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Chili
« Je
suis considéré par l'État chilien comme un délinquant parce que je défends
ma famille et mes terres », déclare Wajkilaj
Cadim Calfunao, 25 ans, membre de
la communauté Juan Paillalef, dans
« Les prisons sont un lieu de châtiment que l'État chilien et ses opérateurs politiques et judiciaires ont destiné à ceux qui luttent ou représentent le peuple-nation mapuche », écrit Huenchunao le 21 mars de la prison d’Angol.
Comme
presque tous les dirigeants mapuches, Llaitul
met l'accent sur le problème des entreprises forestières: « Usines de cellulose en version chilienne En
arrivant à Concepción, à Lucio
Cuenca, coordinateur de l'Observatorio Latinoamericano de Conflitos Ambientales (OLCA=Observatoire latino-américain des conflits
environnementaux) explique que le secteur forestier croît à un rythme
annuel supérieur à 6%. « Entre 1975 et 1994 les cultures ont augmenté
de 57% », ajoute t-il. Le secteur forestier fournit plus de 10%
des exportations; pratiquement la moitié va dans des pays asiatiques.
Plus de deux millions d'hectares de plantations forestières se concentrent
dans les régions V et X, terres traditionnelles des Mapuches. Le pin
constitue 75% et l'eucalyptus 17%. « Mais presque 60% de la surface
plantée sont aux mains de trois groupes économiques », assure Cuenca. Expliquer
une pareille concentration de la propriété nécessite- comme dans presque
tous les domaines dans ce Chili hyper-privatisé- de porter un regard
sur les années 70, et tout particulièrement sur le régime de Pinochet.
Durant les années 60 et 70 les gouvernements démocrate-chrétien et socialiste
impulsèrent une réforme agraire qui rendit des terres aux Mapuches et
développa la création de coopératives paysannes, et l'État participa
activement à la politique forestière tant pour les cultures que pour
le développement de l'industrie. Cuenca
explique ce qui est arrivé sous Pinochet: « La dictature militaire a
ensuite réalisé une contre-réforme modifiant tant la propriété que l'usage
de la terre. Dans la seconde moitié des années 70, entre 1976 et Le
pinochétisme marque la différence: l'industrie
forestière au Chili est aux mains de deux grands groupes privés nationaux,
dirigés par Anacleto Angelini
et Eleodoro Matte. Dans le reste du continent
l'industrie est aux mains de grandes multinationales européennes ou
usaméricaines. Sur ce point la nationalité des propriétaires n'a pas
la moindre importance. Au Chili, seulement 7,5% des plantations forestières
sont détenues par des petits propriétaires, alors que 66% appartiennent
à des grands propriétaires qui possèdent un minimum de mille hectares
de forêt. Le Groupe Angelini a à lui tout seul
Pour
les Mapuches, l'expansion forestière signifie leur mort en tant que
peuple. Chaque année la frontière forestière avance de Malgré
les plaintes relatives à la détérioration environnementale et sociale,
malgré la résistance de dizaines de communautés mapuches mais aussi
maintenant de pêcheurs et d'agriculteurs, et aussi malgré les analyses
d'organismes étatiques qui avertissent des dangers à poursuivre le développement
de l'industrie forestière, la quantité de bois disponible aura doublé
en 2018 par rapport à ce qu’elle était en 1995, selon ce qu'indique
Le secret de la résistance
On
estime qu'à l'arrivée des Espagnols, il y avait un million de Mapuches,
concentrés surtout en Araucanie (territoire entre Concepción et Valdivia).
C'était un peuple de pêcheurs, de chasseurs et de cueilleurs, dont l’alimentation
de base était constituée de pommes de terre et de haricots qu'ils cultivaient
dans des clairières des forêts, et du pignon de l'araucaria, le gigantesque
arbre qui dominait la géographie du sud. Bien que sédentaires, ils ne
constituaient pas des peuples; chaque famille avait son autonomie territoriale.
L'abondance de ressources sur des terres très riches est ce qui permit
qu'existe « une population très supérieure à ce qu'un système pré-agraire
peut approvisionner », soutient José Bengoa,
le principal historien du peuple mapuche. Cette
société de chasseurs-guerriers, où la famille était l'unique institution
sociale permanente regroupée autour de caciques ou loncos,
était bien différente des sociétés indigènes que trouvèrent les Espagnols
ailleurs en Amérique. Entre 1546 et 1598 les Mapuches résistèrent avec
succès aux Espagnols. En 1554, Pedro Valdivia, Capitaine Général de
En
dépit des épidémies de typhus et de petite vérole, qui emportèrent le
tiers de la population mapuche, une seconde et une troisième génération
de caciques résistèrent avec succès aux nouvelles attaques des colonisateurs.
En 1598 le cours de la guerre changea. La supériorité militaire des
Mapuches, qui devinrent de grands cavaliers et avaient plus de chevaux
que les armées espagnoles, mit les conquistadors sur la défensive. Ils
détruisirent toutes les villes espagnoles au sud du fleuve Bío
Bío, parmi elles Valdivia et Villarica, qui
ne fut refondée que 283 années plus tard, après la « pacification
de l'Araucanie ». Une
paix tendue s'installa à la « frontière ». Le 6 janvier 1641
se réunirent pour la première fois Espagnols et Mapuches dans le Parlement
de Quilín: la frontière sur le Bío
Bío et l'indépendance mapuche sont reconnues, mais ces derniers
doivent laisser prêcher les missionnaires et libérer les prisonniers.
Le Parlement de Negrete, en 1726, régula le
commerce qui était source de conflits et les Mapuches s'engagèrent à
défendre Vers
le 18e siècle, influencée par L'économie
minière de la nouvelle République indépendante nécessita, à la suite
de la crise de 1857, d'étendre la production agricole. Jusqu'en 1881,
date à laquelle les Mapuches furent définitivement vaincus, se déchaîna
une guerre d'extermination. Après la défaite les Mapuches furent confinés
dans des « réductions »: ils passèrent de 10 millions d'hectares
à un demi-million, leurs terres étant adjugées par l'État à des particuliers.
Ils devinrent ainsi des agriculteurs pauvres, forcés de changer leurs
coutumes, leurs formes de production et leurs normes juridiques. Qui sont les sauvages?
Quand
la marche s'est dissoute après avoir parcouru cinq pâtés de maisons
entourée d'un important dispositif policier, les loncos
Jorge et Fernando nous ont emmené dans leur
communauté. A peu de distance de l'un des villages de la zone, dans
une espèce de clairière entre les pins, une poignée de maisons forment
la communauté Pablo Quintriqueo, « un indigène hispanisé
qui vivait dans cette région vers 1800 », explique Mari, assistante
sociale mapuche qui vit à Concepción. A la surprise de ceux qui ont
visité les communautés andines ou mayas, elle ne comprend que 7 familles
et s'est formée il y a seulement 8 ans; le petit jardin derrière les
maisons ne suffit pas à approvisionner plus de 30 personnes. Faisant
circuler un maté, ils expliquent. Les familles avaient émigré à Concepción
et laissé les fonds de terre de leurs ancêtres sur lesquels ils étaient
nés et avaient vécu jusqu'à il y a une décennie. Mari s'est mariée
avec un huinka (blanc), elle a deux enfants
et un bon travail. Beaucoup de jeunes, comme Hector Llaitul,
aujourd'hui emprisonné à Angol, se sont diplômés
à l'Université de Concepción et ont ensuite créé des organisations en
défense de leurs terres et communautés. Quand les forestiers empiétèrent
sur leurs terres, ils revinrent pour les défendre. « Ce sont au
total Il
n'est pas simple de comprendre la réalité mapuche. Le lonco
Jorge, 35 ans, un des plus jeunes du groupe, donne une piste en signalant
que « le projet de restructuration du peuple mapuche passe par
la récupération du territoire ». De là on peut déduire que les
Mapuches vivent une période que d'autres peuples indigènes du continent
ont connu il y a un demi-siècle, quand il s 'assurèrent
la récupération et le contrôle de terres et de territoires qui avaient
été leur propriété depuis des temps immémoriaux. En second lieu, tout
indique que la défaite mapuche est encore trop proche (à peine un siècle)
face aux trois ou cinq siècles passés depuis l'irruption des Espagnols
ou la défaite de Tupac Amaru,
selon la chronologie que l'on préfère. La mémoire de la perte de l'indépendance
mapuche est encore très fraîche, et cela est peut-être le motif d'une
tendance qui se répète dans les conversations: à la différence des Aymaras,
Quechuas et Mayas, les Mapuches se mettent dans une position de victimes
qui s’avère incommode. José
Huenchunao assure que les communautés vivent
une nouvelle situation du fait du désespoir existant. Et il lance un
avertissement qui ne semble pas démesuré: « Si cette administration
politique, si les acteurs de la société civile ne prennent pas en compte
notre situation, les conflits qui étaient isolés vont se reproduire
avec plus de force et de manière plus coordonnée. Ce peut être beaucoup
plus grave, cela peut avoir un coût beaucoup plus grand pour cette société
que de rendre une certaine quantité de terres, qui est le minimum que
les communautés réclament ».. Pour
les Chiliens de « tout en bas » il n'est pas évident que la
démocratie électorale a amélioré leurs vies. « La stratégie politique
de Mais
il y a des symptômes clairs que le temps de Ce
fait représente peut-être le commencement de la fin de Dans
les derniers mois, le gouvernement de Michelle Bachelet a ouvert trop
de fronts. Au conflit avec le peuple mapuche s'ajoute la protestation
estudiantine contre la loi d'éducation qui a l'année dernière provoqué
des manifestations de centaines de milliers de jeunes. Au début de cette
année a éclaté un conflit non résolu en raison de la restructuration
des transports publics à Santiago, puisque la mise en route du Transantiago
porte préjudice aux secteurs populaires. S'ajoute à cela la mort d'un
ouvrier dans une région chaude. Il est possible que, comme cela a déjà
eu lieu dans d'autres pays de la région, la population chilienne ait
commencé à tourner la page du néolibéralisme sauvage. La démocratie contre les Mapuches
Au
début des années 80 on a assisté à une « explosion sociale »
du peuple mapuche en réponse aux décrets de 1979 qui permirent la division
de plus de La
démocratie ne fut pas non plus généreuse avec le peuple mapuche. Si
la dictature voulait en finir avec eux, misant sur la conversion d'indiens
en paysans, avec le gouvernement de Actuellement,
« le mode indigène rural est partie constituante de la pauvreté
structurelle du Chili », assure Salazar. En 1960 chaque famille
mapuche avait une moyenne de Désespérées,
beaucoup de communautés envahissent les terres dont se sont emparées
les entreprises forestières, et pour cela sont accusées de « terrorisme ».
*
Sources
et ressources en espagnol José Bengoa: Historia del pueblo mapuche, LOM,
Santiago, 2000. Juan Carlos Gómez Leytón:
"La rebelión de los y las estudiantes secundarios en Chile. Protesta
social y política en una sociedad neoliberal triufante", revue
OSAL, No. 20, Buenos Aires, mai-août 2006. Alvaro Hilario: "Entrevista
a Héctor Llaitul", 24 avril 2007. José Huenchunao, Carta Abierta
desde la cárcel de Angol, 21 mars
2007. Sergio
Maureira, Entrevista
a José Huenchunao. Gabriel Salazar, Historia
contemporánea de Chile, 5 tomes, LOM, Santiago, 1999. Observatorio Latinoamericano de
Conflictos Ambientales (OLCA): "Aproximación crítica al modelo
forestal chileno", Santiago, 1999. Quelques organisations et sites web mapuche Aukiñ Wallmapu Ngulam (Conseil
de toutes les Terres): créé en 1990. Coordination Arauco Malleco:
brève histoire sur www.puntofinal.cl/544/estatierra.htm Meli Wixan Mapu (Quatre
Points de Sources
en anglais et espagnol Sources
en français
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