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TCHETCHENIE

Qui est Ahmed Zakaïev?

Nous présentons la traduction d'un interview d'Ahmed Zakaïev suivi de son portrait publié par le quotidien allemand die Tageszeitung. Nous avons ajouté quelques remarques personnelles toujours utiles dans un monde où propagande et information sont intimement imbriqués.
Vendredi 01/11/2002 - 26 chabane 1423

Interview d'Ahmed Zakaïev

Peu avant d'être arrêté par la police danoise à la demande des autorités russes, Ahmed Zakaïev avait donné une interview auc, qui l'a publiée dans son édition du 31 octobre 2002. Traduction par Quibla.

Monsieur Zakaïev, aurait-il été possible d'éviter l'assaut contre le théâtre Musicel et le recours au gaz toxique?
A. Zakaïev: Absolument. Le recours a la force était prématuré. L'affirmation selon laquelle deux otages auraient été abattus le matin était fausse. Des négociations étaient prévues pour le lendemain avec Kazantsev (Victor Kazantsev, négociateur de Poutine pour le Nord-Caucase), c'est-à-dire que toutes les possibilités d'une solution pacifique n'étaient pas épuisées.

Comment expliquez-vous alors l'attitude dure des autorités russes?
Nous avons l'impression que la direction russe voulait empêcher une conclusion pacifique. Le soir vers 18 heures, Selimhan Iandarbiyev, le président par intérim de la Tchétchénie de 1996 à février 1997, avait téléphoné aux preneurs d'otages pour les convaincre de se rendre. Son offre de parler personnellement avec eux a été rejetée par la direction russe. Des actions terroristes similaires visant à obtenir par la force une fin de la guerre en Tchétchénie se sont conclues pacifiquement. Je suis convaincu que Movsar Baréyev, après un accord sur des négociations, aurait relâché les otages. Poutine avait la chance de mettre fin à la guerre de Tchétchénie et de sauver les otages.

Avez-vous une idée du type de gaz qui a été utilisé?
Le 9 avril 1989, les troupes Omon ont combattu une grande manifestation à Tbilissi. Elles ont utilisé non seulement des pelles aiguisées pour taper sur les manifestants, mais aussi un gaz de combat, dont de nombreuses personnes sont mortes aussitôt et d'autres après quelques mois. Je ne peux qu'espérer que ce gaz dangereux n'a pas été utilisé. A l'époque aussi, la direction soviétique avait gardé secrète la nature du gaz et empêché un traitement correct des victimes.

Que dites-vous de l'affirmation selon laquelle trois des terroristes ont pu prendre la fuite?
C'est sans doute aussi un mensonge, pour avoir un prétexte pour s'en prendre aux Tchétchènes vivant à Moscou. En Tchétchénie aussi, il y a eu aussitôt des ratissages, au cours desquels de nombreux civils ont sans doute été torturés à mort. Si trois des terroristes ont pu prendre la fuite, ils auraient aussi bien pu activer les charges explosives.

La Tchétchénie, un nid du terrorisme international?
Nous combattons pour notre indépendance contre un agresseur barbare. L'ennemi que nous combattons est dans notre propre pays. Nous n'avons rien à voir avec le terrorisme ou le terrorisme international. Nous, gouvernement tchétchène, condamnons l'attentat de Moscou. Les crimes des forces armées russes en tchétchénie ne justifient pas une attaque contre des femmes et des enfants. La prise d'otages de Moscou est l'acte de désespoir de personnes très jeunes. La guerre des Russes ne combat pas le terrorisme, elle le produit.

Que voulez-vous dire?
La guerre rend les gens désespérés, ils éprouvent tant de souffrance qu'ils peuvent réagir de manière imprévisible. Les vrais terroristes, les terroristes d'État, ce sont les forces armées russes, qui bombardent des objectifs civils, qui utilisent des armes de destruction massive prohibées, qui ouvrent des camps de concentration, qui pratiquent les arrestations arbitraires, la torture, le meurtre, qui prennent des milliers d'otages, qui vendent les victimes mutilées ou mortes à leurs parents, violant ainsi toutes les conventions.

Qu'attendez-vous des gouvernements occidentaux?
Des gouvernements occidentaux, nous attendons qu'ils cessent de répéter la propagande russe, selon laquelle la guerre de Tchétchénie relève de la lutte contre le terrorisme. Bombarder et massacrer la population civile, ce n'est pas combattre le terrorisme. Nous attendons qu'ils ne suivent pas la logique raciste russe, selon laquelle tous les Tchétchènes sont des terroristes et doivent être anéantis. Nous attendons qu'ils nous reconnaissent comme une partie combattante pour l'indépendance et nous incluent dans le dialogue politique. Nous attendons que les gouvernements occidentaux cessent d'éviter de nommer par leur nom les crimes de la Russie contre les droits des peuples et de l'homme. Nous attendons que la communauté internationale s'engage enfin résolument pour une solution de paix en tchétchénie et élabore des plans de reconstruction de la Tchétchénie. Seule la construction de structures civiles efficaces peut garantir que des personnes désespérées ne recourront pas à la terreur. Et il faut comprendre qu'il est immoral, après la violence de deux guerres terribles, d'exiger des tchétchènes qu'ils continuent d'appartenir à la Fédération de Russie.
Interview: Ekkehard Maass, die Tageszeitung, 31.10.02, Traduction : Quibla

Qui est Ahmed Zakaïev?
Ahmed Zakaïev, émissaire spécial du président en clandestinité Maskhadov, est né au Kazakhstan en 1959. Il a suivi la formation de chorégraphie de l'Institut Voronezh de Grozny. De 1981 à 1990, il a été acteur au théâtre Khanpashi Nouradilov de Grozny. En 1991, il devient secrétaire du syndicat tchétchène des travailleurs théâtraux et, à ce titre, membre du Conseil du syndicat national russe des acteurs. En 1994, il est nommé ministre de la Culture dans le premier gouvernement tchétchène. Lorsque la guerre éclate en 1995, il rejoint l'armée où il est commandant. Il fera partie de la délégation tchétchène aux négociations de Khassav-Yourt, qui mettent fin à la première guerre. En 1997, il est candidat à l'élection présidentielle. La deuxième guerre de Tchétchénie le voit commandant d'une brigade des forces spéciales. Il est blessé au combat en mars 2000. A partir de 2001, il est nommé émissaire spécial du président Maskhadov. A ce titre, il avait rencontré en novembre dernier le représentant de Poutine, Kazantsev, à l'aéroport Sheremetyevo de Moscou. Cette rencontre n'avait rien donné, Kazantsev n'ayant aucun pouvoir de décision. En mars dernier, il avait rencontré Carla del Ponte, procureur au Tribunal international pour l'ex-Yougoslavie, pour la convaincre d'ouvrir une enquête sur les crimes russes en Tchétchénie. Il avait activement participé à la préparation du Congrès mondial sur la Tchétchénie, initialement prévu en Turquie mais transféré à Copenhague suite aux pressions russes sur le gouvernement d'Ankara.


Une personnalité contestée en Tchétchénie
Les partisans de Zakaïev ne sont pas nombreux. Contrairement à ce qu'il prétend, il n'a pas de relais sur le terrain et il n'y a pas de groupe de combattants l'ayant reconnu comme chef. De plus ses déclarations contre le Djihad au profit d'une guerre d'indépendance choquent la plus part des Moudjahidines. Vu la disproportion des forces en présence, les 3000 Moudjahidines engagés dans les combats quotidiens n'ont que peu de chance de voir un jour la Tchétchénie indépendante. Tomber Chéïde est leur unique espoir. Ils luttent pour défendre les Musulmans du Caucase contre l' attaque sauvage des Russes. Zakaïev qui n'entend rien à ces questions aimerait remplacer la Jamaat par une armée du type FLN. Il apparaît surtout comme celui qui amène des dissensions au moment où les Tchétchènes ont le plus besoin d' unité.

Longtemps soupçonné de travailler pour Moscou, il paye maintenant ses ambiguïtés. Il n'a pas obtenu la reconnaissance internationale qu' il espérait en condamnant le Djihad et les siens s'en méfient.

Le cas Chechenpress
Présenté comme le site officiel du gouvernement Tchétchène, Chechenpress est en fait préparé par deux personnes qui recopient inlassablement des informations récoltées sur d'autres sites, y intégrant de temps en temps des messages de leur principal sponsor : Ahmed Zakaïev. C'est par l'intermédiaire de Chechenpress que le scandale avait notamment éclaté. Outre ses propos inadmissibles sur le Djihad, Zakaïev à un jour écrit qu'il ne fallait pas attaquer les Russes sur leur sol, pour que la Kneset garde une bonne image des Tchétchènes. Tant d'immaturité politique pourrait faire sourire si 300.000 civils n'avaient pas déjà succombé sous les coups des barbares Russes.

Appel pour Ahmed Zakaïev

Jeudi 7 novembre 2002

5 personnalités françaises du théâtre ont adressé la lettre suivante au Président de la République, au Président de la Commission européenne et au Premier ministre danois:
Nous venons de toute urgence (vous) alerter sur la situation de Ahmed Zakaïev, ministre de la Culture et négociateur pour la paix au sein du gouvernement d'Aslan Maskhadov, emprisonné à Copenhague à la demande de Vladimir Poutine. En acceptant la tenue du congrès tchétchène sur son territoire, le gouvernement danois avait refusé de céder aux pressions russes. Aujourd'hui, ce même pays semble faire acte d'allégeance à la Russie de l'un des porte-parole les plus éminents de la cause tchétchène.
Un acte aussi grave, envers la personne de M. Zakaïev, envers la Tchétchénie et pour la dignité de l'Union européenne, n'est justifiable que si le Danemark se trouve en possession de preuves formelles de l'implication de M. Zakaïev dans des activités terroristes à l'encontre de civils - activités qu'il n'a jamais cessé de dénoncer. Nous exigeons de connaître ces preuves. Sinon, il nous faudrait redouter que des Etats de l'Union européenne puissent, en collusion avec les régimes les plus condamnables, dresser sur leur territoire des pièges pour les défenseurs des peuples dont les droits sont bafoués.
En l'absence de telles preuves, nous demandons la libération immédiate de Ahmed Zakaïev et il va de soi que nous continuerons d'exhorter l'Union européenne à jouer enfin son rôle en faisant énergiquement pression sur la Russie de Vladimir Poutine, afin qu'une solution politique - la seule propre à ramener la paix - soit amorcée en Tchétchénie.

Ariane Mnouchkine (Théâtre du Soleil), Marcel Bozonnet (Comédie-Française), Alain Françon (Théâtre national de la Colline), François Tanguy (Théâtre du Radeau), Bernard Latarjet (Parc de la Villette).