Naxalbari,
25 mai 1967 : « Tonnerre de printemps »
« Une
étincelle peut mettre le feu à la plaine » : il y a quarante
ans le mouvement naxalite est né au Bengale occidental
Par
Fausto Giudice, 27 mai 2007
Le district de Darjeeling, dans le nord du Bengale occidental,
aux confins de l’Inde et du Népal, est célèbre dans le monde entier
pour ses plantations de thé. Pendant le « Raj » - l’époque
de la domination britannique – Darjeeling était un haut lieu de villégiature
pour les fonctionnaires impériaux et il l’est resté pour les classes
supérieures de l’Inde indépendante. Mais depuis 1967, Darjeeling a acquis
une tout autre signification, entrant dans le cycle de légendes révolutionnaires
du continent indien.
Le
25 mai 1967, 20 000 hommes et femmes armés se soulèvent et prennent
le contrôle de 2000 villages. Ces insurgés sont des paysans, des membres
des groupes tribaux et des jeunes révolutionnaires venus de Calcutta.
Leur armement est fait de bric et de broc : lances, armes et flèches,
et quelques fusils récupérés sur l’ennemi : les policiers et les
propriétaires fonciers.
Le soulèvement déclenche une panique bleue chez les propriétaires fonciers
et dans les instances gouvernementales.
C’est que les insurgés s’en prennent aux causes mêmes de l’oppression
et de l’exploitation des masses : ils occupent les terres dont
ils été spoliés par les usuriers, brûlent les registres du cadastre,
abrogent toutes les dettes hypothécaires, condamnent à mort des propriétaires
fonciers oppressifs, constituent des milices armées et instaurent une
administration parallèle dans les villages.
À Pékin, le Quotidien du peuple salue le 5 juin, dans un éditorial
retentissant, le soulèvement de Naxalbari comme un « grondement
de tonnerre de printemps ». La légende naxalite naît.
La zone de Naxalbari sera une « zone libérée » pendant
trois mois. En juillet 1967, les forces de répression envoyées par le
gouvernement (marxiste) du Bengale occidental et de New Delhi ont repris
le contrôle de la zone, par la force des armes.
Mais l’étincelle de Naxalbari a mis le feu à la plaine, pour reprendre
l’expression de Mao Tsé Toung. Le mouvement naxalite est né, et il se
répand dans plusieurs États de l’Inde, du Nord au Sud. Le terme même
de « naxalite » est entré dans le vocabulaire courant indien,
pour désigner tout paysan rebelle, qu’il soit ou non maoïste.
Maoïstes
C’est que l’insurrection de Naxalbari avait été préparée et dirigée
par des maoïstes. Ces militants étaient des dissidents du parti au pouvoir
au Bengale occidental, le CPI(M) (Parti communiste indien (marxiste),
lequel était né d’un courant dissident du CPI (Parti communiste indien),
le plus vieux parti politique indien, fondé en 1925. Dès le début du
conflit idéologique entre le parti communiste soviétique et le parti
communiste chinois, des communistes aux quatre coins du monde s’étaient
rangés sur les positions chinoises et s’étaient proclamés maoïstes.
Le double reproche principal des maoïstes aux tenants de l’orthodoxie
moscovite était celui-ci : les Soviétiques s’étaient engagés dans
la « coexistence pacifique » avec l’impérialisme US et encourageaient
les communistes du Tiers monde à collaborer avec les régimes issus des
indépendances, prônant la « voie pacifique au socialisme »,
par le biais de la participation aux processus électoraux et du renoncement
à la lutte armée.
Dès 1964, les sections du CPI (M) du district de Darjeeling, entrent
en dissidence vis-à-vis de la direction de leur parti, qui est au pouvoir
à Calcutta, et commencent à organiser un soulèvement armé. Leur chef est Charu Mazumdar, né
en 1918. Il est en désaccord avec la ligne de « collaboration de
classe » prônée par la direction du parti, qui ne fait qu’appliquer
les directives de Moscou, qui soutient le régime indien contre la Chine maoïste.
Dans
les 3 années pendant lesquelles ils préparent l’insurrection, les maoïstes,
renforcés par des jeunes militants intellectuels d’origine bourgeoise
venus de Calcutta et des villes, trouvent un terrain très favorable
parmi les masses rurales déshéritées. Il faut dire que celles-ci vivent
dans des conditions épouvantables, exploitées par les propriétaires
fonciers et les usuriers, qui leur prennent entre la moitié et les trois
quarts de leurs récoltes et les poussent à la famine. Les conditions
pour une révolution maoïste semblent donc réunies aux yeux de Mazumdar
et de ses camarades. Ceux-ci s’emploient donc à appliquer les principes
de Mao : pour faire la révolution, il faut organiser une guerre
populaire prolongée et encercler les villes à partir des campagnes.
« Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine » :
cette étincelle sera Naxalbari. Le projet de Mazumdar et de ses camarades
était de faire du district de Darjeeling une nouvelle république de
Yenan, cette zone libérée à partir de laquelle Mao avait lancé son armée
paysanne à la conquête de la Chine. Leurs sources d’inspiration
étaient à la fois nationales et étrangères : les soulèvements ruraux
qui avaient éclaté dès le XVIIIème siècle dans toute l’Inde contre les
occupants britanniques, la lutte armée menée par les communistes indiens
dans le Telengana, dans le sud, à la fin des années 40, mais aussi la
guerre menée par les communistes chinois, contre les occupants japonais
d’abord puis contre le Kuomintang et enfin, bien sûr, la guerre alors
menée par les Vietnamiens contre les envahisseurs US.
Les années 70
Suite à l’écrasement de l’insurrection de Naxalbari, le feu se
répand dans les autres États de l’Union : Andhra Pradesh et Kerala
dans le sud, Bihar dans l'est, Uttar Pradesh et Pendjab dans le nord.
En avril 1969, les maoïstes créent le Parti communiste indien (marxiste-léniniste).
Des soulèvements ont lieu dan plusieurs États.
En 1972, coup dur pour les Naxalites : Charu Mazumdar est
arrêté dans la clandestinité à Calcutta et meurt dans un commissariat
de police au terme de 12 jours de tortures. Sa disparition handicapera
fortement le mouvement naxalite, qui ne saura plus trouver un chef charismatique
capable d’unifier tous les courants, groupes et tendances. Mais les
affrontements continuent.
En 1973, on compte 32 000 prisonniers politiques et sociaux
qualifiés de naxalites dans les prisons indiennes, ce qui donne une
petite idée de l’ampleur du mouvement de révolte qui agite les campagnes
indiennes. Le 15 août 1974, 300 intellectuels du monde entier, parmi
lesquels Noam Chomsky et Simone de Beauvoir, adressent une pétition
à Indira Gandhi, dénonçant les violations massives des droits humains
dans le traitement des naxalites. Amnesty international dénonce cette
situation un mois plus tard. Indira Gandhi ne veut rien entendre. Le
26 juin 1975, elle décrète l’état d’urgence, qui impose la censure sur
les informations concernant les protestations publiques. Mais après les élections de 1977, qui voient
naître une coalition entre le Congrès d’Indira Gandhi (censé être de
gauche) et des partis de droite, les naxalites sont libérés. Ils peuvent
ainsi organiser des rencontres et des débats. Ils ne parviennent pas
à se mettre d’accord sur la tactique à adopter pour la poursuite de
la lutte révolutionnaire. Ils se divisent donc entre deux grands courants :
ceux qui reprennent le chemin de la « voie pacifique au socialisme »
et décident de rentrer à nouveau dans le jeu électoral et ceux qui décident
de poursuivre la lutte armée. Des zones de guérilla apparaissent en
Orissa, dans le Maharashtra, le Chhattisgarh, le Jharkhand, le Madhya
Pradesh et l’Uttar Pradesh. Leur base principale sont les plus démunis :
paysans évincés de leurs terres et de leurs maisons par des projets
industriels, tribus auxquelles est nié l'accès à leurs ressources traditionnelles
dans les forêts, harcelés en permanence par la police et les milices
privées, et privés d’équipements d'éducation et de santé dans des villages
vastes et inaccessibles.
Où en sont
les naxalites aujourd’hui ? L’exemple de Chhattisgarh
Le 15 août 2006, le Premier ministre Manmohan Singh, dans son discours
pur la fête nationale, déclarait que deux dangers menaçaient l’Inde :
le terrorisme et le naxalisme. Ceux que cette déclaration pourrait étonner
doivent regarder les chiffres : on signalait en 2005 des « incidents »
liés à des naxalites dans 170 des 602 districts de l’Inde et on avait
relevé 1600 « incidents » entraînant la mort de 669 personnes.
D’après des chercheurs de New Delhi, les naxalites auraient environ
40 000 cadres à plein temps et 9 à 10 000 combattants armés.
Une partie d’entre eux font partie du Parti communiste indien (maoïste)
(PCI(m)), créé en 2004.
En août 2006, le magazine The Economist
a publié un reportage sur l’État du Chhattisgarh, où il a visité, dans
la forêt de Bastar, au sud de la capitale Raipur, un maquis tenu par
le PCI(m) sous la direction de Ganesh Ueike , qui poursuit le combat
« contre le féodalisme et l’impérialisme ». Ueike a expliqué
à l’envoyé spécial du magazine que son groupe combat les projets du
capital financier d’exploiter les richesses minérales de la forêt où
il tient son maquis. Quelques heures avant la rencontre, plusieurs centaines
de combattants avaient attaqué à Errabore un commissariat de police,
une base paramilitaire et un camp de personnes déplacées, tuant plus
de 30 personnes à la hache, ce que Ganesh Ueike, à en croire le reporter,
appelle « des armes de basse technologie ». Cette bataille
était la plus récente dans une longue guerre civile dans le district
de Dantewada qui a provoqué 350 morts et le déplacement de 50 000
personnes dans des camps comme celui d’Errabore, dans cette région sous-développée
à 9 heures de route de la capitale Raipur.
Retranchés dans la forêt de Bastar, les naxalites contrôlent de fait
un vaste territoire à cheval sur trois États, où une simple visite aux
villages miséreux permet de tout comprendre. Ici, il y a bien une pompe
à eau mais le puits est à sec. Il n’y a pas de routes, pas de canalisations,
pas d’électricité ni de téléphone. Là, il y a bien un instituteur, mais
pas d’école. Il fait donc la classe
en plein air. On ne voit jamais aucun policier, aucun
travailleur de santé, aucun fonctionnaire. Les trois quarts des 1220
villages de Dantewada sont habités par des tribus, 1,161 vllages n’ont
aucune installation médicale, 214 n’ont pas d’école primaire. Le taux
d’analphabétisme est de 29% pour les homes et de 14% pour les femmes.
En revanche, la zone a une ligne de chemin de fer, destinée au transport
du minerai de fer exploité de la mine de Bailadilla, située à l’orée
de la forêt, dont les déchets colorent, à la saison des pluies, la rivière
en orange, rendant son eau imbuvable.
Les naxalites comblent donc un vide. Leurs comités gèrent les affaires
des villages et apportent un soutien logistique aux combattants de la
forêt. Ces derniers, issus principalement des groupes tribaux, combattent
non seulement la police et les six bataillons paramilitaires déployés
dans le district, mais leurs propres voisins.
La
guerre contre-insurrectionnelle
C’est
que, comme en Colombie et ailleurs, les classes dominantes répondent
à la guerre révolutionnaire par la guerre contre-insurrectionnelle.
Le principe de base de cette guerre spéciale, c’est qu’il faut couper
le « poisson de l’eau » (selon Mao Tsé Toung : « La
guérilla est le poisson, et le peuple est l’eau »). En 2005 est
donc né Salwa Judum, “Chasseurs de paix”, une force paramilitaire de
5000 hommes qui font la chasse aux guérilleros et poussent la population
locale à fuir leurs villages et à regagner des camps de regroupement,
où elle est plus facile à contrôler et est empêchée de venir en aide
aux guérilleros. Cette force paramilitaire est née d’une initiative
“spontanée” de cueilleurs de feuilles de tendu patta, cette plante
utilisée pour confectionner les bidis, les cigarettes roulées à la main,
auxquels les naxalites avaient interdit de les cueillir. Mais elle a
vite été récupérée et organisée par les autorités locales, qui l’ont
entraînée et armée. Résultat : cette milice, présentée comme « pacifique »
par son idéologue en chef, leader local du parti du Congrès, accumule
les meurtres, les viols, les intimidations et les extorsions. Une partie
des habitants regroupés de force dans les camps de regroupement, sont
en colère. Lorsque le ministre de l’Intérieur du gouvernement de l’État
est venu rendre visite au camp d’Errabore le lendemain de l’attaque
naxalite, il a été reçu à coups de pierre et les habitants ont refusé
les offres de compensation financières.
Le débat est donc intense entre les tenants de l’ordre sur la tactique
à adopter face aux naxalites : guerre spéciale sous-traitée à des forces
paramilitaires ou guerre contre-insurrectionnelle menée par les forces
de sécurité officielles ? En attendant, on pratique apparemment un mixte des deux.
2 000
policiers ont suivi les cours de l’École de formation au contre-terrorisme
et à la guerre dans la jungle, qui a ouvert ses portes en 2005 à Kanker. Le directeur, B.K. Ponwar, un brigadier
de l’armée à la retraite –il était entré dans l’armée au moment de la
guerre du Bengale en 1971 mais, dit-il, il a passé toute sa carrière
à combattre les « terroristes » - veut enseigner aux policiers “à combattre la guérilla comme un guérillero”.
Les policiers apprennent donc à descendre d’hélicoptère le long d’une
corde, à truffer un mannequin de balles, à faire le parcours du combattant,
à étudier les techniques de survie comme la « cuisine de jungle »
(« Tout d’abord, attrapez un cobra… »).
La sécurité étant du ressort de chaque État, il n’y a pas de politique
nationale clairement définie sur la manière d’affronter les naxalites.
Certains gouvernements d’États ont tenté d’engager des négociations,
comme celui de l’Andhra Pradesh en 2004. Mais la tendance dominante
semble bien être, en ces temps d’après le 11 septembre, d’intégrer la
guerre contre le naxalisme dans la « guerre contre le terrorisme »
lancée par Bush et à laquelle le gouvernement indien s’est rallié avec
enthousiasme
Un impact durable
Laissons les mots de la fin à Sumanta Banerjee, auteur de India's
Simmering Revolution: The Naxalite Uprising Londres, 1984) et de
Thema Book of Naxalite Poetry, Calcutta (1987) :
« Mais même si le mouvement (naxalite) décline et est supprimé,
son idéologie continuera à menacer les pouvoirs dominants indiens tant
que ceux-ci ne mettront pas un terme à la pauvreté galopante et à l'oppression
sociale qui écrasent les Indiens pauvres. Leurs conditions de vie pitoyables
sont un terreau fertile pour le renouvellement du naxalisme. Ce qui
est particulier au naxalisme, ce n'est pas l’occupation physique et
le contrôle administratif de territoires par ses chefs et partisans,
mais sa popularité durable parmi les ruraux économiquement appauvris
et socialement opprimés.
Force est de constater que Naxalbari était une ligne de partage dans
l'histoire récente de l'Inde - dans plus d'un sens. Il a sensibilisé
la société indienne aux efforts désespérés faits par les pauvres ruraux
pour échapper aux conditions intolérables de l'oppression économique
et de l'humiliation sociale. Il a servi de catalyseur au Bengale occidental
(le lieu de naissance du mouvement) pour l'introduction de quelques
réformes agraires limitées par le gouvernement du front de gauche de
l’État. La plupart des tendances progressistes dans le militantisme
social indien aujourd'hui (comme la croissance des organismes bénévoles
travaillant parmi le sous-privilégiés et les dépossédés, ou le rôle
des médias dans la dénonciation des atrocités contres les castes inférieures
et les sans-terre, ou les actions de discrimination positive menées
par des militants des droits humains en faveur de groupes sociaux dispersés)
remontent indirectement aux questions soulevées par, ou associées au
mouvement naxalite. Le naxalisme a laissé une empreinte indélébile sur
la culture indienne moderne À part une riche moisson de poésies et de
chansons composées par les participants et les sympathisants (à la fois
urbains et ruraux), des travaux importants de fiction, de théâtre et
des films ont été produits dans différentes langues indiennes, traitant
directement du mouvement, ou l’ayant comme arrière-fond. Pour comprendre
l'Inde d'aujourd'hui, il est essentiel d'écouter ces voix qui décrivent
l'odyssée tortueuse d'un mouvement politique né des entrailles sanglantes
des campagnes indiennes. » (The Naxalite
Movement in India).
Pour
en savoir plus, visiter le blog http://naxalrevolution.blogspot.com
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