|
|
|||||||
Tribune |
13/01/05 - Que peut-on apprendre des révolutions des roses ? La "révolution
libérale assistée" en Serbie, en Géorgie et
en Ukraine sous un regard tunisien** L'auteur de cette analyse est un militant altermondialiste musulman tunisien réfugié aux Pays-Bas. Ce texte est paru pour la première fois sur le site http://nawaat.org.
Rien de plus frustrant que de voir les autres réussir là où on ne fait qu'échouer. Dans de telles conditions il était donc normal de se poser la question pourquoi ce qui se passe en Ukraine ne se passe pas chez nous en Tunisie ? En quoi le peuple ukrainien ou géorgien, qui se tient sous le froid pour manifester son soutien à l'opposition, est meilleur que notre peuple tunisien ? Et qui est mieux placé que notre poète national Abou El Quassim Chabbi pour réponde à ses questions déchirantes, lui qui a tant souffert du peuple tunisien. Du coup, jamais le célèbre vers de ce poète n'a été cité autant de fois ni par autant de personnalités politiques tunisiennes que durant cette épreuve où le pessimisme et la déroute sont venus à bout de l'analyse et du débat profond. € Moncef Marzouki rêve d'« initier des actions concrètes qui amèneront progressivement le pays à une solution à la géorgienne. » (1) € Madame Om Zied nous apprend que c'est la « volonté de la vie et de la liberté » qui fait défaut au peuple tunisien. Contrairement aux Ukrainiens, les Tunisiens, comme sous la malédiction du poète Abou El Quassim Chabbi, n'aiment pas la vie. € A l'opposition ukrainienne qui aurait su « défendre ses droits par le Droit », chose qui a facilité la tâche à l'Europe pour la soutenir, Nadia Omrane aime opposer les « mauvaise» expériences électorales de 1989 en Tunisie et de 1991 en Algérie quand les islamistes ont remporté un large pourcentage. « Cela, l'Union européenne, et nous non plus, nous ne l'oublions pas » (2) , disait-elle, comme pour nous convaincre que l'obstacle sur le chemin de la démocratie et du soutien occidental à la démocratisation, ce sont les « méchants » islamistes. € D'autres, en quête d'une visibilité, ont préféré les propos-choc, qualifiant tout un peuple de couard et allant chercher les causes dans les ADN de la culture arabo-musulmane qui serait par Š« nature » autoritaire ! Dans d'autre lieux on aurait qualifié une telle démarche de raciste, sinon de culturaliste, tant elle s'efforce d'expliquer la présence ou l'absence d'une volonté de démocratie et de liberté sur la base de critères historiques, culturels et religieux. Ce que je vais tenter de faire dans le reste de ce texte, c'est de démonter que ce qui s'est produit en Ukraine, en Géorgie et auparavavant en Serbie, a sa propre logique qui découle d'un enjeu géopolitique très distinct. Que ce n'est pas spontanément que le peuple est sorti pour soutenir l'opposition et réclamer le départ du pouvoir en place. Non, le peuple a été travaillé d'avance par une nébuleuse d'ONG, de mouvements de base, qui ont tous respecté les recettes de la révolution non-violente préparées minutieusement par des spécialistes et des militants formés de façon professionnelle, mais profitant intelligemment des travers des régimes contestés pour les renverser.
Conscients qu'il ne peut y avoir de recette universelle capable de renverser les régimes totalitaires, et que chaque pays doit engendrer sa propre stratégie spécifique, les représentants des mouvements estudiantins susmentionnés partageaient pourtant la même conviction : la révolution non-violente est applicable dans n'importe quel pays si ses conditions sont soigneusement respectées. Partager l'expérience et dégager les étapes indispensables à la réussite du « modèle serbe » était donc l'objectif de cet atelier de travail. Le modèle
des révolutions non-violentes a été appliqué
par les jeunes étudiants serbes regroupé autour d'Otpor,
et qui ont réussi en 2000 à renverser le régime
de Slobodan Milosevic. Unifier les partis d'opposition terriblement
divisés autour d'un objectif unique : renverser le régime
autoritaire de Milosevic. Inventer des nouvelles formes de désobéissance
civile. Exploiter toutes les formes possibles de la contestation : satire,
graffitis, caricatures, collecte des fonds, travail d'équipe,
techniques de négociation, optimisation de l'utilisation des
médias, porte-à-porte, étaient autant d'innovations
d'Otpor dans le domaine. D'un mouvement estudiantin et contestataire,
Otpor s'est transformé, grâce à sa réussite
spectaculaire, en un « Centre pour la Résistance Non-Violente
», sis dans un gratte-ciel de Belgrade, où les experts
ès-révolutions ont suivi les protestations qui ont secoué
à tour de rôle la Géorgie puis l'Ukraine. Lesquelles
protestations ont été organisées par des militants
formés dans les locaux et les camps d'entraînementŠd'Otpor.
Car c'était bien en Serbie que les jeunes militants ukrainiens
ont adopté le nom de Pora pour leur mouvement. Le poing fermé
sur les drapeaux et les bandeaux exhibés par les manifestants
à Kiev a été utilisé par l'initiateur des
révolutions non-violentes, le même mouvement serbe, Otpor.
Les spécialistes débarquaient de toute part pour former les futurs révolutionnaires professionnels. De l'Afrique du Sud est venu le militant anti-apartheid Mukhiseli Jack. Des États-Unis sont venus Gene Sharp, théoricien des luttes non-violente et auteur du manuel « From dictatorship to democracy », traduit en trente langues, ainsi que Jack DuVall, officier de contre-espionnage au sein de l'armée américaine, directeur du Centre des conflits non violents (5) et producteur d'un documentaire subversif appliqué en Géorgie, « Bring down a dictator » (Comment renverser un dictateur ) (6) . Dans ce contexte on apprend que « L'administration Bush aurait dépensaé 65 millions de dollars en faveurs de M. Viktor Iouchtchenko. Le coup d'envoi de la « révolution » fut donné le 17 février 2002 à Kiev. Dans le cadre de la prestigieuse fondation de M.George Soros, l'ancienne secrétaire d'État Mme Albright, invite les représentants de 208 organisations non gouvernementales (ONG) d'Ukraine à contester le pouvoir en place et à surveiller le déroulement des élections parlementaires de mars. » (7) L'information que Kmara et Otpor sont deux créations américaines s'avère de plus en plus juste. Ces deux mouvement sont financés par le milliardaire George Soros par l'intermédiaire de son Open Society Institute (OSI), le National Democratic Institute et le NED (National Endowment for Democracy) (8) installé à Washington, dirigé par Madeleine Albright, ancienne secrétaire d'État de Bill Clinton et dont l'un des objectifs le plus manifestes est le renversement du gouvernement démocratiquement élu de Hugo Chavez au Vénézuéla. Dans une lettre (9) adressée à ce dernier et signée par Madeleine Albright, le théoricien de la fin de l'histoire Francis Fukuyama, et quelques anciens présidents comme Vaclav Havel ancien président Tchèque et Violeta Chamorro ancien président de Nicaragua, on retrouve le nom de Ghia Nodia, président de la Caucasian Institute for Peace, Democracy and Development, très actif dans les événements qui ont secoué la Géorgie. D'un autre côté, Kakha Lomaia, l'actuel ministre de l'Éducation géorgien qui a joué un rôle important dans la création du mouvement estudiantin Kmara, est le directeur de la fondation de Soros, Open Society Georgia Foundation. Un an après
la révolution des roses en Géorgie, le gouvernement issu
de cette révolution n'a pas tenu ses promesses de promouvoir
la démocratie et de respecter les droits de l'homme. Tout simplement
parce que c'est l'opposition qui a gagné la bataille contre le
régime despotique et non pas la démocratie ! Actuellement,
sous le prétexte de préserver les acquis de la révolution
des roses et au nom de la lutte contre les contre-révolutionnaires,
la presse est bâillonnée, des journalistes sont arrêtés
et le jeune leader « révolutionnaire » élu
président, Mikhail Saakashvili, s'apprête à entériner
une réforme de la Constitution destinée à renforcer
ses prérogatives contre ceux du Parlement (10) . Le même
Parlement qu'il a pris d'assaut une rose à la main au nom des
valeursŠdémocratiques ! Mikhail Saakashvili traite ceux
qui osent élever la voix de traîtres. L'éditeur
d'un journal qui a émis des critiques contre certaines mesures
gouvernementales a été arrêté pour possession
de drogue, rapporte Tinatin Khidasheli, militante géorgienne
des droits de l'Homme et présidente de l'Association des Jeunes
Juristes Géorgiens (11) ! Le ministre de l'Éducation aurait
agressé physiquement un chercheur géorgien qui aurait
émis des critiques à l'égard de sa réforme
du système éducatif, rapporte un site géorgien
de défense des droits de l'Homme (12) . Accusée d'être
contraire aux intérêts de la Géorgie, sa réforme
du système éducatif géorgien est actuellement très
contestée. Lors de l'atelier de travail tenu à Amsterdam,
j'ai été surpris d'entendre le jeune militant de Kmara
dire qu'en Géorgie chaque candidat au poste de ministre devait
avoir fait ses études à l'étranger. Toute personne
ayant fait ses études en Géorgie n'aurait aucune chance
d'accéder au poste de ministre. Le but de
ce qui a été dit n'est pas de prétendre que les
peuples ukrainien, serbe et géorgien étaient incapables
de renverser leurs régimes honnis. Je suis conscient que ces
révolutions étaient incapables de réaliser quoi
que ce soit sans la volonté manifeste de ces peuples de mettre
fin aux règnes mafieux, corrompus et despotiques qui étaient
à l'origine de leur misère. Ce que j'ai voulu démonter
c'est que la contestation de ces dictatures et la volonté de
les abattre a, dans ces trois cas, convergé avec les intérêts
des puissances occidentales qui, dès la chute de l'union soviétique
et la désagrégation du Bloc de l'Est, ont ¦uvré,
souvent de façon discrète, à réintégrer
cet immense espace géostratégique aux ressources gigantesques
à leur profit géostratégique. Le risque de voir
l'Ukraine sombrer dans une dislocation (14) et dans une guerre civile
à la yougoslave est le rêve caressé par certains
think-tank (boîtes à idées) et stratèges
américainq qui, à l'instar de Zbigniew Brzezinski, vont
même jusqu'à envisager une Russie divisée en trois
États : Russie européenne, République de Sibérie,
et une troisième extrême-orientale.
En plus de ces garanties, la Tunisie fait partie de l'« exception arabe », région qu'il est hautement conseillé de laisser sous le joug des « dictatures amies » (15) plutôt que de l'entraîner dans le tourbillon des vrais processus de démocratisation aux issues incertaines pour « la marche du monde. » La crainte d'un effet de dominos qui emportera les régimes despotiques arabes et balaiera dans la foulée les intérêts occidentaux est souvent éveillée. La « fâcheuse » leçon électorale de l'Algérie ou l'épisode iranien sont constamment employés par l'occident, mais aussi par une certaine élite nationale hostile à toute présence des forces islamistes sur l'échiquier politique, pour légitimer le statu quo ou défendre un projet de société dont seront bénéficiaires les seules forces qui aiment se présenter comme le camp des « démocrates ». Et on a vu en Tunisie comment cette élite n'a pas hésité à inviter le régime policier à intervenir pour mettre un terme au phénomène de la religiosité et du port du voile. Une telle élite a démontré à maintes reprises qu'elle peut s'accommoder d'un régime qui joue bien son rôle de vrai rempart contre l'islamisme s'il lui confie les rênes de la société civile et de la défense des droits de l'homme. Que peut donc proposer une opposition émiettée, dépourvue de tout soutien populaire et plus concernée par la défense de ses petites chapelles que des intérêts de la nation ? Que peut-elle offrir de mieux que le régime tunisien pour que l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et le tissu d'ONG satellitaires aillent contrôler comme elles le font ailleurs les élections présidentielles en Tunisie ? Comment espérer voir le peuple répondre aux appels de ceux qui le méprisent, le traitent de couard et lui dénient sa qualité de peuple pour l'abaisser au rang de l'animal et de la poussière ? Plutôt que de rêver d'une solution à la géorgienne ou à l'ukrainienne, il serait plus opportun de commencer par respecter le peuple puis par réviser les stratégies d'actions politique inefficaces, désuètes et dépourvues de tout esprit innovateur. Laissons de côté le soutien logistique, financier, politique et médiatique dont les trois révolutions, serbe, géorgienne et ukrainienne, ont bénéficié, et essayons de retenir quelques leçons utiles données par ces expériences : - Toutes ces révolutions ont répondu à un besoin de changement d'une population à bout de souffle, paupérisée et travaillée par la haine du pouvoir. - L'existence dans ces trois pays d'un mouvement de base (Otpor , Kmara, Pora) qui, tout en n'étant pas un parti politique, a ¦uvré à préparer le terrain à une cohabitation avec un parti de l'opposition politique classique qui soit bien déterminé à renverser l'ancien régime. - Tous ces mouvements de base ont trouvé une marge de liberté de mouvement minimale qu'ils ont exploitée pour l'élargir et occuper davantage le terrain de la contestation. - Toutes ces révolutions ont adopté une approche technique plus que politique : optimisation de l'organisation, diversification des moyens de communication, etc. - Toutes ces révolutions ont visé les structures sur lesquelles s'appuient les dictatures (police, armée, milices, médias, justice aux ordres, population obéissante ou terrorisée) en cherchant à les étouffer pour que le système s'effondre ou à les convaincre de lâcher le pouvoir. La dérision à joué un rôle central pour ridiculiser le pouvoir central et amener le peuple à se débarrasser lentement de sa peur. Ce qui explique la vulgarisation de l'utilisation des caricatures, des graffitis, des autocollants et de la satire. - Tous ces mouvements ont développé deux politiques de communication distinctes : une négative qui critique les travers du régime, la corruption, la pauvreté, l'injustice sociale, le favoritisme, le manque de libertés...etc. ; et une positive qui cherche à recruter la jeunesse, à convaincre le peuple de la nécessité du changement et, dans les trois cas, à l'amener à voter pour l'opposition. - Ils ont aussi diminué la charge du discours politique et insisteé sur les problèmes sociaux et économiques car le peuple y prête attention. Ce sont ses problèmes de tous les jours. Et comme le précise un militant de Pora : « Il s'agissait de pointer du doigt des problèmes sociaux. Des attaques contre les dysfonctionnements politiques n'auraient mobilisé qu'une minorité d'Ukrainiens.» - Les trois révolutions ont exploité le piège des élections où les régimes ont été condamnés à frauder pour se maintenir au pouvoir. C'est la pierre angulaire des trois révolutions. - Et c'est vers cette phase finale que convergent les stratégies de communication et de contestation, les opérations-choc pacifistes et le bras de fer de l'opposition avec le pouvoir. Toutes ces actions sont soutenues pas un vaste tissu d'ONG qui vérifient et contrôlent tout le processus électoral. - Le reste a été le travail décisif des médias qui « s'appuient sur la prétendue neutralité du monitoring des organisations internationales, exhibent les preuves réelles des falsifications et participent à la mobilisation du plus grand nombre.» (16) Ironie de l'histoire : en Tunisie, c'est l' « Initiative démocratique » qui a voulu adopter quelques principes de la stratégie inspirée du modèle serbe. En optant pour la participation contestataire aux élections du 24 octobre 2004, et en comptant sur le soutien de certaines ONG et médias étrangers, l' « Initiative démocratique » a brûlé des étapes essentielles et commis plusieurs fautes : l'absence d'un mouvement de base qui serve de catalyseur entre le peuple et l'opposition ; une opposition déchirée et en perte de légitimité ; absence de stratégies de communication visant à impliquer le peuple. Et c'est ce dernier point qui caractérise le plus l' « Initiative démocratique » : elle a choisi de s'isoler du peuple pour représenter une « frange de l'élite tunisienne ». Plus grave encore, et comme vient de le rappeler à juste titre le militant maître Najib Hosni dans son appel « Non à l'incitation au meurtre », l' « Initiative démocratique » est en train de ranimer le discours éradicateur qui n'a fait jusqu'à aujourd'hui que des dégâts catastrophiques sur le rendement de l'opposition au général Ben Ali et sur le dossier de la défenses des victimes de l'oppression et des droits de l'homme en général. Avec de tels discours et approches, l'« Initiative démocratique » agit contre le premier principe de toutes ces révolutions : au lieu de saper la logique du régime dictatorial, elle ne fait que la renforcer.
(1) «
Appel au débat national », Moncef Marzouki, mardi 28 décembre
2004. http://www.tunisie2004.net/new/article.php3?id_article=245 |
|
|
![]() |
|
|