|
|
|||||||
Edito
|
|
Éditorial 23 août 2005
|
![]() Lampedusa 20 août 2005, 7 h. 50 |
Lampedusa est une charmante île italienne située
entre la Sicile et la Tunisie. Depuis des années, cette île
défraie la chronique : c'est là que des milliers de
migrants venus d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie abordent l'Europe,
transformée en forteresse par les Accords de Schengen. Tous
n'ont pas la chance de survivre à la traversée de
la Méditerranée à partir des côtes tunisiennes
ou libyennes. Une fois débarqués, les migrants sont
enfermés dans un "centre d'accueil" d'une capacité
de 190 places. Ces derniers jours, ils y étaient 600, parqués
dans des conditions indécentes : manquant d'eau [depuis un
mois et demi] et de savon, les policiers de garde au "centre"
recommandent un "rapide lavage à sec" aux migrants.
Les autorités italiennes ont donc organisé une nouvelle
fois un pont aérien pour les évacuer vers Bari et
Crotone, en Calabre. Le sort de ces migrants est plus qu'incertain.
Une partie seront lâchés dans la nature et rapidement
recrutés pour bosser sur les chantiers, dans les champs et
les usines, une autre partie seront expulsés en catimini
vers leur pays d'origine.
« Lampedusa est un trou noir de la démocratie »
: cette phrase est de Giusto Catania, eurodéputé communiste,
qui vient de visiter le "centre d'accueil" en compagnie
de la sénatrice des verts Tana de Zulueta. Averties de cette
visite, les autorités ont subitement trouvé le moyen
de fournir de l'eau au "centre d'accueil".
Un "détail" que personne ne semble relever dans
cette affaire, c'est que la plupart des bateaux qui franchissent
le détroit de Sicile avec leurs cargaisons humaines viennent
des côtes tunisiennes, notamment du Cap Bon. Et que la Tunisie
du général Ben Ali est quadrillée par 120 000
policiers, ce qui représente un taux de policiers par habitant
10 (dix) fois supérieur à celui de l'Europe. Comment
un tel régime policier peut-il laisser partir chaque jour
plusieurs embarcations pleines d'hommes et de femmes, sans rien
voir ? Cette question naïve appelle une seule réponse
: la police de Ben Ali encourage et co-organise le trafic de chair
humaine. C'est que le trafic humain rapporte autant sinon plus que
le trafic de drogue. Qu'on en juge : à raison de 1 200 Euro
par passager, un voyage avec 188 passagers - comme celui qui s'est
achevé samedi 20 août dans le port de Lampedusa [voir
photo] - rapporte aux trafiquants 225 600 Euro, soit 365 000 dinars
tunisiens.
La seule soupape de sécurité dont dispose désormais
le régime tunisien pour empêcher une explosion sociale
généralisée qui lui serait fatale, c'est le
"brûlage". C'est ainsi que les jeunes Tunisiens
surnomment le départ clandestin en barque vers l'Eldorado.
Quant à l'Europe, elle a un besoin vampirique de sang frais.
Sa population est vieillissante et sa jeunesse "de souche"
refuse de faire des boulots de merde. Pour ça, il y a les
immigrés. Et comme il est connu que des immigrés avec
des papiers ont une furieuse tendance à revendiquer, les
patrons et leurs serviteurs étatiques préfèrent
des immigrés sans papiers.
"Trou noir de la démocratie" ? Certes. Mais ce
trou noir est le résultat d'une complicité entre le
complexe politico-économique européen et un régime
dictatorial, qu'il soutient et protège. Ces messieurs savent
bien que si la jeunesse tunisienne se voyait subitement empêchée
de "brûler" au risque de sa vie, elle n'aurait plus
qu'une solution : se battre sur place et balayer la dictature.
Quibla publie aujourd'hui le journal d'un militant italien qui vient
de faire un séjour à Lampedusa. Ce qu'il raconte est
édifiant et devrait faire honte à tout Européen.
par Filippo Miraglia, Rome, août 2005. Traduit
de l'italien par Marcel Charbonnier pour http://quibla.net.
Filippo Miraglia est responsable à l'immigration de l'association italienne ARCI. Il a passé une partie du mois d'août à Lampedusa, cette île italienne située entre la Sicile et la Tunisie, où arrivent chaque jour des migrants clandestins provenant de Tunisie, de Libye ou même de Turquie. Lampedusa est un "bastion avancé" de l'Europe de Schengen. Un témoignage accablant qui devrait remplir tout Européen de honte.
Lampedusa,
12.08.2005
Comme tous les matins, nous nous rendons sur le môle commercial
du port. Nous attendons jusqu'à onze heures moins quart.
La navette de la Siremar quitte le port, après avoir chargé
à son bord des dizaines de touristes, des dizaines de camions
et de voitures. Aucun migrant n'est embarqué à partir
de Port Empédocle. Nous quittons le port, en compagnie d'un
ami anthropologue. Pourquoi les Lampédusiens refusent-ils
que les immigrants morts en mer soient enterrés dans l'île
? Quelle est la signification des opérations de débarquement
des migrants ? Quelle est la fonction de la catégorie 'clandestin'
? La matinée s'achève ainsi, tandis que nous nous
perdons en conjectures, ne trouvant pas de réponse à
ces questions. A l'aéroport non plus : aucun avion ne décolle,
avec des migrants à bord.
A 16 heures 30, des migrants entassés sur une barge arrivent
à Linosa, sans que personne ne les intercepte. Les deux vedettes
des Gardes Côtes, numérotées 288 et 403, mouillant
au port militaire de Lampedusa, foncent immédiatement vers
Linosa. Il faut amener les migrants au Capitaine de Lampedusa. Au
plus vite. Linosa est dépourvue de structures d'accueil ;
il n'y a pas assez de forces de l'ordre. Nous n'avons aucune information
fiable sur l'horaire de retour des vedettes. A 20 heures, nous nous
présentons au môle militaire. Ce n'est pas avant 22
heures 35 qu'apparaîtra la vedette 288 des Gardes Côtes.
Bien que le môle soit plongé dans l'obscurité
totale, des yeux, brillant, par centaines, signalent la présence
du chargement humain, avant même que la vedette accoste. Les
premiers à descendre sont onze migrants malades. Tordus par
la douleur, ils se tiennent l'abdomen. Fortement déshydratés,
ils ont de gros problèmes de mixtion. Ils montrent un certificat
du médecin qui les a examinés à Linosa, qui
leur permet d'être admis dans une structure hospitalière.
L' équipe de Médecins Sans Frontières s'occupent
d'eux, elle leur administre notamment une solution de sels minéraux.
Ils ne passeront jamais par la Polyclinique, unique structure sanitaire
sur l'île. Voilà le rite. Ordre est donné aux
migrants de s'accroupir sur le rebord du môle. L'un derrière
l'autre, jusqu'à créer un alignement sur cinq rangs.
Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils aient tous débarqué.
« Sit down, boys ! » répète sur un ton
monotone le sergent de la Capitainerie du Port, à chacune
des rares fois où un immigré débarqué
de peu tente de se dégourdir les jambes.
Les migrants doivent garder la tête baissée. Peu importe
qu'ils aient voyagé assis, depuis trois ou quatre jours.
Eh oui : comme ça, on peut les contrôler plus facilement.
Et puis, ils font moins peur. A la fin, nous en comptons 222. De
provenances les plus variées. Libéria, Sierra Leone,
Côte d'Ivoire, Ghana, Nigeria. Toute la partie occidentale
de l'Afrique subsaharienne est représentée. Les moins
nombreux - une dizaine - appartiennent au groupe des Nord-Africains
: Tunisiens, Marocains et un ou deux Egyptiens. Il y a aussi un
Pakistanais. Mais il y a aussi six femmes : elles sont en meilleure
santé, et se disent Togolaises. Mais elles parlent l 'anglais.
Cinq d'entre elles sont arrivées en compagnie de leur mari.
Avec ceux-ci, elles sont les premières à monter dans
les bus et à être conduites à la Capitainerie.
Tous déclarent avoir effectué une traversée
de quatre jours, s'être embarqués en Libye et avoir
versé 1 200 Euros. Deux d'entre eux parlent bien l'italien
; ils ont vécu quelque temps en Italie. Deux jeunes Marocains
ont des condamnations pénales à effectuer en Italie
: ils espèrent se faire arrêter puis rester en Italie,
une fois leur peine purgée. Le va-et-vient des autobus, entre
le port et la Capitainerie, commence environ à minuit et
quart. On nous prévient que les 73 restants, sur les 195
débarqués à Linosa, n' arriveront pas avant
trois heures du matin. Tout juste le temps de rentrer à la
maison pour nous sustenter.
Lampedusa,
15.08.2005, 10 heures
La mer donne l'impression d'être muette. Telle est la conviction
que l'on respire dans l'air de l'île, aujourd'hui, après
qu'hier, il n'y ait eu ni débarquements, ni embarquements,
sur des bateaux ou des avions. Pour les gens qui travaillent ici,
il semblerait que rien ne se passera en cette chaude journée
de fête, à voir le calme de la mer. Le contrôle
effectué au départ de la navette de la Siremar s'avère
vain : à bord, il n'y a que des touristes. Toutefois, dans
l'intervalle, des rumeurs nous parviennent, au sujet d'une possible
visite au CPT du ministre Enrico La Loggia, lequel, selon les informations
qui nous sont parvenues, se trouverait dans les environs essentiellement
parce qu'il y passe ses vacances. Mais le moment de son arrivée
et la véridicité de cette information restent des
points à éclaircir. Ce n'est qu'à quinze heures
que nous saurons que la visite officielle avait eu lieu, à
onze heures.
14 heures 38 Très vite, les faits démentent la sensation d'immobilité, palpable ce matin dans les propos des gens que nous avions rencontrés. A onze heures, une petite embarcation est apparue, avec 24 personnes à bord, à une distance d'environ 15 miles de l'île. Nous devrons attendre jusqu'à 14 heures 38 pour voir un navire de la Garde Côtière, le G.P. 288, amener les 24 migrants au port. Parmi eux, ni femmes, ni enfants. Surtout des hommes. Ils affirment être originaires du Togo, du Sénégal et du Ghana. Leur habillement soigné était frappant ; l'un d'entre eux avait même plusieurs vêtements, passés les uns sur les autres. Un des types portait un tee-shirt de l'équipe de foot Milan-AC. Ils avaient bien entendu le visage et la silhouette éprouvés par l' interminable voyage et la chaleur accablante. Les volontaires de MSF leur donnent de l'eau et des biscuits. Certains, toutefois, ont du mal à récupérer. Ainsi, tandis que deux autobus, un de l' association Misericordia et l'autre de la Garde Côtière, se voient donner le feu vert leur permettant d'amener les migrants au CPT, quatre d'entre eux sont encore les bras en croix, par terre, sur le môle. On leur jette une couverture thermique sur le corps : argentées, celles-ci renvoient les rayons du soleil. Encore de l'eau ; on les laisse quelques minutes. Puis, pour ceux-là aussi, arrive le moment du transfert. Et les voilà partis.
20 heures 10 On vient de recevoir l'information du débarquement immédiat. Il sera 20 heures 30 quand la vedette des gardes côtes, un CP 878, arrivera au port, emmenant seize migrants vers le môle, situé face à la rue du Débarcadère : ils seront mis, suivant le rite désormais bien établi, en rangs par cinq, accroupis par terre, à coups de mots clés : « sit down » ! L'embarcation a été repérée à dix miles de l'île. Les migrants ne présentent aucun symptôme de malaise ni de pathologie particulière, à la différence de ce que nous avons pu constater lors du débarquement précédent. Ils seront à même de se relever en quelques instants, après quoi ils montent dans les bus. Le débarquement est mené à bien en un clin d'oil. Quand ont vent les photographier, ils se mettent à rire. Mais dans ce cas aussi, les femmes et les enfants brillent par leur absence. Il ne semble pas y avoir de mineurs. Ils disent venir du Maroc et ils parlent le français. Les vedettes des Gardes Côtes sont encore dans les parages, pour des fins de contrôles. Les gens, dans le voisinage, semblent ne se douter de rien : ils continuent à danser.
Lampedusa,
16.08.2005, deux heures
Aux premières heures du matin, des rumeurs commencent à
nous parvenir d'un éventuel débarquement, quelque
part sur la côte. Les informations en notre possession sont
de plus en plus fondées, au fil du temps. L'épisode
semblerait concerner environ une centaine de migrants. Ils auraient
dû, et voulu, atteindre la Sicile ; et au contraire, on les
a abandonnés, dès que la profondeur de l'eau a permis
de le faire, dans les eaux territoriales de cette île, tellement
fréquentées. Nous réussissons à parler,
un moment, avec certains d'entre eux, que nous rencontrons par un
pur effet du hasard. Ils nous confirment le nombre des migrants,
la présence de femmes et d' enfants. Ils nient, un peu soupçonneux,
qu'il ait pu y avoir des blessés et des morts. Ils disent
que le groupe est composé de diverses nationalités
: qui provient de la Tunisie, qui du Maroc, qui d'Egypte, qui d'Afrique
subsaharienne.
Il y en a trois, dont deux mineurs : ils se disent Egyptiens. Ils
se croient en Sicile, parce que le chauffeur de l'aéroglisseur
avait promis de les conduire jusque-là, et parce que quelques-uns
d'entre eux se demandent comment ils pourraient prendre un train,
qui les emmènerait au plus vite à Milan, car ils sont
prêts à reprendre leur voyage. Pendant ce temps, les
forces de l'ordre entreprennent leurs recherches sur le territoire,
et quarante de ces migrants, en dépit de leur tentative de
se cacher, seront presque immédiatement débusqués.
Les recherches se poursuivent. Il est seulement 8 heures du matin
quand arrive à nos oreilles la nouvelle du repêchage
du cadavre d'un homme d'âge moyen, sur une embarcation, à
quatre miles marins de Lampedusa.
Midi Des nouvelles nous parviennent en continu, à partir de ce moment-là : nous entamons notre vérification, sur plusieurs poins. La visite effectuée hier à la Capitainerie par le ministre Enrico La Loggia nous est confirmée après coup ; il était accompagné du questeur (procureur général), et il semble qu'il y ait eu, en sa compagnie, également, le ministre Lunardi. Mais ce détail n'est pas confirmé. Concernant le premier débarquement d'hier, en revanche, nous apprenons une précision, ultérieurement : les migrants affirment s'être trouvés sur l' embarcation au nombre de 24, mais ils n'étaient que 22 sur le môle : deux auraient été perdus en mer. En particulier, les migrants donnent des versions divergentes sur les circonstances des disparitions. En ce qui concerne le débarquement de cette nuit, les événements ne sont pas clairs et les données changent constamment. Le débarquement se serait produit à Cala Pisana. Les chiffres varient, d'un instant à l'autre. D'une estimation de 40 immigrants arrêtés, on est passé à 110. Et maintenant, le chiffre s'établit à environ 88. Ce dernier chiffrage est sujet à variations. Le cadavre retrouvé, en revanche, se trouvait sur une embarcation éloignée de 3 ou 4 miles de l'île, à Punta Sottile. L'embarcation était ancrée en proue, et on n'y a constaté aucune trace de violence. Pendant ce temps, par des enquêtes, on tente de comprendre si les migrants se trouvaient sur l'embarcation où a été trouvé le cadavre, et on s'efforce de reconstruire les dynamiques afférentes à l'affaire.
Lampedusa,
17.08.05, 9 heures 45
Au Vieux Port, tout semble rentrer dans l'ordre : d'un côté,
des gens en file, à pied ou en voiture, sont prêts
à embarquer ; de l'autre, il y a le bateau, prêt à
lever l'ancre. Mais il y a une anomalie. Dans un coin, une voiture
des pompes funèbres : à l'intérieur, le cercueil
renfermant la dépouille du migrant retrouvé mort hier.
Les circonstances du décès ne sont pas encore élucidées.
Nous parvenons à savoir que le cadavre sera emmené
à l'hôpital d'Agrigente, où il sera autopsié.
On fait embarquer les touristes. Nous posons quelques questions,
histoire de savoir si on fera monter à bord les migrants
également, dont on ne voit nulle trace. « Sais pas.
» nous est-il répondu. Inopinément, voilà
un minibus de la Misericordia [sorte de « Croix Rouge »,
ndt]qui arrive. Ils le font entrer immédiatement sur la plate-forme,
bien que quelques camions attendent encore d'être embarqués.
Dans ce minibus, il y a huit femmes. La plupart d'entre elles portent
un t-shirt blanc. Il suffira de quelques minutes pour voir rappliquer
au port un fourgon de la police, et un autre des Carabiniers (équivalent
de la gendarmerie, en Italie, ndt). Suivront diverses manouvres.
Après plusieurs déplacements, les fourgons partent,
puis reviennent, suivis par un énième minibus de la
police et une foule de migrants, derrière, qui se dirigent
vers le bateau, à pied. Beaucoup d'entre eux se tenaient
par la main : vingt rangées, larges chacune de cinq personnes.
La plupart d'entre eux se tenaient par la main, et portaient sur
eux la désormais célèbre enveloppe blanche
de la Misericordia. Ils dépassent le filet, et on les fait
stationner sur le môle, debout, encore un peu, avant de leur
donner l'ordre de se coucher sur le côte. On nous signifie
à plusieurs reprises l'interdiction de prendre des photos.
La réaction d'un habitant du coin, qui assiste à la
scène, nous stupéfait. Il se met à hurler :
« Envoyez-lui donc, à Berlusconi, une belle photo de
ce qui est en train de se passer ici ! » Nous demandons alors
des informations quant au nombre exact des personnes qui vont être
embarquées. Des membres des Gardes Côtes nous disent
de nous adresser aux Carabiniers.
La réponse que nous donne l'un de ceux-ci est vraiment déconcertante
: « Mais. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vous
savez bien comment ça se passe ! Qu'y faire, ce sont des
informations « réservées » ! » On
devra recompter la file et vérifier les données dont
nous disposons avec les moyens du bord. A peine le temps de finir
d'en compter 205 : les voici disparus dans le bateau.
Il est 10 heures 42 Derrière eux, le corps du défunt. D'après les informations dont nous disposons, la majorité d'entre eux faisaient partie des 188 migrants arrivés avec le précédent débarquement.
Lampedusa,
18.08.2005, 12 heures 47
C'est très précisément l'heure à laquelle
arrive au Port Nuovo le bateau de la Garde Financière, avec
près de 110 migrants à son bord. Ils nous aperçoivent
et, à la vue de nos appareils photo, alors qu'ils n'ont pas
encore quitté le navire, ils nous demandent de les photographier,
et ils forment des petits groupes, qui prennent la pose et nous
sourient. Ils avancent sur le môle, pour aller s'y accroupir,
conformément aux indications que leur donnent les gardes
côtes, assistés de la Police de la Garde Financière.
MSF arrivera bientôt. Mais en attendant, ils nous demandent
de leur donner de l'eau. Nous n'en avons pas. Et quand finalement
nous en obtenons, on nous interdit de leur en donner. Nous servons
d'intermédiaires entre eux et les gardes côtes, mais
rien ne change et ils devront attendre l'arrivée de MSF pour
avoir ne serait-ce qu' un verre d'eau. Peu de temps après,
l'embarcation arrive, avec 34 migrants à bord. Au milieu
du chaos qui règne sur le môle, entre les forces de
l'ordre qui veulent contrôler la situation, et les migrants,
qui ne réussissent pas à rester accroupis et qui se
relèvent, la police tire du bateau 3 ou 4 personnes, sans
doute les pilotes présumés, et elle les emmène.
Tout de suite après, les objets retrouvés sur l'embarcation,
qui jonchaient le sol du bateau de la Garde Financière, sont
lancés sur le môle. Les migrants sont en général
en bonne santé. Il y a quelques blessures, quelques abrasions
; beaucoup ont une pression artérielle trop basse ; l'un
d'entre eux se plaint de fortes douleurs dans la zone sacro-lombaire
du dos : il dira s'être heurté à une poulie,
en descendant de l'embarcation. Mais une scène particulière
nous donne à réfléchir : Un garçon va
mal, il est étendu par terre, on lui soulève les jambes
et on lui baigne le visage : c'est une crise d'hypotension.
Tout autour, il y a tous ses compagnons d'infortune, mais ils ne
sont pas seuls, hélas : à distance rapprochée,
pour ne pas dire nulle, du corps et du visage, et sur le même
banc, il y a des photographes, prêts à cueillir l'
instant fatal. L'un d'entre eux nous dit être originaire de
Turquie, un autre vient de Palestine. Mais les contacts que nous
avons sont aussi brefs que rares. Nous parvenons à nous insérer
dans un dialogue entamé par un journaliste, plus chanceux
que nous, qui peut non seulement rester sur le môle, au niveau
même où se trouvent les migrants, mais même leur
parler, sans qu'on le lui interdise. Instantanément, il nous
explique le droit d'asile et nous dit qu'étant Palestinien,
il pourra demander l'asile politique. Mais son problème,
nous dit-il, s'est de se souvenir de ces deux mots tellement désirés.
A ce moment-là, on vient nous rétorquer qu'il est
interdit de lui adresser la parole. Mais nous nous demandons pourquoi
nous sommes ainsi les seuls à qui on fasse des reproches
?
Existerait-il un journalisme de série A et un autre, de série
B ? Et quel est le système, par le fait, de tutelle des droits
et, plus généralement, de dénonciation des
faits, auquel nous aspirons, dans notre si chère Italie,
si ces privilèges ne sont concédés qu' à
qui peut et veut recueillir de l'information uniquement pour satisfaire
notre envie de réalité à la télé
? Ce ne sont là « que » considérations
personnelles. Un fourgon de la police, deux de la garde financière
et un de la Misericordia font la navette pour nous emmener, tous,
à la Capitainerie. L'opération prendra fin, après
plusieurs voyages, à 14 heures 33. Le tout, sous un soleil
de plomb.
Lampedusa,
19.08.2005
La nuit passée, nous attendions deux canots pneumatiques
et un esquif. Ce n' est qu'à 6 heures 30 qu'est arrivé
au môle du Porto Nuovo un premier groupe de 44 migrants, à
bord d'une vedette de la garde côtière. La majorité
d' entre eux se déclarent Pakistanais, en provenance de Turquie.
Ils arrivent tous munis d'un gilet de sauvetage. Parmi eux, ni femmes,
ni enfants. Une femme, en revanche, est présente, dans un
second groupe, de 38 personnes, qui arrive lui aussi à bord
d'une vedette de la garde côtière, à 7 heures
55. Sa composition est très différente : il semble
que les provenances soient le Soudan, le Ghana, le Togo et le Niger.
On n'a relevé aucun malaise particulier. Ont été
relevées seulement des dermatites causées par l'eau
de mer et la violence du vent. Il semble que les deux groupes se
trouvaient sur deux petits bateaux, interceptés par un hélicoptère
à environ cinquante miles de la côte. Les opérations
se terminent à 9 heures, par le transfert des migrants au
Centre de Permanence Temporaire de l'île. Actuellement, dans
le centre de Lampedusa, ce sont près de 400 migrants qui
sont retenus, ce qui est bien au-delà de la capacité
légale de ce centre (197 personnes).
Aujourd'hui, il y a deux demandeurs d'asile ; ce sont les deux derniers
à être restés dans ce camp de transit, sur un
groupe de 45 qui ont manifesté initialement le désir
de demander l'asile politique à l' Italie, à l'occasion
de la dernière visite de la sénatrice Chiara Acciarini
et de l'avocat de l'Arci, maître Carmen Cordaro. A 14 heures
30, nous assistons aux premières tentatives de la semaine,
d' « évacuation » aérienne, en vue du
vidage du camp. Soixante hommes sont accompagnés de force
sur le tarmac de l'aéroport, par huit personnes, très
certainement des policiers, parmi lesquels une femme, et embarqués
sur un cargo militaire « 46-45 » à Crotone. Destination
ultime en Italie pour les migrants : le camp de transit Sainte Anne,
de cette ville. Cela a tout l'air d'un pont aérien. Le prochain
embarquement à destination de Crotone est prévu, en
soirée. Jusqu'ici, tout est dans la « norme ».
Quand les migrants s'apprêtent à monter sur la passerelle,
on leur passe les menottes, comme au cours de la déportation
hélas désormais bien connue, en Libye, au mois de
mars.
Rapport de la présidence de l'ARCI
Lampedusa, 21.08.2005
Dans la nuit du 19 au 20 août, une embarcation de 17 mètres
s'apprête à toucher terre et à arriver à
Lampedusa à la barbe de tous les contrôles en mer prévus
par le gouvernement italien afin de lutter contre l'immigration
clandestine. A quelques centaines de mètres de là,
deux jeunes garçons, ayant aperçu l'embarcation depuis
les écueils, ont contacté la capitainerie locale du
port afin de l'informer du débarquement imminent.
A 4 heures 40, 192 migrants débarquent, donc, sur le môle
lampédusien : ils mettent le pied sur l'île, sous les
yeux vigilants des forces de l'ordre. Dans le groupe, il y a des
Tunisiens, des Egyptiens, des Marocains, des Palestiniens et des
Algériens. Il semble que l'embarcation provienne de Turquie,
après un voyage de trois jours, c'est du moins ce qu'affirment
certains des migrants, effrayés par une météo
maritime très mauvaise. De fait, la mer était démontée,
ce qui laissait présager une nuit sans débarquements,
alors que quelques heures auparavant, exactement à 19 heures
55, atterrissait sur la piste de l' aéroport l'avion militaire
qui a effectué, hier après-midi, un pont aérien
avec Crotone. De cet avion sont descendus vingt « préposés
» au transfert des migrants : des policiers en civil, qui
se sont rendus immédiatement à la capitainerie pour
y prélever soixante nouveaux immigrants. Cette fois-ci, sous
les yeux indignés de quelques touristes, qui regardaient
à travers les vitres de la salle d'attente de l'escale lampédusienne,
les migrants ont défilé, déjà menottés.
Une heure après, environ, l'avion décollait. Les opérations
d'évacuation des migrants ont continué, ce matin,
avec le transfert de 72 personnes, par la mer. L'habituelle «
procession » à pied des migrants, suivie par les camionnettes
de la police, était précédée par le
minibus de la Misericordia. A bord, trois enfants érythréens,
un bébé de trois ans et deux fillettes de 6 et 8 ans,
avec un adulte, et un couple tout juste débarqué hier.
Les enfants, en revanche, étaient arrivé le 16 août,
avec les 188 migrants parvenus, sans avoir subi aucun contrôle,
à Cala Pisana. A la fin du « cortège »,
un groupe de six mineurs. Emmenés en bateau à Port
Empedocle, ils seront tous transférés par autobus
à Caltanissetta.
Hier, 20 août, à midi, était programmée
l'entrée au Centre de Permanence Temporaire de la sénatrice
Tana de Zuelueta, et du député européen Giusto
Catania, accompagnés par l'avocate Alessandra Ballarini et
par Hassan Maamri, médiateur culturel de l'Arci. Le centre
est archicomble. Six cents migrants sont maintenus dans des conditions
dramatiquement périlleuses, totalement inacceptables. Hier,
un groupe, parmi eux, a manifesté son inquiétude en
entamant une grève de la faim. Certains se déclarent
malades et disent ne pas recevoir les soins nécessités
par leur état. Il y a aussi des mineurs parmi eux. Au total,
les mineurs sont au nombre de 45, mais personne n'a jusqu'ici vérifié
leur âge, et dans l'attente que cela soit fait, ils restent
ainsi enfermés, même si des mineurs ne sauraient être
retenus légalement dans les centres de transits de migrants.
Deux Maghrébins demandent à être rapatriés
volontairement, l'un d'eux est un jeune étudiant tunisien
qui a décidé de tenter l'aventure en Europe, mais
qui doit retourner chez lui avant le 1er septembre, pour pouvoir
continuer ses études. Après quelques heures, la situation,
déjà tendue, dégénère en une
méga-rixe entre Subsahariens et Egyptiens, un de ceux ici
étant accusé par les premiers cités d'être
un des passeurs. La cour du centre est jonchée d'éclats
tranchants de matière plastique, qui sont utilisés
comme des armes. La situation devient ingérable pour les
forces de l'ordre, qui assistent à la scène, impuissantes.
Un migrant, blessé, manifeste des formes d'automutilation
: il se frappe la tête sur un fourgon, durant son transfert
vers l'infirmerie. Beaucoup de personnes sont en proie à
la panique, les petits garçons, terrorisés, demandent
à sortir immédiatement du centre afin de ne pas subir
de violences physiques, un d' entre eux menace de s'infliger des
blessures. Profitant de la confusion, deux Maghrébins enjambent
les fils de fer barbelés, tentant de faire la belle. L'un
deux, ayant réussi à parvenir aux premières
rues de la localité, se fait raccompagner par un Lampédusien
« vigilant » qui le remet aux policiers à la
recherche des deux fugitifs. L'autre semble introuvable, pour l'instant.
Il n'a pas été possible de savoir exactement l'endroit
et la structure où ont été conduits 9 mineurs
transférés ce matin par la navette de la Siremar.
C'était là une des exigences émanant de l'activité
de surveillance de la présidence de l'Arci. Les migrants
ont été informés de la possibilité de
se prévaloir du droit d' asile, possibilité qu'ils
ignoraient, bien qu'à l'intérieur du camp aient été
affichés, hier seulement, des affiches d'information rédigées
en plusieurs langues.
Vingt-cinq personnes, pour la plupart des Soudanais du Darfour,
ont demandé expressément la reconnaissance de leur
statut de réfugié. Aujourd'hui, la sénatrice
Tana De Zulueta et le député européen Giusto
Catania sont entrés, une nouvelle fois, dans le camp de transit.
On confirme la présence de mineurs, dans des conditions de
promiscuité avec les adultes. La salle normalement destinée
aux femmes est occupés par de soi-disant collaborateurs de
la justice, ce qui fait que les deux femmes présentes dorment
dans les couloirs. Les mineurs, en revanche, sont encore avec les
adultes « en instance d' identification », ce qui est
inadmissible. Cette identification devrait d' ailleurs se dérouler
dans des conditions d'isolement d'avec les autres transitaires.
Demain, nous signalerons ce comportement illégal au Tribunal
des mineurs et à la magistrature civile, afin que la clarté
soit faite sur le respect des lois, dans ce lieu de non-droit.
La journée du 22.08
Nous sommes témoins du pont aérien Lampedusa - Bari, par lequel, à partir de 14 heures 30, cent vingt migrants seront transférés. Ils sont divisés en deux groupes. Parmi eux, deux femmes d'origine maghrébine. Nous rappelons que, dans notre précédent rapport, nous avions signalé la situation particulière qui était la leur, à cause de la disparition provisoire des espaces « normalement » réservés aux femmes. Le deuxième vol décollera à 19 h 30. Nous apprendrons, très tard dans la soirée, une nouvelle importante, au sujet des trois enfants érythréens, dont nous avons suivi de près les tribulations. Actuellement, ils sont à Caltanisetta, dans un centre d'assistance à mineurs étrangers non accompagnés.
La journée du 23.08
Nous apprenons que trois personnes ont été embarquées sur la navette de la Siremar, dont deux semblent appartenir au groupe des demandeurs d'asile (un Soudanais et un Nigérien). Aujourd'hui encore, un nouveau pont aérien, qui démarre, cette fois-ci, à 13 h 30. Le nombre des transférés est égal à celui d'hier (soixante personnes). Les mineurs, cette fois encore, ne sont pas déplacés. Le deuxième départ aura lieu à 17 h 30, nous l'avons vérifié. Il n'y a pas que l'horaire qui ait changé ; c'est aussi le cas de la destination. Les avions partiront pour Crotone.
La journée du 24.08
Ce matin, les transferts ont repris, par la mer, après 10 h 30. Les migrants concernés sont au nombre de 85, dont 25 semblent être, en définitive, mineurs.
Dernières informations
Toujours plus conscients du fait que la bataille en vue de l'affirmation du concept de « droit » ne peut faire abstraction d'une analyse attentive de ce qui se passe sur le terrain et de la perception que peuvent avoir du phénomène les acteurs sociaux amenés à intervenir, notre opération d'observation se déroule à plusieurs niveaux :
Dans le temps qui nous est concédé entre un débarquement et un embarquement, nous nous efforçons d'instaurer un dialogue avec les habitants du coin, avec ceux notamment qui sont impliqués dans le processus de sauvetage en mer, ainsi qu'aux propos que nous avons pu entendre et noter ; nous cherchons à associer les lieux et les récits, afin qu'ils puissent nous dire quelque chose de plus que les simples dynamiques selon lesquelles interagissent les différents éléments présents sur cette île.
De là découle notre choix d'observer toute une série de passages :
- le cimetière et ses croix désolées, de bois, qui portent en tout et pour tout, pour seule indication, un « numéro », le fait qu'ici a été enterré un corps, ou - hélas - ce qu'il restait d'un corps ; - le lieu où les embarcations sont démolies : nous devons affronter le fait que nous n'avons aucune possibilité de savoir avec certitude où ira finir tout ce bois, et quel usage en sera fait. Si l'hypothèse qu'on nous a rapportée est vraie, le bois des épaves devrait être transporté à Bari, pour y être recyclé ; - nous assisterons au transfert d'une embarcation depuis Porto Nuovo jusqu'à l'endroit que nous avons mentionné plus haut ; nous parlerons avec les pêcheurs et nous écouterons leurs plaintes, au sujet de l'augmentation du prix du fioul, aux frais qu'ils doivent assumer et à leurs désillusions, puisque personne ne semble les soutenir ; - hier, il nous a été donné de monter sur une vedette des garde-côtes. Ce sont là de petites tesselles, petites mais importantes, que nous nous efforçons de remettre ensemble, afin d'avoir une vision plus ample de la mosaïque de la réalité.
Lampedusa, 25.08.05
Aujourd'hui, nous avons vraiment très peu d'information à vous donner. Hier soir, neuf migrants ont débarqué directement sur les côtes de l'île ; on les a retrouvés dans les environs de l'île des Lapins. Ce matin, par contre, quatorze migrantes ont été embarquées sur le ferry de la Siremar ; direction : Port Empedocle. Il semblerait qu'elles soient toutes d'origine soudanaise.
Lampedusa, 26.08.05
A 19 h 50, arrivée au port de la vedette de la Garde Financière, avec 38 migrants interceptés sur un bateau pneumatique, à environ 18 miles de la côte. Ils ont été transbordés par les gardes financiers. Ils semblent venir du Soudan et d'Afrique de l'Ouest (Bénin et Ghana). Un garçon présente une nécrose de plusieurs orteils, aux deux pieds, et ce, depuis environ un mois.
Lampedusa, 27.08.05
Nouveau transfert par la Siremar, sur le ferry de 10 h 00. Au total, 66 migrants, que l'on a fait marcher en rang, de la capitainerie jusqu'au môle du port de commerce, sous le cagnard. Un seul, qui boitait, a été transporté par le minibus des carabiniers. Parmi eux, nous reconnaissons un Tunisien, demandeur d'asile, qui avait présenté sa demande de reconnaissance de son statut de réfugié politique à la suite de notre dernière visite au centre de transit.
A 12 h 50, arrivée d'une vedette, suivie d'une autre, vingt minutes après environ. Toutes les deux à bord 166 migrants, secourus en mer. Leur embarcation, plutôt importante, a été tracté jusqu'au port de Lampedusa. Ainsi, sont arrivées sur l'île 166 personnes, parmi lesquelles des Maghrébins, des Palestiniens, des Subsahariens. Nous remarquons des mineurs, et sept femmes. Les opérations sont conduites par la Garde Financière. Les garde-côte, en revanche, n'ont pas été autorisés à rejoindre une petite embarcation, avec cinq migrants à bord, qui avaient accosté sans problème l' île des Lapins.
Pour les toutes prochaines heures, on s'attend à une augmentation des « flux » migratoires sur l'île, grâce à une situation météorologique idéale : mer d'huile, absence de perturbations, vent favorable, visibilité excellente.
Dans l'intervalle, la Fondation Asie-Europe a décidé d'être représentée dans notre « Guantanamo italienne » ; elle y tiendra un atelier de travail de trois jours, à partir de demain, consacré aux migrations, et organisé par les universités de Gênes et de Singapour.
Le conseil démocratique de l'ARCI
P.S. : Aujourd'hui, 28 août, un autre débarquement s'est produit, d'une centaine d'étrangers, en grande partie subsahariens, dont neuf femmes, deux d'entre elles étant enceintes. Il y a là encore quelques mineurs. Nous vous donnerons plus de détails à ce sujet dans notre prochain rapport.
Lampedusa, 28.08.05
A 14 h 45, une autre importante embarcation, remorquée par la vedette des garde-côtes CP288, avec cent migrants à bord, accoste au môle militaire. Elle est suivie par une autre vedette, plus petite.
Neuf femmes, dont deux enceintes. On remarque également des mineurs. Les pays de provenance sont : la Palestine, le Libéria, le Nigeria, le Soudan, lErythrée et sans doute y a-t-il aussi quelques Nord-Africains. Lembarcation a été interceptée alors quelle se trouvait à trois miles marins des côtes de Lampedusa. Les minibus de la Misericordia et des forces de lordre ont fait la navette entre le môle et la capitainerie, sans relâche, suivis des yeux par un groupe de touristes qui ont assisté, incrédules, aux opérations de débarquement.
Dans la matinée, par ailleurs, les travaux de latelier de réflexion international sur les migrations, organisé par la Fondation Asie-Europe, ont commencé. Sont intervenus Rajram Prem Kumar, universitaire malais de luniversité de Singapour, Alexandre Horstermann de lUniversité de Münster, spécialiste de lIndochine et le professeur tunisien Hassan Boubakri, de luniversité de Sousse. Un aspect des problèmes de Lampedusa a été présenté par Gianluca Gatta, un jeune anthropologue napolitain, qui mène des recherches sur le terrain, et les militants du conseil démocratique de lArci ont expliqué la manière dont les politiques sécuritaires se concrétisent, sur notre île, Lampedusa, aux limites du territoire italien.
Lampedusa, 29.08.05
Les arrivées spontanées se poursuivent. Ce matin, une embarcation a été aperçue, depuis la côte, dans la localité de Cala Pisana. Cette grosse embarcation a été ensuite détournée par des militaires vers Porto Nuovo, où ont débarqué, à 7 heures, 202 migrants, dont deux femmes. Parmi les pays de provenance : lIrak, la Palestine, lErythrée, et aussi des pays subsahariens et maghrébins.
Un nouveau transfert a été opéré, ce matin, afin dessayer de limiter les risques de surpopulation, en termes de conflits ethniques et de détérioration de conditions hygiénico-sanitaires déjà préoccupantes dans le camp de transit. Cest ainsi que 52 migrants ont été emmenés à Porto Empedocle par la navette de la Siremar. Les femmes du débarquement daujourdhui et dhier après-midi, dont, nous le rappelons, deux femmes enceintes, ont été également transférées très vite.
Avec ce dernier transfert, ce sont 650 personnes qui sont détenues / maintenues à la capitainerie.
Lampedusa, 30.08.2005
Les tentatives de faire baisser la « densité au sol
» du camp de transit de lîle, surpeuplé.
A dix heures et quart, on met en scène, sur le môle
du port commercial, la énième représentation
de lefficacité des stratégies de contention
de limmigration clandestine, par des fonctionnaires zélés
de la sécurité publique.
La camionnette de la police suit la promenade forcée de cent Nord-Africains, dont deux mineurs, précédés de policiers et de carabiniers qui, comme de bons bergers, veillent à ce quaucune brebis ne ségare, afin que le troupeau dhommes soit conduit saint et sauf jusquà lentrée de laéroglisseur « Paolo Veronese » de la Siremar.
Une fois le troupeau passé, le portail de lenceinte du môle est refermé (cette ultime barrière est désormais présente dans beaucoup de ports siciliens), et lembarquement est refusé y compris à quelques voitures de touristes retardataires. Nous sommes en pleine opération policière : immédiatement, les interdictions de photographier et de filmer sont promulguées. Leur interdiction sapplique y compris à des touristes inoffensifs, qui tentaient de filmer leur ultime souvenir de Lampedusa depuis le pont du bateau. La destination finale des migrants sera Crotone, ou bien le camp de transit de Santa Anna. Ils seront vraisemblablement transférés par les autobus de la société Cuffaro. Pendant ce temps-là, à Trapani, les auditions des demandeurs dasile ivoiriens transférés depuis le camp de transit de Lampedusa se poursuivront aujourdhui encore. Cela a été rendu possible grâce à lengagement de lArci dans le soutien au droit dasile, même dans une région frontalière de lItalie, telle celle-ci.
Lampedusa, 31.08.2005
Les opérations de vidage du camp de transit se poursuivent.
Ce matin, les forces de lordre ont été mobilisées
sur deux fronts à la fois : tout en opérant un transfert
par la mer vers Port Empedocle, elles assuraient un pont aérien,
avec Crotone, pense-t-on. 50 migrants nord-africains ont été
emmenés par ferry de la Siremar, à 10 h 30, ce qui
semble devenu une habitude, dont des mineurs. Les opérations
de transfert ont été dirigées par les carabiniers.
On a fait débarquer les migrants, on leur a demandé
de sasseoir sur le sol, derrière un camion, afin
de ne pas « cacher » le panorama du port aux touristes
installés sur le pont du ferry. Durant la promenade habituelle,
à pied, qui les conduit du camp de transit jusquà
la « bouche » du bateau, les migrants portaient un
survêtement ainsi que lhabituel petit sac «
made in Misericordia », contenant leur repas. Sur le front
aérien, les forces de police ont été mobilisées
; elles ont organisé le transfert, par avion, de cent autres
migrants, pendant que se déroulait lembarquement
maritime. Le grand avion pris en location par le gouvernement
italien est un MD82 9ACBC portant sur la queue deux
énormes lettres « A », qui symbolisent peut-être
la compagnie Adriatic Airlines ( ?), une compagnie qui remporte
habituellement les appels doffres des itinéraires
« de migration »Š Lavion de retour vers
Lampedusa est déjà reparti, à 15 h 30 environ,
avec un autre chargement de cent migrants, dont des mineurs. Le
premier petit groupe à monter à bord était
composé de jeunes hommes à la peau très sombre,
tandis que les autres migrants, sans doute nord-africains, ont
été mis par groupes de dix pour monter à
bord, chaque groupe étant accompagné avec empressement
jusquà la passerelle dembarquement par quatre
policiers en civil, portant tous des gantsŠ
Sur la carlingue de laéronef était inscrit
« Mon rêve » - terrible ironie du sort pour
ces jeunes hommes et pour lépilogue désastreux
de leurs rêves de liberté.
Dans laprès-midi, aucune confirmation de latterrissage à Crotone ; on ne connaît en revanche pas la destination du deuxième vol nous pensons quil sagit de Bari, ou de Rome ? dans lespoir que les rêves africains ne se terminent pas, tout du moins pas encore, dans quelque destination désertique et effrayante.
1er septembre 2005 Nous avons effectué une reconnaissance de la décharge destinée à recueillir et à détruire les embarcations utilisées pour le trafic des migrants. Les barcasses libyennes se distinguent des tunisiennes, par la qualité du bois utilisé à leur fabrication et la robustesse des flotteurs. Les détruire est un crève-coeur. Dans la soirée, nous avons rencontré quelques citoyens de Lampedusa, apparemment imparfaitement alignés sur l'axiome « immigrés = clandestins = criminels à expatrier de toute urgence ». Il existe donc sur l'île une pensée autre, dans laquelle l'idée d'accueil rencontre la solidarité et non pas l'incarcération / ségrégation. Les cartes postales envoyées depuis l'île présentent les visages humains de pêcheurs pleins de sensibilité et de jeunes insulaires mécontents ; ainsi, il s'avère que leurs propos et leurs récits parviennent à adoucir les effets de la représentation des « invasions » de « clandestins » complaisamment rabâchée par les médias.
02.09.2005 Confirmation de l'arrivée du MD 82, l'avion parti de Lampedusa, le 31 août, avec cent migrants à bord, pour Bari. Les migrants sont actuellement détenus / retenus au camp de transit de Bari Palese, comme le vérifiera une campagne de l'Arci - (région des) Pouilles. Nous enregistrons ce jour un nouveau transfert de migrants par la ligne maritime de la Siremar, bateau de 10 h 30. Cette fois-ci, les migrants ont été transportés jusqu'au môle par deux minibus de la Misericordia. Il y a vingt-quatre ou vingt-cinq personnes, peut-être originaires du Maghreb ?
Tous semblent mineurs. Les temps nécessaires au transfert de mineurs ont notablement raccourci, ces jours derniers.
03.09.2005 A 10 h 50 environ, un avion de l'Alitalia décolle de l'escale lampédusienne avec soixante personnes. Nous sommes en train de vérifier leur destination ultime. Depuis plusieurs jours, on ne signale aucun débarquement de migrants sur l' île, bien qu'il continue à en arriver sur d'autres côtes siciliennes. Depuis la Libye, ces dernières heures, parviennent des informations d'arrêt du trafic maritime, en raison d'une mer démontée, tempête de force 5. Les embarcations libyennes restent à l'ancre, dans l'attente de meilleures conditions météorologiques.
03.09.2005 - Dernières mises à jour Sur les vingt-cinq migrants transférés hier, deux, seulement, ont été « officiellement » identifiés en tant que mineurs. L'avion Alitalia, ce matin, a embarqué cent migrants, tous adultes, peut-être à destination de Crotone ( ?) A 18 h 30 s'est produit un débarquement - éclair : une petite embarcation a été détournée vers le vieux port avec dix Maghrébins à son bord. Leurs bonnes conditions de santé ont entraîné leur transfert immédiat au camp de transit, sans qu'il ait été procédé aux opérations ultérieures, sur le môle de Lampedusa.
Source : Filippo Miraglia, Responsabile Immigrazione
ARCI, Via dei Monti di Pietralata, 16, 00157 Roma, tel.00 39.3484410860,
00 39. 6.41609503
Courriel : miraglia@arci.it.
Site web : http://
www.arci.it/immigrazione
|
|
![]() |
|
|