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27 ramadan-1427 - 19 octobre 2006 - Couriel : redactionquibla@yahoo.fr


Dossier Ana Politkovskaïa

(1959-2006)


Le grand compositeur estonien Arvo Pärt a déclaré qu’il dédierait chacun de ses concerts de la saison 2006 – 2007 à la journaliste russe Anna Politkovskaya assassinée le 7 octobre dernier.
Le compositeur a déclaré: «Elle a donné tout son talent et son énergie, et même sa vie, pour que les gens soient au fait des crimes commis en Russie. Ma peine est telle que j’aimerai faire un geste de mémoire».
Par ailleurs, Arvo Pärt a demandé à tous les musiciens qui interprèteraient ses œuvres de transmettre son message.

 

 

À lire

> L'enquête sur l’assassinat s'oriente vers deux anciens policiers en Tchétchénie
> « Une femme condamnée » Par Ana Politkovskaya, The Guardian , 14 octobre 2006

> Déclaration d’ Akhmed Zakaïev, Ministre des Affaires étrangères de la République tchétchène d’Ichkérie
> La vérité tue ! Nous n’oublierons pas Anna Politkovskaïa, par par Bleuenn Isambard, Lyon, 10 octobre 2006
> « - Qu'est-ce que vous aimez le plus faire dans la vie ? - Faire la guerre. Je suis un guerrier. » - Récit d’une rencontre avec Ramzan Kadyrov, le Père Ubu de Tchétchénie, par Ana Politkovskaïa, août 2004
> Le dernier article inachevé d’Ana Politkovskaïa : « On te sacre terroriste », 12 octobre 2006
> Dima et Oleg, soldats martyrs, par Ana Politkovskaïa, 11 septembre 2006

L'enquête sur l’assassinat s'oriente vers deux anciens policiers en Tchétchénie


Les enquêteurs travaillant sur l'assassinat d'Ana Politkovskaïa concentrent leurs efforts sur deux anciens policiers que la journaliste russe avait impliqués dans des crimes contre des civils en Tchétchénie, a rapporté mercredi un quotidien russe.
"Kommersant", citant des sources anonymes, affirme qu'une équipe d'enquêteurs s'était rendue la semaine dernière dans la région sibérienne de Khanty-Mansiisk, à 2.000km de Moscou, sur la base d'informations affirmant que deux policiers recherchés pour des crimes en Tchétchénie avaient été vus là-bas.
Le bureau du procureur général de Russie s'est refusé à tout commentaire.
Ana Politkovskaïa, ouvertement critique des agissements du pouvoir russe en Tchétchénie, a été assassinée dans son immeuble à Moscou le 7 octobre dernier, apparemment dans le cadre d'un contrat.
Selon "Kommersant", dans un article écrit en 2001, la journaliste avait impliqué des policiers de la région de Khanty-Mansiisk ayant servi en Tchétchénie dans le meurtre d'un Tchétchène, Zelimkhan Murdalov.
L'un de ces deux hommes, le lieutenant Sergueï Lapin, a été condamné à 11 années de prison en mars 2005. "Kommersant" affirme que son père et sa soeur ont été interrogés par des agents des Services de sécurité fédéraux, et que huit autres policiers étaient recherchés par les autorités.
Lapin a été impliqué dans des courriers électroniques de menace envoyés à Ana Politkovskaïa. En 2001, celle-ci avait fui à Vienne, en Autriche, pendant plusieurs mois après avoir reçu des menaces affirmant que Lapin avait l'intention de se venger d'elle.
"Kommersant" affirme également que les enquêteurs pensent que trois hommes ont participé à l'assassinat, dont un homme et une jeune femme qui avaient suivi la journaliste. Ce couple a été filmé par une caméra de sécurité dans un magasin où s'était arrêtée Politkovskaya avant de rentrer chez elle et d'être abattue.
Source : AP, 25 octobre 2006


« Une femme condamnée »


Par Ana Politkovskaya, The Guardian , 14 octobre 2006


Cet article doit paraître dans Another Sky (Autre ciel), une anthologie du PEN CLUB britannique, à paraître au printemps 2007 aux éditions Profile Books.

Traduit du russe en anglais par Arch Tait et de l’anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.

Source : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1395&lg=fr
Versione italiana : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1393&lg=it


Dans cet article publié à titre posthume par le quotidien britannique The Guardian, Ana Politkovskaïa explique pourquoi il lui fallait continuer son travail de journaliste, malgré les menaces de mort qui lui étaient adressées.

Je suis une paria. C’est le résultat principal de mon travail de journaliste tout au long de la seconde guerre de Tchétchénie et pour avoir publié nombre de livres à l’étranger sur la vie en Russie et la guerre de Tchétchénie. À Moscou, on ne m’invite pas aux conférences de presse ou aux rencontres auxquelles des officiels de l’administration du Kremlin pourraient assister les livres publiés à l’étranger, au cas où les organisateurs pourraient être suspectés de sympathies à mon égard. Malgré cela, tous les hauts responsables me parlent, à ma demande, lorsque je suis en train d’écrire des articles ou de mener des enquêtes –mais seulement en secret, là où ils ne peuvent être repérés, en plein air, dans des jardins publics, dans des maisons secrètes où nous nous rendons par des chemins détournés, comme des espions.
Les officiels aiment me parler. Ils sont heureux de me donner des informations. Ils me consultent et me racontent ce qui se passe dans les hautes sphères. Mais seulement en secret.

Ce n’est pas courant et il faut apprendre à vivre avec ça. C’est exactement de cette manière que j’ai eu à travailler durant toute la seconde guerre de Tchétchénie. Tout d’abord je devais me cacher des troupes fédérales russes, tout en restant en permanence en mesure d’établir des contacts clandestins avec des individus à travers des intermédiaires fiables, afin que mes informateurs ne soient pas dénoncés aux généraux du haut du panier.
Lorsque le plan de « tchétchénisation » de Poutine – consistant à charger des « bons » Tchétchènes loyaux au Kremlin de tuer les « mauvais » Tchétchènes qui lui étaient opposés - a réussi, le même subterfuge a été étendu aux « bons » officiels tchétchènes, que je connaissais bien sûr depuis belle lurette, et dont beaucoup, avant de devenir de « bons » officiels, m’avaient hébergé dans leurs maisons dans les mois les plus durs de la guerre. Maintenant, nous ne pouvons nous rencontrer que secrètement, car je suis une paria, une ennemie. Une ennemie incorrigible impossible à rééduquer.
Je ne plaisante pas. Il y a quelque temps, Vladislav Surkov, chef adjoint de l’administration présidentielle, expliquait qu’il y a des gens qui sont des ennemis, mais avec lesquels on peut parler pour les raisonner, mais qu’il y en d’autres qui sont des ennemis incorrigibles auxquels on ne peut parler et qu’il fau tout simplement « éradiquer » de l’arène politique.
Ils sont donc en train d’essayer de nous éradiquer, moi et mes semblables.
Le 5 août 2006, je me tenais au milieu d’une foule de femmes dans le petit square central de Kurchalov, un village poussiéreux de Tchétchénie. Je portais un foulard noué à la manière préférée des femmes de mon âge en Tchétchénie, qui ne couvrait pas ma tête entièrement, mais ne la laissait pas non plus complètement exposée. C’était essentiel pour ne pas me faire identifier, auquel cas personne n’aurait pu prédire ce qui pourrait arriver.
La foule se tenait à côté du gazoduc qui traverse Kurchalov, sur lequel étaient étendus un pantalon de survêtement masculin imbibé de sang. La tête de l’homme avait été coupée et emportée.
Dans la nuit du 27 au 28 juillet, deux combattants tchétchène étaient tombés dans une embuscade tendue par des unités loyales à l’homme du Kremlin Ramzan Kadyrov. Le premier, Adam Badaïev, avait été capturé et l’autre Hoj-Ahmed Douchaïev, natif de Kurchalov, avait été tué. À l’aube, une vingtaine de voitures Jigouli, pleines d’hommes en armes, se dirigea vers le centre du village et le commissariat de police du district. Ils avaient avec eux la tête de Douchaïev. Deux des hommes l’accrochèrent au gazoduc au centre du village et mirent à côté son pantalon que je voyais maintenant.
Les homes armés passèrent les deux heures qui suivirent à photographier la tête avec leurs téléphones mobiles.
La tête resta là pendant 24 heures, après quoi les miliciens l’enlevèrent, laissant le pantalon exposé. Les agents du procureur générale commencèrent leur inspection de la scène du combat, et des habitants entendirent l’un des officiers demander à un subordonné : « Est-ce qu’ils ont fini de recoudre la tête au type ? »
Le corps de Douchaïev, avec sa tête recousue, fut alors amené sur la scène de l’embuscade et le bureau du procureur commença à examiner le théâtre de l’incident selon les procédures normales d’enquête.
J’écrivis tout cela dans mon journal, me retenant de faire trop de commentaires, au-delà de quelques points sur des i par rapport à ce qui s’était passé. J’arrivai en Tchétchénie exactement au même moment que l’édition du journal contenant mon article. Les femmes dans la foule essayaient de me cacher car elles étaient sûres que les hommes de Kadyrov m’abattraient s’ils découvraient ma présence. Elles me rappelèrent que Kadyrov avait exprimé publiquement son désir de me tuer. Il avait dit lors d’une réunion de son gouvernement qu’il en avait assez et que Politkovskaïa était une femme condamnée. Ce sont des membres de son gouvernement qui me l’ont dit.
Et pourquoi cela ? Parce que je n’écrivais pas ce que Kadyrov voulait que j’écrive ? « Quiconque n’est pas avec nous est un ennemi », avait dit Surkov et Surkov est le principal soutien de Ramzan Kadyrov dans l’entourage de Poutine.
Une vieille connaissance, un haut officier des forces spéciales, me dit le même jour : « Ramzan m’a dit ‘Elle est si bête qu’elle ne connaît pas la valeur de l’argent. Je lui ai offert de l’argent mais elle l’a refusé’ ». J’ai rencontré cet informateur en secret, car il est « l’un de nous » et si l’on nous surprenait en tain de parler ensemble, il aurait de ennuis. Au moment de nous quitter, la nuit était déjà tombée et il me demanda de rester dans cet endroit sûr. Il avait peur que je sois tuée.
« Vous ne devez pas sortir », me dit-il « Ramzan est très en colère après vous. »
Je décidai néanmoins de partir. J’avais un autre rendez-vous à Grozny et nous allions devoir passer la nuit à discuter, là aussi en secret. Il me proposa de me faire conduire dans une voiture de la milice, mais cela me semblait tout aussi dangereux : cela pouvait faire de moi une cible des combattants [de la résistance, NdT].
« Est-ce qu’au moins, ils ont des fusils dans la maison où vous allez ? », me demanda-t-il anxieusement. Tout au long de la guerre, j’ai toujours été prise entre deux feux. Quand quelqu’un menace de vous tuer, vous êtes protégé par ses ennemis, mais le lendemain la menace viendra de quelqu’un d’autre.
Si je raconte cela en détail, c’est pour faire comprendre que les gens en Tchétchénie ont peur pour moi et je trouve cela touchant. Ils craignent plus pour moi que je ne le fais moi-même et c’est comme ça que je survis.
Pourquoi Ramzan voulait-il me tuer ? Une fois, je l’ai interviewé et j’ai publié son interview telle quelle, avec toute sa stupidité débile, son ignorance et ses penchants sataniques. Ramzan était sûr que j’allais réécrire complètement l’interview et le présenter comme quelqu’un d’intelligent d’honorable. C’est après tout la manière dont procèdent la plupart des journalistes, ceux qui sont « de notre côté ».
Est-ce que cela est suffisant pour amener quelqu’un à vous tuer ? La réponse est aussi simple que la morale prônée personnellement par Poutine : « Nous sommes sans merci pour les ennemis du Reich », « Qui n’est pas avec nous est contre nous », « Ceux qui sont contre nous doivent être détruits ».
« Pourquoi vous êtes-vous mise martel en tête pour cette tête coupée ? », m’a demandé, à mon retour à Moscou, Vasili Panchenkov. Il est le directeur du service de presse des troupes du Ministère de l’Intérieur, mais c’est un homme correct. « Vous n’avez reien de mieux à faire ? » me répond-il lorsque je l’interroge sur les événements de Kurchalov. « Oubliez donc ça. Prétendez que ça n’est jamais arrivé. Je vous le demande dans votre propre intérêt ! »
Mais comment puis-je oublier cela, puisque ça a vraiment eu lieu ?
Je déteste la ligne élaborée pour le Kremlin par Surkov, consistant à diviser les gens entre ceux qui sont « de notre côté », « pas de notre côté » ou même « de l’autre côté ». Si un journaliste est « de notre côté », il ou elle aura des récompenses, du respect, et sera peut-être même invité à devenir député à la Douma (parlement russe, NdT)
Si un journaliste n’est « pas de notre côté », il ou elle sera catalogué comme un supporter des démocraties européennes, des valeurs européennes et deviendra automatiquement un paria. C’est le sort qui attend tous ceux qui s’opposent à notre « démocratie souveraine », « notre traditionnelle démocratie russe » (en quoi cela consiste, personne ne le sait, mais ils prêtent quand même allégeance à ce mantra : »Nous sommes pour une démocratie souveraine »)
Je ne suis pas vraiment un animal politique. Je n’ai jamais été membre d’un parti et je considèrerais cela comme une erreur de la part d’un journaliste, du moins en Russie, de le faire. Je n’ai jamais ressenti le besoin de me présenter à la Douma, bien qu’on me l’ait proposé à diverses reprises
Quel est donc le crime qui m’a valu d’être étiquetée comme n’étant pas « m’une des nôtres » ? Je n’ai fait que rapporter ce dont j’ai été témoin, ni plus ni moins. J’ai écrit e, moins souvent, j’ai parlé. Je suis meê réticente à faire des commentaires, car cela me rappelle trop les opinions imposées de mon enfance et jeunesse soviétiques. Il me semble que nos lecteurs sont capables d’interpréter par eux-mêmes ce qu’ils lisent. C’est pourquoi mon genre principal est le reportage, avec parfois, je l’admets, mes propres remarques. Je ne suis pas un magistrat instructeur mais quelqu’un qui décrit la vie autour de nous pour ceux qui ne peuvent la voir par eux-mêmes, car la plupart des choses qui sont montrées à la télévision et écrites dans l’écrasante majorité des journaux sont émasculées et imbibées d’idéologie. Les gens en savent très peu sur la vie dans d’autres parties de leur propre pays, et parfois même dans leur propre région.
Le Kremlin répond en tentant de bloquer mon accès à l’information, ses idéologues supposant que c’est le meilleur moyen de désactiver ce que j’écris. Mais il est impossible de stopper quelqu’un qui se dédie fanatiquement à écrire sur le monde qui nous entoure. %a vie peut être difficile, et plus souvent pleine d’humiliations. À 47 ans, je n’ai après tout plus l’âge de continuer à me voir rejetée et à me faire renvoyer au visage mon statut de paria, mais je peux vivre avec ça.
Je ne veux pas entrer dans le détail des autres joies que m’apporte le chemin que j’ai choisi : l’empoisonnement (dont elle a été victime alors qu’elle se rendait à Beslan durant la prise d’otages, NdT], les arrestations, les menaces de mort par lettres, par courriel par téléphone, les convocations hebdomadaires au bureau du procureur général pour me faire signer des déclarations sur pratiquement chaque article que j’écris (la première question est toujours : « Où et comment avez-vous obtenir cette information ? »). Bien sûr je n’aime pas les articles moqueurs qui paraissent en permanence dans d’autres journaux et sur des sites web, qui m’ont depuis longtemps dépeinte comme « la folle de Moscou ». Je trouve dégoûtant d ‘avoir à vivre avec ça ; j’aimerais un peu plus de compréhension.
Mais l’essentiel demeure de continuer à faire mon travail, de décrire la vie que je vois, de recevoir chaque jour dans les bureaux de notre rédaction des visiteurs qui n’ont nulle part ailleurs où exposer leurs problèmes, parce que le Kremlin trouve leurs histoires hors de propos, si bien que le seul endroit où elle puisse être diffusée est notre journal, Novaïa Gazeta.

 

Déclaration d’ Akhmed Zakaïev, Ministre des Affaires étrangères de la République tchétchène d’Ichkérie

Le peuple tchétchène a été indigné d’apprendre le vil meurtre sous contrat d’Ana Politkovskaïa, qui a été le témoin sans peur de ses tourments ces dernières années. Motivée par la sympathie humaine et un sens du devoir professionnel, Ana Politkovskaïa n’a jamais succombé à la peur ni à l’hystérie anti-tchétchène. Elle a été l’une des rares journalistes russes à dénoncer systématiquement, année après année, les crimes contre l’humanité commis par la machine militaire russe contre la population civile sans défense de la République tchétchène.
J’ai eu l’honneur de connaître personnellement Ana Politkovskaïa et je n’ai jamais cessé d’admirer son courage et son intégrité morale, alliés à une profonde humanité. Pour moi, comme pour ses amis et ceux qui travaillaient à ses côtés, sa mort est aussi une perte personnelle.
J’appelle la communauté internationale à condamner des les termes les plus forts possibles l’exécution démonstrative de l’un des plus grands champions des droits et libertés humains, et à mener une enquête indépendante sur cet acte haineux de terrorisme.
Au nom du Président de la RTI, Dokka Umarov, du gouvernement tchétchène et en mon propre nom, j’exprime notre condamnation totale de l’assassinat d’Ana Politkovskaïa. Son but est d’intimider d’autres journalistes honorables qui sont restés indépendants des autorités de l’État. Nous exprimons nos profondes condoléances à la famille et aux amis d’Ana Politkovskaïa. La mémoire de cette grande femme russe,qui a partagé la tragédie du peuple tchétchène et a tout fait tout ce qu’elle pouvait pour faire connaître la vérité à son sujet à la communauté mondiale, restera à toujours dans nos cœurs et sera, au fil du temps, commémorée en République de Tchétchénie.
Source : CHECHENPRESS,Département de l’information officielle, 8 octobre 2006

Traduit par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es)

La vérité tue ! Nous n’oublierons pas Ana Politkovskaïa

Ce sont une soixantaine de personnes qui, à l’appel du comité Tchétchénie de Lyon, sont venues place des Terreaux ce mardi 10 octobre 2006 pour rendre hommage à Anna Politkovskaïa, la courageuse journaliste russe de Novaya Gazeta assassinée samedi soir à Moscou par un commando. Voci le texte du discours prononcé à cette occasion par Bleuenn Isambard, membre de Médecins du Monde, co-auteur de « Tchétchénie, 10 clés pour comprendre », éditions. La Découverte.

Légende Chirac Poutine :"Je vous défie de me montrer une république, ancienne ou moderne, qui savait se faire sans distinctions. Vous les appelez les hochets, mais c'est avec des hochets, que l'on mène les hommes." C’est ainsi que Napoléon Bonaparte, grand criminel de guerre, justifiait la création de la Légion d’Honneur en 1802. Eh bien, ce hochet, la grand-Croix de la Légion d’Honneur, a été épinglé au revers de Vladimir Poutine par Jacques Chirac le 22 septembre dernier. Aux grands criminels, la France reconnaissante.

 

Anna Politkovskaya réduite au silence pour avoir parlé.

La vérité tue.
Comment pourrait-on exprimer tout ce qui bouillonne en nous : la colère, le désespoir, la tristesse, la rage, le sentiment d’impuissance ?
Comment dire cette envie d’hurler et en même temps cette pesanteur, cet engourdissement de la volonté devant une telle violence, devant un tel arbitraire, une telle impunité ?
Quels mots pour raconter le dégoût que nous inspirent la guerre en Tchétchénie, les morts, les disparus, les destructions, et, terrible, le déni de cette barbarie, les plaies vives recouvertes d’enduit, de peinture et de plâtre dans un Grozny transformé en chantier géant ?
Car les mots sont des armes, c’est bien connu, et ils peuvent tuer, ou plutôt condamner à mort. Ils l’ont prouvé, samedi dernier, le 7 octobre, en plein centre de Moscou. Une femme qui venait de faire ses courses portait ses sacs de provisions dans son appartement. Mais à la sortie de l’ascenseur l’attendait un meurtrier. Une balle dans la poitrine, une autre dans la tête. Vivante, morte.
Elle était journaliste. Immédiatement, quelques minutes après la découverte de celle qui n’était plus une femme vivante mais déjà un cadavre, l’information était transmise, publiée — et on ne parlait d’Anna Politkovskaïa plus qu’au passé...
Elle était journaliste. Elle était courageuse. Elle était surprenante. Elle était dérangeante. Dès 2000 elle a ouvert non pas une autoroute, mais un chemin, un sentier pour les journalistes et les autres, avides de vérité, vers la Tchétchénie dévastée une deuxième fois en 10 ans par la guerre. Elle a montré que c’était possible d’y travailler en dehors des sentiers battus, à ses risques et périls, bien sûr, mais de parvenir tout de même à recueillir la vérité et la restituer, à briser le huis-clos dans lequel les autorités voulaient maintenir le conflit.
Elle a prouvé que l’humain, avec toutes ses faiblesses et avec toute sa grandeur, peut résister à la machine infernale, au rouleau compresseur du pouvoir armé et décidé à en finir avec l’ennemi auto-proclamé, en l’occurrence avec les Tchétchènes dans leur ensemble. Elle a sans relâche dénoncé les crimes commis par l’armée russe en Tchétchénie contre des civils, au nom de la lutte anti-terroriste, mais aussi par les combattants tchétchènes, puis par les hommes de Ramzan Kadyrov , l’homme fort de Tchétchénie depuis plusieurs mois maintenant, premier ministre, autocrate et héritier de son père Akhmad Kadyrov , président tchétchène pro-russe assassiné en mai 2004 à Grozny, devenu un mythe fabriqué de toutes pièces.
Que nous reste-t-il devant ce crime ? Evitons de pleurer sur notre sort, pensons plutôt aux proches, à la famille et aux collègues d’Anna Politkovskaïa. Et tâchons d’apporter tout notre soutien à ceux qui, comme elle, se battent pour que la vérité soit dite, sorte, éclate. Pour que les meurtriers, leurs commanditaires, et tous ceux qui avaient intérêt à ce que cette femme se taise pour toujours ne dorment pas sur leurs deux oreilles. Pour dire à ceux qui ne se disent pas concernés combien il nous semble vital de se battre pour la justice. Et contre la barbarie. Pour que ce meurtre, la mort de cette grande femme ne reste pas impunis, faisons en sorte de ne jamais l’oublier, de convertir la rage qui nous emplit aujourd’hui en un désir toujours plus accru de savoir.
Comité Tchétchénie de Lyon
Contact : 06 82 45 60 28
Source : http://www.rebellyon.info/article2633.html

 

 « - Qu'est-ce que vous aimez le plus faire dans la vie ? - Faire la guerre. Je suis un guerrier. » - Récit d’une rencontre avec Ramzan Kadyrov, le Père Ubu de Tchétchénie

En août 2004, Ana Politkovskaïa, la journaliste russe assassinée à Moscou le 7 octobre 2006, avait rencontré Ramzan Kadyrov, l’homme fort de Moscou en Tchétchénie, dans le fief qu’il s’est aménagé à Tsentoroï. Fils d’Ackhmad Kadyrov, le président mis en place par les Russes –mort dans un attentat de la Résistance le 9 mai 2004 au stade Dynamo de Grozny -, Ramzan est un fou dangereux qui se prend pour un « bey ottoman »,écrit la journaliste. Maintenant qu’il a passé le cap des trente ans, il est habilité à devenir «  président ».Il gagne donc à être connu. Voici le récit de la « rencontre du troisième type » avec cet homme qui mérite de comparaître devant un tribunal pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, extrait du livre Douloureuse Russie : Journal d'une femme en colère, d'Anna Politkovskaïa, traduit du russe par Natalia Rutkevitch, sous la direction de Galia Ackerman (éditions Buchet-Chastel, 420 pages, 23,75 €).



Kadyrov et ses hommes de main. Sur le Tshirt, on lit « Kadirovskii Spetsnaz » :
« Forces spéciales Kadyroviennes » (sic). - Photo Novaïa Gazeta

29 août 2004 Aujourd'hui, la Tchétchénie a été le théâtre d'un nouveau simulacre d'élection présidentielle. Bien entendu, le favori du Kremlin, Alou Alkhanov, a remporté le scrutin haut la main. Mais, dans les faits, la République est dirigée par un homme complètement fou : Ramzan Kadyrov, 27 ans, fils d'Akhmad Kadyrov, le président précédent, qui avait lui aussi été "élu à une écrasante majorité", en octobre 2003, avant d'être assassiné le 9 mai dernier.

Au début de l'année 2003, il avait été nommé chef du service de sécurité de son père. A ce poste, il n'a pas su empêcher l'attentat qui lui a coûté la vie. Mais au lieu d'être limogé pour incompétence, il est immédiatement monté en grade, sur intervention expresse de Poutine en personne. Désormais, il est vice-premier ministre de la Tchétchénie et responsable en chef des structures de force de la République - ce qui signifie qu'il est chargé de la police, de diverses brigades d'intervention et de la section locale de l'OMON 43. Ramzan n'a aucun diplôme. En revanche, il est titulaire du grade de capitaine de police. Dieu seul sait pour quel mérite exceptionnel ce titre lui a été attribué : normalement, il faut avoir fait des études supérieures... Il a désormais sous ses ordres des colonels et des généraux de l'armée, qui exécutent ses injonctions sans rechigner. Pourquoi ces militaires aguerris acceptent-ils de se plier à la volonté de ce jeune chien fou sans éducation ? Pour une seule raison : ils savent que c'est Poutine lui-même qui l'a nommé à ce poste.

Mais qui est donc Ramzan Kadyrov, cet homme qui contrôle toute la Tchétchénie et qui lève un tribut aux quatre coins de la République comme s'il était un bey ottoman ? Ramzan sort peu de son village, Tsentoroï, l'un des endroits les plus sinistres qui soient. Sa quasi-réclusion ne doit rien au hasard. Ce hameau est un entrelacs de petites rues étroites longées de gigantesques clôtures électrifiées. Derrière la plupart de ces palissades surveillées par des hommes à la mine patibulaire se trouvent des résidences qui appartiennent à la famille Kadyrov, à son entourage proche et aux membres du "service de sécurité du président" - un détachement spécial créé du vivant d'Akhmad et qui est à présent dévoué à son fils, même si celui-ci n'est pas président, mais seulement vice-premier ministre.

Tous les habitants de Tsentoroï qui, pour une raison ou pour une autre, suscitaient la suspicion des Kadyrov ont été relogés de force dans d'autres villages. Quant à leurs maisons, elles ont été attribuées aux partisans de la famille régnante et, spécialement, au "service de sécurité du président". Cette organisation paramilitaire informelle - mais très bien fournie en armes fédérales - n'est enregistrée nulle part. Officiellement, aucune instance des structures locales ou fédérales n'est au courant de son existence. De fait, c'est une bande armée comme il y en a beaucoup en Tchétchénie. La seule chose qui la distingue des groupes de Bassaev, c'est qu'elle est contrôlée par le favori de Poutine. Ce qui signifie qu'elle peut tout se permettre.

Comme s'ils étaient des militaires fédéraux, les "kadyroviens" participent aux escarmouches avec les rebelles. Et comme s'ils étaient des agents du ministère de l'intérieur, ils arrêtent et interrogent des "suspects". Mais comme, au fond, ils ne sont rien de plus que des bandits, ils ne se privent pas de torturer, parfois à mort, les malheureux qui tombent entre leurs mains. Les caves de plusieurs maisons de Tsentoroï ont été transformées en miniprisons à cet effet.

Aucun procureur ne viendra jamais ordonner une enquête sur ce qui se passe dans cette zone de non-droit. Car telle est la volonté de Poutine : Ramzan est au-dessus des lois. Les règles qui valent pour tous ne s'appliquent pas à lui, puisqu'il combat les terroristes "à sa façon". En vérité, il ne combat nullement les terroristes. Il est bien trop occupé à piller le pays. Et c'est ce pillage qu'il camoufle en "lutte antiterroriste".

Tsentoroï est pratiquement devenue la nouvelle capitale tchétchène. Tous les fonctionnaires locaux y viennent en pèlerinage pour s'incliner devant le maître des lieux. Parfois, c'est lui qui les mande, et ils accourent immédiatement. Tous. Y compris Sergueï Abramov, le jeune premier ministre de la République, le supérieur hiérarchique direct de Ramzan, si l'on en croit la répartition officielle des postes au sein du gouvernement... Ce bourg est le véritable centre du pouvoir. C'est ici que sont prises toutes les décisions d'importance. C'est ici, par exemple, qu'il a été décidé qu'Alou Alkhanov allait succéder à Akhmad Kadyrov au poste de président.

Ramzan se rend rarement à Grozny, car il craint pour sa vie : il faut une heure et demie de voiture pour rejoindre la capitale officielle, et les routes ne sont pas sûres. Voilà pourquoi Tsentoroï a été transformée en forteresse. Le village se trouve au centre d'un périmètre de haute sécurité. Pour y parvenir, il faut franchir toute une série de points de contrôle. A la sortie de ces interminables procédures de vérification, on me conduit dans la "maison des invités". J'y patiente, contrainte et forcée, pendant six à sept heures. Il se fait tard. Or en Tchétchénie, quand l'obscurité commence à tomber, chacun se met précipitamment à chercher un abri. La nuit est mortelle, dehors. Je m'adresse aux gardes, qui ressemblent de plus en plus à des geôliers. "Où est Ramzan ? Nous avions pris rendez-vous ! - Il va arriver, t'en fais pas", grommelle l'un d'eux.

Un certain Vakha Vissaev ne me lâche pas d'une semelle. Il m'a dit être le directeur de l'entreprise Iougoïlprodukt, dont l'actif principal est une petite usine de raffinage de pétrole située à Goudermes, la deuxième ville du pays.

Vakha me propose de visiter la "maison des invités" (...). La terrasse (à colonnes !) est décorée de meubles en bambou. Vakha me montre les étiquettes pour me prouver que ces bancs et ces fauteuils viennent de Hongkong. On dirait que c'est très important à ses yeux. Peut-être est-ce un cadeau qu'il a payé de sa poche... Cela n'aurait rien d'étonnant : tous ceux qui veulent faire des affaires dans la République rivalisent d'ingéniosité pour offrir à Ramzan les présents les plus originaux. Il vaut mieux être en bons termes avec le jeune chef, tout le monde l'a très bien compris. Le sort d'Akhmed Goutiev est dans toutes les mémoires...

Goutiev dirigeait le district de Chali. Un jour, il n'a pas payé le tribut que Ramzan lui réclamait. Les hommes de Ramzan l'ont enlevé et torturé. Puis ils ont exigé de sa famille une rançon de 100 000 dollars. Les Goutiev ont réussi à trouver cette somme et l'ont remise aux ravisseurs. Akhmed a été relâché, dans un sale état. Il a immédiatement quitté la Tchétchénie, et un autre candidat au suicide a été nommé à son poste. Je connaissais personnellement Goutiev. C'était un jeune homme intelligent, qui semblait plein d'avenir. Il m'avait dit qu'il respectait Poutine et qu'il pensait qu'étant donné les circonstances la promotion de Ramzan au rang de numéro un officieux de la République était une bonne chose, car il allait "débarrasser la Tchétchénie des wahhabites"... Je me demande quelle est son opinion à présent. Mais je ne le saurai probablement jamais : d'après des rumeurs insistantes, il se serait réfugié à l'étranger.

Revenons à la description du pavillon. En face de l'entrée principale, on a installé une cheminée en marbre. Le couloir à droite mène vers les saunas, le jacuzzi et la piscine. Mais l'attraction principale, ce sont les deux immenses chambres à coucher et leurs lits gigantesques. L'une des chambres est peinte en bleu clair, l'autre en rose. De toutes parts on est écrasé par des meubles massifs en bois sombre. Et sur chacun, sans exception, il y a encore l'étiquette du vendeur ! Ce ne sont pas des petites étiquettes discrètes, collées dans un coin, qu'on aurait oublié de retirer : non, il s'agit d'inscriptions énormes ! On ne peut pas les rater. Elles semblent hurler à tous les visiteurs : "Cette commode a coûté tant de milliers de dollars ! Ce miroir est très cher ! Ces toilettes sont hors de prix !" Bref, toute cette résidence est d'une vulgarité sans nom. (...)

Ramzan arrive à la nuit tombée, entouré d'une nuée d'hommes en armes qui se dispersent dans tout le pavillon. Certains d'entre eux assistent à ma conversation avec leur chef et n'hésitent pas à m'interrompre très brutalement, avec une grande agressivité. Ramzan s'affale dans un fauteuil et se met à l'aise. Il enlève ses chaussures et étend ses jambes, au point que ses pieds se retrouvent à quelques centimètres de mon nez, mais il ne paraît même pas s'en rendre compte. Charmant. Je recule un peu avant de commencer l'entretien en l'interrogeant sur ses objectifs.

"Nous voulons remettre de l'ordre, pas seulement en Tchétchénie, mais dans tout le Caucase du Nord. Pour qu'à tout moment nous puissions nous rendre sans problème à Stavropol, voire à Saint-Pétersbourg. Nous sommes prêts à combattre partout en Russie. Nous allons nous occuper des bandits où qu'ils se trouvent.

- Qui appelez-vous "bandits" ?

- Maskhadov (président élu de Tchétchénie, tué en mars 2005), Bassaev (chef terroriste, tué en juillet 2006) et leurs semblables.

- Vos hommes ont donc pour but de débusquer Maskhadov et Bassaev ?

- Oui. L'essentiel, c'est de les trouver et de les abattre.

- Vous ne parlez que d'"abattre", de "liquider"... La guerre n'a-t-elle pas suffisamment duré ?

- Bien sûr qu'elle a suffisamment duré ! D'ailleurs, nos ennemis s'en rendent bien compte. La preuve : il y a déjà 700 boïeviki qui se sont rendus à mes combattants. Maintenant, ces anciens maquisards sont revenus à une vie normale... Nous voulons que les autres abandonnent à leur tour cette résistance inutile. Mais ils continuent de guerroyer. Et nous n'avons d'autre choix que de les liquider. Aujourd'hui encore, nous en avons attrapé trois. Deux d'entre eux ont été tués. (...)

- Quel droit avez-vous de liquider quiconque, a fortiori en Ingouchie ? Officiellement, vos hommes ne sont que le service de sécurité du président de la Tchétchénie...

- C'est notre droit le plus strict. Nous avons réalisé cette opération conjointement avec le FSB ingouche. Nous avons obtenu toutes les autorisations officielles requises. (Il ment : il n'a même pas cherché à obtenir la moindre autorisation. A. P.) (...)

- Récemment, vous avez lancé un ultimatum à tous les rebelles qui ne se sont toujours pas rendus. Cet ultimatum visait-il expressément Maskhadov ?

- Non. Il était destiné à tous ces gamins de 17 ou 18 ans qui ne connaissent pas grand-chose de la vie, qui ne comprennent rien à la situation et qui ont été dupés par Maskhadov. Ils l'ont rejoint dans les forêts. Maintenant, leurs mères pleurent, elles viennent me voir en m'implorant : "Ramzan, retrouve nos fils !" Elles maudissent Maskhadov. Par conséquent, cet appel, c'est aussi un ultimatum à toutes les femmes, pour leur dire de bien surveiller leurs enfants. J'ai prévenu les mères des rebelles : elles doivent raisonner leurs fils, les convaincre de rentrer. Ceux qui ne se rendront pas seront abattus. Evidemment. La question ne se pose même pas.

- Mais peut-être est-il temps pour les Tchétchènes de cesser de s'entretuer et de s'asseoir autour d'une table de négociations ?

- Avec qui pourrais-je m'asseoir autour de la même table ?

- Avec tous vos compatriotes qui sont dans le maquis.

- Vous pensez encore à Maskhadov ? Mais Maskhadov n'est plus rien. Personne ne l'écoute. L'homme fort, c'est Bassaev. C'est un grand guerrier, un bon stratège, et j'ose même dire que c'est un bon Tchétchène. Quant à Maskhadov, ce n'est qu'un vieillard. Le pauvre, il ne peut plus rien ! (Ramzan part d'un grand éclat de rire. Toute sa cour se met immédiatement à rire à son tour.)

- Vous semblez mépriser Maskhadov et respecter Bassaev, c'est étrange...

- Je respecte Bassaev en tant que guerrier. On peut dire ce que l'on veut de lui, ce n'est pas un lâche. Je prie Allah pour qu'il me permette de défier Bassaev en combat singulier. Chacun a ses rêves. Certains rêvent d'être président, d'autres d'être aviateur ou agriculteur... Moi, je rêve de me confronter à Bassaev, dans une bataille loyale. Mon groupe contre le sien, et personne d'autre. (...)

- Et si Bassaev sortait vainqueur de ce combat ?

- C'est impossible. Je gagne toujours.

- Comment vous définiriez-vous vous-même ? Quel est votre point fort ?

- Je ne comprends pas cette question.

- En quoi êtes-vous fort et en quoi êtes-vous faible ?

- Je ne suis faible en rien du tout. Je suis fort. Si Alou Alkhanov est devenu président, c'est parce que j'estime qu'il est fort. Je lui fais confiance à cent pour cent. Tu crois que c'est le Kremlin qui décide ? (...)

" Si vous nous aviez laissés tranquilles, voilà longtemps que nous, les Tchétchènes, vivrions en paix.

- Qui ça, "vous" ?

- Les journalistes comme toi. Et certains hommes politiques russes. Vous ne nous laissez pas remettre de l'ordre. Vous semez la division chez nous. Toi, par exemple, tu t'es interposée entre les Tchétchènes. Tu es notre ennemie. Pour moi, tu es pire que Bassaev.

- Qui d'autre considérez-vous comme vos ennemis ?

- Je n'ai pas d'ennemis. Il y a seulement des bandits que je pourchasse.

- Avez-vous l'intention de devenir, un jour, président de la Tchétchénie ?

- Non.

- Qu'est-ce que vous aimez le plus faire dans la vie ?

- Faire la guerre. Je suis un guerrier.

- Avez-vous déjà tué quelqu'un de vos mains ?

- Non. Je suis un donneur d'ordres, pas un exécutant.

- Mais vous n'avez pas toujours donné des ordres... Il y a bien eu un moment où quelqu'un vous donnait des ordres, à vous.

- Oui, mon père. C'est le seul homme qui m'ait jamais donné des ordres.

- Avez-vous déjà donné l'ordre de tuer ?

- Oui.

- Cela ne vous fait pas peur ?

- Ce n'est pas ma décision, mais celle d'Allah. C'est lui qui nous dit de tuer les wahhabites.

- Et quand il n'en restera plus ? A qui allez-vous faire la guerre, alors ?

- Je m'occuperai de mes abeilles. J'ai des ruches, tu sais ? J'ai aussi des veaux. Et des chiens de combat.

- Avez-vous d'autres hobbies ?

- Les femmes. J'aime beaucoup les femmes.

- Votre épouse n'a rien contre ?

- Elle n'est pas au courant.

- Quelles études avez-vous faites ?

- Des études de droit. Je suis juriste.

- Votre mémoire, vous l'avez fait sur quel sujet ?

- J'ai oublié. C'était il y a longtemps."

La conversation prend soudain un tour tendu. Mon hôte se met à m'accuser de tous les maux. "Tu veux que nous épargnions les bandits... Tu es une ennemie du peuple tchétchène... Tu devras répondre de tout ce que tu as fait..." Ramzan gesticule bizarrement, il hurle de plus en plus fort en sautillant sur sa chaise. Il se conduit comme un enfant gâté : il éclate régulièrement de rire, se gratte, puis demande à ses gardes du corps de lui frotter le dos, ce qu'ils s'empressent de faire. Il s'étire dans tous les sens, se lève, exécute quelques pas de danse... Ses répliques sont de plus en plus décousues. Il se renverse dans son fauteuil, puis se lève d'un bond : on lui a dit qu'il était en train de passer à la télévision. Il est très content. Puis le petit écran montre Poutine. "Qu'il est beau !", s'écrie Ramzan avec ravissement. Il affirme que le président russe a une démarche de vrai montagnard. Pendant ce temps, il fait nuit noire. Il faut que je parte, mais l'atmosphère est très tendue... Finalement, Ramzan ordonne de m'emmener à Grozny.

Moussa, un ancien combattant indépendantiste, ainsi que deux gardes sont chargés de m'accompagner. Nous nous installons dans leur voiture. Je me dis que cette nuit, sur cette route sinistre pleine de postes de contrôle, ils vont sans doute me tuer. Mais non. Moussa semble avoir longtemps attendu de ne plus être à proximité de Ramzan pour parler à coeur ouvert. Quand il commence à me raconter l'histoire de sa vie, je comprends qu'il ne me tuera pas. Il veut que je raconte son destin au monde entier. Je vais vivre. Mais je ne peux pas m'empêcher de pleurer. De peur et de dégoût. "Ne pleure pas ! Tu es forte !", finit-il par me dire. (...)

C'est une histoire vieille comme la Russie : le Kremlin a élevé un petit dragon et doit maintenant le nourrir régulièrement pour qu'il ne crache pas du feu. En Tchétchénie, notre Etat a connu un échec monumental. Un échec que les hommes au pouvoir essayent de présenter comme une victoire éclatante. Le peuple tchétchène, pour sa part, n'a guère le choix. Il est bien obligé de composer avec le petit dragon, s'il tient à la vie. Le Kremlin a montré à ce peuple rebelle que, sous Poutine, il était impossible de protester. Et la majorité des Tchétchènes a fini par baisser la tête. Maintenant, c'est tout le pays qui suit leur exemple.

Source : http://www.lemonde.fr

Le dernier article inachevé d’Ana Politkovskaïa
« On te sacre terroriste »

Par Ana Politkovskaïa, 12 octobre 2006
Traduit par Madeleine Vatel et Anna Ognyanyk et révisé par Fausto Giudice

Le 12 octobre, Novaya Gazeta a publié le dernier article d’ Ana Politkovskaïa, resté inachevé du fait de son assassinat le 7 octobre à Moscou.
[NDLR Novaïa Gazeta - Tout le monde nous pose la question :  « Est-ce que le meurtre d’Ana Politkovskaïa est lié au papier qu’elle préparait sur les tortures et dont elle avait annoncé la parution à l’antenne de la Radio Free Europe/Free Liberty jeudi dernier, le 5 octobre, deux jours avant sa mort ? Aujourd’hui, nous publions les fragments de deux papiers, qu’elle n’a pu achever.
Le premier est un texte comportant un témoignage direct de tortures et les conclusions des médecins qui le confirment. Le deuxième comporte des vidéos et des photos qui devaient servir de base pour écrire un autre texte qui n’a pas été écrit.
Sur le CD qui s’est retrouvé dans les mains de Polytkovskaïa on a enregistré des personnes non-identifiées en train de subir les tortures. Et nous prions la personne qui a transmis l’enregistrement à Anna d’entrer en contact avec nous. L’enregistrement a été fait par les bourreaux eux-mêmes. On suppose que ce sont des représentants des forces de sécurité en Tchétchénie
.]

On te sacre terroriste
Devant moi, chaque jour : des dizaines de dossiers. Ce sont les copies des enquêtes criminelles sur des gens emprisonnés pour terrorisme ou suspectés. Pourquoi le mot terrorisme entre guillemets ? Parce qu'une grande majorité de gens ont été sacrés terroristes . Et cette pratique de sacrer terroriste n'a pas seulement supplanté, à l'aube de 2006, toute forme de lutte antiterroriste, elle a elle-même commencé à engendrer bon nombre de personnes qui veulent se venger, donc de potentiels terroristes.
Quand le parquet et les juges travaillent non pas à partir de la loi et en condamnant les coupables, mais sur commande politique et en produisant des rapports antiterroristes qui sont agréables au Kremlin, alors les affaires criminelles se fabriquent aussi vite que des petits pains. La production en série d' aveux de plein gré fournit à merveille de bons chiffres pour la "lutte contre le terrorisme dans le Caucase du Nord."
Voilà ce que les mères d’un groupe des condamnés, jeunes tchétchènes m’ont écrit: « ...De fait, on a fait de ces colonies pénitentiaires des camps de concentration pour des condamnés tchétchènes. Ils subissent la discrimination parce qu’ils appartiennent à une autre ethnie. On ne les laisse pas sortir de leurs cellules d’isolement et cellules disciplinaires. La plupart, quasiment tous, sont condamnés dans des « enquêtes » montées de toute pièces, sans une base de preuves. Ils se retrouvent dans des conditions atroces, on humilie leur dignité humaine, ils voient la haine se développer en eux , la haine contre tout. Et c’est une vraie armée qui va retourner contre nous, avec des destins brouillés et des concepts dépravés... »

Honnêtement, j’ai peur face à leur haine. J’ai peur parce que, cette haine, telle un fleuve, va sortir de son lit. Tôt ou tard. Et ceux qui vont en prendre plein la gueule, ce ne seront pas des enquêteurs qui les ont torturaient, mais tout le monde. Les affaires des soi-disant «  terroristes », c’est un champ où on a lancé en une attaque frontale deux approches idéologiques pour voir ce qui se passe dans la zone de l’opération anti-terroriste au Caucase du Nord : on lutte contre la loi ou contre l’arbitraire ? Ou bien exerçons-nous notre arbitraire contre « le leur » ?
Ils sont opposés l’un contre l’autre, en provoquant la flambée dès aujourd’hui et dans l’avenir aussi. Le résultat d ‘une telle « désignation comme terroristes, c’est l’augmentation de ceux qui ne veulent plus se résigner et dont leur nombre va s’accroître encore plus.
Récemment, répondant à une demande de la Russie, l’Ukraine a extradé un certain Beslan Gadaïev, Tchétchène. Il avait été arrêté début août en Crimée au cours d’un contrôle d’identité. Il résidait en Crimée après avoir été obligé de quitter son pays. Voici un extrait de sa lettre :
« ...Après mon extradition d’Ukraine vers Grozny, on m’a convoqué dans un bureau et tout de suite on m’a demandé si j’avais tué des membres des familles d’ Anzor Salikhov, et son ami, chauffeur de Kamaz russe ? J’ai juré de n’avoir tué personne et n’avoir fait couler le sang de personne, ni d’un Russe, ni d’un Tchétchène. Ils m'ont répondu : Non, tu as tué. J'ai continué à nier. Ils ont aussitôt commencé à me battre. On m'a donné deux coups de poing près de l'œil droit. Ils m'ont lié les mains et m'ont mis des menottes. Entre les jambes ils ont accroché un tube, pour que je ne puisse pas bouger les mains. Après, ils m'ont suspendu entre deux meubles, à un mètre de hauteur. Ils ont accroché des fils à mes petits doigts. Ils ont branché le courant et, en même temps, me battaient avec des matraques en plastique, partout où ils voulaient.
Ne supportant pas la douleur, j'ai commencé à crier, en implorant le Seigneur et en les suppliant d'arrêter. En guise de réponse, pour ne pas entendre mes cris, ils m'ont mis un sac noir sur la tête. Je ne me souviens pas exactement combien de temps cela a duré. Mais j'ai commencé à perdre connaissance à cause de la douleur.
Après, ils m'ont décroché du tube et m'ont jeté sur le sol. Ils ont dit : Parle! J'ai répondu que je n'avais rien a leur dire. A cause de ces coups, je suis tombé sur le côté gauche et j'ai presque perdu connaissance, mais je sentais qu'ils me battaient. Je ne sais pas combien de temps cela a duré, je m'en souviens pas, ils versaient tout le temps de l'eau sur moi.
Le lendemain ils m'ont lavé, et badigeonné le visage et le corps de quelque chose. Au même moment un policier habillé en civil est venu vers moi et m'a dit que des journalistes étaient arrivés, et que je devais reconnaître être l'auteur de trois crimes et d'autres actes de banditisme. Ils m'ont menacé : si je n'étais pas d'accord, ils recommenceraient. Et ils m'ont humilié, en m'infligeant des outrages à caractère sexuel.
J'ai accepté. Après avoir donné une interview, il m'ont menacé encore des mêmes supplices, me forçant à déclarer que tous les coups que j'avais reçus d'eux, qu'ils m'avaient portés, je les avais reçus lors d'une tentative de fuite. »
L’avocat Zaour Zakriev, qui défend Beslan Gadaïev, a déclaré devant les collaborateurs de l’association Memorial que son client avait été torturé dans un commissariat de police du district de Grozny. Selon l’avocat, son client a avoué avoir commis un vol avec violence en 2004 contre les forces de l’ordre. Mais les policiers ont essayé de lui faire avouer un nombre certain d’autres crimes qu’il n’avait pas commis, dans le village de Starye Ataguy de la région de Grozny.
D’après l’avocat, suite aux actes de violence atroces perpétrés contre son client, son corps porte des lésions corporelles graves qui sont bien visibles. Dans l’unité médicale de la maison d’arrêt n°1 de Grozny, où en ce moment B. Gadaïev se trouve (inculpé de banditisme, selon l’article 209 du Code Pénal de la Fédération de Russie), on a dressé un constat médical , dans lequel on a constaté des coups nombreux, lésions corporelles en forme des cicatrices, ecchymoses, côtes cassés, ainsi que des plaintes des douleurs à l’abdomen
Z. Zakriev a déposé une plainte pour atteintes graves aux droits de l’homme auprès du ministère public de la République Tchétchène....
PS : L’article de Politkovskaïa s’interrompt ici. La rédaction est en tain d’enquêter sur les éléments manquants.


L’un des derniers témoignages vidéo reçus par Ana Politkovskaïa
En vidéo :
On peut supposer ce sont des représentants des forces de sécurité tchétchènes qui ont appréhendé et torturent deux jeunes hommes. L’un d’entre eux est dans la voiture, il saigne (on entrevoit le couteau qui reste dans son cou). L’autre, apparemment, est jeté sur la chaussée. On ne voit pas les bourreaux, on les entend parler tchétchène (le dialecte melkhiyskiy), avec force jurons.

Transcription littérale  :
-Poutine a dit : « regardez », il dit « regardez », de tous les côtés...
-Il roule dans sa tête encore ! (Il s’adresse à sa victime sur un ton de mépris au féminin) Celle-là ne meurt pas, ... putain de merde, couillon, merde, pédé... Regardez-moi ça, comme il est beau. J’en crève d’envie sans te voir.
-Respire, mon pote, respire, couillon... Nom de Dieu, je te dis...
-Il est prêt, hein ? Il est prêt ?
-Oui, il est prêt.
-On part... Tous avec moi! (...)

Original : http://2006.novayagazeta.ru/nomer/2006/78n/n78n-s01.shtml
English version : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1347&lg=en

Traductions de Madeleine Vatel pour Le Monde et Anna Ognyanyk, pour l’Institut des mass médias, Kiev, Ukraine, révisées par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. URL de cet article :http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1324&lg=fr

 

Dima et Oleg, soldats martyrs
Par Ana Politkovskaïa, 11 septembre 2006

Traduit par Anna Ognyanyk et révisé par Fausto Giudice

- Imaginez-vous, je n’ai même pas droit de savoir où il se trouve! C’est quoi, la faute d’Oleg ? C’est qu’il a survécu par pur miracle, lorsqu'un officier saoul les a agressés, lui et Dima ?
Ludmila Chemerda pleure. On se parle au téléphone. A l’autre bout du fil, dans la ville de Syktyvkar, il y a l’appartement des Pantéléïev, ce même Dima Pantéleïev qui est mort en ce début août près de Loukhovisty, aux alentours de Moscou, dans le détachement 32386 de l’armée de chemins de fer, et Oleg Chemerda est le seul et unique témoin principal du meurtre de son camarade.

"Dima et Oleg ont fait connaissance au point de ralliement des recrues, dans leur Syktyvkar natal, puis le hasard a voulu qu’ils soient ensemble dans la même unité et ils sont devenu copains. Ils étaient toujours ensemble, se rassuraient mutuellement, se donnaient des coups de main mutuels. En novembre prochain, leur deux années du service dans l’armée allaient prendre fin. Il ne leur restait plus que trois mois à tirer.

- Nous avons su que ça se passait mal pour eux dans l’unité,  dit la tante de Dima Pantéléïev, Tamara Mingaleva. – Que leur capitaine, qu’ils appelaient dans leurs lettres « le gros officier », leur extorquait sans cesse de l’argent. La dernière fois, c’était vers la fin juillet, juste pour l’anniversaire de Dima. Mais Dima n’avait rien reçu de l’argent qu’on lui avait envoyé, comme il on l’a su plus tard....

Durant tout l’été, le capitaine Nikiforov envoyait Dima et Oleg travailler toute la journée dans l’exploitation forestière locale. Ils partaient le matin et ils rentraient à l’unité le soir. Qui empochait la rémunération pour le travail qu’ils faisaient, on ne le sait pas, mais on le devine aisément, on n’est pas naïfs.

Le 4 août, le capitaine était ivre, dans l’unité on fêtait le jour de travailleur des chemins de fer, une fête professionnelle. Quand les soldats sont rentrés de leur travail, Nikiforov a fait venir Chemerda et Pantéléïev dans son bureau et là, il s’est mis à les rouer de coups. D’abord, il a tabassé Chemerda. En encaissant un coup –on peut imaginer de quelle force a été ce coup – Oleg a brisé la porte avec son dos, a fait un vol de quelques mètres dans le couloir et il est tombé par terre dans le secrétariat, inconscient.
C’est ce qui lui a sauvé la vie. Le capitaine, pris d’un accès de folie, devenu forcené, n’a pas voulu courir après le soldat Chemerda, il a crié qu’on ramène un seau d’eau et qu’on le jette sur Oleg. L’ordre a été exécuté. Et lorsque le soldat a repris ses esprits, il a vu que son ami Dima était inconscient. Dima Pantéléïev a été plongé dans le coma et il est mort à l’aube du 8 août dans l’hôpital du quartier de Lukhovitsy. On lui a diagnostiqué un oedème du cerveau et une fracture de la mâchoire inférieure...

- Nous sommes des gens simples, - continue Tamara, la tante du soldat tué, - La maman de Dima est plâtrière, moi, je travaille dans l’assurance médicale. Comme on nous a bafouées, dans l’unité! Il n’y a qu’à voir dans quel état est sa mère, jusqu’à aujourd’hui elle est perdue, elle est à côté de moi, mais elle ne peut pas prononcer un mot... Dima était l’enfant unique de Tanya. Au lieu de compassion de la part des officiers, on n’a vu que qu’une indifférence absolue vis-à-vis notre malheur. Et cela de la part de ceux-là même qui sont responsables de la mort de Dima. On ne nous a laissé le voir que la veille de l’enterrement, chez nous, on ne nous a pas laissé prendre connaissance de la conclusion de l’expertise du légiste. Le juge d’instruction qui mène l’enquête (V. Répane, le juge d’instruction du parquet de la garnison Kolomenskiy –A. P.) fait des allusions au fait que Dima aurait été malade et donc, c’est pour ça que cela s’est passé comme ça... Comment ça, malade ? Quand on l’a recruté à l’armée, il était en bonne santé, et dès qu’on l’a tué, voilà que d’un coup il aurait eu des maladies ? Nous avions réuni tout son dossier médical à sa polyclinique, il n’y avait rien, aucune maladie. Où ils veulent-ils en venir ? Est-ce qu’ils vont justifier son meurtrier ?

Ludmila Chemerda a appris ce qui s’est passé avec Dima et Oleg de la part des proches de Dima Pantéléïev, qui lui ont demandé de venir aux funérailles. Personne dans l’unité ne l’a informée de rien du tout.

- Je me suis rendue à Loukhovitsy, dit la mère d’Oleg. Et je ne trouve nulle part mon fils. Et la toute première chose que le commandant de l’unité m’a dit, cela je n’oublierai jamais : « On m’a fait venir ici et interrompre mon congé annuel à cause de vos fils ! » Il était très fâché. Et nous, qu’est-ce qu’il nous reste à faire ? Au parquet on nous dit : on cache Oleg et on va le transférer dans la 3ème unité.

- Et pour quelle raison ils le font-ils ? Est-ce clair pour vous ? ?

-On nous a expliqué que les frères du capitaine Nikiforov le pourchassent, ils sont, eux aussi, officiers. Mais c’est n’importe quoi : si des officiers le pourchassent, pourquoi on ne les met pas en garde à vue ? Au lieu de cela, ils détiennent mon fils comme un otage. Au parquet on m’a dit : « Vous ne devez pas savoir où il se trouve, c’est pour sa sécurité ». Mais moi, j’ai exigé un rendez-vous avec mon fils, j’ai voulu savoir s’il était vivant et après de longues demandes, on m’a autorisé un tel rendez-vous, mais seulement en présence du magistrat. Nous n’avions pas droit de parler en tête à tête.

- Est-ce que l’on accuse de quelque chose ? Il n’est pas en état d’arrestation ?
-Bien sûr que non. Il est quand même victime. Et du point de vue moral aussi, on a assassiné son pote. Physiquement. Et aussi il est le témoin principal.

Ludmila décrit l’état physique et moral d’Oleg durant ce bref rendez-vous sous surveillance, elle dit il était dans un état désastreux.

-J’ai été pétrifiée, en un mot. Il est desséché, blême, énervé, abattu. Il m’a dit qu’il allait mal, qu’on l’avait amené à Moscou, il ne savait pas où, et que le médecin avait diagnostiqué oedème du lobe pariétal-temporal. Mais on ne lui a donné aucun médicament, et moi-même, je ne sait pas où appeler pour savoir s’il est toujours vivant et dans quel état il est !

Rien à rajouter dans cette histoire pour l’instant, à part de ce que dans le parquet militaire de la garnison de Kolomenskiy, ils refusent de fait formellement de faire des commentaires tant à propos de l’enquête ouverte contre le capitaine Nikiforov, qu’à propos du comportement des frères de l’officier, auteur présumé du meurtre. Ils refusent de dire où se retrouve actuellement le soldat Chemerda, ce qui se passe avec lui, quel est son statut et qui le soigne.

Cette position bizarre donne la chair de poule : qu’est-ce qu’ils font avec le témoin principal derrière la grande porte de fer frappée d’étoiles rouges? Quelle déposition va signer le témoin principal à charge ? Que va-t-on enregistrer dans les documents de l’enquête ?

On peut supposer que le département de l’armée est en train de cogiter la légende qu’il va inventer pour éviter à son officier des représailles ; le ministère de la Défense a dû tirer des leçons de  l’affaire du soldat Sytchev , et ils ne veulent sûrement pas répéter les « erreurs » commises à Tchelabinsk.

Pourquoi en effet ne pas présenter les choses ainsi : Nikiforov a donné un coup pas trop fort, et le reste a été le résultat de la maladie de Dima Pantéléïev ? Les tentatives de faire de même dans l’histoire du soldat martyr Andreï Sytchev ont été faites à plusieurs reprises. Et tout cela, pour que le ministre de la Défense puisse en toute bonne conscience pointer comme coupable des crimes dans l’armée le « si mauvais peuple », qui est d’une santé chétive, qui a l’esprit faible, et qui n’a pas de formation adéquate, et ces soldats qui ne vont dans l’armée que pour se soûler et se bagarrer.

Il est juste temps pour lancer une telle légende sur la mort violente de Dima Pantéléïev : Dima est mort et enterré, sa famille est sous le choc, ils n’ont pas eu les conclusions du légiste, Tatyana Pantéléïeva n’a pas été en mesure d’arracher ce bout de papier. Ils peuvent tout bafouer comme ils veulent,  le témoin principal a une oedème du cerveau, ils peuvent en disposer comme bon leur semble... Avec ce cas de figure, tout s’explique. Il n’y a pas d’autres justifications pour cacher Oleg Chemerda de sa maman et même leur interdire de se parler en tête à tête".

Original : http://2006.novayagazeta.ru/nomer/2006/69n/n69n-s25.shtml

Traduit par Anna Ognyanyk (IMI, Kiev) et révisé par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1325&lg=fr