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Tribune

Frère Jacques

À propos du passage de Mgr Jacques Gaillot à l'émission "On ne peut pas plaire à tout le monde"
par Maria Poumier, 17 janvier 2005

Hier soir, frère Jacques, vous étiez invité à la télévision publique, par
Fogiel et Carlier. On savait bien, depuis l'affaire Dieudonné, qu'il s'
agissait pour eux de faire, une fois de plus, un carton sur un antisioniste
populaire. Ils ont plus d'un tour dans leur sac, le chérubin et le crapaud
complice : on vous a réglé votre compte dès les premières minutes, en vous
cadrant dans la catégorie pédés, pédophiles, exhibitionnistes et
pornographes, synonyme pour eux de gens d'église. Le bulldozer est passé sur
votre âme, tandis que vous en étiez encore à vous demander : mais quand
est-ce qu'ils vont me laisser parler ????
Frère Jacques, en vous humiliant hier, c'est tous les gens qui vous
respectent qui ont été offensés ; vous êtes issu d'une famille confite en
dévotions depuis des générations, et qui de ce fait, incarne la tendance
conservatrice dans l'Eglise, dont une des fonctions est, effectivement, d'
être le conservatoire des choses sacrées de notre civilisation, face aux
multiples armes de destruction massive que le monde marchand utilise pour
nous réduire à la condition de robots consommateurs.
Connaissant de l'intérieur les oeillères et les carences qui accompagnent
forcément le souci exclusif de la conservation des biens, vous vous êtes
senti appelé à équilibrer le bateau en détresse, par votre vécu personnel de
la souffrance de l'âme et du corps. Cela vous amène à épouser la cause des
pauvres qui manquent de pain, de toit, de patrie, de toute reconnaissance.
Gloire à l'évêque des squatts d'Africains chargés d'enfants.
Vous connaissez le désespoir des femmes poussées à l'avortement, alors qu'
elles savent qu'elles sont par dessus tout les porteuses de vie ; la
famille, la loi, la bienséance, la peur du lendemain, la science, les
progrès de la technologie, tout dans notre enfer moderne les pousse à se
vomir elles-mêmes, à sacrifier le fruit de leurs entrailles ; et vous
témoignez pour elles, dans vos livres.
Vous connaissez l'égarement atroce et les délires de ceux en qui le sexe éto
uffé veut prendre le pouvoir et à son tour étouffer tout le reste ; et vous
défendez, au péril de votre réputation, les victimes du sexe, de la
perversion des choses de l'amour, et de la répression extérieure, qui
aggrave leur malheur.
Vous avez fait des pèlerinages en Palestine occupée, parce que vous savez
que c'est là que l'Occident accomplit son crime parfait, en laissant la
terre d'Abraham, de Moïse et de Jésus aux mains d'une petite clique
impitoyable, qui veut en déraciner sa population comme elle arrache ses
oliviers centenaires, et qui ne recule devant aucun assassinat, aucune
destruction de la nature, aucune provocation à la guerre mondiale.
Frère Jacques, hier nous avons reconnu dans votre humiliation la nôtre,
celle de nous tous qui savons que l'Esprit peut venir à bout de l'Adversaire
hideux, et du Simulateur charmant. C'est toute l'Eglise qu'ils veulent
arracher de France, cette Eglise qui vous offre de vous réenraciner à Lyon,
après vous avoir permis de connaître la traversée du désert, dans le
mythologique et salutaire exil de Parténia. Cette Eglise sait qu'elle a
besoin de sa droite et de sa gauche, de ceux qui la consolident en cultivant
la tradition sacrée, et de ceux qui la vitalisent en inventant les nouvelles
modalités de la charité.
Cette Eglise sait que vous êtes le plus aimé des religieux chrétiens parmi
les musulmans de France. Elle sait que les musulmans sont actuellement notre
réserve de foi en Dieu, en l'homme et en l'Esprit qui permet leur rencontre.
Cela, tous les honnêtes gens le savent, que cela leur plaise ou non, qu'ils
daignent le reconnaître ou non. C'est pourquoi cette Eglise s'est ressaisie,
et travaille à sa réunification, tant à l'intérieur qu'avec les autres
variantes régionales de la religion de l'Europe.
Il ne nous reste plus à convaincre que les agnostiques, ceux qui ne sont pas
sûrs que Dieu existe, qui ne veulent pas croire que Dieu a tous les jours,
partout, des prophètes par qui il s'exprime et nous soutient, qui ne sont
pas sûrs, partant, d'êtres capables à leur tour de le servir. Jean Genet,
comme vous soufrant, populaire et possédé par le sens du présent, comme vous
objet de convoitise pour les manipulateurs qui veulent inverser le sens de
votre recherche, a su isoler la parabole qui convient en ces jours au climat
brouillé :
« H. me présenta sa mère, c'était l'époque du Ramadan. Quand je lui dis que
je n'étais pas musulman, et que je ne croyais même pas en Dieu, elle me
regarda sans stupeur et sans dédain. C'était presque midi. « S'il ne croit
pas en Dieu, il faut lui donner quelque chose à manger ». Elle prépara un
repas. Le fait que je sois un mécréant au beau milieu du Ramadan, lui avait
fourni la réponse : le déjeuner. Elle, elle ne mangea qu'après six heures,
le soir. » (cité dans le Point d'information Palestine de la Maison d'
Orient, n°250, 8 janvier 2005)
Le repas dont l'agnostique, le touriste normal, l'Occidental moderne moyen a
besoin, c'est vous qui le leur donnez, vous l'évêque le plus proche de la
misère matérielle et spirituelle de notre temps. Les mécréants les plus
endurcis ont été choqués de vous voir servi en pâture aux profanateurs
officiels de notre télévision d'Etat. Hier, on vous a fait toucher le fond
de l'humiliation. Mais tout le monde a reconnu, dans ce spectacle honteux,
sa propre dignité bafouée. Aujourd'hui, grâce à votre Patience, nous y
voyons plus clair.
Frère Jacques Gaillot, vous incarnez le respect pour les humiliés. Merci d'
être encore plus, désormais, l'évêque des damnés de la terre, des sans
papiers, des sans-voix, des affamés et des diffamés.