| L'écrivain
espagnol a publié le texte suivant dans El Pais. Le Monde l'a
publié dans son édition du 6 novembre
L'énergique démonstration de force qui a mis fin à
la prise de 700 otages par un commando de combattants tchétchènes
au Théâtre Doubrovka de Moscou a valu à Vladimir
Poutine les félicitations, intéressées ou crédules,
des gouvernements du monde entier, de Bush à Sharon en passant
par Saddam Hussein.
Personne, ou presque, n'a semblé tenir compte des modalités
de cette "libération", ni du nombre très élevé
de victimes du mystérieux gaz létal utilisé par
le maître du Kremlin.
Comment qualifier de succès un massacre qui, pour sauver la vie
des otages, emploie une arme toxique à titre expérimental,
sans en mesurer les effets mortels ? Un pareil carnage n'est-il pas
la preuve du parfait mépris dans lequel les tsars successifs
de Russie tiennent la vie de leur propre peuple ?
L'exécution de sang-froid, une balle dans la tempe, des preneurs
d'otages - y compris ces veuves ayant perdu leur mari lors des opérations
dites "de nettoyage", qui gisaient, inconscientes, sur les
fauteuils d'orchestre - est-elle digne d'un pays démocratique,
ou simplement civilisé ?
Dans n'importe quel État de l'Union européenne de tels
agissements et le gazage de spectateurs innocents auraient provoqué
une crise majeure du gouvernement et la destitution immédiate
de ses responsables. Rien de tel en Russie : Poutine serait au contraire
sorti grandi de l'épreuve. La vie du peuple sous sa férule
ne compte pas plus que sous Eltsine, Brejnev, Staline et les tsars d'antan
: on l'a déjà vu avec la tragédie du Koursk et
les attentats de 1999 à Moscou, très probablement orchestrés
par les services secrets locaux.
L'argument du nouvel allié de Bush ("Personne ne mettra
la Russie à genoux") est aussi mensonger que cynique. Personne
ne demande à la Russie de se mettre à genoux, mais de
cesser sa politique d'extermination et de s'asseoir à la table
de négociations avec le président démocratiquement
élu Aslan Maskhadov, comme le réclamait il y a quelques
jours le Congrès mondial des Tchétchènes réuni
à Copenhague.
La manipulation de l'information menée par Bush et ses conseillers
pour relier la nébuleuse terroriste au dictateur irakien a trouvé
en Poutine un émule surdoué. L'an dernier, après
le début de la guerre en Afghanistan, les services de propagande
de Moscou, docilement relayés par les médias occidentaux,
évoquaient la présence active de Tchétchènes
dans les rangs des talibans, dont ils auraient constitué le noyau
dur le plus implacable.
Pendant des semaines, les prétendus Tchétchènes
d'Al-Qaida ont été brandis comme épouvantail. Toute
personne connaissant la situation de la petite république du
Nord-Caucase savait pourtant que c'était une pure invention.
Pourquoi des indépendantistes tchétchènes seraient-ils
allés combattre à des milliers de kilomètres de
chez eux, où ils étaient déjà aux prises
avec les Russes, dans une guerre impitoyable accumulant assassinats,
viols, tortures, fosses communes et toutes les formes imaginables d'extorsion
et de pillage ?
Les faits l'ont confirmé quand les hostilités ont pris
fin. A la chute du régime obscurantiste du mollah Omar, les fameux
volontaires tchétchènes s'étaient évanouis
dans la nature : pas un prisonnier, pas un cadavre pour étayer
la fable des services russes. Celui qui fut, en d'autres temps, un brillant
officier de ces services avait atteint son but : identifier la guerre
de Bush contre le terrorisme en Afghanistan et la sienne dans le Caucase.
Aujourd'hui, après "l'heureux dénouement" de
la crise des otages, les langages de Poutine et de Bush se confondent
: "Tant que -le terrorisme - ne sera pas vaincu, personne ne pourra
se sentir en sécurité où que ce soit dans le monde."
Tous deux ont coutume de mentir en connaissance de cause. A cela s'ajoutent,
dans le cas russe, une tradition bien ancrée de despotisme, l'absence
de scrupules et le culte obsessionnel du secret et de l'opacité.
"Le terrorisme doit être vaincu et il le sera !" Que
de fois nous avons entendu cette maxime ronflante dans la bouche des
défenseurs présumés de l'ordre ! Mais de quel terrorisme
veulent-ils parler ? Ce terme est changeant tel un caméléon
: il possède des sens multiples et s'applique à des réalités
différentes, voire opposées. La terreur imposée
par les tanks, hélicoptères, missiles et pelleteuses peut
se parer d'oripeaux démocratiques, mais celle qui la combat avec
les armes du pauvre et du plus faible (attentats-suicide, actions sanglantes)
ne bénéficie d'aucune excuse ni circonstance atténuante.
Raser les villages tchétchènes et assassiner impunément
les prisonniers des sinistres "centres de triage", auxquels
j'ai tenté, en vain, d'avoir accès en juin 1996, ne trouble
guère les stratèges du nouvel ordre mondial : tout se
résume à une lutte entre bons et méchants, entre
démocrates et assassins fanatiques.
Nous avons entendu ce même langage primaire, d'abord pendant la
guerre d'Algérie, puis au Vietnam. Son emploi généralisé
à partir du '' septembre 2001 a achevé de pervertir le
mot, en faisant de l'agresseur une victime, et vice versa.
Quel est donc cet "ennemi fort et puissant, inhumain et cruel"
dont parle Poutine ? La géographie et l'histoire nous répondent.
Il n'y a qu'à regarder une carte de la gigantesque Fédération
de Russie et d'une petite république sécessionniste de
la taille de la province de Caceres, en Estrémadure, pour voir
qui est le fort et le puissant. Un simple rappel des différentes
guerres de conquête du Caucase et des rébellions tchétchènes
au long du XIXème et du XXème siècle, jusqu'à
l'avant-dernière invasion ordonnée par Eltsine, lors d'une
beuverie avérée à la vodka, suffit à distinguer
le camp de l'inhumanité et de la cruauté.
Les Tchétchènes, il est vrai, n'ont pas su tirer profit
des accords de septembre 1996, qui admettaient de fait l'indépendance
de leur pays. Le désordre, les luttes des clans, l'industrie
du rapt aux mains d'organisations mafieuses ont miné l'autorité
d'Aslan Maskhadov et favorisé la funeste aventure du commandant
Chamil Bassaïev au Daghestan. L'action conjuguée de l'argent
saoudien destiné aux groupes islamistes opposés à
la tradition religieuse du Caucase et des man|uvres de déstabilisation
des services spéciaux russes - le rôle de l'oligarque Berezovski
dans la filière wahhabite restant à éclaircir -
a voué à l'échec le projet indépendantiste
des modérés.
Depuis les attentats sans mystère de Moscou, qui l'ont propulsé
à la tête de l'Etat, les proclamations guerrières
de Poutine et ses victoires annoncées sont régulièrement
démenties par les faits. La Russie s'enlise à nouveau
en Tchétchénie, 11 500 recrues et volontaires ont perdu
la vie selon le Comité des mères de soldats, et les horreurs
des exécutions sommaires, des tortures, des mutilations et des
corps amoncelés dans des fosses communes décrites par
Natalie Nougayrède dans Le Monde sont autant de preuves accablantes
pour un futur procès pour génocide de l'armée russe
en Tchétchénie que l'on ne peut qu'appeler de ses voeux.
Ignorer cette réalité têtue, applaudir à
la fermeté d'un président capable de gazer, à la
Saddam Hussein, son propre peuple et invoquer la lutte contre le terrorisme
international sans examiner les causes qui l'alimentent ni chercher
à y remédier contribue seulement à perpétuer
la barbarie magistralement dépeinte par Tolstoï dans son
roman Hadji-Mourat.
Dans un petit marché en ruine des rues de Grozny, quelqu'un m'a
remis discrètement un poster imprimé en Turquie avec ces
mots : "Vie, foi, guerre sainte", que je garde en souvenir,
sur un mur de ma maison.
Le peuple tchétchène n'a jamais ployé devant la
force brute, et il ne le fera sans doute pas, à moins d'être
rayé de la face de la Terre par les nouvelles armes de destruction
massive dont le menace le dernier tsar.
Seuls une vigoureuse mobilisation de l'opinion publique et un retour
des pays européens aux valeurs du savoir éclairé,
de la générosité et de l'expérience, que
l'homme d'État espagnol Manuel Azana demandait à la classe
politique, peuvent freiner le renforcement de la machine répressive
de Poutine, après son indécente manipulation des faits,
tant en Tchétchénie que dans l'assaut triomphal au Théâtre
de la Mort moscovite.
Juan Goytisolo
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