière. Et les intellectuels occidentaux ? Depuis le début de la résistance, il y a un an, pas un seul intellectuel aux États-Unis parmi les dizaines de penseurs progressistes et critiques ("Not in My Name") n'a osé déclaré sa solidarité avec la lutte anticoloniale. J'entends qu'ils ont des " problèmes à soutenir les fondamentalistes arabes, les terroristes, les antisémites, etc." Cela sonne comme un écho de ces intellectuels français qui s'opposèrent à la résistance populaire armée contre les nazis parce que "les communistes y participaient". Ou bien, plus tard, parce que les colons en Algérie "avaient aussi le droit de rester en Algérie" (Albert Camus). Dans son livre "Listen Yankee" (Yankee, écoute), C. Wright Mills s'adressa aux 'progressistes' aux États-Unis qui refusaient de soutenir la révolution cubaine au début des années 1960. "C'est une véritable révolution enracinée dans le peuple", écrivait-il. "Vous pouvez faire la différence, vous pouvez faire partie de la solution ou partie du problème". Les intellectuels occidentaux sont un problème. Ils ne commandent pas les troupes, encore moins ni eux ni leurs enfants ou petits-enfants n'assassinent les écoliers irakiens. Ils se lient les mains. "Mais nous sommes opposés à la guerre", se défendent-ils et s'empressent à soutenir le candidat Kerry qui soutient la guerre et appelle même à l'envoi de 40 000 hommes en renfort pour envoyer des missiles dans les quartiers populaires - avec le soutien de l'ONU sans doute. Alors où se placent donc les intellectuels occidentaux ces jours-ci alors que le peuple irakien a pris les armes pour résister au monstre militaire US ? Il y a deux camps : d'un coté, une nation tout entière combattant une armée coloniale d'occupation et de l'autre l'impérialisme US. Les intellectuels politiques sérieux et conséquents doivent se décider : refuser de prendre parti équivaut à être complice. La nonchalance intellectuelle est un luxe réservé aux intellectuels dans l'empire mais qui n'existe pas en Irak. Plus de 1000 intellectuels et professeurs ont été assassinés pendant l'occupation. Les questions ne sont pas obscures ou complexes. Un côté réclame des élections libres, la liberté de la presse et l'autodétermination alors que l'autre, celui des fonctionnaires coloniaux, interdit les journaux, nomme des dirigeants fantoches et assassine leurs opposants. La paralysie des intellectuels états-uniens de gauche, leur inaptitude à exprimer leur solidarité avec la résistance irakienne est une maladie dont souffrent tous les intellectuels "de gauche" dans les pays coloniaux. Ils ont peur du problème (la guerre coloniale) autant que de sa solution (la libération nationale) En définitive, le confort et la liberté dont ils profitent, les honneurs académiques et l'adulation qu'ils reçoivent dans la métropole coloniale a plus de poids que le prix d'une déclaration simple de soutien aux mouvements de libération révolutionnaires. Ils recourent à des "équivalences morales" creuses, contre la guerre et contre les "fondamentalistes", les "terroristes", contre celui qui lutte pour sa propre libération et qui n'a pas payé tribut aux gardiens auto-proclamés des valeurs démocratiques occidentales. Il n'est pas difficile de comprendre cette absence de solidarité avec les mouvements de libération parmi les intellectuels progressistes des pays colonialistes : eux aussi ont été colonisés, soumis mentalement et matériellement. Des milliers de gens humbles en Irak donnent une leçon pratique de solidarité à ces érudits : le 4 avril 2004, alors que pleuvaient les bombes d'hélicoptères et de chars, des milliers ont apporté de Bagdad à Fallouja de la nourriture et des médicaments à ceux qui luttaient, encerclés dans cette ville dont on se souviendra pour toujours comme du berceau de l'émancipation. Est-ce que nos intellectuels le remarqueront ? Peuvent-ils au moins faire circuler une prise de position "En notre nom" en solidarité avec la résistance irakienne ? Pendant ce temps, la résistance populaire massive engage les armées d'occupation surarmées et bien portantes dans un combat d'homme à homme. Ils ne demandent pas si leur voisin, ami ou camarade est sunnite, laïc, chiite, baathiste ou communiste, ils ne restent pas séparés lorsqu'une mosquée, une école ou un projet de logement est bombardé ou mitraillé. Ils se sont engagés à lutter, à se rallier à un mouvement national pour repousser les envahisseurs, les voleurs de pétrole et les criminels. C'est dommage - plus pour eux que pour la contribution matérielle qu'ils pourraient apporter à cette lutte historique - que les intellectuels progressistes aux États-Unis aient choisi de s'abstenir et une fois de plus démontrent l'absence de signification des intellectuels occidentaux pour la libération du tiers-monde. Source: http://www.rebelion.org/petras/english/040411petraseng.htm
Traduit et transmis par Cuba Solidarity Project

Selon Olivier Roy, l'échec US à comprendre les motivations islamiques radicales compromet les espoirs de démocratisation au Moyen-Orient et en Asie centrale
par EurasiaNet
, 19 mai 2004. Traduit de l'anglais par BB pour Quibla

Un important spécialiste de l'Islam politique soutient que l'administration Bush compromet ses propres efforts pour démocratiser le Moyen-Orient et l'Asie Centrale du fait de son incapacité à faire la distinction entre le "jihadisme international² et "l'islamo-nationalisme².
Le 10 mai Olivier Roy, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (France) a abordé les développements liés au radicalisme islamique au cours d'un séminaire intitulé ³Terrorisme islamique, Moyen-Orient et Asie centrale : le lien insaisissable². Depuis les attentats du 11 septembre aux USA, les néo-conservateurs dont le rôle est dominant dans la définition de la politique de l'administration Bush ont eu tendance à envisager la violence au Moyen-orient et en Asie centrale à travers le prisme de ce qu'il appelle le combat jihadiste international. Cette tendance encourage les pratiques autoritaires dans les deux régions en donnant, en pratique, le feu vert aux gouvernements pour faire de la répression tout en s'abstenant des réformes économiques et politiques indispensables.
Le recours à la répression pour contenir l'activisme islamique radical alimente, en retour, un cercle vicieux qui ³aboutira à un accroissement de la tension et de la violence² a affirmé Roy au cours de ce séminaire qui s'est tenu à Washington à l'initiative de l'Open Society Institute.
Roy a assure que l'essentiel des violences récentes au Moyen-Orient et en Asie centrale, particulièrement en Iraq et en Ouzbékistan, n'entretient au mieux qu'un lien ténu avec le mouvement jihadiste international qui comprend des groupes comme Al Qaïda. Selon Roy, l'insurrection iraquienne se fait sur une base essentiellement nationale, même si des volontaires étrangers contribuent à la résistance contre l'occupation militaire US. Pour Roy, « L'usage de tactiques terroristes ne saurait obscurcir le fait que ce sont des lutes à caractère local.²
Roy explique que les mouvements jihadistes ont des buts et un recrutement supra-nationaux; leurs militants activent largement en dehors de leurs pays d'origine et sont généralement occidentalisés par leur éducation et souvent par leur vécu familial. En tant qu'organisation, Al Qaïda a émergé des liens établis dans l'expérience partagée des combats en Afghanistan, d'abord à la fin des années 80 puis plus tard sous les Talibans.
Selon Roy, les convertis jouent également un rôle significatif dans la mouvance jihadiste internationale. Les cibles du terrorisme jihadiste international sont presque exclusivement occidentales et, même si les groupes jihadistes déclarent soutenir différentes causes, comme la cause iraquienne ou celle de la libération de la Palestine, ils évitent en général de s'impliquer fortement dans ces luttes par manque d'enthousiasme pour des objectifs à caractère nationaliste.
Les autorités ouzbèkes persistent à dire que les attentats de mars dernier à Tachkent et à Boukhara étaient le résultat d'une conspiration du terrorisme international.
Le gouvernement US a fermement soutenu cette interprétation ouzbèke des événements de mars dernier qui ont entraîné la mort de 45 personnes.
Cependant, Roy affirme que les événements d'Ouzbékistan avaient tous les traits d'une révolte à caractère local et suggère que les attentats étaient pour l'essentiel une réaction à la corruption et aux pratiques arbitraires de l'administration du président Islam Karimov.
Dans l'exemple ouzbek, ceux qui soutiennent l'hypothèse du réseau jihadiste international citent fréquemment le fait que les assaillants avaient eu recours aux attentats-suicides.
Mais Roy met en doute l'idée que la tactique de l'attentat-suicide soit l'exclusivité du mouvement jihadiste international, pointant que la situation économique, politique et sociale désastreuse de l'Ouzbékistan pouvait conduire des personnes à adhérer à l'extrémisme.
Complémentairement, Roy souligne que le suicide est utilisé depuis longtemps comme forme de protestation en Asie centrale, spécialement par les femmes.
Pour conforter son point de vue, Roy a cité en évidence que les auteurs des attentats-suicides de Tachkent étaient liés à des individus arrêtés au cours de la vague de répression menée par le gouvernement ouzbek contre des musulmans indépendants ou qui ne suivent pas la religion selon les prescriptions de l'Etat.
Human Rights Watch estime que plus de 7 000 personnes ont été arrêtées arbitrairement en Ouzbékistan pour leurs opinions religieuses et ajoute que beaucoup d'entre elles sont l'objet de tortures et d'autres formes de sévices pendant leur détention.
Roy soutient que les attentats d'Ouzbékistan ont été fomentés par un vaste réseau familial, et non par un groupe jihadiste clandestin tel que Hizb ut Tahrir qu'il considère comme un OFNI, pour ³objet fondamentaliste non identifié². Selon certaines informations, les participants aux attaques anti-gouvernementales étaient pauvrement armés et leurs bombes étaient rudimentaires ­ ce qui conforte l'idée qu'ils n'entretenaient aucune relation véritable avec un groupe jihadiste international.
Une autre indication des causes purement locales des événements ouzbeks est le fait que la cible principale des attaques étaient des représentants de l'administration de Karimov, précisément des officiers de police. Au cours des derniers mois, la police a joué un rôle essentiel dans l'imposition d'une politique économique qui a abouti à la fermeture de beaucoup de petits commerces, exposant ainsi de nombreux Ouzbeks à une corruption accrue de la police.
Prendre en compte les causes profondes de la violence islamo-nationaliste exigerait des gouvernements de la région ­ gouvernement Karimov inclus ­ de libéraliser l'organisation économique et politique du pays, donnant ainsi la possibilité aux individus de chercher une solution à leurs difficultés à travers des procédures transparentes et régulières.
La réticence des USA à reconnaître les facteurs endogènes qui ont conduit à la violence en Ouzbékistan, accroit le risque d'actions qui pourraient ultérieurement déstabiliser le pays.
Les organisations pour les droits de l'homme et d'autres ONG ont pressé l'administration Bush d'imiter l'exemple de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement, et de prendre des mesures pour sanctionner le gouvernement Karimov pour son refus des réformes.
La BERD a annoncé en avril qu'elle réduirait drastiquement ses prêts, en raison du recours gouvernemental continuel à la répression. Les USA n'ont manifesté aucun signe de voolonté de modifier leur politique actuelle de soutien indéfectible à l'Ouzbékistan. Au cours de sa dernière visite en février, le secrétaire US à la Défense Donald Rumsfeld avait déclaré que Washington souhaiter ³renforcer encore plus ses relations² avec le gouvernement de Karimov.
Pour Roy, si actuellement, les connexions entre le jihadisme international et l'islamo-nationalisme sont faibles, il existe cependant un vrai risque de voir apparaître une convergence d'intérêts et d'objectifs. Cette convergence, si elle se produit, pourrait être en grande partie motivée par la colère suscitée dans le monde islamique par les sévices commis par les USA, particulièrement le scandale de la prison iraquienne, et par l'indifférence occidentale devant la répression et la corruption au Moyen-Orient et en Asie centrale.
La rédaction de Quibla prend l'entière responsabilité de la qualité de la traduction de ce texte dont l'original est paru sur le site http://www.EurasiaNet.org/

La guerre contre le terrorisme : des mensonges pour cacher des crimes
Éditorial du quotidien The Guardian
, Londres, 21 mai, 2004. Traduit de l'anglais par Nadine Acoury


Deux carnages, l'un en Irak, l'autre à Gaza, se disputaient hier l'attention horrifiée du monde entier : plus de 40 personnes tuées par les Américains dans un village proche de la frontière syrienne à l'ouest de l'Irak, et au moins 8 Palestiniens abattus par les Israéliens lors d'une manifestation pacifique à Rafah. Nul besoin de rappeler en la circonstance que la mort violente et indiscriminatoire n'est pas limitée à un seul camp. Lorsque des Irakiens sont déchiquetés à Bagdad par l'explosion d'une voiture piégée, ou que des Israéliens subissent le même sort à Haïfa suite à une opération suicide, les évènements sont tous les deux instantanément et à juste titre qualifiés d'attaques terroristes. Pourtant, lorsque des hélicoptères américains ou des chars israéliens tirent sur des civils innocents et tuent un nombre comparable de personnes, on se retrouve immanquablement avec une version alternative. En ce qui concerne l'attaque contre le village irakien de Mukaradeeb, le Pentagone a proposé l'explication selon laquelle, contrairement aux déclarations des survivants, les victimes ne participaient pas à la noce et ne tiraient pas en l'air en signe de réjouissance mais se trouvaient dans "l'abri d'un combattant étranger" et avaient tiré les premières sur les forces de la coalition. L'armée israélienne a quant à elle déclaré avoir tiré un coup de semonce contre une "structure abandonnée" et que les dommages s'en suivant ont peut-être été occasionnés par un obus de char entré dans un trou creusé par un précédent obus dans un mur. Nul ne détient, à l'évidence, le monopole de la vérité, pourtant selon les faits rapportés jusqu'ici sur ces deux cas, comme sur de trop nombreux cas dernièrement, la version "officielle" n'est tout simplement pas crédible. Les militaires américains admettent avoir probablement tué 40 personnes à Mukaradeeb mais indiquent qu'il ne s'agissait pas de civils. Devons-nous en conclure que la petite fille et les autres enfants, dont on a pu voir l'enterrement à la télévision, et que le chanteur irakien et son frère musicien qui animaient la noce et dont les funérailles ont été montrées hier par Reuters, faisaient partie de ces "combattants étrangers" ? A Rafah il est difficile de croire qu'un tel nombre de victimes et de blessés (50 morts et autant de blessés) a été causé par des "tirs de semonce" dirigés contre une région inoccupée (et depuis quand d'ailleurs les chars tirent-ils des coups de semonce dans le vide ?). Nous avons justement pris connaissance hier à Rafah d'une version (ou d'un mensonge) encore antérieure, en effet, les cadavres de quatre enfants, tués par balles, ont é té montrés par l'armée israélienne à notre correspondant sur place avec comme explication qu'ils avaient été tués mardi non par des francs-tireurs israéliens mais par des bombes palestiniennes. On peut se demander si ces tragédies ne révèlent pas une simple indifférence aux pertes civiles (on a peut-être cru à tort que quelques " combattants étrangers" se trouvaient dans les environs de la noce) ou une volonté délibérée d'intimider l'opposition civile, ce qui est le plus probable dans le cas de civils tués par l'armée israélienne. Ce que ces deux incidents ont en commun, c'est qu'ils matérialisent tous les deux la notion selon laquelle la guerre contre le terrorisme justifie des comportements extrêmes, notion longtemps prônée par Ariel Sharon et adoptée aujourd'hui par George Bush. Le carnage de mercredi a justement eu lieu le lendemain du discours de George Bush devant le groupe de pression pro-israélien AIPAC, dans lequel il mettait en parallèle la "lutte contre le terrorisme" menée par les Etats-Unis et Israël tout en omettant de mentionner la critique faite ce jour-là par Colin Powell, contre le comportement des militaires israéliens. Après le bombardement, la Maison Blanche était encore plus réticente que son secrétaire d'Etat aux affaires é trangères à condamner Israël. Lorsque le porte-parole de l'armée américaine déclare que les soldats ont entrepris une "action obligatoire" et qu'Israël indique qu'elle agit dans le cadre de l'"auto-défense" à Rafah, les termes employés perdent toute crédibilité. De nouvelles images de civils tués et de parents endeuillés parmi lesquelles il est difficile de distinguer Baghdad de Rafah, sont diffusées en boucle au Moyen-Orient. Monsieur Bush devrait se demander, dans son propre intérêt, ce que ces évènements peuvent lui en coûter. Et si le président des Etats-Unis ne se pose pas cette question, alors c'est à Tony Blair de lui en donner la réponse et d'abord de nous informer qu'il compte le faire.