Syndicalistes, femmes et paysans: tous hors-la-loi!
Assassinats politiques inquiétants
En Colombie, on assassine toujours plus de syndicalistes ; en Irak,
toujours plus de journalistes. Mais depuis tout un temps, les Philippines
sont le pays le plus dangereux pour les défenseurs des droits
du peuple.
Par Wim De Ceukelaire, Solidaire, Bruxelles, 6 septembre 2006
« Chaque mois, des membres de la famille des victimes se réunissent
à Manille pour honorer leurs morts. » (Photo www.arkibongbayan.org)
- Cliquez sur la photo pour l'agrandir --
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Le compteur est à 729. C'est le nombre de Philippins victimes
d'assassinats politiques depuis que la présidente Arroyo est
arrivée au pouvoir en 2001. La plupart des victimes étaient
actives au sein de partis politiques, syndicats, associations de paysans
ou de femmes progressistes.
C'est pourquoi la Confédération internationale des syndicats
libres (CISL ¬ la coordination internationale dont font partie la
FGTB et la CGSLB) a adressé le 11 juillet une lettre salée
à Arroyo1. La lettre reprend en détail le rapport d'une
mission internationale qui, en mai, est allée enquêter
sur les droits syndicaux aux Philippines et à laquelle participait
un syndicaliste belge. «Votre pays finit par ressembler de plus
en plus à la Colombie, le pays détenant l'horrible record
du nombre de dirigeants syndicaux assassinés», disent les
dirigeants syndicaux internationaux.
Un mois plus tard, c'était le tour d'Amnesty International2.
Le rapport d'enquête de l'organisation des droits de l'homme est
formel: le nombre d'assassinats politiques aux Philippines croît
à une vitesse inquiétante. Pour le seul premier semestre
de cette année, il y en a eu au moins 51.
Amnesty présume que les assassinats systématiques de dirigeants
du mouvement populaire progressiste ont été perpétrés
avec la complicité active ou tacite de l'armée ou de la
police. En outre, l'organisation insiste sur le fait que les sommités
de l'armée et de l'administration philippines ont justifié
ces assassinats. «Dans un tel climat, nous pouvons nous attendre
à une escalade», déclare Amnesty.
Amnesty explique également la stratégie qui sous-tend
ces assassinats à l'aide des manuels de l'armée philippine.
Celle-ci a toutes les peines du monde à contrôler la guérilla
du Parti communiste des Philippines. Selon la nouvelle stratégie,
il ne suffit pas de ne s'en prendre qu'à l'opposition armée.
En éliminant les dirigeants des organisations populaires non
armées et absolument légales, on espère également
mettre enfin à genoux la guérilla armée. La terreur
va intimider le peuple ¬ dixit la théorie ¬ de sorte
que la guérilla perdra le soutien qu'elle reçoit actuellement
des paysans et des travailleurs.
Ces stratégies font penser à la politique de terreur menée
jadis par les États-Unis au Vietnam ainsi qu'à celle des
pions des EU en Amérique latine. C'est depuis la guerre américaine
«contre le terrorisme» que le gouvernement philippin, un
important allié en Asie, a intensifié sa répression.
Personne ne serait donc étonné si, dans cette vague d'assassinats
politiques, Arroyo puisait son inspiration du côté des
EU.
1 www.icftu.org • 2 http://web.amnesty.org
Un accueil chaleureux pour Gloria
Le 12 septembre, la présidente philippine Gloria Arroyo rendra
visite à la Commission européenne à Bruxelles.
À 12h30, militants syndicaux et travailleurs de la solidarité
l'accueilleront par une action de protestation au rond-point Schuman
au cur du quartier européen. Cette action fait partie de la campagne
«Stop the killings in the Philippines» (cessez les assassinats
aux Philippines).
www.stopthekillings.be
Pétard mouillé
: Gloria Arroyo lève l'état d'urgence
La présidente Gloria Arroyo semble bien avoir pété
un câble : une semaine après avoir proclamé l'état
d'urgence sous prétexte d'un "complot" associant, selon
elle, des "communistes" et des "aventuristes militaires
d'extrême-droite", elle a annoncé vendredi 3 mars
que cet état d'urgence était levé. Et Gloria de
déclarer à la télévision nationale : «
Je suis heureuse d'annoncer que nous avons démantelé les
tentatives de sabotage », ajoutant : « Il est important
pour nos opposants politiques et les opportunistes de cesser leurs nuisances
et les embarras causés aux Philippines par leurs charades (sic)
unutiles. » Décidément, Gloria a un style rhétorique
unique.
Le complot s'est donc révélé être un pétard
mouillé. En tout et pour tout, deux personnes ont été
inculpées pour le "complot" et on a ressorti une vieille
affaire de mutinerie militaire de 2003 pour faire bonne mesure en inculpant
sept autres militaires. Cinq députés, dont Teodoro Casino,
poursuivis pour "rébellion", restent retranchés
dans le bâtiments du parlement pour éviter l'arrestation.
Source : http://quibla.net, 3 mars 2006
En 2005, 120 militants politiques
et sociaux ont été assassinés par des militaires
et des escadrons de la mort - Tour d'horizon de la situation aux Philippines
par Wim De Ceukelaire, Groupes Philippines Belgique,
23 novembre 2005
La liste des progressistes assassinés aux Philippines s'allonge.
Cette année, 120 activistes ont été tués
par des escadrons de la mort et des militaires.
Mardi 25 octobre 2005, dans la soirée, Ric Ramos et quelques
autres militants syndicalistes trinquent à la victoire. Et effectivement,
il y a de quoi faire la fête puisque la direction des moulins
à sucre de la Hacienda Luisita, où Ramos est président
du syndicat, a finalement versé les 50.000 euros de salaires
impayés. Mais quelques instants plus tard, Ramos s'écroule
sur le sol, tué de deux balles à la tête.
Cet assassinat est survenu près d'un an après la tuerie
du piquet de grève au cours de laquelle sept grévistes
avaient été abattus par balles et 35 autres blessés.
Les 4.000 travailleurs et ouvriers agricoles de la plantation de cannes
à sucre étaient en grève depuis dix jours et réclamaient
la réintégration de 327 collègues licenciés,
des salaires décents ainsi que la parcelle de terrain leur revenant
légitimement.
Les syndicalistes sont persuadés que l'armée philippine
est derrière ces meurtres. En effet, Ric Ramos a été
tué par une arme militaire. Cela faisait plusieurs mois que des
soldats étaient cantonnés dans le petit village où
il vivait. Le jour de son assassinat, deux soldats s'étaient
rendus à deux reprises à son domicile et quelques minutes
avant le meurtre, les villageois ont aperçu un petit groupe d'hommes
en uniforme dans les parages.
Du sang dans le café
Jeudi 22 septembre, au soir, des inconnus à moto tirent deux
balles dans le dos de Diosdado «Ka Fort» Fotunato alors
qu'il quitte le poste de grévistes chez Nestlé pour rentrer
chez lui. Ka Fort était, depuis 1988, président du syndicat
dans l'usine Nestlé de Cabuyao, au sud de la capitale Manille.
Il occupait ce poste depuis la mort de son prédécesseur,
lui aussi assassiné par balles devant les portes de l'usine.
Les travailleurs de l'usine Nestlé sont en grève depuis
plus de trois ans à présent, depuis que la direction a
décidé de suspendre les droits à la pension des
travailleurs et a refusé de reprendre les pensions dans la cct.
Tous les grévistes ont été licenciés et
remplacés par d'autres, mais ils ont tout de même traîné
Nestlé devant les tribunaux. Ils attendent toujours le jugement.
Comme les grévistes postés devant les portes de l'usine
étaient constamment chassés brutalement, ils ont décidé
de lancer une campagne de boycottage avec comme slogan: «Il y
a du sang dans ton café.» Aux Philippines, la firme Nestlé
est en effet surtout connue en tant que producteur de café soluble.
Ka Fort était l'une des figures centrales de la grève
et de l'action syndicale dans toute la région. La veille de son
assassinat, il avait dans la matinée prononcé un discours
lors d'une manifestation et avait mené dans l'après-midi
une action devant les portes de l'usine. A chaque fois, l'armée
et la police avaient tenté d'intimider les militants en les photographiant
et en les filmant. Aujourd'hui, on ne sait toujours rien concernant
les auteurs et les commanditaires du meurtre.
Une campagne organisée
Tout comme Ric Ramos, Ka Fort a été victime d'une campagne
organisée visant à massacrer les activistes progressistes.
Leurs syndicats sont affiliés au Kilusang Mayo Uno (KMU), la
fédération syndicale combative de gauche. Depuis l'arrivée
au pouvoir en 2001 de la présidente Gloria Arroyo, plus de 480
activistes politiques, journalistes, syndicalistes, dirigeants agricoles
et hommes d'église progressistes ont déjà été
assassinés par des escadrons de la mort et des militaires. Depuis
le début de cette année, 120 personnes ont déjà
trouvé la mort. Nombre d'entre elles sont des membres ou des
sympathisants des partis populaires progressistes comme Bayan Muna,
Anakpawis et Gabriela, qui sont également représentés
au Parlement philippin.
«Il n'y a pas si longtemps, les autorités déclaraient
qu'il était préférable pour la guérilla
communiste (qui mène une lutte armée aux Philippines,
ndlr) de déposer les armes et de participer aux élections»
a écrit un commentateur politique dans le magazine web populaire
www.bulatlat.com, «mais cette campagne organisée est la
preuve qu'une opposition parlementaire de gauche n'est pas tolérée
et semble donner raison à l'opposition armée de gauche
lorsqu'ils disent que dans ce pays les réformes ne pourront être
obtenues que par les armes.»
La présidente philippine cible de la protestation
populaire
Populaire, Gloria Macapagal-Arroyo ne l'a jamais été.
On se demande même si elle a jamais été élue.
Elle est arrivée au pouvoir en 2001 lorsque le président
de l'époque et ex-star de cinéma, Joseph 'Erap' Estrada,
dut se retirer suite aux protestations massives. Lors des élections
présidentielles de l'an dernier, de nombreuses plaintes pour
irrégularités ont été soulevées mais
avec le soutien des USA, Arroyo a néanmoins été
déclarée présidente «élue».
Au mois de juin dernier, des enregistrements de conversations téléphoniques
entre la présidente et un membre de la commission électorale
«indépendante» étaient dévoilés.
La présidente Arroyo demandait à cet homme de lui donner
au moins un million de voix d'avance lors des élections. «Sans
problème, madame», avait-il répondu. Et ce fut fait.
La fraude électorale est à présent incontestable.
En ce qui concerne la corruption, là aussi on dépasse
les bornes. Chaque fois qu'une affaire louche est mise à jour,
le nom de l'époux de la présidente y est mêlé.
A un moment donné, la présidente Arroyo l'a même
envoyé aux USA, le temps que les choses se calment un peu. La
répression en constante augmentation est aussi un motif de protestation
populaire. Les manifestations dans la capitale ne sont plus tolérées
et on a recours à la violence pour chasser les manifestants.
Les évêques et l'ancien vice-président d'Arroyo
n'ont pas été épargnés par les canons à
eau.
Les trois partis populaires jouent un rôle-clé dans l'opposition
contre la présidente. Ils ont joué un rôle de déclencheur
lors de la procédure de destitution intentée contre la
présidente au sein du Parlement. Mais en vain, la majorité
du Parlement, principalement des grands propriétaires fonciers
et de richissimes hommes d'affaires, ont soutenu la présidente.
Opposition sur tous les fronts
Puisque le Parlement n'est pas parvenu à rendre justice, un congrès
populaire a été constitué afin d'examiner les différentes
plaintes pour fraude, corruption et violations des droits de l'homme.
L'initiative est massivement soutenue: hommes politiques, évêques,
religieux, avocats notables et artistes ont prêté leur
aide.
Le mouvement populaire joue un rôle fondamental au sein de ce
congrès populaire et est à l'origine des protestations
de rue de ces derniers mois. Une première grande victoire a été
remportée en juillet dernier lorsque 80.000 Philippins se sont
rassemblés pour protester contre l'ouverture de l'année
parlementaire par la présidente Arroyo. Après plusieurs
semaines d'agitation marquées par des actions et des manifestations
quasi quotidiennes, un nouveau succès a été remporté
le 21 octobre dernier lorsque des dizaines de milliers de paysans se
sont rendus au palais.
Même si jusqu'à présent la vague de meurtres politiques
a épargné les dirigeants nationaux du mouvement populaire,
les menaces sont chaque jour plus explicites. Le jour de la grande manifestation
des paysans le 21 octobre, le porte-parole de l'armée a déclaré
devant les caméras que le parlementaire populaire, Satur Ocampo,
avait donné de l'argent à la NPA, la guérilla communiste,
pour acheter des explosifs. Par de telles insinuations, le commandant
de l'armée tente de justifier la campagne d'assassinats contre
les membres du parti d'Ocampo, Bayan Muna, et autres partis progressistes.
La NPA (Nouvelle Armée Populaire), qui depuis 1969 mène
une lutte armée pour délivrer le peuple de l'exploitation
et l'oppression, n'a d'ailleurs pas participé aux manifestations
de rue. Elle ne veut surtout pas donner au gouvernement un prétexte
pour recourir à la violence contre les manifestants.
Sous la direction du Parti communiste des Philippines, l'armée
populaire combat les grands propriétaires terriens et la grande
bourgeoisie, et ce principalement dans les campagnes. Elle a d'ailleurs
distribué des coups bien envoyés qui non seulement ont
été très pénibles pour l'armée mais
qui en plus sapent le moral des soldats. Ka Oris, le porte-parole populaire
de la guérilla sur l'île méridionale de Mindanao,
a déclaré lancer au moins une attaque par jour contre
une cible militaire. Dans les autres régions des Philippines,
les attaques se produisent à une même cadence. Au cours
de ces dernières semaines, au moins 37 soldats du gouvernement
ont perdu la vie.
Des syndicalistes belges pour témoins
«Les Philippins qui défendent leurs droits civils, politiques
ou économiques ont la vie dure. Ils doivent faire face non seulement
à des actes de répression mais aussi, et cela arrive de
plus en plus souvent, à la mort. Je l'ai vu de mes propres yeux
lorsque je me suis rendu aux Philippines avec un groupe de 8 militants
LBC pour un séjour de trois semaines.» C'est par ces phrases
que débute un article paru dans le numéro d'octobre de
Raak, le mensuel du mouvement ouvrier chrétien flamand (KWB).
Les huit syndicalistes sont des témoins privilégiés
de l'actuelle crise des droits humains aux Philippines. L'un d'entre
eux a écrit dans un article paru dans Ons Recht, la revue de
la LBC, ses impressions sur le drame de la Hacienda Luisita: «Aux
yeux des riches propriétaires terriens, les travailleurs n'ont
aucune espèce d'importance. Ils sont juste bons à couper
les cannes ou presser le sucre. Et s'ils ne cadrent plus avec les objectifs
de production, ils n'ont plus qu'à disparaître. S'ils ne
sont pas d'accord, s'ils tentent d'enrayer le développement économique,
s'ils cherchent le salut dans le syndicat, alors ils devront affronter
les canons à eau et les gaz lacrymogènes. Les balles sont
réservées aux têtus.»
Les militants syndicalistes belges sont également impressionnés
par la combativité des syndicats et organisations paysannes aux
Philippines. Notamment lorsqu'ils leur ont remis des lettres de soutien
et de l'argent: «Une jeune avocate qui défend les grévistes
nous a dit : «L'argent nous en avons besoin mais ces lettres nous
les conserverons chèrement. A chaque fois que l'un de nous perdra
courage, il relira ces lettres et saura que vous soutenez notre lutte.»
L'article paru dans Ons Recht conclut en ces termes: «Même
si l'on abat un gréviste par balles, il ne meurt pas pour autant.
Et ça, les hacenderos ne l'ont pas encore compris.»
Mission Solidarité Internationale
Les meurtres de Ric Ramos et de Ka Fort ne sont malheureusement pas
des exceptions. Depuis 2001, Karapatan, l'organisation des droits de
l'homme des Philippines, a recensé près de 4.207 violations
des droits humains, c'est-à-dire, meurtres, tentatives de meurtre,
disparitions, arrestations illégales et évacuations brutales.
Ces violations concernent 232.796 individus, 24.299 familles et 237
communautés. Les comparaisons avec la répression sous
le dictateur Marcos sont légion. Certaines associations philippines
ont organisé au mois d'août dernier une mission de solidarité
internationale «pour défendre un peuple qui lutte contre
la répression». Une délégation belge composée
de quatre femmes y a participé: deux avocates de PROGRESS Lawyers
Network, une collaboratrice des Groupes Philippines - Belgique et une
stagiaire d'intal. Elles ont couché sur papier leurs expériences
rassemblées dans un rapport (actuellement disponible en langue
néerlandaise uniquement) en vente chez intal (fgb@intal.be) au
prix de 2 euros.
Nations unies: «La guérilla n'est pas
terroriste»
«Les impérialistesusaméricains, ce sont eux les
plus grands terroristes !» Il s'agit d'un slogan populaire scandé
lors des manifestations du mouvement populaire aux Philippines. Ce pays
est une ancienne colonie des USA et jusqu'en 1992, de gigantesques bases
usaméricaines y étaient implantées.
A l'heure actuelle, le pays est le champ d'expérimentation d'une
nouvelle stratégie de l'armée usaméricaine. A la
place de grandes bases massives, on a opté pour une mise en place
flexible. Depuis quelques années, il y a aux Philippines un va-et-vient
de militaires usaméricains. Si au départ, ils n'étaient
que quelques centaines, ils sont à présent des milliers
à se relayer pour des «exercices» ou des «actions
humanitaires». De cette manière, le pays est toujours prêt
à servir de base d'opérations en cas d'agression ususaméricaine
dans la région asiatique. Bien entendu, tout ceci se passe sous
le prétexte de la guerre «contre la terreur».
La Nouvelle Armée Populaire, ou NPA, figure sur la liste des
organisations terroristes élaborée par les USA et l'Union
européenne. Le programme de développement des Nations
Unies n'est pas d'accord. Selon le Philippine Human Development Report
2005, «la guerre ususaméricaine contre la terreur»
n'a fait qu'attiser les conflits armés aux Philippines. «Pour
faire droit à la réputation de la NPA», dit le rapport,
«nous devons dire que jamais elle n'a eu recours au terrorisme
ou à des actes terroristes contre les citoyens.»1
1 The Philippine Star, 1 novembre 2005
Source : http://www.ptb.be/scripts/article.phtml?lang=2&obid=29142
En direct de Manille
par Herbert Docena, Manille, 25 février 2006.
Courriel > herbert@focusweb.org
Traduit de l'anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(www.tlaxcala.es). Cette traduction est en copyleft.
L'auteur de cette lettre est l'un des animateurs du
Focus on the Global South, un programme de recherche, d'analyse et d'action
dans le domaine de la recherche sur les politiques de développement,
fondé en 1995 et qui a trois bureaux : à Manille, à
Bangkok et à Mubai > http://www.focusweb.org.
Hier matin vendredi, la présidente Gloria Macapagal-Arroyo
a décrété un "état d'urgence national"
pour une durée indéterminée. Émis le semaine
même où les Philippins célébraient le 20ème
anniversaire de l'insurrection du "pouvoir populaire" qui
mit fin à la dictature de 14 ans de Ferdinando Marcos, l'ordre
d'Arroyo autorise la pôlice et le pouvoir militaire à faire
tout ce qui sera nécessaire pour neutraliser les "enemis"
de l'État, interdit tout rassemblement de protestation et menace
de prendre le contrôle des médias. En plaçant de
fait le pays sous la loi martiale, Arroyo a restauré ce à
quoi les Philippins avaient mis un terme il y a 20 ans.
10 000 d'entre nous ont défié l'ordre présidentiel
et ont défilé sur l'autoroute la plus fréquentée
de Manille. Nous avons été dispersés violemment.
26 d'entre nous, dont des mineurs qui ont été battus par
la police, ont été arrêtés.
Bien que nous ayons été ensuite relâchés
- sans doute dans une tentative du gouvernement de faire entendre que
"l'état d'urgence" n'est pas si mauvais que les gens
le craignent - ces arrestations ne sont que la continuation d'une répression
qui va en s'intensifiant dans le pays. Avant même la proclamation
de l'état d'urgence, 33 militants ont été tués
. On suspecte qu'ils l'ont été par des agents militaires
ou des groupes paramilitaires. La police a de manière routinière
étouffé dans l'oeuf des protestations de rue.
Mais avec la proclamation de l'état d'urgence, nos arrestations
pourraient n'être que le début d'une répresssion
accrue, de plus graves atteintes aux libertés civiques et de
violations plus flagrantes des droits humains. Aujourd'hui, les bureaux
d'un journal ont fait l'objet d'un raid policier et un parlementaire
a éé arrêté. Nous avons des craintes pour
les jours à venir. Les derniers développements montrent
que des régimes illégitimes ne peuvent régner que
par la force. Le gouvernement Arroyo devenant plus désespéré,
on peut s'attendre à ce qu'il devienne plus brutal encore.
Nous espérons votre soutien et votre solidarité avec ceux
d'entre nous qui vont être les victimes de cette brutalité,
même si nous continuons à exprimer notre solidarité
avec les peuples victimes de la violence en Iraq, en Palestine et dans
les autres pays occupés ou soumis à dictatures à
travers le monde.
La proclamation de l'état d'urgence d'hier n'est que la dernière
réponse d'un gouvernement accusé de fraude électorale
et de corruption depuis juin 2005. Mais ce qui est en jeu, c'est plus
que la présidence d'Arroyo. C'est tout le système politique
de l'après-1986, qui a vu les élites se retrancher au
pouvoir derrière une façade de démocratie libérale,
qui est mis en question. De fait l'oppositon au régime d'Arroyo
est divisée entr ceux qui veulent sauver ce systèm et
ceux qui veulent une bone fois pour toutes donner un sens réel
au "pouvoir populaire".
Nous espérons recevoir votre soutien, nous qui sommes de ce côté-ci
du monde, tout en continuant à être solidaires des gens
qui résistent à travers le monde.
La présidente Arroyo décrète
l'état d'urgence après une tentative présumée
de putsch
La présidente des Philippines Gloria Arroyo a décrété
vendredi l'état d'urgence et affirmé avoir déjoué
un putsch fomenté par des hauts gradés de l'armée
"fourvoyés" et placés le même jour sous
les verrous. L'"ordre général" (arrêté
n°5) rendu public en application de la proclamation n°1017 de
l'état d'urgence commence par une phrase surréaliste accusant
pêle-mêle "l'extrême-gauche autoritaire"
et "l'extrême-droite des militaires aventuristes" d'avoir
comploté ensemble pour mettre à bas le régime républicainissu
des élections de mai 2004. Cet ordre n° 5 rappelle furieusement
aux Philippins le sinistre "amendement n°6" par lequel
Ferdinand Marcos avait suspendu toutes les libertés publiques
en 1972 et instauré de fait une dictature qui devait durer jusqu'à
sa chute le 7 février 1986.
"Le gouvernement a écrasé cette action illicite",
a dit la présidente dans une allocution télévisée
prononcée peu après la proclamation écrite de l'état
d'urgence. "En tant que chef des armées, je contrôle
la situation", a-t-elle affirmé, quelques heures après
l'annonce par l'armée de l'arrestation de plusieurs hauts gradés
de l'armée et de la police pour tentative présumée
de putsch.
Le général Danilo Lim, commandant l'unité d'élite
des "Scout Rangers", ainsi que le colonel Ariel Quevedo, du
prestigieux corps des "Marines" philippins, ont été
relevés de leurs fonctions et placés en détention.
Les "Scout Rangers" et les "Marines", considérés
commes parmi les unités les plus dures du pays, sont à
l'avant-poste du combat contre la rébellion communiste et les
séparatistes musulmans du sud du pays.
Le général Lim avait été impliqué
dans une tentative de coup d'Etat sanglante en 1989 contre la présidente
d'alors Corazon Aquino. Il avait cependant bénéficié
d'un pardon et avait été promu pour devenir un des responsables
militaires les plus réputés dans le pays. Le commandant
des forces d'actions spéciales de la police nationale Narzalino
Franco a également été interpellé, a précisé
l'armée dans un communiqué. Des civils pourraient également
être arrêtés, ont prévenu les autorités.
"Nous n'allons pas oublier ceux qui ont fourni soutien et financement
à cette entreprise", a averti la présidente, dénonçant
une "alliance tactique" entre la droite et les communistes
afin de mettre fin à la démocratie dans l'archipel.
Des blindés et des renforts de troupes ont été
dépêchés dans les quartiers généraux
de l'armée à Manille. La sécurité a également
été renforcée sur d'autres bases de l'armée,
a-t-on appris de sources militaires. La police anti-émeutes a
été déployée dans Manille tandis que des
conteneurs ont été installés autour du palais présidentiel
afin d'en bloquer l'accès. Au moins huit autres personnes, des
militaires et des civils, devaient également être arrêtés
vendredi pour implication présumée dans une tentative
de putsch, a précisé le chef d'état-major de la
présidente, Michael Defensor.
Les suspects ont tous participé à une "action armée"
contre Mme Arroyo menée par des "membres de l'armée
fourvoyés", a affirmé le responsable, sans nommer
les personnes en passe d'être arrêtées. Le chef d'état-major
des forces armées, le général Generoso Senga, ainsi
que des commandants de plusieurs unités, sont apparus à
la télévision pour déclarer leur soutien à
la présidente.
La Bourse de Manille a perdu environ 1% vendredi tandis que le peso
reculait par rapport au dollar. Les rassemblements ont été
interdits dans la capitale Manille mais plusieurs opposants ont promis
de défier l'interdiction, dont l'ancienne présidente et
figure de la démocratie Corazon Aquino.
Plusieurs groupes d'opposition avaient annoncé pour ce vendredi
des défilés destinés à marquer le vingtième
anniversaire, samedi, de la "Révolte du peuple" qui
avait renversé le dictateur Ferdinand Marcos en 1986. Corazon
Aquino avait alors pris le pouvoir. L'opposition entend profiter de
l'événement pour accentuer la pression sur la présidente
Arroyo.
La présidente, elle-même arrivée au pouvoir en 2001
à la suite d'une autre "révolte du peuple",
a déjà échappé à une tentative de
coup d'Etat en juillet 2003 et à plusieurs procédures
de destitution l'an dernier. Sa popularité est au plus bas depuis
des accusations de fraude électorale dont elle est l'objet depuis
de longs mois. L'état d'urgence est une mesure moins forte que
la loi martiale. Il permet à l'armée d'écraser
toute rébellion mais n'empêche pas le fonctionnement normal
du système judiciaire.
Source : AFP, 24 février 2006
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