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Tribune

La guantanamoïsation de l'Amérique
par Hamid Golpira,Tehran Times, Téhéran, 18 octobre 2004. Traduit de l'anglais pour Quibla par M.C.

L'auteur est éditorialiste du quotidien iranien de langue anglaise Tehran Times.

A quoi rime donc l'ainsi dénommée « guerre contre le terrorisme » ? Déjà, une chose est sûre : cette guerre n'est pas ce qu'elle semble être. Les idéologues de l'administration états-unienne affirment qu'il s'agit d' une sorte de bataille entre la liberté + la démocratie, d'un côté, et la barbarie + le despotisme de l'autre. Bref, une sorte de bataille entre le Bien et le Mal. Cette simplification bédéesque de la géopolitique est d'une absurdité si patente qu'elle ne mérite même pas d'être réfutée. Néanmoins, pour les besoins de la démonstration, il faut dire que le simple fait, pour ces « défenseurs de la liberté » autoproclamés, de s'abstenir de s'attaquer aux causes premières de ce qu'ils appellent « terrorisme » - la faim, la pauvreté, l'injustice, l'occupation étrangère et le racisme - vient apporter un démenti cinglant à leurs prétentions fallacieuses à sauver de la planète. Beaucoup de musulmans pensent que la soi-disant guerre au terrorisme est en réalité une guerre contre l'Islam. Mais ils n'ont que partiellement raison, car il ne s'agit là que de l'un des aspects de cette guerre. La campagne anti-terroriste est une guerre contre le véritable Islam, en dépit de tout le flot de rhétorique prétendant le contraire, en provenance de l'Occident, qui affirme qu'il s'agirait d'une campagne dirigée contre certains fanatiques intolérants prétendant être des musulmans. On aurait pu penser que le président George W. Bush, en utilisant le mot « croisade », avait peut-être commis un lapsus linguae pardonnable. Mais les faits sont là, qui prouvent qu'il n'en était rien. Les observations de responsables officiels américains préconisant une révision des manuels scolaires, dans le monde musulman, afin d'en éliminer les enseignements islamiques qui n'ont pas l' heur de leur plaire, viennent dissiper les derniers doutes en la matière. La guerre contre le terrorisme, c'est aussi une guerre contre le bouddhisme, la chrétienté, l'hindouisme, les religions animistes et toute religion et tout système spirituel de croyance. Elle est focalisée sur l'Islam afin de détourner l'attention des fidèles d'autres religions et qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils sont eux aussi dans le collimateur. Si l'Islam est la principale cible, c'est aussi parce que les puissants voient en lui une menace plus importante pour eux que celle des autres religions. Beaucoup de gens, dans les pays du Sud, disent que la guerre contre le terrorisme est une guerre visant les peuples du Tiers-Monde. La guerre contre le terrorisme recourt ouvertement à une rhétorique raciste à l' encontre des peuples du Tiers-Monde, et la razzia sur leurs ressources naturelles fait, à l'évidence, partie du plan de bataille. Néanmoins, l' étendue de ce phénomène va encore bien au-delà.

La guerre contre le terrorisme est aussi une guerre contre les citoyens du monde occidental, en général, et contre les citoyens des Etats-Unis, en particulier. C'est une guerre contre les libertés civiques et contre la liberté des individus.

La Constitution des Etats-Unis d'Amérique est une des premières cibles visées par la guerre contre le terrorisme, puisqu'il s'agit d'un document qui protège les libertés civiques et la liberté personnelle. Les restrictions imposées aux libertés civiques et à la liberté personnelle par les décrets Patriot Act I et Patriot Act II représentent des violations évidentes de la Constitution américaine. Et pourtant, rares sont les citoyens américains à avoir protesté. Soit, en raison de leur peur du « terrorisme », soit de peur de représailles de leur propre gouvernement. La peur et la désinformation sont les piliers de l'ainsi dénommée guerre au terrorisme. Des lieux comme le camp de détention de Guantanamo sont utilisés afin d'épouvanter les gens. Il circule même désormais une plaisanterie, aux Etats-Unis, qui montre bien à quel point le facteur « peur » est lié à Guantanamo : « Reste dans le rang, sinon ; allez, hop : à Guantanamo ! » C'est ce que j'appelle la guantanamoïsation de l'Amérique. Et cette guantanamoïsation n'est qu'un des aspects de la guantanamoïsation mondiale. C' est l'objectif ultime de l'ainsi dénommée « guerre anti-terroriste ». Le camp de détention de Guantanamo est un lieu étrange, plus proche de la forteresse médiévale que d'une prison dernier modèle du vingt-et-unième siècle. Des officiels américains ont affirmé que ni les Conventions de Genève, ni la Constitution des Etats-Unis ne s'appliquaient en ces lieux. Les prisonniers, capturés après l'invasion armée de l'Afghanistan par les Etats-Unis et incarcérés car suspects d'appartenir aux Taliban ou à Al Qâ' ida, sont étiquetés « combattants illégaux ». Sous cette classification pseudo-légale, ils ne sont pas considérés prisonniers de guerre, ni même prisonniers ordinaires. Par conséquent, ils ne sont protégés ni par le droit international (Conventions de Genève), ni par la constitution des Etats-Unis.

Guantanamo est un enfer légal. On peut y être détenu indéfiniment, sans avoir été condamné pour un quelconque motif. Comment décrire un tel endroit ? Même des qualificatifs tels kafkaïen et orwellien ne sont pas à la hauteur. N'y a-t-il donc personne pour saisir l'ironie d'une situation où des « amoureux de la liberté » autoproclamés vivant dans le « monde libre » ont construit un camp de concentration, à la noble fin de défendre leurs libertés chéries ? Même si les prisonniers de Guantanamo sont coupables des crimes les plus ignominieux, doit-on leur dénier le droit à un procès en bonne et due forme, comme il est de règle dans une société civilisée ? Il semble bien que les prisonniers de Guantanamo doivent servir d'exemple et d'avertissement. : « Reste dans le rang, sinon ; allez, hop : à Guantanamo ! » Est-il obligatoire d'installer un Etat policier pour lutter contre le terrorisme ? Ne serait-ce pas plutôt le contraire : cette soi-disant guerre contre le terrorisme ne serait-elle pas, plutôt, utilisée à seule fin d' installer un État policier ?

Malheureusement, un jour, les citoyens américains pourraient bien constater, en se réveillant, qu'ils sont devenus une nation de Niemöller. Pour les lecteurs peu au fait des arcanes de l'Histoire, le Pasteur Martin Niemöller était un pasteur protestant, qui vivait en Allemagne durant les premières années du régime nazi, dans les années 1930. Au début, il a soutenu Hitler, mais il s'est opposé activement, par la suite, aux nazis. Il a été arrêté par la Gestapo, en 1937, et envoyé dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau. Les forces alliées l'ont libéré à la fin de la Seconde guerre mondiale. Après la guerre, Niemöler a eu ces mots célèbres : « Le premier jour, ils ont emmené les communistes. Mais moi, je n'étais pas communiste. Alors, j'ai laissé faire. Le deuxième jour, ils sont venus chercher les sociaux-démocrates. Mais moi, je n'étais pas social-démocrate. Alors, je n'ai rien dit. Le troisième jour, ils sont venus arrêter les syndicalistes. Mais je n'étais pas syndicaliste. Enfin, ils sont venus chercher les juifs. Mais je n'étais pas juif, alors je n'ai rien fait. Quand ils sont venus me chercher, il n'y avait plus personne pour me porter secours. »

La soi-disant guerre contre le terrorisme est en réalité une guerre contre l 'Islam, contre toutes les religions et toutes les cultures dans le monde. C' est une guerre contre le Tiers-Monde, une guerre contre les citoyens occidentaux, contre le droit international, contre la Constitution des Etats-Unis et contre les libertés civiques et la liberté personnelle des individus. L'ainsi dite « guerre contre le terrorisme » est elle-même une forme de terrorisme. C'est une guerre contre la population mondiale. La soi-disant guerre anti-terroriste, qui marche main dans la main avec la mondialisation, semble en réalité nous conduire vers une guantanomoïsation globalisée.

Est-ce vraiment là ce que nous désirons ? Ne sommes-nous pas déjà en train de descendre le chemin de velours vers notre perte ? Y a-t-il quelqu'un qui en ait conscience ? Il est grand temps de nous réveiller, avant que nous n'ayons, tous, à nous en mordre les doigts. Nous ne pourrions nous en prendre qu'à nous-mêmes.