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Tribune

Assaut de foi
par Rossana Rossanda, Il Manifesto, 23 octobre 2004. Original : http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/236Ottobre-2004/art59.html. Traduit de l'italien par Marie-Ange Patrizio


L’auteur de cet article est une grande dame de la politique italienne, fondatrice en 1968 du groupe et du journal Il Manifesto, dissidents de gauche du parti communiste italien. Elle s’inquiète ici du retour du religieux aux USA et en Europe.

"Votez Jésus, votre seigneur et sauveur, c'est un bon investissement" indique une pancarte à l'entrée d'une petite ville de l'Alabama. Et prolifèrent aux USA, particulièrement dans le Middle West et dans les états du Sud, les défilés de chrétiens fondamentalistes qui exigent l'inscription des dix commandements sur les frontons des palais de justice ou s'enchaînent en complet cravate sur les gradins des juges qui s'y opposent. Télé prédications et cortèges contre l'avortement, les homosexuels, le mariage entre homosexuels et jusqu'aux jeans taille basse, dans une fougue de puritanisme qui empoigne la bible et l'agite comme l'alfa et l'oméga de ce que doit être la vie publique. Certaines images rappellent même les rituels archaïques sur lesquels enquêtait Ernesto De Martino [1]. Mais ce ne sont pas du tout des formes archaïques. Elles sont l'atterrissage de la post-post modernité. Aux USA, dieu n'a jamais fait défaut, il a même cours sur chaque dollar, mais l'ère de Georges W. Bush -sauvé de la débauche, dit-il lui-même, par sa rencontre à 40 ans avec Jésus-Christ- a emphatisé l'utilisation politique de la foi. Et aussi la confusion totale entre choix publics, intérieurs et internationaux, et religiosité. Le terrain y était déjà, s'il est vrai qu'en 2001, sur 208 millions d'étasuniens adultes, 51 millions se déclaraient catholiques et plus de 70 millions protestants de diverses églises : parmi lesquelles la plus traditionnelle et modérée se trouvait en baisse par rapport à l'augmentation des dénommés "évangélistes", surtout baptistes, mais aussi pentecôtistes, à qui on doit ajouter les témoins de Jéhovah, les mormons, les adventistes et des églises mineures. Si l'on considère que presque 3 millions de juifs confessent être pratiquants, et un peu plus d'un million musulmans et 1 de bouddhistes, il faut admettre qu'il y a peu de pays au monde qui connaissent un si intense foisonnement d'églises ; et que c'est en leur sein qu'advient le plus gros de la participation des citoyens et de la formation d'une pensée même politico militante. Ceci explique peut-être pourquoi le duel des présidentielles se fonde, plus que sur une implication sur le que faire et comment le faire, plutôt sur des réparties médiatiquement plus efficaces ou émotionnelles. La démocratie est devenue une chose bien étrange, et quelque relecture de Offe et même de Luhmann sur les sociétés complexes, autrefois portées au pinacle, serait utile.

Cela ne frappe pas en effet que les néo-cons se fondent sur les plus intégristes de ces fois, mais que celle-ci soit devenue la trame du discours politique. Il est vrai que la confusion réside déjà dans ce que les américains appellent "religion civile", sur quoi tous, non croyants inclus, jurent : elle s'appuie sur le culte des père s fondateurs, sur le primat de la foi et de la prière, sur la certitude en l'Amérique parce que dieu la bénit, sur le rôle messianique qui en dérive, le tout couronné par l'individualisme le plus rigide. Noam Chomsky nous a dit récemment que non, que le peuple américain est doux et pacifique, il ne se sent pas supérieur aux autres et il se soumettrait volontiers au Tribunal Pénal International, mais peut-être -ces données en main- vaudrait-il mieux cesser de croire aux masses innocentes déviées par les pires dirigeants.

Et aussi à l'innocence de l'offensive religieuse qui s'offre aujourd'hui comme unique porteuse de sens à un monde sans coeur. Cette offensive a démarré en Europe aussi : face à la résolution inattendue avec laquelle le gouvernement Zapatero est en train de mettre fin à l'ingérence millénaire de l'église en Espagne, le Vatican, d'abord s'est mis en colère, puis est passé à l'attaque. Donc le réseau para-ecclésiastique diffus de l'Opus Dei ne suffisait pas, créé justement à Barcelone et qui avait infiltré jusqu'à la présidence du Fonds monétaire international en la personne de Michel Camdessus. La proposition d'un intégriste notoire comme Buttiglione à la présidence d'un des dicastères politiquement plus délicats de la Commission européenne n'a pas été fortuite : c'est Jean-Paul II et le cardinal Ruini qui se congratulent, avec lui. Et ne s'attendaient certes pas à la réaction du Parlement européen qui a haussé le ton pour la première fois. Peu accidentelle non plus la vaste activité épistolaire du cardinal Ratzinger qui, après s'être épandu sur le génie féminin qui consiste pour les femmes à rester ce qu'elles ont toujours été , est en train d'écrire un ample catéchisme non plus pour les fidèles -celui-là avait été ajourné il y a quelques années- mais pour l'action politique en général ; dans lequel renversant habilement le "Non expedict" [2 ], le Vatican établit ce que parlements, états et gouvernements peuvent ou ne peuvent pas, doivent ou ne doivent pas faire en dehors des lois financières, l'Eglise se posant comme détentrice des vérités morales et des règles de vie premières et dernières. Ce n'était pas arrivé même quand la Démocratie chrétienne avait raflé 40% des voix. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant ? Est-ce parce que la mutation des coutumes et des cultures est à ce point imprégnée de la rationalité des lumières que la pauvre église catholique, comme pleure Buttiglione, se sent discriminée et en danger ? Au contraire. Cela arrive parce que l'éthique publique et laïque n'a jamais été aussi faible que maintenant ; il semblait que la chute du mur de Berlin lui donnait mille arguments et concédait à la gauche une pleine expansion. Au contraire il semble qu'elle ne sache plus quoi dire, où se raccrocher, elle se retire, s'excuse, bredouille. Ce n'est certa inement pas elle qui appelle des centaines de milliers de jeunes à la recherche de sens, c'est Comunione e Liberazione[3] et l'Azione politica. Il n'y a plus une position politique aconfessionnelle sur la femme, la famille, la sexualité, l'embryon, sur lesquelles les patriarcats ecclésiastiques et profanes ne deviennent fous. Il n'y a que les radicaux qui osent prendre la parole, il faut le leur reconnaître. Les autres s'en tirent avec un haussement d'épaules, dans les Parlements chacun vote selon sa propre conscience, parce que la gauche, deconscience spécifique, elle n'en a pas. Et même, elle reconnaît celle du pape comme la seule autorité morale de notre époque. Un groupe de féministes important a trouvé magnifique la lettre de Ratzinger. Les ex-communistes se sont émus de la générosité avec laquelle Wojtila les a distingués des nazis : nous avons été un mal nécessaire, merci, merci.

Laissons tomber l'assez discutable question du "mal nécessaire" -nécessaire à qui, à quelle chose ? Permis par dieu ? Dans quel mystérieux dessein ?- qui, du livre de Job à Auschwitz a fait couler des fleuves d'encre théologique et littéraire. Il semble que n'en ont pris conscience que Filippo Gentiloni[4] chez nous et Mario Pirani sur La Repubblica. Bornons-nous à observer combien l'éthique laïque, en admettant qu'il y en ait une, n'a rien eu à dire à ce sujet. Mais de cette façon elle s'arrête aussi d'offrir un rivage aux courants les plus progressistes du christianisme et du judaïsme. Ce rivage, les laïcs sont en train de l'offrir aux droites religieuses, voir Giordano Bruno Guerri et Ferrara [5] sur La 7. Ils s'y entendent mieux.

Et patience encore si seuls les leaders étaient à genoux, tous d'accord pour "faire de la politique". Même les must des intellectuelles et intellectuels deviennent pensivement pieux. Ils ont découvert d'un coup que la laïcité ne possède pas les abysses sapientiaux des religions révélées et peut-être même, n'ont pas une aussi grande connaissance des plis de l'âme humaine. C'est vrai. Ce n'est pas une philosophie, c'est -c'était- la certitude que les règles de la convivialité humaine sont terrestres et doivent se fonder sur l'axiome que tout être humain est libre et doit avoir un très égal pouvoir de décision sur lui et sur les autres. Ceci, et rien d'autre, est l' "égalité en droits". Principe simple mais très difficile à pratiquer, qui d'ailleurs est le seul point cardinal sur lequel fonder le refus de la guerre. Ce serait aussi le véritable lien entre christianisme et modernité. Pas église et modernité, parce qu'aucune église ne l'a jamais fait sien, préférant bénir les guerres "justes" -même Jean-Paul II n'y a pas échappé pour la guerre en Yougoslavie- et défendre les hiérarchies de la famille et des autres ordres constitués. Sans ce principe il n'y a pas de grande différence entre les croisades des chrétiens et celles de l'Islam qui sont en miroir.

Au fond de cette crise actuelle de la politique, il y a cette "aphasie morale" ; de temps en temps, ceux comme moi -on n'est plus que quatre chats- qui demandent à la gauche de se donner un sursaut et de dire quelle idée de société elle propose, ont le remords ou le soupçon de vouloir "comme toujours", pain, huile, sel et salaire pour les pauvres. Ignorant, en vulgaires économistes que nous sommes, le besoin de spiritualité, symboles et sens que par contre les églises comprennent si bien. Il ne reste plus aux quatre chats qu'à s'arracher les cheveux. Pour dire, en attendant, que pour définir la gauche comme essentiellement économiste, il faut avoir lu peu de livres et avoir oublié même ceux-là. En second lieu tenter d'avancer un pacte : proposons aux gauches italiennes quelque fondement pas seulement matériel pour son programme. Pour nous le premier est ce principe d'éthique laïque que je rappelais et qui est aussi le noyau de la démocratie non formelle, le fil d'où se sont dévidés tous les espoirs et les défaites du 20ème siècle et que ce début stupide et cruel du vingt et unième siècle a perdu. Allons-nous arrêter de rester à genoux et essayer ?

Notes : [1] E. De Martino (1908-1965) professeur à l'université de Cagliari, chaire de l'Histoire des religions ; historien, ethnologue et anthropologue des traditions populaires dans l'après-guerre. Voir le site de la Fondation De Martino : www.ernestodemartino.it (par google.it)
[2] non expedict : "il ne convient pas", formule latine avec laquelle le Saint Siège exprima un avis négatif, le 10 septembre 1874, sur la participation des catholiques italiens aux élections et à la vie politique italienne en (1874-1913). Aboli en 1919.
[3] Communion et Libération : mouvement d'éducation catholique
[4] journaliste chargé des questions religieuses à il manifesto
[5] Pour Giordano Bruno ( !) Guerri , historien du fascisme, et Ferrara, voir les sites : www.italianiliberi.it et www.ilfoglio.it (le site de G. Ferrara) : il n'est pas nécessaire de bien connaître l'italien pour comprendre.