25/07/06 - La vie d'une clandestine - L'histoire
d'une jeune fille haïtienne, sauvée de l'exploitation
sexuelle en République Dominicaine
par Alessandro Grandi, peacereporter.net, 30 juin
2006
Original : http://www.peacereporter.net/dettaglio_articolo.php?idart=5743
Versión española : www.tlaxcala.es/entree.asp?lg=en
Traduit de l'espagnol en français par Ofelia
Zecua et révisé par Maria Poumier, membres de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
((www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft : elle est libre
de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité
et de mentionner son auteur et sa source.
Combien coûte le sauvetage d'une jeune fille haïtienne,
clandestine, âgée de quinze ans ? Et, plus concrètement,
quelle valeur a la vie d'une mineure clandestine et haïtienne,
en République Dominicaine ?
Si la réponse à la première question est : «
beaucoup », pour la deuxième, l'affaire se complique
: en effet, il semble que la vie d'une Haïtienne mineure et de
surcroît sans papiers en règle, ne vaut absolument rien.
Cela est confirmé, grâce à l'histoire d'un coopérant
italien appelé Gianni Dal Mas, qui un jour a décidé
de porter témoignage sur ce qu'il a vécu, lors d'un
long séjour en République Dominicaine.
Les faits
Deux semaines avant Noël 2005, Gianni, qui s'occupe quotidiennement
des questions d'immigration, décide de s'occuper des filles
mineures (haïtiennes ou dominicaines) qui se prostituent dans
les bars de Montecristo, une petite ville au nord de la frontière
d'Haïti.
Là, il découvre une scène terrible :
Une jeune fille âgée de 15 ans recevait une raclée
de la part de son proxénète ; en effet, elle refusait
de se prostituer au tarif exigé par celui-ci ; cela se passait
en présence d'un groupe de gens qui n'intervinrent pas. Gianni
réussit à la sortir de là, en l'arrachant des
mains de l'homme (lui aussi haïtien), . Tout de suite le «
sauveur » italien constata qu'il s'agissait d'une victime parmi
tant d'autres et que la prostitution des mineurs était une
pratique très diffusée en République Dominicaine,
mais dont personne ne parle. Les études et les recherches dont
on dispose, ne nous donnent pas suffisamment de clarté sur
« les coulisses » de cette barbarie.
Difficultés avec les autorités.
Gianni tombe sur la difficulté de porter plainte sur ce qui
se passe, et les autorités montrent leurs intentions d'avoir
« les mains propres » sans agir, parce qu'il s'agit «
d'une Haïtienne illégale et mineure ». Il essaye
à tout prix de faire la lumière sur ce qui est arrivé
et il cherche des conseils utiles auprès de juges et d'avocats
amis.
En effet, il ne pouvait pas emmener la jeune fille au commissariat
pour porter plainte à cause des coups qu'elle avait reçus
; ils les auraient mis en état d'arrestation, et la fille aurait
été renvoyée en Haïti.
Devant la complète indifférence des témoins,
Gianni décida de s'occuper de la jeune fille et il la cacha
dans différents hôtels de la zone. En attendant de pouvoir
toucher la justice, Gianni se souvient des mots d'un procureur à
Dajabon : écoute Gianni, ne te mêle pas d'une affaire
que tu ne pourras pas résoudre tu seul ! Tu ne peux pas garder
une adolescente, tu n'es pas son père ! »
Une affaire épineuse.
Grâce à cette expérience Gianni Dal Mas a pu constater
à vif le degré de corruption des forces de l'ordre.
Une personne lui dit que si l'adolescente racontait toutes ses mésaventures,
quelques « gros bonnets » pourraient tomber dans les filets
de la justice. La jeune fille haïtienne était arrivée
en République Dominicaine, pour travailler en tant que domestique
chez des gens très influents à Montecristo. En plus,
elle avait été obligée de payer 500.00 pesos
au trafiquant haïtien, pour soudoyer les postes de contrôle
à la frontière et entrer illégalement en République
Dominicaine. « C'était le cas typique de la traite humaine
punie par la loi. Comme se souvient Gianni Dal Mas, selon la nouvelle
législation Dominicaine, ces actes sont punis avec des peines
de 15 et 20 ans de prison ». Mais « les copains influents
», les gens « comme il faut » de cette zone, lançaient
des rumeurs incessantes sur l'Italien qui aidait l'adolescente. C'est
ainsi qu'à seize heures trente le 25 décembre 2005,
la police entra dans l'hôtel où la jeune fille était
cachée et arrêta Gianni, accusé de « l'enlèvement
de la mineure ». Pour la fille le rapatriement était
imminent. Pour Gianni Dal Mas les portes d'une prison délabrée
se sont ouvertes : une longue nuit commença pour lui, au milieu
des excréments et des moustiques, pendant qu'il se demandait
comment sortir de cette situation.
« Le lendemain matin, se souvient Gianni, comme par miracle
, mon ami avocat est arrivé (celui que j'ai réussi à
contacter avant qu'ils me confisquent mon portable) ». Les accusations
contre moi n' étaient pas suffisantes pour me retenir prisonnier,
mais des «personnes influentes » continuaient encore à
s'acharner contre moi : je ne pouvais pas quitter la République
Dominicaine pour une période de 6 mois, période pendant
laquelle le procureur pourrait réunir les preuves suffisantes
pour m'emmener devant le juge de première instance.
Epilogue
En conclusion, j'étais libre, mais seulement en apparence.
Je ne pouvais plus lutter pour défendre la jeune fille, à
cause du chantage avec « le spectre de la prison ».
A partir de ce moment, commencèrent 6 longs mois d'attente,
en attendant que quelque chose arrive. La jeune fille haïtienne
a été obligée de rester vivre en Haïti,
logée dans un centre d'accueil précaire. Chez elle,
personne ne l'attend. En Haïti, personne ne lui donnera la possibilité
de refaire sa vie. Gianni essaye de faire des démarches pour
lui obtenir un passeport, le dernier moyen, pour qu'elle puisse rentrer
légalement en République Dominicaine et recevoir l'aide
qu'il lui faut. Maintenant, Gianni a été acquitté
des fausses accusations qui l'avaient conduit en prison. Il a récupéré
sa liberté ; mais en même temps, il remarque tout ce
qu'il reste encore à faire tout au long de la frontière
entre République Dominicaine et Haïti.