14/07/06 - Derrière
les barreaux de l'antique prison : Pul-i-Charki, Aghanistan
par Vauro, peacereporter.net , il manifesto, 12 juillet
2006. Original :
http://www.ilmanifesto.it/quotidiano-archivio/12-Luglio-2006/art14.html
.Traduit de l'italien par Marie-Ange Patrizio
Puli-Charki est la plus vieille prison afghane. Elle est toujours
restée en fonction, sous tous les régimes et toutes les
occupations. Les prisons sont les seules institutions que les guerres
ne renversent pas. A 35 kilomètres environ de Kaboul, vers l'est.
Nous prenons la route au sud qui va vers Jalalabad, elle est plus longue
pour aller à la prison, mais c'est la plus sûre ; l'autre,
celle qui est directe, est très dangereuse parce que souvent
empruntée par les convois de l'Isaf, et le danger d'attentats
est constant.
La silhouette des murs de la prison se détache devant les montagnes,
sur un plateau de terres déblayées ; dans l'atmosphère
dense de poussière se reflètent, en éclairs, les
toits de tôle des pavillons sous les rayons du soleil. De chaque
côté du portail de fer par lequel on accède à
la prison, se dressent deux tours, en pierre comme les murs, un nid
de mitrailleuse sur chacune d'elles.
Une foule de parents
Dehors, les gardiens armés se mêlent à une petite
foule de parents des prisonniers : des vieillards, des enfants, des
femmes en burka ; ils portent des baluchons de toile, des concombres,
de pauvres dons pour les détenus. Ils les posent sur une planche
grossière, pour que les gardiens puissent les contrôler.
A côté de la grille, deux petites baraques en bois servent
aux fouilles corporelles.
Passée la première, on arrive à une seconde grille,
grandes murailles et rouleaux de barbelés qui entourent le premier
des trois blocs qui forment la prison. Les couleurs blanche et violette
de deux plates-bandes entretenues par les prisonniers rompent la monotonie
monochrome des murs et des bâtiments, bas et sales, aux petites
fenêtres à l'horizontale, fermées de barreaux rouillés.
Au fond de l'esplanade, il y a deux préfabriqués en taule
peinte en gris, le toit surélevé par rapport aux parois
pour laisser passer l'air ; tout autour, silencieux et accroupis sur
les talons, une vingtaine de prisonniers attendent de pouvoir rencontrer
leur femme et passer avec elles un moment d'intimité dans les
préfabriqués de taule, comme il est prévu par la
loi islamique.
Dès l'entrée dans le bâtiment de la prison, on
est agressés par l'obscurité et par une odeur âcre
de sueur et de métal ; des voix surgissent parfois, pour se taire
ensuite à l'improviste, elles semblent venir du néant,
jusqu'à ce que le yeux s'habituent à l'obscurité
et qu'on commence à voir les visages des gardiens et des prisonniers.
Difficile de les distinguer entre eux, barbes noires, peaux sombres
comme si elles avaient absorbé l'obscurité en prenant
sa couleur. Les cellules dérobent un peu de lumière par
les petites fenêtres horizontales, dans chaque aile qui part du
couloir central il y en a six, une à côté de l'autre
; sur le pavement, des vieux tapis ou des couvertures. Les prisonniers
se lèvent quand ils nous voient passer et nous regardent avec
une curiosité lasse et distante.
Trois centres de cure ambulatoire
Dans le dispensaire d'Emergency, on est frappé par le blanc
du crépi, interrompant la couleur sale et indéfinie des
murs du couloir; il y a trois services, un par bloc, dans la prison
de Pul-i-Charki. Ici la lumière peut entrer et on distingue bien
les visages : celui de Mohammed Khan qui, sous sa barbe, semble cacher
une grimace : une balle lui a détruit la mâchoire, il est
venu pour une visite de contrôle ; celui, maigre, de Hassan, 28
ans, étendu sur le lit, propre, la main posée sur la poitrine
montre un petit tatouage : deux feuilles. Hassan est un taliban, il
a été arrêté il y a quatre ans à Kandahar,
tabassé si violemment qu'il a eu un rein écrasé.
Il a été opéré à l'hôpital
d'Emergency et maintenant il est suivi ici, au dispensaire de la prison.
Tête rasée, visage creusé, barbe blanche et longue,
le vieux Khaled est l'un des rares à porter l'uniforme de détenu,
kaftan long à raies verticales, avec une balance de justice stylisée
sur la poitrine ; il ne vient pas au centre pour être soigné
mais pour rencontrer quelqu'un qui vient de l'extérieur : "
Je n'ai pas de parents, d'amis, personne qui vienne me voir ",
dit-il.
Une grande cage métallique
Le bloc deux est entouré d'une grande cage métallique,
parce que c'est de là, le 28 février dernier, qu'était
partie la révolte qui a été réprimée
avec un bilan de 5 morts et 31 blessés. Les parents en visite
aussi doivent attendre dans la cage et les femmes couvertes par la burka
semblent encore plus évanescentes quand on les entrevoit, de
l'extérieur, à travers la dense grille d'acier. Les cellules
sont toujours les mêmes, brûlantes en été,
et glacées l'hiver, quand la température descend à
plus de 20 degrés au dessous de zéro. A Pul-i-Charki,
l'eau n'arrive que deux heures par jour, l'électricité
est distribuée par un générateur et il n'y a pas
de chauffage. La première installation qui avait été
construite a été volée pièce par pièce
par les gardiens. Chaque hiver, Emergency fournit des kilomètres
de toile transparente pour fermer les fenêtres et isoler les cellules
du froid, autant que possible.
Deux cellules, cependant, sont très différentes des
autres : de la fenêtre aux barreaux peints de frais, part le câble
d'une antenne parabolique montée sur une des tours de garde,
qui permet aux deux américains qui y sont détenus de regarder
la télévision. Ils ont des wc privé et des appareils
pour conditionner l'air froid ou chaud ; l'ambassade des Etats-Unis
les a fait équiper comme des appartements de luxe et veille à
tout le confort, de la nourriture au papier hygiénique. Les deux
américains sont les contractors (mercenaires, ndt) qui avaient
monté une prison privée à Kaboul, où ils
enfermaient, torturaient, violaient à leur gré ceux qui
tombaient entre leurs mains. Les portes de leurs cellules ont deux cadenas,
un à l'extérieur pour les gardiens et un à l'intérieur
qui leur permet de s'enfermer dans les cas où les gardiens n'arrivent
pas ou n'ont pas envie de les protéger des autres détenus.
Le troisième bloc est celui des politiques, on construit là
un nouveau pavillon, on y enfermera les prisonniers de Guantanamo :
il est prévu qu'une première centaine arrivera en février-mars,
le temps de transférer cette honte de Cuba en Afghanistan, quand
Bush le décidera, dans sa bonté.
Femmes non voilées
Dans la prison de Pul-i-Charki, il y a 2500 prisonniers, 60 sont des
femmes. Le département des femmes est à distance des autres,
quand on a passé la grille, on a l'impression d'entrer dans un
petit village plus que dans une prison : l'esplanade est animée
par des enfants de tous âges qui courent et jouent sur des balançoires
de fer ; leurs cris se mêlent aux rires et au bavardages vifs
des groupes de femmes, blotties à l'abri de toiles montées
sur des piquets pour se protéger du soleil. Ici aussi il y a
des cellules, mais elles restent ouvertes 12 heures par jour. Il y a
une pièce pour la couture et une pour les cours d'alphabétisation.
Massuda a des yeux incroyablement verts, qui se détachent dans
son beau visage d'adolescente. Elle est en prison ici parce qu'elle
s'est enfuie de chez elle, pour ne pas épouser le vieux que sa
famille avait choisi pour elle. Une bonne partie des femmes emprisonnées
a été accusée d'adultère par leurs maris
qui, selon toute probabilité, voulaient se débarrasser
d'elles et de leurs enfants. Robina aussi est jeune, son visage est
plus décidé que celui de Massuda, peut-être parce
qu'elle a les cheveux coupés court. Elle, elle est ici parce
qu'elle est homosexuelle. Visages, cheveux, sourires de femmes afghanes
qu'on ne peut voir qu'ici, non plus cachés par la burka ou par
le voile. La " libération des femmes " qu'on a tant
vantée ne se manifeste à Kaboul qu'à l'intérieur
des murs d'une prison.
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