| Le Grand Clash :
analyses et débats
Vu de l’extérieur
Justes
combats et méchants terroristes
par Fuad Hamdan, 10 avril 2007
À
en croire médias et politiciens occidentaux, la menace que représente
l’islamisme pour la civilisation occidentale en est parvenue au
point où des millions de combattants barbus sont aux portes de Hambourg
ou de New York. On oublie volontiers, pas tout à fait innocemment, que
des navires de guerre occidentaux croisent au large des côtes de pays
musulmans, le Liban, l’Arabie saoudite ou l’Iran par exemple.
Et aussi que des milliers de soldats occidentaux occupent des pays musulmans
(l’Irak et l’Afghanistan par exemple) et que d’autres sont présents
en grand nombre sur le sol d’autres pays - contre la volonté majoritaire
de la population. Comment réagiraient les USA si des navires de guerre
iraniens croisaient sous les yeux des habitants de Los Angeles ou de
New York ?
C’est vrai, nombre de pays musulmans sont, au vu des critères occidentaux,
des dictatures réactionnaires et corrompues. Mais, si justifiées
que soient les critiques adressées à ces États ou sociétés en matière
de traitement des individus et de respect des droits humains, il n’en
découle nullement le droit, pour les troupes occidentales, d’envahir
un pays étranger. Ajoutons que la plupart des dictateurs musulmans
et surtout arabes qui ont exercé le pouvoir (Saddam Hussein par exemple)
ou l’exercent encore aujourd’hui n’auraient jamais pu s’imposer à leurs
propres peuples sans le soutien des militaires et des services
secrets occidentaux.
Il est inadmissible de faire porter toute la responsabilité de l’état
désespérant du monde musulman et arabe exclusivement à « l’Occident
» ou à « l’impérialisme ». Mais les doubles critères moraux auxquels
se réfère l’Occident face aux dictateurs et à l’injustice sont inadmissibles
pour le monde arabe et musulman. L’Occident, Israël compris, qui a réussi
à imposer le retrait des troupes d’occupation syriennes au Liban, répugne
à exiger le retrait total des troupes israéliennes hors des territoires
palestiniens occupés : voilà ce que même un Arabe modéré ne pourra jamais
comprendre.
Pour les Arabes en général et les Palestiniens en particulier, il est
inconcevable de devoir payer pour les crimes que les Allemands ont commis
contre les Juifs. Par le soutien presque sans réserve apporté à l’État
juif, l’Occident essaie de compenser l’incapacité dont il a fait
preuve, à l’époque nazie, à protéger les Juifs dans les pays d’Europe
où ils s’étaient installés. Pour cette faillite de la civilisation occidentale,
ce sont d’autres qui paient la note : les Palestiniens.
Lorsqu’il s’agit de justifier sa politique l’Occident n’est jamais embarrassé.
Lorsque durant les années 80 des armées de libération islamiques combattaient
- avec des moyens parfois féroces- l’occupation, soviétique en
Afghanistan, l’Occident et nombre de ses médias n’étaient pas avares
de louanges et d’encens. Les combattants barbus recevaient alors, de
la part des services secrets occidentaux, toute l’aide logistique possible.
À l’époque, seuls les pays du bloc de l’Est et quelques communistes
occidentaux parlaient de « terrorisme ». Pour les démocraties
occidentales en revanche, la résistance aux troupes d’occupation soviétiques
était une guerre de libération. À l’inverse, quand des combattants du
Hezbollah prennent les armes contre les occupants israéliens au Sud
Liban, ce sont des terroristes. Quand un groupe palestinien résiste
à l’occupation israélienne- en employant certes des moyens terroristes
- personne ne se demande pourquoi.
Les valeurs partout célébrées de l’Occident pourraient gagner du terrain
chez les peuples arabes et musulmans si ces valeurs s’appliquaient à
tous de la même façon : aux Blancs et aux Noirs, aux musulmans, aux
juifs et aux chrétiens. Ce n’est pas très convaincant de condamner le
terrorisme palestinien- dont nul ne conteste la réalité- et de minimiser,
voire d’ignorer, le terrorisme d’État israélien. Comment réagirait le
monde occidental, si quelques États musulmans formaient une coalition
de volontaires et se disposaient à envahir les USA pour libérer le monde
de George Bush et de son administration, parce que ceux-ci représentent
une menace pour la paix ?
En janvier 2006 ont eu lieu dans les territoires palestiniens des élections
démocratiques sous contrôle international - une première dans le monde
arabe. C’est le Hamas, mouvement de résistance islamiste, qui a remporté
la majorité absolue, et ceci pour deux raisons : la première était la
corruption qui réganit au sein du gouvernement du Fatah ; la seconde,
la politique répressive d’Israël, la puissance occupante.
Les USA et l’Union européenne donnèrent incontinent aux Palestiniens
une leçon de démocratie. Le gouvernement démocratiquement élu fit l’objet
d’un boycott, parce qu’il ne convenait pas aux Américains et aux Européens.
Le militant pacifiste israélien Uri Avnery remarqua à ce propos : «
Ce n’est pas seulement un acte de barbarie, c’est une énorme faute politique:
aucun peuple au monde ne se soumettrait à une pression extérieure aussi
brutale et humiliante. »
Du gouvernement du Hamas, qui vient d’être remplacé par un gouvernement
de coalition Hamas-Fatah, les USA et l’UE exigent la reconnaissance
de l’État d’Israël. Pas question en échange d’exiger d’Israël la reconnaissance
de l’État palestinien. En outre : comment fixerait-on dans ce cas les
frontières entre la
Palestine et Israël ? Et quel serait alors le statut
des territoires annexés par Israël en violation du droit international
? Le précédent gouvernement palestinien s’est plié à toutes les exigences
que l’on pose maintenant au Hamas. Quel bénéfice en ont retiré les Palestiniens
? Encore plus de colonies, encore plus de terres volées et de répression.
Les pays occidentaux rappellent à leur devoir de loyauté toutes
les minorités musulmanes installées chez eux. Mais il est difficile
pour bien des musulmans d’être loyal envers un État qui tolère, voire
favorise l’oppression, l’humiliation et l’assassinat de ses frères et
sœurs en Islam, que ce soit en Irak ou en Palestine. Le choc des civilisations,
que d’aucuns cherchent à nous vendre, doit se muer en conquête des cœurs,
et pas seulement dans le monde arabe et musulman. Seule une politique
crédible, visant à l’équité et renonçant à la double morale est à même
de convaincre les musulmans de Gaza et Ramallah, de Kaboul, d’Islamabad
et d’ailleurs. Il y a mille ans, l’Occident a beaucoup appris de l’Orient
; aujourd’hui il serait possible à l’Orient de beaucoup apprendre de
l’Occident.
Fuad
Hamdan, né en 1951 dans le camp de réfugiés palestiniens de Kalandia,
vit en Allemagne depuis 1969. Il gère le Centre Tiers Monde de Munich,
ville où il a fondé en 1986 le Groupe de dialogue judéo-palestinien.
Original : Süddeutsche
Zeitung
Traduit de l’allemand par Michèle Mialane et
révisé par Fausto Giudice, membre de
Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour
tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition
d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=2410&lg=fr
Conflit
ou alliance de civilisations contre lutte de classes mondiale non-dite
Pourquoi Huntington et Beck se trompent
par Vicente Navarro, 7 avril 2007
Ces
dernières années, un débat public s'est engagé dans le monde occidental,
tant dans les publications universitaires que dans la presse dominante,
entre Samuel Huntington, professeur de Sciences Politiques à l'Université
d'Harvard, et Ulrich Beck, professeur de sociologie à l'Université de
Munich, Allemagne. Le sujet est la relation historique entre les civilisations
chrétienne et musulmane. Bien qu'ils soient en désaccord sur certaines
composantes de cette relation -Huntington insiste sur la territorialité
du conflit, mais Beck met en question cet aspect- ils sont d'accord
sur le fait qu'il existe un conflit continu entre les deux civilisations;
Beck l'attribue à la fréquente humiliation des pays musulmans causée
par les civilisations chrétiennes. Ce débat a atteint une énorme visibilité
dans la presse populaire.
Le problème avec les interprétations d'Huntington et de Beck est que
l'un comme l'autre supposent que les deux civilisations ont été en conflit
durant les 50 dernières années. Mais cette supposition est erronée.
Une analyse historique et politique des civilisations chrétienne et
musulmane et de leurs interactions montre que les dirigeants politiques,
intellectuels, religieux et culturels des deux civilisations ont largement
collaboré, forgeant une alliance contre un ennemi commun : les forces
progressistes laïques, qu'elles soient socialistes, communistes ou nationalistes
arabes. Ainsi, l'alliance entre les civilisations chrétienne et musulmane
a été en réalité une alliance entre les classes dominantes (des deux
civilisations) qui étaient menacées par les mouvements progressistes.
L'alliance des civilisations chrétienne et musulmane
Une analyse de notre récent passé- la seconde moitié du vingtième siècle-
montre qu'il n' y a pas eu de conflit, mais plutôt une alliance entre
civilisation chrétienne et musulmane. Un indicateur de cette alliance
est que la grande majorité des organisations fondamentalistes islamiques
radicales, maintenant considérées comme terroristes, ont été activement
soutenues par les leaders des civilisations chrétiennes. Bien que les
médias dominants se soient gardés d'informer leurs lecteurs à ce sujet,
il y a des preuves empiriques de tels appuis. Dans son livre « Devil's
Game : How the United States Helped Unleash Fundamentalist Islam » (Le
jeu du diable : comment les USA ont aidé à l’essor de l’islam fondamnetaliste),
Robert Dreyfus documente de manière extensive comment les gouvernements
des USA et du Royaume-Uni appuyèrent la majorité des associations musulmanes
fondamentalistes (une fois encore : définies actuellement comme terroristes),
et en réalité jouèrent un rôle crucial dans l'établissement et le développement
de ces groupes. Dreyfus montre, par exemple, comment ces deux gouvernements
soutinrent activement l'établissement des Frères musulmans dans les
années 1950. Ce groupe extrêmement violent commença en Égypte et, avec
le soutien de l'Arabie Saoudite, s'étendit dans tout le monde arabe.
Dans les années 1980, les Frères musulmans aidèrent à l'établissement
du Mouvement de la Résistance Islamique,
connu comme le Hamas, le groupe radical musulman palestinien qui aujourd'hui
gouverne le peuple palestinien. Toujours dans les années 1950, les gouvernements
des USA et du Royaume-Uni appuyèrent aussi les mollahs (cléricaux musulmans
fondamentalistes) en Iran, dirigés par Khomeiny, qui devinrent plus
tard les leaders de ce pays. Et ces gouvernements ont aussi soutenu
activement (avec l'aide de l'Arabie Saoudite et du Pakistan) les talibans
en Afghanistan.
Dans tous ces efforts d'appui par les gouvernements des USA et du Royaume-Uni,
les valeurs religieuses et culturelles de ces islamistes fondamentalistes
n'ont pas été considérées comme un obstacle; au contraire. Le fondamentalisme
religieux dans les civilisations chrétienne et musulmane était crucial
pour le développement de l'alliance entre civilisations. Comme indiqué
dans un document officiel du département d'État US, « L'attractivité
de tels mouvements musulmans est leur caractère messianique,similaire
aux chrétiens nés à nouveau du Sud des USA. De plus, ils sont profondément
anti-communistes » (The World Situation, 1978).
Ainsi il n'y avait pas de conflit mais plutôt une affinité culturelle
et religieuse entre les leaders des civilisations chrétienne et musulmane.
L'affinité de valeurs, cependant, n'était pas suffisante pour établir
une alliance. Pourquoi les dirigeants des civilisations chrétiennes
iraient-ils soutenir des fondamentalistes islamiques orientés vers l'usage
de la violence pour atteindre leurs objectifs ? La question posée par
Huntington et Beck devrait être, non tant ce qui divise mais ce qui
unit les deux civilisations. La réponse est claire : Ce qui a uni les
deux civilisations étaient des intérêts de classe. Ces intérêts déterminent
leurs objectifs, leurs alliances, et leurs ennemis. C'est la réalité
derrière le slogan erroné d' « un conflit de civilisations ». L'alliance
était forgée sur la base non seulement d'une communauté de valeurs religieuses
mais aussi -et surtout- d'une communauté d'intérêts de classe.
L'alliance fut établie pour vaincre et éliminer les mouvements progressistes
dirigés par des socialistes, des communistes, ou des nationalistes arabes
qui réussissaient à mobiliser les masses musulmanes (classe ouvrière,
paysannerie et des secteurs des classes moyennes) contre les classes
dominantes des pays musulmans qui jouissaient de l'aide des gouvernements
des civilisations chrétiennes. L'alliance entre les élites gouvernantes
de civilisations chrétienne et musulmane était basée sur les menaces
à leurs intérêts économiques communs (en premier lieu, mais non exclusivement
le pétrole) par les forces progressistes ascendantes. Étant donné l'extrême
pauvreté de la grande majorité du peuple au milieu d'une énorme richesse
dans beaucoup de pays musulmans, une éruption était inévitable. Dans
leur propre intérêt, les classes dominantes des civilisations chrétienne
et musulmane avait besoin de canaliser les frustrations des masses du
peuple en les éloignant des mouvements progressistes. Le grand défi
pour les classes dominantes était d'éliminer la menace d'une mobilisation
de classe contre elles, et la méthode disponible était de démobiliser
les impulsions politiques et de les remplacer par une mobilisation multi-classe
basée sur la ferveur religieuse. Un fondamentalisme multi-classe religieux
pouvait canaliser l'énergie d'une mobilisation de masses, non contre
les classes dominantes, mais en appui à une identité religieuse – une
communauté d'intérêts et d'identité entre classes dominées et dominantes.
Cette stratégie n'est pas nouvelle. En Europe du Sud, les propriétaires
terriens et l'oligarchie dominante établirent le Parti Démocrate-Chrétien
comme réaction face aux partis de paysans et de travailleurs qui menaçaient
leurs intérêts. La lutte de classes fut remplacée par la cohésion sociale,
avec le christianisme comme le ciment multi-classiste qui maintiendrait
les classes unies, sous, bien sûr, la domination et l'hégémonie des
classes dominantes. L'intention de ce projet, basé sur un fondamentalisme
religieux, était de canaliser l'énergie et la frustration des classes
populaires vers un agent externe : promouvoir une défense de la religion
menacée par les forces progressistes non-chrétiennes. La même dynamique
opéra dans les pays musulmans, où les classes dominantes promurent le
fondamentalisme islamique parmi les majorités dépossédées. Considérons
quelques détails historiques, au cas par cas.
Appui au fondamentalisme islamique par les élites gouvernant des civilisations
chrétiennes
L'appui donné par les gouvernements des USA et du Royaume-Uni (considérés
comme les défenseurs de la civilisation chrétienne) aux Frères musulmans
était une réponse des classes dominantes d'Égypte (alors le plus important
pays arabe) et des USA et du Royaume-Uni à la perte de pouvoir par le
roi Farouk, contraint à abdiquer en 1952 sous la pression d'un mouvement
arabe nationaliste, d'orientation socialiste (allié à des partis de
gauche dans le monde arabe). L'attrait des Frères musulmans pour l'alliance
des classes dominantes était son fondamentalisme religieux (qui pouvait
mobiliser les masses arabes) et son profond anticommunisme et antilaïcisme.
Des documents secrets préparés par les services secrets des USA et du
Royaume-Uni (cités par Dreyfus dans son livre) attestent de l'aide apportée
aux Frères musulmans par ces gouvernements.
Le programme socialiste du Président Nasser menaça les classes dominantes
de tout le monde arabe. Sous la direction de la Maison de Saoud, la famille royale d'Arabie Saoudite,
une association fut établie en 1962, la Ligue Internationale
Islamique, qui finança et appuya des fondamentalistes islamiques dans
le monde entier. La Ligue
est toujours très active, elle soutient des groupes fondamentalistes
dans toutes les parties du monde, y inclus en Europe. Le siège européen
de la Ligue est à Bruxelles. Son
objectif primordial est déclaré de manière claire dans sa charte principale
: « éliminer et éradiquer du monde les forces athées et laïques bien
représentées par le communisme qui nie l'existence de Dieu et éloigne
les hommes de l'Islam ». Par « communisme » ils entendent toute force
qui met en question les relations de pouvoir de classe dans le monde
musulman. En réaction à cet appel, les forces fondamentalistes ont assassiné
des dirigeants de gauche dans tous les pays musulmans et arabes, y compris
le secrétaire général du parti socialiste du Maroc, des dirigeants de
la gauche au Liban (assassinés par le groupe fondamentaliste musulman
Hezbollah), et une longue liste d'autres personnalités progressistes.
Une situation similaire s'est produite au Soudan, où le Front National
Islamique au gouvernement (une branche des Frères musulmans) a tué des
leaders de la gauche soudanaise. Et en Indonésie, la plus brutale répression
jamais exercée contre des forces progressistes (dirigées en Indonésie
par le plus grand Parti Communiste non-gouvernant du monde) se produisit
en 1965, réalisée par une dictature militaire, avec l'appui actif de
fondamentalistes islamiques. Près d'un million de personnes furent assassinées,
avec la bénédiction des dirigeants des gouvernements chrétiens des USA
et du Royaume-Uni [et la connivence active et l'encouragement de la CIA, NdE].
En Palestine l'Arabie Saoudite et la Ligne Islamique Internationale (et les gouvernements
des USA et du Royaume Uni) appuyèrent le Hamas contre les forces palestiniennes
progressistes. En Iran, l'ennemi des classes dominantes (et des gouvernements
des USA et du Royaume-Uni) était le gouvernement de Mossadegh – appuyé
par le Parti Communiste – dont les réformes affectèrent les intérêts
de la classe dominante. Khomeiny dirigea le mouvement contre Mossadegh
qui culmina dans le coup d'État de 1953. La si odieuse dictature du
Shah, établie par le coup, s'avéra très instable (et fut renversée plus
tard), ce qui expliqua pourquoi les gouvernements des civilisations
chrétiennes appuyèrent l'établissement de la République Islamique en Iran – comme alternative
à une République laïque, une République progressiste, dirigée par le
Parti Communiste. Et, à nouveau, quelque chose de similaire se produisit
en Afghanistan, où les talibans et Al Qaïda furent activement appuyés
avec des fonds et des armes par les dirigeants chrétiens des gouvernements
des USA et du Royaume-Uni pour arrêter les réformes dirigées par le
Parti Communiste Afghan. Les autres partisans des talibans furent l'Arabie
Saoudite, le Vatican du monde musulman, et le régime militaire du Pakistan,
qui en 1979 avait assassiné le président socialiste Bhutto, chef d'un
gouvernement socialiste démocratiquement élu.
Dans tous ces cas, l'appui de dirigeants politiques des civilisations
chrétiennes à des fondamentalistes islamiques a été expliqué et justifié
par des arguments géopolitiques – à savoir par la nécessité de s'opposer
à l'expansion de l'Union Soviétique et en présentant les forces progressistes
partout comme de simples marionnettes de l'Union Soviétique. Cet argument
est facilement écarté : l'appui des dirigeants chrétiens aux fondamentalistes
islamiques a continué après l'effondrement de l'Union Soviétique. Les
arguments géopolitiques pour l'alliance de classe entre les civilisations
chrétiennes et les fondamentalistes islamiques sont simplement insoutenables.
De manière intéressante, le seul pays où les fondamentalistes islamiques
ne furent pas des instruments des classes dominantes a été l'Irak. Dans
ce pays, les classes dominantes virent l'effondrement de la monarchie
comme une conséquence des mobilisations populaires dirigées par le Parti
Communiste Irakien, allié à des secteurs de nationalistes arabes laïcs,
anti-impérialistes, au sein de l'armée irakienne. L'opposition à ces
mouvements progressistes vint de l'armée elle-même, dirigée par Saddam
Hussein. Appuyé par les gouvernements des USA et du Royaume-Uni, Saddam
Hussein établit une dictature extrêmement répressive, et cette dictature
a continué à recevoir l'appui de ces gouvernements durant la plus grande
partie de son mandat, jusqu'à ces dernières années.
Observations finales
Tous ces faits documentés montrent une réalité qui n'est pas rapportée
par les médias dominants : derrière un supposé « conflit » entre civilisations
chrétienne et musulmane il y a eu une alliance de classe. Une alliance
de ce type a existé pour la première fois en Espagne dans les années
1930. Les troupes musulmanes marocaines combattirent avec les fascistes
soutenus par les catholiques dans le coup militaire de 1936 dirigé par
le Général Franco contre le gouvernement progressiste démocratiquement
élu, et que l'église catholique d'Espagne désigna comme étant une Croisade.
Les troupes musulmanes appuyèrent une Croisade contre les infidèles
qui niaient Dieu. Et de même que la Guerre Civile espagnole
fut un prologue de la Seconde Guerre Mondiale, introduisant une répartition
de personnages qui entrera en scène dans cette guerre, la Guerre Afghane dans
les années 1980 – avec des troupes chrétiennes appuyant des fondamentalistes
musulmans – préfigure la Troisième Guerre Mondiale, dans laquelle nous sommes
engagés aujourd'hui. Toutes les forces en guerre dans ce nouveau conflit
étaient déjà là dans l'Afghanistan des années 1980. Les forces laïques
progressistes (conduites par un Parti Communiste), avec l'appui de l'Union
Soviétique, réalisèrent une série des réformes en Afghanistan, introduisant
la réforme agraire, un système d'école publique laïque et l'égalité
de genre avec une large participation des femmes dans les écoles et
universités. À toutes ces actions s'opposèrent les classes dominantes
de l'Afghanistan, qui appuyèrent des groupes fondamentalistes islamiques
financés par l'Arabie Saoudite (un des régimes les plus oppressifs du
monde), le gouvernement du Pakistan et le gouvernement des USA (dirigé
par le Président Carter qui, paradoxalement se présentait comme le grand
défenseur des droits humains). Ce fut à cette époque que le gouvernement
des USA appuya Oussama Ben Laden dans une guerre sainte contre le communisme,
qui en fait fut une pure défense des intérêts de classe de groupes dominants
dont les privilèges étaient menacés par les réformes sociales. Finalement,
les forces fondamentalistes islamiques, armées par les USA et d'autres
gouvernements, développèrent une dynamique propre que le gouvernement
des USA ne parvint pas à contrôler. Mais le conflit qui existe actuellement
entre les gouvernements des USA, le Royaume-Uni et autres et les groupes
islamiques fondamentalistes terroristes ne doit pas occulter les origines
de ces mouvements terroristes et les intérêts de classe qu'ils ont servi
et continuent de servir.
Orginal : CounterPunch
Vicente
Navarro est professeur à l’École de santé publique de l'Université
Johns Hopkins, aux USA, et de Sciences Politiques à l'Université Pompeu
Fabra en Espagne. Son essai sur Salvador Dali et l’Espagne de Franco
est édité dans le livre Serpents in the
Garden publié par Alexander
Cockburn et Jeffrey St Clair.
Traduit de l’'anglais par Gérard
Jugant et révisé par Fausto Giudice, membre de
Tlaxcala, le réseau de traducteurs
pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour
tout usage non commercial ; elle est libre de reproduction, à condition
d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=2422&lg=fr
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