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Amerikkka : le premier Empire et son arrière-cour |
Pérou |
Dossier Quibla
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![]() Arrivée en novembre 2005 de Ollanta Humala à Cuzco, l'ancienne capitale de l'Empire Inca, construite en forme de puma et dont le nom signifie en quechua "nombril" (du monde). Humala saura-t-il redonner son nombril au monde andin livré au libéralisme ? Rendez-vous en 2010 ! |
Les électeurs péruviens avaient à choisir dimanche
entre deux candidats : Alan Garcia, un social-démocrate qui
a étudié à Paris dans sa jeunesse gauchiste et
dont le bilan de la précédente présidence (1985-1990)
fut rien moins que catastrophique, et Ollanta Humala, ancien lieutenant-colonel
de 43 ans, soutenu par Hugo Chávez et Evo Morales. Humala a
eu droit à toutes les étiquettes : nationaliste, populiste,
indigéniste, fasciste pour les uns, gauchiste pour les autres.
Novice en politique, cet ancien militaire a certes vite appris les
règles du jeu, mais n'a pas réussi à emporter
la majorité. Alan Garcia a donc gagné, avec 55%des voix.
Le facteur déterminant de cette victoire a sans aucun doute
été la démagogie chauvine d'Alan Garcia, qui
a demandé aux Péruviens de choisir "entre le Pérou
et Hugo Chávez, réalisant ainsi une alliance peu sympathique
entre veille gauche et nouvelle droite. Le président vénézuélien
avait en effet apporté un soutien tonitruant et exubérant,
bien dans son style, à Ollanta Humala.
Pour ce dernier, ce n'est donc que partie remise : il a désormais
quatre ans pour enraciner son jeune parti, Union pour le Pérou,
dans le pays profond, et réaliser ce que Evo Morales a réussi
en Bolivie : une alliance entre les masses indiennes déshéritées
et les couches moyennes progressistes des villes.
Pour comprendre les enjeux de cette élection, nous vous proposons
la lecture de documents instructifs.
À lire
> Ollanta Humala sort vainqueur du débat
télévisé présidentiel
> L'"ingérence" de M. Chávez perturbe la
campagne présidentielle au Pérou
> Ollanta Humala : « L'Amérique est épuisée
par le néolibéralisme » - Entretien avec le journal
Rouge
> Élections au Pérou : un nouvel espoir ?
> Enjeu crucial au Pérou, épisode sensible en Amérique
Latine
> Le pari risqué du populisme au Pérou
> Fujimori, seul contre tous
Le nationaliste Ollanta Humala, à la traîne dans les
sondages, est sorti victorieux du débat télévisé
qui l'a opposé dimanche soir à Alan Garcia, donné
favori du second tour de l'élection présidentielle du
4 juin, selon des sondages rendus publics lundi.
Selon une enquête d'opinion publiée par le quotidien
El Comercio, 53 % des téléspectateurs qui ont regardé
le débat ont donné Humala vainqueur, contre 47% pour
son adversaire.
Les sondages réalisés par les radios nationales RPP
et CPN ont confirmé ce résultat.
Les deux candidats au second tour de l'élection présidentielle
comptaient sur ce débat pour rallier le quart d'électeurs
encore indécis ou qui ont l'intention de s'abstenir.
L'ancien officier Ollanta Humala s'est engagé à diminuer
le prix de l'essence de 30 % et à ne pas percevoir de salaire
s'il était élu président. Il a également
affirmé qu'il comptait augmenter les taxes sur toutes les compagnies
minières qui opèrent au Pérou et qu'il souhaitait
que son pays dispose d'une "participation souveraine" dans
toutes les grandes mines et les projets miniers.
Son adversaire, Alan Garcia, considéré comme le candidat
le plus proche des milieux d'affaires malgré un premier mandat
(1985-1990) catastrophique sur le plan économique, l'a accusé
de vouloir gouverner de manière autoritaire et d'amener le
Pérou sur le chemin de la Bolivie, qui vient de nationaliser
ses ressources en gaz et en pétrole.
"La politique comme celle mise en oeuvre par Evo Morales ne fera
que créer plus de chômage et de divisions", a-t-il
déclaré. Il a également affirmé que le
projet de son rival de diminuer le prix de l'essence en abaissant
les taxes se ferait au détriment des millions de retraités
dont le revenu dépend de l'Etat.
Selon le dernier baromètre Apoyo publié dimanche avant
le débat, Garcia était crédité de 56%
des intentions de vote contre 44% pour son adversaire.
Source : Reuters, 22 mai 2006
par Chrystelle Barbier, Le Monde, 30 mai 2006
Alors que les Péruviens décideront, dimanche 4 juin,
qui du nationaliste Ollanta Humala (Union pour le Pérou) ou
du social-démocrate Alan Garcia succédera à Alejandro
Toledo à la tête de leur pays, le président vénézuélien
Hugo Chávez a d'ores et déjà annoncé que
son pays romprait toute relation diplomatique avec le Pérou
si M. Garcia était élu.
"Si, par la main du démon, Alan Garcia parvient à
être président, il sera un facteur de division, un outil
de l'impérialisme pour causer des problèmes entre le
Pérou, la Bolivie et le Venezuela", a assuré M.
Chávez, le 28 mai, lors de son programme télévisé
hebdomadaire "Alo Presidente".
Après avoir fait appel à Dieu pour qu'"Ollanta
Humala soit le prochain président", M. Chávez a
qualifié Alan Garcia, l'ancien chef d'Etat péruvien
(1985-1990), d'"irresponsable, bandit, sans honte et menteur".
Le gouvernement péruvien a aussitôt condamné les
déclarations à l'encontre du candidat de l'APRA (Alliance
populaire révolutionnaire américaine), considérées
comme une nouvelle "ingérence" d'Hugo Chávez
dans les affaires internes du pays. Fin avril, le président
vénézuélien s'en était déjà
pris à Alan Garcia, mais aussi à Alejandro Toledo :
"Deux caïmans dans le même puits." Ces déclarations
avaient alors provoqué le rappel de l'ambassadeur péruvien
à Caracas, puis celui du Venezuela à Lima.
Les relations sont ainsi tendues entre les deux pays depuis le retrait
du Venezuela de la Communauté andine des nations (CAN), annoncé
fin avril, dénonçant le traité commercial de
libre-échange signé par le Pérou avec les Etats-Unis.
"Hugo Chávez est en train de chercher à s'imposer
comme un leader dans la région", explique la sociologue
Carmen Rosa Balbi. Pour réaliser son projet bolivarien, les
élections au Pérou sont importantes. "Candidat
affiché du président vénézuélien,
M. Humala a ainsi reçu le soutien du chef d'Etat de la Bolivie
voisine, Evo Morales."
L'appui répété de M. Chávez au candidat
nationaliste pourrait malgré tout profiter à Alan Garcia,
qui a focalisé sa campagne contre le président vénézuélien,
qu'il accuse de "parrainer" M. Humala. "Il est inacceptable
qu'un petit tyran, grossier et plein d'argent, vienne insulter les
Péruviens", a souligné le candidat de l'APRA, le
28 mai, dénonçant "un type (...) qui utilise ses
pétrodollars pour se transformer en roitelet des Caraïbes".
par Hervé Do Alto, Rouge (www.lcr-rouge.org/), n°2154,
avril 2006.
Evo Morales est le premier président indigène de Bolivie. Que ressentez-vous ?
Beaucoup de bonheur ! C'est l'_expression d'un processus politique qui donne une nouvelle orientation et un nouveau visage à l'Amérique latine. De nouveaux leaders viennent de nombreux secteurs sociaux, populaires et divers, dont il était impensable, il y a seulement vingt ou trente ans, qu'ils accèdent au pouvoir. Je crois qu'Evo Morales fait partie de cette génération de leaders qui vont donner une nouvelle impulsion à l'Amérique latine dans un contexte mondial.
Pensez-vous faire partie de cette nouvelle génération de leaders ?
Bien sûr ! J'ai huit mois d'ancienneté en politique. Jusqu'alors, j'étais militaire en poste en France et, en à peine huit mois, nous sommes parvenus à atteindre la première place dans les sondages. Ceci est l'_expression d'un courant progressiste en Amérique. L'Amérique est épuisée par le néolibéralisme, qui n'a apporté aucun des bénéfices que ses défenseurs promettaient. Nous voulons reconstruire notre modèle économique. Nous voulons doter les masses de ce pays, qui n'ont jamais été protégées par la loi, d'une nouvelle citoyenneté. Nous faisons en sorte de leur donner une éducation de qualité, un système de santé fiable...
De quelle manière la victoire de Evo Morales pèse sur votre propre campagne ?
Je crois que c'est important que Morales parvienne à consolider sa position en Bolivie. Je vois beaucoup de joie sur le visage des Boliviens. Ce processus va nous aider, si nous arrivons au pouvoir, à construire avec Evo Morales un agenda commun entre la Bolivie et le Pérou, comme par exemple sur le gaz, la culture de la coca, la dette... Autant de thèmes qui dépassent les frontières de nos deux pays. Dans mon cas, j'ai une ambition à long terme, qui est de mener à bien un projet d'intégration entre la Bolivie et le Pérou.
Justement, concernant la feuille de coca, quelle est votre position exacte sur le sujet ? Pensez-vous qu'il s'agit d'une culture andine traditionnelle qu'il faut défendre ?
Bien sûr, à l'évidence ! La feuille de coca fait l'objet aujourd'hui d'une confusion totale avec la cocaïne, alors qu'elle représente une culture ancestrale, quoi que veuillent en penser les États-Unis. En ce sens, nous sommes donc partisans de sa dépénalisation et nous avons vocation à défendre les cultivateurs de coca péruviens.
Votre passé militaire et votre participation à une tentative de coup d'État contre l'ex-président Fujimori, en 2000, ont contribué à donner de vous l'image d'un dangereux populiste autoritaire, voire d'un fasciste. Comment réagissez-vous à ces accusations ?
On veut effectivement me discréditer à travers ces affirmations. J'ai effectivement participé à une tentative de coup d'État mais, aujourd'hui, nous parions sur la voie électorale pour changer notre pays et rompre avec le néolibéralisme sur une base nationaliste et progressiste, en solidarité avec l'ensemble des régimes latino-américains qui s'engagent dans une perspective similaire à la nôtre. De plus, le fascisme a toujours défendu le grand capital, alors qu'en ce qui me concerne, je défends les petits producteurs et les Péruviens les plus pauvres.
Le premier tour des élections générales péruviennes, dimanche 9 avril, a délivré son verdict : malgré une campagne électorale très agressive à son égard, le candidat nationaliste, Ollanta Humala, s'est imposé avec plus de 30 % des voix. Humala devra toutefois attendre encore pour connaître son adversaire du second tour : le comptage des voix ne permet pas pour l'instant de départager le candidat social-libéral, Alan Garcia, et la représentante de la droite, Lourdes Flores, qui pointent tous deux à 24 % des voix.
Malgré des sondages qui lui attribuaient un score plus important, ce résultat est un véritable succès pour Humala, que les États-Unis perçoivent comme un potentiel « second Chavez », et que la bourgeoisie péruvienne craint de voir accéder à la fonction présidentielle. Ainsi, la veille de l'élection, Alejandro Toledo, président en exercice, s'adressa aux Péruviens par le biais d'un « message à la nation » télévisé, au cours duquel il déclara qu'il fallait que le peuple « réfléchisse », et ne vote pas « pour une candidature qui représente l'instabilité et l'autoritarisme ». En somme, une attaque directe à l'encontre de Humala.
Le jour même de l'élection fut marqué par un événement inattendu : au moment de voter dans une université privée située dans un quartier bourgeois de Lima, Humala a dû faire face à un demi millier de militants de droite criant « Asesino ! » (« Assassin ! »). Une fois dans le bureau de vote, il se vit littéralement bloqué durant plus d'une heure : une scène pour le moins surréaliste, qui n'a été possible que grâce à la passivité de forces de police.
L'incident, loin d'être anecdotique, souligne toute l'ambiguïté du personnage qui, aujourd'hui, fédère les aspirations de la majorité des couches populaires. Accusé, tout au long de la campagne, de violation des droits humains, Humala est suspecté d'avoir participé, en tant que militaire, à des actes de torture, en 1992, alors que l'ancien président, Alberto Fujimori, menait sa « guerre contre la subversion » à l'encontre d'un Sentier lumineux - la guérilla maoïste d'Abimaël Guzman, née quelques années plus tôt - particulièrement actif au sein de la paysannerie péruvienne. Des accusations que, paradoxalement, l'État ne peut prouver, sous peine de discréditer l'ensemble de l'armée elle-même. Il est également soupçonné d'avoir tissé des liens avec la « mafia militaire » de Vladimir Montesinos, l'ancien chef de l'armée sous Fujimori, liens qui n'auraient été rompus qu'après sa rébellion contre ce dernier, à Tacna, dans le sud du Pérou, aux côtés de son frère, Antauro, en 2000.
Dans un cadre électoral polarisé à l'extrême, le succès de Humala s'explique en partie par l'état d'errance d'une gauche dont une partie s'est fourvoyée dans le « fujimorisme », et qui est aujourd'hui totalement absente du panorama politique. Militaire de carrière ayant initialement épousé « l'ethnocacérisme », une idéologie nationaliste teintée de racisme élaborée par son père Isaac, et dont se revendique toujours son frère actuellement emprisonné après une nouvelle rébellion armée en janvier 2005, Ollanta a, depuis son entrée en politique l'an dernier, considérablement modéré son discours, lui donnant un caractère plus clairement nationaliste, désormais fondé sur la récupération des ressources naturelles du pays.
Se revendiquant « ni de droite, ni de gauche », développant
une gestuelle dans le plus pur style du caudillo latino-américain,
c'est pourtant lui qui parvient aujourd'hui à donner
une voix aux secteurs sociaux les plus appauvris du Pérou,
notamment le sud andin. Il nourrit également l'espoir
d'un coup d'arrêt à une politique économique
que Toledo, en signant, mercredi 12 avril, un traité de libre-échange
(TLC) avec les États-Unis, prétend mener jusqu'au
bout de son mandat. C'est là tout l'enjeu du second
tour qui aura lieu dans un mois.
Source : Rouge (www.lcr-rouge.org/), n°2154, avril 2006.
par Joseph Giguère, www.cyberpresse.ca, 1er juin 2006
L'auteur, Canadien, a été coopérant du Pérou
pendant cinq ans
Le dimanche 4 juin, à l'un de 88 500 bureaux distribués
dans la géographie accidentée de ce pays andin ainsi
que dans différents chefs-lieux de la diaspora, 16 millions
de citoyennes et citoyens du Pérou pourront se prévaloir
de leur droit de vote afin de choisir, parmi les deux finalistes du
premier tour de votation réalisé le 9 avril dernier,
celui qui sera aux commandes de l'État au cours des cinq prochaines
années. Au Québec, sur un total d'un peu plus de 20
000 personnes originaires du Pérou, environ 5 500 se sont enregistrées
pour participer à l'élection et pourront exprimer leur
suffrage dans les locaux du Consulat à Montréal et à
Québec.
Au premier tour, parmi une vingtaine de groupes et candidats en lice,
seulement trois avaient recueilli des scores suffisamment significatifs
pour se démarquer au fil d'arrivée. Il s'agissait du
candidat populiste de gauche, Ollanta Humala, et de son groupe Union
por el Perù, avec 30,6 %; du social-démocrate, Alan
Garcia, et de son parti l'APRA (Alliance populaire révolutionnaire
américaine) avec 24,3 %; et de la candidate de droite, Lourdes
Flores Nano, et de son regroupement Unidad Nacional avec 23,8 %. Les
deux candidats maintenant en compétition pour la majorité
absolue sont donc Ollanta Humala et Alan Garcia.
Une odeur de rébellion et un parfum d'indigénisme
Ollanta Humala, un ex-commandant militaire, est arrivé de façon
un peu insolite sur la scène électorale. Il est devenu
célèbre tout d'un coup en octobre 2000 lorsque,
à la tête d'une centaine de soldats de son groupe
d'artillerie, il mena un acte de rébellion. Dans le texte
du manifeste alors proclamé pour rendre compte de cette désobéissance,
il affirmait qu'en raison des élections volées
du printemps 2000, il ne pouvait plus reconnaître la légitimité
de Fujimori en tant que chef suprême des Forces armées.
Il déclarait entreprendre avec ses soldats en armes une marche
«sur le territoire de la nation afin de les rééduquer
à la chaleur du contact du peuple dont ils sont issus».
Cette petite insurrection fut vite réprimée et Humala
rapidement absous, dans le climat d'effervescence antifujimoriste
qui régnait alors. Il s'en tira avec une retraite des
Forces armées actives et, quelques années plus tard,
on le retrouvait comme attaché militaire à l'ambassade
du Pérou en France. Et depuis lors, il préparait son
entrée en politique et son inscription à une candidature
présidentielle.
Le projet d'Ollanta Humala se veut celui d'un gouvernement
de mobilisation populaire pour les pauvres et de rupture avec le néolibéralisme.
Il entend nationaliser les ressources naturelles, à la bolivienne,
refaire la constitution afin notamment de redonner à l'état
sa capacité d'intervention directe dans l'économie,
renouant avec l'esprit de la révolution du général
Velasco, qui a gouverné de 1968 à 1975 et réalisé
une série de réformes destinées à transférer
la base économique du pouvoir oligarchique d'alors à
l'état et aux classes populaires. Il rejette le traité
de libre-échange. Son projet de Pérou s'articule
dans l'édification de la maison latino-américaine
et s'inscrit dans la mouvance de la révolution bolivarienne
du président vénézuélien, Hugo Chávez,
qui depuis l'extérieur, par-delà tout devoir de
réserve, n'hésite pas à lui exprimer un
appui des plus enflammés.
Pour les riches et une partie importante de la classe moyenne, Humala
projette une image inquiétante; il est facilement qualifié
de putschiste. Mais il rejoint les vibrations et espérances
populaires. Il met en procès l'oppression structurelle
historique du peuple, il éveille la nostalgie d'un destin
idyllique, il mélange, avec un certain art, modernité
et populisme, il évoque le justicier, imprégné
d'une odeur de rébellion et dégageant un parfum
d'indigénisme.
Le retour du Caballo loco
Alan Garcia, qui fut président du Pérou pour le mandat
1985-1990 alors qu'il était un muchacho de 36 ans, vit
la hasardeuse remontée vers le sommet. L'APRA est le plus
vieux parti politique du Pérou, fondé dans les années
1920. Conçu dans une vision d'intégration latino-américaine,
son objet premier était d'incarner une voie socialiste
adaptée à ce continent.
Le programme de Garcia met un accent significatif sur le développement
humain, qu'il dit être au c¦ur du progrès.
Il entend réaliser la croissance équilibrée du
marché intérieur et du marché extérieur
et l'augmentation des exportations des produits transformés
par rapport à celles des matières premières.
Il envisage une sorte de révolution tranquille en agriculture
avec le projet Sierra exportatrice. Il vise l'intégration
territoriale par la construction d'infrastructures, notamment
d'un grand nombre de routes de raccordement de la Cordillère
à la côte du Pacifique. Il mise sur la réactivation
de l'économie par une meilleure distribution de la richesse
au moyen de différents programmes d'accès à
l'emploi, notamment chez les jeunes, afin que la consommation
populaire renforce la demande. Enfin, il croit pouvoir favoriser l'intégration
latino-américaine, tout en maintenant par ailleurs le traité
de libre-échange avec les États-Unis.
Selon les observateurs, le plus coriace adversaire d'Alan Garcia
est Alan Garcia, en raison du souvenir de son mandat de 1985-1990,
qui s'est terminé en catastrophe, avec une inflation de
3 000 %, après qu'il eut complètement perdu le
contrôle de la situation suite à son projet frustré
de nationaliser les banques. Sans doute le meilleur orateur de la
classe politique péruvienne, avec un flux de paroles qui donne
l'impression d'occuper en même temps tout le champs
idéologique, de gauche à droite, il a mené une
campagne de battant. Il ne semble pas avoir complètement réussi
toutefois à dissiper la méfiance des plus vieux, qui
à l'époque l'appelaient Caballo loco (cheval
fou). Par ailleurs, la crainte sans doute encore plus incontrôlée
qu'inspire son adversaire est sa meilleure alliée dans
les circonstances. Il semble avoir recueilli assez naturellement les
votes de la candidate de droite, Lourdes Flores. Même Alberto
Fujimori et Mario Vargas Llosa ont déclaré qu'ils
voteraient pour Garcia, le considérant comme un moindre mal.
Au moment où ces lignes sont écrites, ce dernier mène
dans les sondages à une hauteur d'environ 58 % contre
42 % pour Humala, mais le solde d'indécis est suffisant
pour renverser la balance.
La maison latino-américaine
La réverbération des échos de cette campagne
présidentielle péruvienne depuis les autres pays d'Amérique
Latine aura-t-elle une influence? Les propos virulents de Hugo Chávez
contre Alan Garcia semblent avoir été contre-productifs,
favorisant plutôt ce dernier. Cependant, il est clair que l'intégration
latino-américaine et la mouvance à gauche du continent
sont désormais des thèmes politiques à prendre
en considération. Mais rien n'est monolithique. La couleur
de gauche et la mystique d'intégration du côté
des pays andins, dans l'axe Chávez-Morales-Castro, ne
sont pas les mêmes que dans les pays du Mercosur, avec le travailliste
Lula, les socialistes Vasquez d'Uruguay et Michelle Bachelet
du Chili et le péroniste Kirchner d'Argentine. L'Argentine
et la Bolivie sont quand même assez loin d'être des
clones. À court terme l'élection d'Humala
arrangerait mieux Chávez et Morales. Mais à plus longue
échéance, pour l'Amérique Latine, une bête
politique comme Garcia pourrait devenir un joueur non négligeable,
malgré le faible poids objectif du Pérou.
par Mark Engler, The Nation (www.thenation.com), 18 avril 2006. Traduit
de l'anglais par Sophie Recordon pour www.risal.collectifs.net L'auteur
est un écrivain usaméricain vivant à New York
Ollanta Humala, un ancien officier militaire de 43 ans à l'allure trapue et qui incarne le charisme et le franc-parler, a le 9 avril dernier proclamé sa victoire à l'issue du premier tour des élections présidentielles du Pérou. Basant sa campagne sur un programme tendant vers la gauche, il s'est engagé à libérer son pays d'un accord de libre-échange négocié récemment avec les Etats-Unis. La campagne d'Humala s'est fait l'écho des critiques de la globalisation « néo-libérale » reprises de réformateurs tels que Hugo Chávez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie, Néstor Kirchner en Argentine et Luis Inácio Lula da Silva au Brésil. Toutefois, Humala - figure politique au passé douteux et à l'idéologie incertaine - ne correspond pas tout à fait à la tendance politique incarnée par ces dirigeants.
Avec 31% des voix, Humala a devancé un éventail d'adversaires bien moins surprenants, bien qu'il n'ait, toutefois, pas obtenu suffisamment de voix pour éviter un second tour prévu pour le 4 juin. (...)
Face à ses deux concurrents [1], Humala s'est clairement positionné lui-même comme étant le candidat le plus progressiste dans cette course à la présidence. Pourtant, le fait de savoir s'il appartient véritablement à cette gauche qui connaît un nouvel essor dans la région est fortement controversé.
Humala n'a pas un grand passé en politique ni dans le mouvement social. Sa notoriété remonte à l'an 2000, quand il fut l'instigateur d'un coup d'Etat raté contre le président Alberto Fujimori (1990-2001). Il reste ainsi un novice de la politique, et sa distance avec les partis politiques traditionnels contribue fortement à son succès. En effet, les Péruviens ont tendance à élire des outsiders comme le prouve l'élection de Fujimori et d'Alejandro Toledo, relativement inconnus à l'époque. Mais sans fondement institutionnel, le programme politique de Humala, qu'il décrit comme « nationaliste », demeure vague en grande partie.
« S'il est élu, l'imprévisibilité restera de mise », a déclaré Larry Birns, observateur de longue date de l'Amérique latine et directeur du Conseil aux affaires hémisphériques basé à Washington DC [2]. « Il n'a adhéré que très tardivement à la « tendance rose » latino-américaine. Son discours s'est avéré plutôt radical. Toutefois, la question subsiste de savoir si ses positions s'éroderont une fois à la présidence ».
Humala fait campagne en se présentant comme le candidat défenseur de la loi et de l'ordre en mesure de lutter efficacement contre le crime et la corruption. Son passé d'homme fort a révélé quelques tendances autoritaires. Mais peut-être de manière plus sérieuse, Humala doit faire face à des accusations pour violation des droits de l'Homme à l'époque où il était commandant dans l'armée, au début des années 1990. A cette époque, la virulente contre-insurrection lancée par le gouvernement péruvien contre le Sentier lumineux, de tendance maoïste, a fait des militaires la deuxième force du pays qui terrorisait les villages andins.
« Les charges contre Humala sont des allégations tout à fait fondées et basées sur des témoignages rassemblés à l'époque par la Croix-Rouge », indique Coletta Youngers, chercheur émérite de l'Office sur l'Amérique Latine basé à Washington. « Les accusations vont au-delà de son implication dans des crimes commis sous son commandement et le mettent directement en cause pour des cas de tortures, de disparitions et d'exécutions extra-judiciaires. »
Les allégations avancées font état de liens entre Humala et plusieurs personnes participant à sa campagne avec Vladimiro Montesinos, le très connu chef des services de renseignements sous la dictature de Fujimori dans les années 1990 [3]. Des cassettes vidéo montrant Montesinos en train de payer des dessous de table et de coordonner un vaste réseau de corruption à l'époque de l'ancien gouvernement ont notamment contribué à l'envoyer en prison. Par ailleurs, Montesinos est accusé d'avoir perpétré d'autres crimes y compris des meurtres ainsi que d'être impliqué dans le trafic de drogue. Tandis que le gouvernement n'a établi aucun méfait à la charge d'Humala, les liens soupçonnés avec le personnage obscur qu'est Montesinos continuent de susciter la polémique.
Enfin, Humala s'est efforcé de se distancer de sa famille quelque peu excentrique. Son père est le fondateur du mouvement ultranationaliste etnocacerismo pour lequel ses frères continuent à prendre fait et cause. Ce mouvement prend des positions extrêmes sur l'immigration à laquelle, selon eux, il faut mettre un terme et sur la peine capitale dont il faut s'efforcer d'étendre l'application. Par ailleurs, ce mouvement promeut la supériorité raciale des Péruviens indigènes (approximativement 40% de la population) sur ceux d'ascendance européenne, asiatique ou africaine.
La complexité du populisme
Tous ceux qui aux Etats-Unis [4] ont entendu parler d'Humala ont probablement entendu ou lu des propos l'associant à Chávez et Morales. Les conservateurs tout comme les progressistes sont portés à faire de de telles comparaisons. Certains tentent de peindre un tableau effrayant d'Humala qu'ils décrivent comme un partisan de l'opposition virulente qui sévit à Caracas à l'encontre de Washington. D'autres, en revanche, expriment l'espoir qu'il pourrait représenter un deuxième Evo, une voix des opprimés de la région.
Pour sa part, la Maison blanche a dû apprendre qu'il valait mieux rester tranquille. Les dénonciations passées de candidats progressistes par l'administration Bush, comme Evo Morales, n'ont fait qu'accroître la popularité de ces candidats aux élections présidentielles auprès d'un électorat latino-américain qui regarde Washington avec méfiance et circonspection.
Si l'administration [Bush] devait s'exprimer à haute voix, elle n'hésiterait pas à attribuer l'étiquette du « populisme radical » à Humala, un cadre de référence qu'elle emploie régulièrement pour décrire ses opposants latino-américains. Des officiels tels que le général James Hill, ancien chef du commandement Sud des Etats-Unis, et Donald Rumsfeld identifient le populisme non pas simplement comme une tendance politique manifeste en Amérique latine mais vont jusqu'à la qualifier de « menace naissante » pour la sécurité des Etats-Unis. Ne laissant que très peu de place à la nuance concernant les différents mouvements politiques existant, le grief de « populisme radical » fait office d'instrument émoussé pour l'administration Bush, un instrument employé contre tous ceux qui osent défier l'économie néo-libérale.
Ce raccourci occulte la complexité du populisme latino-américain. D'un côté, l'idéologie populiste a une histoire emprunte de démagogie, d'ethnocentrisme et de fausses promesses de réformes. Cette image négative du populisme a été traditionnellement alimentée par des dictateurs qui se sont efforcés d'obtenir l'appui nécessaire pour diriger militairement en attisant le sentiment nationaliste de la population et en canalisant l'argent en direction de leurs réseaux, de leurs proches.
Mais le populisme peut également s'avérer être une impulsion précieuse. Dans une région où la pauvreté est endémique, où l'écart économique séparant les bidonvilles à flanc de coteau des manoirs de style colonial s'est élargi après deux décennies de néolibéralisme, la préoccupation [des gouvernements] pour améliorer le bien-être de la majorité de la population appauvrie a pris du plomb dans l'aile. De plus, dans des nations où ce sont des petits groupes d'élites qui dominent les ficelles du pouvoir, étendre l'accès aux rouages de la démocratie est vital. Plus de la moitié des 28 millions d'habitants péruviens vivent dans la pauvreté. Tandis que la croissance du PIB a dépassé les 5% ces dernières années, très peu des gains accumulés par les multinationales de l'extraction minière et de l'énergie sont redescendus jusqu'à la population péruvienne.
Humala peut certainement être qualifié de populiste, et l'on peut espérer qu'il le sera dans le sens positif du terme. Malheureusement, au jour d'aujourd'hui, même ceux qui applaudissent le retour de la démocratie progressiste en Amérique latine, ont plutôt intérêt à regarder son ascension d'un ¦il critique.
Les sceptiques de la gauche
Qu'il y ait de larges franges de la gauche critiques envers Humala est rarement souligné au moment de le comparer à Chávez ou Morales. « Il parle de socialisme à la légère, sans être en mesure d'expliquer comment il projette de conduire la société péruvienne au changement, ni avec qui », a déclaré Javier Diez Canseco, le leader du Parti socialiste, à propos d'Humala lors d'une entrevue avec Inter-Press Service. « Il y a un fossé entre ce qu'il dit et ce qu'il fait ».
Diez Canseco, militant inconditionnel et leader politique, entrerait beaucoup mieux dans le moule de la nouvelle vague de dirigeants progressistes latino-américains. Cependant, il n'a même pas obtenu 1% des voix lors des élections du premier tour. Depuis que Izquierda Unida, la coalition péruvienne des partis progressistes, s'est effondrée au début des années 90, la gauche péruvienne est demeurée faible et divisée. Selon Colette Youngers, « ceci a permis à des personnages comme Humala de combler le vide politique ».
Les sceptiques face à l'ascendance d'Humala craignent qu'il reproduise ce qui s'est passé en Equateur en 2002. A cette époque, Lucio Gutiérrez, lui aussi ancien officier militaire équatorien et instigateur d'un coup d'Etat, fut acclamé comme nouvelle recrue de la Nouvelle Gauche lorsqu'il fut élu président sur un programme politique critiquant le néolibéralisme. Une fois au pouvoir, il s'est rapidement détourné de ses promesses de campagne ainsi que de ses sympathisants indigènes et a soutenu les politiques économiques conservatrices de Washington. De plus, il a tenté de noyauter les tribunaux équatoriens de sorte à prévenir toute procédure de destitution pour corruption. Suite à des protestations massives exigeant la démission de Gutiérrez, le Congrès a voté sa destitution lors d'une session extraordinaire en avril 2005 [5]. Bien avant ces événements, l'Equateur avait déjà disparu de la liste de pays dont les dirigeants représentent une revitalisation de gauche.
L'issue du deuxième tour des élections présidentielles au Pérou demeure incertaine tout comme le résultat qui serait le plus profitable pour ceux qui ont le moins bénéficié du gouvernement néolibéral de Toledo. La victoire d'Humala au premier tour ne s'est pas avérée aussi décisive que certains l'avaient prévu. La presse péruvienne bien souvent hostile l'a qualifiée de « victoire au goût de défaite. » (...)
Aucun de ces candidats, s'ils s'avéraient élus, n'iraient jusqu'à inverser le cours des politiques qui ont toujours maintenu le pourcentage d'approbation de Toledo en dessous de 15%. Une grande partie du succès d'Humala, particulièrement lorsqu'il s'agit des populations pauvres du milieu rural, provient d'une frustration légitime causée par un système économique qui leur a fourni peu d'occasion de surmonter leurs difficultés ainsi que des partis politiques qui n'ont pas su mettre en oeuvre des réformes substantielles. Il s'agit précisément de ce que l'administration Bush a constamment stigmatisé dans son accusation généralisée du populisme latino-américain - et ce qui la fait se brouiller de manière accrue avec les gouvernements nouvellement élus de la région.
Si Humala peut surmonter ses penchants autoritaires et tenir ses promesses de campagne électorale, il pourrait alors amorcer une nouvelle trajectoire prometteuse pour son pays. Pour le peuple péruvien, croire qu'il pourra y parvenir seul ou qu'ils seront en mesure de lui faire tenir ses promesses, constitue un pari risqué. Mais en l'absence de meilleure option, le peuple péruvien est probablement disposé à le prendre.
NOTES:
[1] [NDLR] La conservatrice Lourdes Flores et le centriste Alan Garcia qui a déjà présidé le pays de 1985 à 1990.
[2] http://www.coha.org/.
[3] [NDLR] Ancien chef du service de renseignement péruvien (SIN), Vladimiro Illich Montesinos a fui la justice de son pays car il était accusé de violations des droits humains, de blanchiment d'argent provenant du trafic de drogue, de trafic d'armes, de corruption et d'enrichissement illicite. Il était considéré comme la clé de voûte du système politique mis en place par l'armée et l'ex-président, aujourd'hui destitué, Alberto Fujimori. Montesinos a été arrêté au Venezuela en juin 2001.
[4] [NDLR] Cet article a été publié par la revue états-unienne The Nation.
[5] [NDLR] Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez
» sur RISAL.
par Gaëlle Morisson, http://www.marianne-en-ligne.fr, 2 juin
2006
A la veille du second tour des élections présidentielles
au Pérou, prévues dimanche 4 juin, la libération
conditionnelle de l'ancien chef d'Etat, Alberto Fujimori, dérange.
Alan Garcia, 56 ans, ancien président et ex-révolutionnaire
devenu social-démocrate, et Ollanta Humala, 43 ans, ex-colonel
arrivé en tête du premier tour des élections le
9 avril dernier, ont encore du pain sur la planche. Si le jour décisif
approche à grands pas - les Péruviens se rendront aux
urnes dimanche 4 juin pour choisir leur président - ils savent
que rien n'est encore gagné. Surtout lorsque Fujimori
rode aux alentours Car l'ancien chef d'Etat péruvien,
évincé de la scène politique depuis 2000, a les
dents aiguisées et le bras long. Poursuivi par son pays pour
corruption et atteinte aux droits de l'homme depuis 2000, il
a été arrêté et emprisonné par les
autorités chiliennes en novembre 2005. Libéré
conditionnellement six mois plus tard, il s'est s'invité
dans le débat présidentiel sans que personne ne l'y
ait convié. Démarche d'ailleurs fort peu appréciée
de ses opposants.
A la tête du Pérou de 1990 à 2000, Alberto Fujimori
est loin de faire l'unanimité au sein de l'opinion
publique. S'il est, sans conteste, à l'origine de
la stabilité économique et de la croissance des années
1990, ou encore, d'une diminution notoire du terrorisme, avec
la mise à sac du Sentier lumineux, groupe révolutionnaire
à l'origine d'atrocités commises entre 1980
et 1995, tout cela ne s'est pas fait sans mal. Et la liste des
reproches adressés à l'ancien président
ne fait que s'allonger. Paupérisation, récession,
arrestation de milliers de Péruviens innocents, destruction
de villages, meurtres de paysans suspectés d'aider les
rebelles, restriction des droits et libertés individuels au
profit de l'armée
Le contexte devient dès lors embarrassant. Ce qui n'empêche
pas Fujimori de remettre cartes sur table, lors des élections
de 2000. Et ce, malgré l'interdiction constitutionnelle
de briguer un troisième mandat présidentiel. Il est
déclaré vainqueur de l'élection du 28 mai,
malgré les fraudes de procédure dénoncées
par ses opposants. C'est alors que surgit une vidéo, mettant
en scène Vladimiro Montesinos, chef des services de renseignement,
en de bien mauvaises postures : corruption, meurtres Fujimori est
également mis en cause. C'en est trop pour le chef d'Etat,
qui quitte le Pérou pour s'exiler au Japon, pays de ses
origines. Destitué de la présidence par le Congrès
péruvien le 17 novembre 2000, il a toujours nourri, depuis,
l'espoir de renouer avec ses anciennes fonctions. Cinq années
ont passé avant qu' « El Chino » ne se manifeste
à nouveau. Il choisit alors de se rendre au Chili pour sa justice
plus impartiale et sa proximité géographique avec le
Pérou.
Si les autorités péruviennes ont refusé à
Fujimori le droit de se porter candidat en 2006, ce dernier ne manque
pas de s'immiscer dans la course présidentielle, donnant
son avis sur les candidats. Il a d'ailleurs déclaré
à la BBC être favorable au candidat Alan Garcia. Loin
d'être totalement évincé, El Chino détient
encore des pions sur l'échiquier politique péruvien.
Comment pourrait-il en être autrement avec une fille et un frère
fraîchement élus au Congrès ? Prudence donc, car
il pourrait bien semer la zizanie dans les esprits des 20% d'électeurs
indécis ou enclins au vote blanc, dimanche prochain. A suivre
À la veille du premier tour de l'élection présidentielle
qui a vu le candidat Ollanta Humala se qualifer pour le second tour
face à Alan Garcia, a commncé à circuler dans
le cyberspace péruvien puis latinoaméricain, sur plusieurs
sites web, blogs et groupes de discussion (notamment http://perupolitica.com),
un document hallucinant présenté comme un interview
de Ollanta Humala, réalisée par une certaine "Serenella
Nagore". Dans cette interview, Humala explique son admiration
pour Mussolini et tient des propos ultra-réactionnaires, machistes,
militaristes, bref il apparaît comme le prototype du gorille
fasciste. L'interview est présentée comme étant
extraite d'un livre qui serait paru sous le titre
«Patrie ou mort: Les néogauchismes sudamericaines»
(sic et resic!), Paris, puf 2002, pages 32-36.
Dès que cette interview a commencé à circuler,
Waldo Dominguez Jara, un blogger de Lima (http://pendrejo.blogspot.com/2005/07/waldo.html)
ainsi que Gilles Bertin, de l'Agence France-Presse, et la rédaction
de Quibla ont fait une rapide enquête. Le résultat de
l'enquête ne laisse aucune espèce de doute : "Serenella
Nagore" n'existe pas ! Le livre est une pure invention, et l'interview
un faux grossier. La droite péruvienne, défaite à
l'élection malgré ses tentatives maladroites d'intoxication,
ne reculera devant rien pour salir le futur vainqueur, dont elle craint
qu'il entraîne le pays dans le camp antiimpérialiste
radical, aux côtés du Venezuela et de la Bolivie. Aujourd'hui,
ils répandent des faux documents, demain, ils passeront aux
actes de sabotage et de subversion, comme au Venezuela, comme en Bolivie.
C'est classique, et ça ne devrait plus tromper personne.
Source : la rédaction de Quibla, 17 avril 2006
par Norma Domínguez, LatinReporters.com, 16
avril 2006. Source : http://www.latinreporters.com/
PORTO ALEGRE, avril 2006 - Faut-il avoir peur du renouveau populiste en Amérique latine et notamment d'une victoire de l'ex-militaire putschiste Ollanta Humala au prochain second tour de l'élection présidentielle au Pérou? Cette évolution politique "devait se produire" et il faut craindre plus la misère que les candidats aux élections estime l'économiste universel Hernando de Soto.
Nous l'avons interviewé lors du Forum Libéral réuni la première semaine d'avril à Porto Alegre (Brésil). Deux livres, "Le mystère du capital" (2000) et "L'autre sentier" (1986), ont fait d'Hernando de Soto le Péruvien le plus écouté de la planète. L'Institut Liberté et Démocratie (ILD, Lima) qu'il a fondé et qu'il préside est considéré par l'Economist comme l'un des deux plus importants centres mondiaux d'étude des politiques publiques.
Chefs d'Etat et leaders de l'opposition des Amériques, d'Europe, d'Asie et d'Afrique, tant de droite que de gauche, consultent cet économiste péruvien. Il lie le sous-développement au caractère informel, sans les garanties juridiques nécessaires au crédit et à l'expansion, d'une large part de l'économie des pays souffrant de la misère.
Parmi ceux qui "nous ont appelé" (pour consultation), Hernando de Soto cite notamment le président Hugo Chavez du Venezuela et "Ollanta, Lourdes et Alan". (Le nationaliste Ollanta Humala, le social-démocrate Alan Garcia et la conservatrice Lourdes Flores sont, dans l'ordre, les trois candidats arrivés en tête, le 9 avril, du premier tour de la présidentielle péruvienne).
En tant que Péruvien et en tant qu'économiste international, Hernando de Soto redoute-t-il Ollanta Humala? "Je ne sais pas. Je vais attendre... Je fais une distinction entre la campagne électorale et la réalité" nous répond le président de l'ILD.
Il rappelle que le président sortant, AlejandroToledo, métis comme Ollanta Humala, "était arrivé en parlant d'un problème ethnique, comme le fait en quelque sorte Humala, mais il se révéla plus blanc que n'importe lequel d'entre nous. Il y a des points préoccupants, comme les déclarations de membres de la famille d'Humala [NDLR; demandant notamment, sans être approuvés par Ollanta, que soient fusillés les parlementaires corrompus], mais des déclarations et actions de parents de Toledo furent aussi préoccupantes".
"Je suis davantage préoccupé, poursuit Hernando de Soto, par le fait que nous avons eu tant d'années de croissance au Pérou, au-delà de 5 ou 6% par an, et que cela n'ait pas été une opportunité pour les plus pauvres. Il est évident qu'ils sont mécontents. Quatre-vingt pour cent des jeunes Péruviens disent qu'ils émigreraient s'ils le pouvaient. C'est cela la véritable situation préoccupante, qu'existent ou non les candidats actuels [à l'élection présidentielle]... Lorsque les gens disent qu'ils ont un problème de pauvreté que le statu quo ne résout pas et qu'ils sont prêts à voter pour quiconque changera radicalement le présent, là réside le phénomène."
Selon l'économiste péruvien, "si la majorité des jeunes veulent émigrer, si nous ne pouvons pas agir dans un monde global, si nous n'avons pas d'identité, si nous ne pouvons pas transférer des biens ou des fonds, si nous n'avons pas la capacité de nous organiser et si les citoyens sont disposés à un changement radical, alors tout mouvement vers le changement est bienvenu, quelle que soit sa forme... Je préfère le voir dans le cadre d'une discussion appelée démocratique plutôt qu'avec quelqu'un qui brandirait des fusils dans la montagne".
"Il est préoccupant, insiste Hernando de Soto, que dans mon pays 70% de la population continue à souffrir de la misère. Et si quelques soubresauts sont nécessaires pour aboutir à une solution rapide, je le préfère. Ce qui se passe aujourd'hui devait se produire. C'est comme les digues de La Nouvelle Orléans [NDLR; qui cédèrent en août 2005 au passage de l'ouragan Katrina]".
Hernando de Soto croit toutefois que "les régimes de Chavez (Venezuela), d'Evo Morales (Bolivie) et, le cas échéant, d'Humala au Pérou ne sont pas soutenables dans le temps. Ils sont eux aussi confrontés au fait qu'une majorité de la population demeure hors du système. La charité est l'essentiel du système d'Hugo Chavez, une charité basée sur les pétrodollars. Le prix du pétrole lui permet de ne pas mettre le système à l'épreuve. Cela ne peut pas durer toujours. Tant la droite que la gauche sont confrontées au problème de l'exclusion. J'espère que cette notion d'exclusion sera traitée à un niveau de plus en plus élevé et que nous trouverons des mécanismes de marché qui ne soient pas seulement de redistribution".
Quoiqu'il en soit, Hernando de Soto "préfère les régimes qui surgissent actuellement en Amérique latine à ceux d'Afrique, par exemple, ou de certaines régions de l'ex-Union soviétique. A mon avis, nous ne sommes pas si mal en Amérique latine."
Quant à une diminution, supposée par de nombreux observateurs,
de l'intérêt des USA pour cette Amérique latine
où progresse la gauche, le président de l'ILD estime
qu'il n'est pas "mauvais de ne pas être une priorité
pour les USA. Je crois que nous résoudrons nous-mêmes
une grande partie de nos problèmes. Généralement,
nous n'aimons pas que les USA s'occupent trop de nous. Je ne suis
pas sûr qu'ils aient les connaissances adéquates -et
je crois qu'ils acceptent ce point de vue- pour résoudre les
problèmes de l'Amérique latine".
par Raúl Zibechi, Alai-amlatina, 5 avril 2006.
Original : http://alainet.org/active/11030&lang=es
Traduit de l'espagnol par Maria Poumier, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(www;tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.
Ollanta Humala peut devenir le prochain président du Pérou.
Le 29 octobre 2000, ce lieutenant colonel s'est opposé à
la politisation et à la corruption qui s'étaient implantées
dans l'armée, que manipulait Vladimiro Montesinos, l'homme
fort du régime. Humala avait avec lui son frère Antauro,
major à la retraite, et une cinquantaine de soldats, dans la
ville de Tacna, au sud du Pérou. Ollanta demandait la démission
du président Fujimori, et celui-ci prit effectivement la fuite
vers le Japon quelques jours plus tard.
Pour simplifier, disons que les trois principaux candidats incarnent
trois vieilles aspirations de différents secteurs sociaux :
Lourdes Flores, l'oligarchie ; Alan Garcia, l'astuce typiquement péruvienne,
et Ollanta Humala le caudillo dont les Péruvienss rêvent
historiquement, Selon le sociologue Gonzalo Portocarrero. Pour cet
analyste, interrogé par le quotidien La República le
30 mars dernier, les politiciens péruviens sont considérés
comme des gens corrompus et sans scrupules par la population, dans
un climat général de désenchantement et de cynisme.
Pour Portocarrero, la force d'Humala vient du fait que les gens ordinaires,
les pauvres du Pérou, le voient comme l'un des leurs : «
il tient sa force d'une sorte de complicité avec ceux qui l'écoutent.
Il leur dit : « je suis comme toi et je te comprends, tu auras
ta place dans ma politique. A la différence de ce qui se produit
dans la politique traditionnelle, il s'agit d'une identification émotive
et même physique, plutôt que rationnelle : « cette
revendication passe parfois dans un langage non verbal, à travers
ces gestes, cette insistance, ces positions du corps qui le définissent
comme quelqu'un qui a vécu avec le Pérou d'en bas».
Une bonne partie de ses partisans, victimes du modèle néo-libéral,
et en accord avec toute une tradition andine, continue à chercher
un chef capable de mettre de l'ordre dans un monde chaotique qui ne
leur fait pas de place, ou à la rigueur les accepte à
titre de subordonnés. La faiblesse des institutions péruviennes
fait que le pays a toujours oscillé entre deux extrêmes,
selon Portocarrero : oligarchie ou gouvernement personnel. L'un exclut
l'autre, violemment à l'occasion, mais tous deux relèvent
du même univers.
« Les Américains et la classe politique se sont esclaffés
quand il est apparu sur la scène électorale. Ils ne
lui accordaient aucune importance, ils l'ont humilié, insulté,
rabaissé », affirme l'anthropologue Rodrigo Montoya à
La Paz, lors des Deuxièmes journées Andino-méso-américaines
sur le thème « Mouvement indigène, Résistance
et Projet alternatif ». A quelques jours des élections
du 9 avril, Humala est en tête des sondages, et toutes les prévisions
indiquent qu'il sera présent au deuxième tour avec de
fortes chances de battre Lourdes Flores, la « candidate des
riches », comme on l'appelle au Pérou.
D'après Montoya, le succès d'une candidature qui n'est
pas issue du système des partis vient du fait que depuis longtemps
déjà le Pérou est « dégoûté
des hommes politiques ». Cette lassitude avait déjà
amené au pouvoir un outsider, Alberto Fujimori, en 1990, puis
l'actuel président Alejandro Toledo, aux élections de
2001. Humala a ses appuis les plus solides parmi la population andine
du sud (Cusco, Puno, Ayacucho, Huancavelica, Apurimac) et dans les
secteurs populaires les plus durement touchés par le modèle
néo-libéral.
Un fils de l'armée
Il s'agit d'un personnage contradictoire, si on le mesure à
l'aune de la politique rationnelle traditionnelle. Mais Ollanta est
avant tout un militaire, « un produit de l'armée »,
d'après Montoya. Quand il a organisé le soulèvement
de Tacna, il n'avait aucune chance de faire tomber Fujimori, ce pourquoi
il ne faut pas évaluer ce putsch comme un échec militaire
mais comme une opération de propagande. Il s'est retrouvé
expulsé des forces armées, mais fort d'un vaste soutien
populaire. Lorsque le Parlement décide sa réintégration,
l'armée le désigne comme attaché militaire à
Paris en 2003, et il profite de cette étape pour suivre des
cours de droit international à la Sorbonne. En 2004 il est
envoyé à Séoul pour occuper un poste inexistant
: adjoint aux affaires militaires. Lorsque son frère Antauro
se soulève à Andahuaylas le 1er janvier 2005, causant
la mort de quatre policiers et de deux insurgés, Ollanta publie
un communiqué où il fait état de son soutien
à l'opération, et il est définitivement écarté
de l'armée.
Il y a quelques jours, Ollanta a assuré, dans une lettre publique,
qu'il s'était lancé dans la course à la présidence
parce qu'on lui avait refusé la possibilité de se réintégrer
à l'armée. En février 2005, lorsqu'il se retrouva
définitivement rayé des cadres militaires, il écrivait
une lettre où il argumentait : « C'est une occasion que
j'offre là à l'armée pour qu'elle revienne sur
sa décision. Dans le cas contraire, je rentrerai en politique
d'une façon encore inconnue ici ». Ses chances de l'emporter
reposent en partie sur le fait que 200 000 militaires vont voter pour
la première fois au Pérou, et on estime qu'ils le feront
massivement en faveur d'Ollanta. Il tire son inspiration de la guerre
du Pacifique (1879-1883) qui opposa le Pérou et la Bolivie
au Chili ; Pérou et Bolivie y perdirent les provinces d'Arica,
Tarapacá et Antofagasta. « Dans cette guerre, le maréchal
Cáceres a constitué une armé de paysans et de
miséreux sans armes, et à eux tous, ils ont gagné
toutes les batailles contre les Chiliens dans les Andes. Cáceres
est considéré comme le grand homme du pays, par Ollanta,
et tout le monde dit qu'il est vraiment courageux, affirme Montoya.
Il faut tenir compte de l'image de son père, Isaac Humala :
avocat d'affaires dans la sierra du sud, il maîtrise le quechua,
cŒest un « communiste de tête et un indigéniste
de c¦ur », dit Montoya. Il était militant communiste
dans les années 1950, puis s'engagea dans le Mouvement de la
Gauche Révolutionnaire MIR, et créa le concept d'ethno-nationalisme
», l'idéologie que son fils Antauro défend avec
vigueur. Ollanta pour sa part se définit seulement comme nationaliste,
dans un contexte d'affrontement familial qui transparaît de
temps à autre sur la scène électorale. Tandis
qu'Antauro est partisan d'une voie révolutionnaire pour la
conquête du pouvoir, Ollanta est plus modéré et
il défend les procédures légales pour lesquelles
il a créé le Parti Nationaliste Péruvien PNP.
Ces derniers mois, dans les rangs de l'armée, des accusations
se sont fait jour : Ollanta aurait participé à la «
guerra sucia » (guerre sale) contre le Sentier Lumineux. Mais
le candidat présidentiel ne s'en est pas mal tiré du
tout, de l'avis de Montoya : « Ollanta a forcément participé
à la « sale guerre ». Il y a beaucoup d'éléments
et de témoignages, et lui-même avoue qu'il s'est trouvé
dans la zone de guerre, en pleine jungle. L'armée a voulu lui
faire du tort en dévoilant des points de son dossier secret,
mais cela s'est retourné contre elle, car Humala a mis le ministre
de la défense au défi de déballer tous les renseignements.
L'armée qui ne reconnaît pas avoir tué de civils
ne peut pas offrir de données précises sur Humala parce
que ce serait la reconnaissance du génocide ».
La gauche, Evo Morales et Chávez
L'ascension de Ollanta Humala se produit dans une conjoncture où
les pays andins opèrent un virage profond, entrepris par des
dirigeants charismatiques : Lucio Gutiérrez en Équateur,
qui finit cependant par s'aligner brusquement sur les États-Unis
après avoir accédé à la présidence
; Hugo Chávez au Venezuela, qui constitue un véritable
casse-tête pour la stratégie de George W Bush ; et maintenant
Evo Morales en Bolivie. Il y a des analystes pour soutenir que la
Maison Blanche ne serait pas disposée à tolérer
la victoire d'un homme comme Ollanta, qui pourrait rendre viable un
axe andin anti-usaméricain et par là contrecarrer le
Plan Colombie, la principales initiative de l'empire dans la région.
En tout cas, la montée d'Ollanta est liée, entre autres,
à la faiblesse de la gauche péruvienne, qui n'a pas
encore réussi à se remettre de sa position délicate,
en tenailles entre le Sentier Lumineux et Fujimori. Sans oublier que
dans ses rangs, certains et non des moindres ont rejoint le projet
de Fujimori, comme Patria Roja, le parti vaguement maoïste qui
constitue actuellement la principale force organisée de la
gauche. De plus, le sectarisme empêche la gauche de s'unir,
elle accourt aux élections en dizaines de fractions inconciliables.
En fait, Ollanta est quelqu'un qui reprend une bonne partie du discours
de la gauche : « Je crois qu'il y a une influence directe de
Chávez et de Evo, car Ollanta dit qu'il entend par nationalisme
le contrôle des ressources naturelles par l'État, ce
qui ouvre des horizons » ; au Pérou, actuellement, il
semble naturel que les entreprises canadiennes et usaméricaines
s'occupent d'exploiter les richesses minières, et Ollanta occupe
en fait la place vacante de l'opposition à l'impérialisme.
Malgré tout, Montoya pense que le projet d'Ollanta n'est guère
solide, et que « les mécanismes de cooptation d'Humala
sont plus forts que sa capacité à changer réellement
le système ». Ce qui reste en suspens, c'est la question
de savoir si, une fois arrivé à la présidence,
il risque de ressembler plus à Lucio Gutiérrez [le président
équatorien déchu] ou à Hugo Chávez : «
Je crois qu'il tiendra un peu des deux », dit Montoya. En fait,
il a l'impression que c'est une nouvelle étape incertaine qui
s'ouvre pour le Pérou, qui a une longue habitude des turbulences.
(1) Caudillisme : le "caudillisme" (néologisme dérivé de "caudillo", dictateur militaire) désigne aujourd'hui habituellement, dans les pays hispanophones, un leadership autoritaire et fortement personnalisé.
par Juan Carlos Tafur jctafur@edno.com, LA PRIMERA, Lima, 26 février
2006.
Original : http://www.ednoperu.com/edicionNota.php?IDnoticia=18829&EN=348
Traduit de l'espagnol par Maria Poumier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft.
La stratégie du dirigeant nationaliste Ollanta Humala apparaît
clairement dans l'entretien ci-dessous : une fois au pouvoir, il convoquera
aussitôt une Assemblée constituante ; puis, avec une
nouvelle constitution, des élections législatives. Le
tout en un an, un an et demi.
Bien des gens considèrent qu'il est indispensable de modifier
la constitution actuelle. C'est une option tout à fait digne
de considération, mais pourquoi faudrait-il pour autant dissoudre
le parlement qui sera élu le 9 avril prochain ? On peut aussi
envisager une réforme partielle de la Charte votée en
1992.
Il paraît difficile que le président élu le 28
juillet prochain, quel qu'il soit, puisse commettre autant d'erreurs
que le précédent, Alejandro Toledo. De toutes façons,
il bénéficiera d'une première année de
grâce, de la popularité que confère l'élection,
tout simplement.
Dans cette mesure même, Humala obtiendra le 28 juillet ce que personne n'aura à l'issue du 9 avril : une assemblée constituante avec une majorité absolue, puis un nouveau Congrès également validé par ce soutien.
Cela ressemblerait-il à la voie empruntée par Hugo Chavez au Venezuela pour biffer d'un trait les limites démocratiques que le système électoral antérieur lui imposait ? C'est bien possible, si l'on s'en tient aux émotions que son exemple suscite chez nous.
Ce qui est inquiétant, c'est le processus. Ca commence par le congrès, puis vient la tentation d'en faire autant avec la magistrature, avec les pouvoirs institutionnels restants, et finalement avec les pouvoirs de fait qui relèvent du privé, le tout avec les mêmes arguments.
Aussi, le véritable projet de gouvernement de Humala pourrait être différent de celui qu'il a proclamé il y a quelques heures, et qui vaudra peut-être pendant l'année et demie de transition.
Quand la « Deuxième république » se mettra en place, verra-t-on venir le vrai plan pour 20 ans que nous annoncent ses partisans, dans un document de 84 pages ? En tout cas, espérons que ce n'est pas une paranoïa idéologique qui nous aveuglera.
Entretien réalisé par Rosa Arguedas rarguedas@ednoperu.com,
LA PRIMERA, Lima, 26 février 2006
Entretien exclusif : Humala affirme que l'assemblée élue
le 9 avril ne durera pas 5 ans.
Il assure que toutes ses actions sont calculées, qu'il ne laisse
rien au hasard, et que son projet de « refondation de la République
» triomphera. Il commencera par revoir les exonérations
d'impôts aux entreprises qui opèrent dans la forêt
amazonienne.
Contrairement à Alan García, président de gauche à qui on reproche d'avoir fait des pirouettes pour se faire élire, Ollanta Humala affirme qu'il a des propositions précises, et qu'il s'y tiendra. Il gagnera au premier tour, dit-il, et le nouveau parlement choisira ses alliances, mais il n'envisage pas de donner des ministères à Lourdes ni à Alan Garcia. Ces candidats d'il y a vingt ans sont franchement périmés.
Est-il vrai que vous prétendez convoquer une Assemblée
constituante pour dissoudre le congrès actuel, où vous
n'avez pas la majorité ?
Non, c'est une question de principes. Nous avons une constitution
délinquante, celle qu'a fait voter l'ex président Fujimori.
Elle est néolibérale, incompatible avec notre projet
nationaliste, principalement en matière économique.
Les députés élus le 9 avril vont donc être appelés à faire partie de l'Assemblée constituante ?
Non, c'est nous qui la convoquerons.
Dans ce cas, les jours du nouveau congrès sont comptés
?
Ce congrès fonctionnera jusqu'à ce que l'Assemblée
constituante ait élaboré la nouvelle Constitution, qui
convoquera certainement la population pour un processus électoral,
où rien n'empêchera les élus du 9 avril de participer.
Environ dans un an ?
Nous ne pouvons pas faire pression sur une assemblée constituante.
Mais le programme de gouvernement de l'UPP précise que l'Assemblée
constitutante sera convoquée au début du nouveau mandat,
et qu'elle approuvera la nouvelle constitution dans les 12 mois suivants.
Que ferez vous si le nouveau congrès ne veut pas entendre
parler d'Assemblée constituante ?
Le peuple soutiendra l'appel à un référendum.
Ce que veut le peuple, voilà ce qui est important, et je dis
que les gens veulent une autre constitution qui défende leurs
intérêts et non pas ceux du grand capital transnational.
S'il n'y a pas de réélection possible pour le président
de la république, comme le précise votre programme,
comment ferez-vous pour que le projet nationaliste tienne 30 ans,
comme vous l'envisagez ?
Il n'y a pas de contradiction, parce que je ne crois pas que les hommes
politiques aient besoin d'un leader unique. Je fais le pari de la
continuité de la direction. Je n'aime pas voir les éternels
candidats d'il y a 20 ou 30 ans. Il ne suffit pas de changer le message,
il faut aussi changer de messager.
Pourtant, à l'intérieur de l'UPP, vous comptez bien
sur de « vieux routiers » comme Alan García ou
Lourdes, parmi vos ministres.
Moi personnellement, je n'ai jamais dit une chose pareille. Sans vouloir
dénigrer les personnages que vous mentionnez, je crois que
le Pérou réclame un changement de générations,
que les anciens laissent la place à d'autres. Je ne pense pas
forcément à eux comme membres du cabinet.
Vous n'en voulez pas comme ministres, mais pour une coalition gouvernementale
?
Ce n'est pas moi qui vais décider de cela, c'est le peuple
qui décidera de la composition du congrès, qui fera
partie du gouvernement conjoint.
Vous pensez gagner au premier ou au second tour ?
Malgré la sale guerre, les discriminations en provenance du
gouvernement et du JNE, des liens économiques qui créent
un blocage contre le nationalisme, oui, j'avoue que je crois que nous
pouvons gagner au premier tour.
Êtes vous conscient que si vous ne gagnez pas ces élections
vous ne gagnerez jamais ?
Je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi, nous voulons offrir au
peuple le changement qu'il attend.
Vous vous sentez comme le contremaître qui espère sauver
les indiens, comme le suggérait Hugo Blanco, le dirigeant de
gauche ?
Non, je ne suis pas un contremaître, mais qu'y a-t-il de mal
à vouloir sauver mes frères ? Penser à l'avenir,
c'est mal ? Je suis entré dans l'Armée par sentiment
du devoir de défendre mon pays, j'aurais pu en sortir mais
je ne l'ai pas fait.
Qu'est-ce qui doit nous faire croire que votre plan de gouvernement
n'est ni démagogique ni populiste, comme disent les analystes
?
Mon programme ne l'est pas. Il s'agit de refondation de la république
pour fixer les bases d'un développement national, qui commencera
par un changement constitutionnel afin de protéger les secteurs
productifs et pour nous doter de Forces Armées solides moralement,
et physiquement dissuasives.
Êtes vous conscient que ces propositions : nationalisation
du gaz, refus de signer le traité de libre commerce (TLC),
pour le soumettre à une consultation populaire, sont déjà
en train de susciter la crainte, même chez les électeurs
?
Si je vous défends, vous, pourquoi devriez vous avoir peur
de moi ? Je le fais parce que je souhaite quelque chose de mieux pour
mon pays, c'est la raison pour laquelle j'affronte les transnationales.
Le pays ne supportera pas tous ces changements en cours depuis cinq
ans. Vous n'avez pas peur que le Pérou ne devienne la Bolivie
cahotique et convulsée que nous avons connue il n'y a pas si
longtemps ?
Je n'ai jamais dit que j'allais reconstruire le pays en cinq ans.
Nous allons consolider une base pour un processus de grandes transformations
à moyen terme. La Bolivie, c'est autre chose.
Vous écarterez-vous si le projet de refondation de la république
ne marche pas, ou êtes vous sûr que tout se passera comme
sur des roulettes ?
Nous n'allons pas provoquer de cataclysme, nous ne prendrons pas de
mesures hasardeuses. Je pense que cela marchera parce que notre pays
est dévasté, détruit, il a été
vendu par les politiciens traditionnels ; voilà pourquoi je
dis que le changement doit avoir lieu, alors qu'ils ne proposent que
la continuité dans la même voie.
Et vous espérez que cela casse justement grâce à
vous.
Ce n'est pas moi tout seul qui vais provoquer le virage, cela ne dépend
pas d'une seule personne ; il s'agit de bâtir un projet pour
tirer le pays d'affaire et pour que d'autres assurent leurs responsabilités.
Il faut cesser de penser que le parti dépend exclusivement
de Waldir Saenz ou d'un coup de gueule de Chorrillano.
Vous rendrez-vous à Madre Mía pour faire face à
ceux qui vous accusent d'avoir fait tuer des membres de leur famille,
lorsque vous dirigiez la base de contre-insurrection en 1992 ?
Non, je n'irai pas, je n'ai pas le temps d'aller ramasser les pierres
qu'on me lance. C'est ce que certains voudraient, pour pouvoir jouer
de la souffrance des gens. Est-ce qu'ils veulent savoir la vérité,
ou monter un show médiatique, comme un cirque romain ? Ils
veulent détruire un soldat et rouvrir des blessures, ils ne
veulent pas de réconciliation.
Si vous n'êtes donc pas le sanguinaire capitaine Carlos Gonzalez
qui a commis des violations des droits humains, pourquoi ne dites
vous pas de quel Carlos il s'agit ? Avez-vous peur des représailles
?
Je ne le dis pas, parce que ce n'est pas à moi de le dire.
Vous croyez que c'est facile parce que vous n'avez pas participé
à la guerre ; moi j'en ai perdu, des amis, je connais les victimes
de cette guerre. Je n'ai pas peur des représailles. Je crois
que nous assistons à un acte de vengeance, une situation de
crise émotionnelle à partir de la souffrance de bien
des gens, et les politiciens qui n'ont même pas fait leur service
militaire ne peuvent pas le comprendre ; ce sont les mêmes qui
jouent les pleureuses.
Dites-nous au moins qui était votre chef là-bas ?
C'est au ministère de la défense de répondre,
je respecterai son nom et sa vie privée. Je ne crois pas qu'un
seul officier voudrait revivre ces moments et ces choses douloureuses
que nous les Péruviens nous avons vécu dans les zones
en guerre.
Êtes vous allé au SIN ? En tant que secrétaire
du général Cano, peut-être ?
Jamais, à l'époque de Montesinos. Ces accusations font
partie de la sale guerre : celui qui s'est dressé contre le
régime de l'époque, on cherche maintenant à le
salir, et je ne m'abaisse pas à répondre à ce
type de bêtises. Je rejette toutes les accusations de ce type,
c'est une affaire bouclée. Il ne faut pas fouiller dans les
ordures comme font certains, simplement pour me salir.
Certains disent que votre candidat pour la vice présidence,
Carlos Torres Caro, aurait des révélations dérangeantes
à faire sur votre personne, et que c'est pour cela que vous
le gardez.
Torres Caro est un ami, je le connais depuis longtemps, j'ai confiance
en lui, mais s'il y a contre lui une plainte en règle, au delà
des médisances, je n'aurais même pas besoin de lui demander
de se retirer, il le ferait de lui-même. J'en suis sûr.
S'il s'avère qu'il a participé au huanucazo, vous attendriez
encore une plainte officielle ?
Dans cette campagne où l'on m'accuse même de violation
des droits humains, vous ne croyez pas qu'il a droit au moins au bénéfice
du doute ? La présomption d'innocence ne vaut-elle pas pour
les nationalistes ?
Vous dites : « je fais partie des déçus ».
Allez-vous réviser ou éliminer les exonérations
d'impôts de la forêt amazonienne ?
Nous allons les réviser. L'exonération doit favoriser
le marché interne ; s'il s'agit de favoriser quatre ou cinq
contrebandiers, c'est une façon de détourner la loi.
Comment allez-vous augmenter les revenus de l'État jusqu'à
18% du PIB ? Avec de nouveaux impôts ?
En renforçant les contrôles, car il y a des entreprises
qui ne payent pas d'impôts.
On se demande, quand on lit toutes les propositions de votre programme
de gouvernement, « mais comment vont-ils faire ? »
Tout ce que j'ai dit est là, nous avons des techniciens qualifiés
pour les mettre en ¦uvre.
Expliquez-moi, alors, d'où exactement, allez-vous tirer les
fonds pour la caisse de lutte contre la pauvreté que vous voulez
créer.
Nous serons ouverts à toute proposition, le capital privé
pourra participer autant qu'il voudra à la lutte contre la
pauvreté.
Comment allez-vous financer l'assurance agricole ? Pourquoi introduisez-vous
cette question, alors que la question centrale, dans le monde rural,
c'est le morcellement de la propriété, en parcelles
trop petites ?
Vous me donnez raison, tous ces problèmes sont le résultat
de leur politique ! C'est parce que je ne veux plus leur faire cadeau
de cinq années de plus de mon existence que j'ai monté
mon propre parti. Soyez-donc plus solidaire !
Pourquoi considérer que le gouvernement doit tout régler
?
Allez dire cela au petit cultivateur misérable, qu'il n'a qu'à
se débrouiller tout seul.
L'État a-t-il le droit ou non d'être propriétaire
? Quelle est la diférence entre nationaliser et exproprier
?
La différence, la voici ; si je vous exproprie je vous dois
la valeur de ce que je convoite. Nationaliser, c'est mettre une propriété
au service de la nation.
Nationaliser c'est permettre à l'Etat de garder les entreprises
pour lui ?
Il s'agit de partager. Les ressources du pays appartiennent à
l'État. Le pétrole est extrait pour 8 $ US, et il est
vendu aux USA 60$ le baril. De même pour le gaz. Je veux vous
donner une chance d'avoir un État qui vous représente,
qui soit présent dans ces méga-projets qui gagnent des
milliards de dollars. L'État n'aurait-il pas le droit d'être
propriétaire ? Tout cela nous appartient.
Et si je veux pas partager avec d'autres mon entreprise, cela se
fera de force ?
Si vous êtes propriétaire, c'est vous qui fixez les règles
du jeu.
Si les entreprises ne veulent pas renégocier les contrats
pour le gaz, par exemple, que se passera-t-il ?
On cherchera quelqu'un d'autre ; l'important c'est de comprendre qu'onvvous
vole, qu'on vous prive de votre avenir, vous comprenez ?
Avec ce genre de règles du jeu, vous pensez pouvoir attirer
les $19 milliards dont le pays a besoin en infrastructures ?
Non, c'est 50 milliards qu'il nous faut, pour l'infrastructure.
Encore mieux ; ne croyez-vous pas qu'au final les investisseurs prendront
la fuite, épouvantés par ces règles ?
Pas du tout, au contraire, j'en ai discuté avec des patrons
de différentes nationalités, avec les gérants
de l'AFPS qui ont 10 milliards de dollars sur le marché national,
et ils sont prêts à investir dans les infrastructures
; tout ce qu'ils veulent, c'est des règles claires. Voulez-vous
empêcher le peuple de se doter de ponts et d'autres infrastructures
?
Vous préférez un investisseur national, même
s'il est très mauvais dans sa branche, plutôt qu'un étranger
? Des éléphants blancs plutôt que des entreprises
privées efficaces ?
Je veux que le chef d'entreprise national soit compétitif.
Il n'y a pas d'éléphant blanc. Vous avez un point de
vue biaisé sur la réalité. Par exemple la société
Petroperu (Pétroles Péruviens) se trouve écartelée
comme le héros indigène Tupac Amaru à l'époque
coloniale. Vous le voyez sans doute comme un éléphant
blanc. Et les entreprises Yanacocha ou Cerro Verde, qu'est ce qu'elles
rapportent au pays ? Il y a des entreprises qui ne payent pas un centime,
même pas l'impôt sur le revenu.
Etatiser la banque, cela fait partie de votre programme ?
Nous ne parlons pas d'étatiser, ni de privatiser.
Vous n'honorerez plus la dette externe ?
Il ne s'agit pas de cela mais de la réviser de fond en comble.
Comment espérez-vous créer le million d'emplois qui
seront perdus si le TLC n'est pas signé avec les États-Unis
?
Je ne crois pas que cela signifierait la perte d'un million d'emplois.
Vous évoquez le TLC et l'ATPDEA [Loi de promotion du comemrce
andin et d'éradication de la drogue] comme des synonymes d'emploi
et de chômage. Mais avant l'ATPDEA, il y avait déjà
une masse de gens qui exportait aux États-Unis.
Que ferez-vous alors avec le secteur exportateur qui se retrouverait
sans marché, ou avec ceux qui ont à perdre dans l'affaire
?
Nous trouverons des solutions imaginatives pour donner des compensations
aux secteurs affectés. Mais pour le moment il s'agit d'abord
de réviser le TLC. Tout ce que nous observons, c'est l'exonération
d'impôts sur des produits qui filent à l'étranger.
par Ernesto Tamara, Liberación (www.liberacion.press.se/),
Suède, février 2006 ; Bolpress (www.bolpress.com), février
2006.
Traduit par Marie-José Cloiseau, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).
La campagne électorale au Pérou est entrée dans sa dernière ligne droite avec la guerre des sondages mettant actuellement aux prise trois candidats : Lourdes Flores pour l’alliance de droite Unité nationale (UN), Alan Garcia, candidat du Parti apriste péruvien (PAP), et Ollanta Humala pour le Parti nationaliste péruvien (PNP). Le dernier sondage attribue 27% à Flores, 20% à Garcia et 19% à Humala, après une série de dénonciations contre l’ex-militaire et candidat nationaliste pour de supposées violations des droits humains quand il combattait [la guérilla du] Sentier lumineux.
La candidature du militaire à la retraite à la présidence du Pérou, Ollanta Humala, a déchaîné une campagne médiatique pour le discréditer, sans qu’il y ait eu de discussion sur son projet politique ou sur son programme de gouvernement, tandis que des observateurs politiques dénoncent un accord entre les patrons, les médias et l’ambassade nord-américaine pour empêcher toute possibilité de victoire du candidat nationaliste, qui a évité jusqu’à maintenant de conclure des accords avec la gauche.
La guerre des sondages le situe un jour en première position ou en ballottage avec la candidate de droite Lourdes Flores, le lendemain en deuxième position, et maintenant [en troisième] derrière l’ex-président Alán García [1].
La candidature d’Humala préoccupe les secteurs les plus puissants du pays, bien que ces derniers n’en donnent pas la raison.
Peut-être ses dernières apparitions auprès du président vénézuélien Hugo Chávez ou son intention annoncée de rencontrer le dirigeant cubain Fidel Castro sont-elles à l’origine de ces craintes, car le discours du candidat à la présidence est resté sur le terrain du nationalisme et du populisme.
C’est que le Pérou a été tout au long du siècle dernier une source de développement du populisme et du nationalisme, parfois lié au marxisme latino-américain, qui a gagné d’autres pays de la région, et qui a enclenché des processus qui ont remis en cause les bases des relations de dépendance.
Aussi bien le populisme du fondateur de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA), Víctor Raúl Haya de la Torre, que le marxisme latino-américain rénové de José Carlos Mariátegui ou encore le processus militaire du général Juan Velasco Alvarado [2], ont gagné tout le continent et y ont impulsé un processus de lutte.
Humala n’a pas revendiqué un fil conducteur qui relierait son projet à ces expériences, bien qu’il ait manifesté son admiration pour Velazco Alvarado, mais la seule mention du nationalisme et du populisme au Pérou réveille des peurs endormies dans les sommets du pouvoir.
La candidate de droite Lourdes Flores pourrait d’après les sondages remporter les élections d’avril, alors que le président Alejandro Toledo, qui n’a pas mené une politique très différente de celle proposée par Flores, souffre depuis plus de deux ans du plus mauvais indice de satisfaction de tous les présidents du continent pour l’évaluation de son mandat, avec un pic d’à peine 7% d’opinions favorables parmi la population et une moyenne qui ne dépasse pas 10%. Flores, bien qu’elle ne dirige pas la liste du parti actuellement au gouvernement - dont le candidat a renoncé - représente de fait l’option la plus proche du gouvernement actuel des prochaines élections.
Sachant cela, il est difficile d’accepter les sondages qui accordent à Flores la première position, et les soupçons d’une manœuvre entre l’ambassade nord-américaine, les médias et les patrons pour assurer son triomphe et empêcher que la candidature d’Humala soit une alternative réelle, deviennent plus crédibles.
Les secteurs de gauche du Pérou reconnaissent que leurs divergences sont importantes avec le projet politique d’Humala, mais ils se sont montrés disposés à l’appuyer pour renforcer les chances d’en finir avec le modèle néolibéral d’abord impulsé par Alberto Fujimori [3], ensuite par le président Toledo, et maintenant par sa successeur désignée Flores.
Les espoirs de changement placés dans la présidence de Toledo se sont envolés en peu de temps. Son image d’opposant au gouvernement de Fujimori, ses dénonciations de la fraude électorale, des violations des droits humains, avaient créé l’illusion que durant son mandat les choses allaient changer. Pourtant, dans un retournement de veste politique dont la région est coutumière, Toledo a poursuivi le projet politique de son prédécesseur, se bornant à maquiller certains aspects de la politique des droits humains en créant la Commission de la Vérité [4], mais sans mettre en œuvre de manière décidée ses recommandations, allant jusqu’à utiliser les mêmes pratiques de corruption pour se maintenir au pouvoir et y faire accéder ses amis.
Humala était sur le point de ne plus pouvoir se présenter en janvier dernier, à la veille de la clôture des inscriptions des candidatures aux élections, quand la sienne fut contestée par l’avocat Julio Quintanilla, proche du candidat présidentiel Fernando Olivera du Front indépendant moralisateur (FIM) - qui ensuite a renoncé -, pour violation de la loi électorale.
Selon Quintinilla, Humala, ne pouvait pas, en tant qu’initiateur, fondateur et président du PNP, s’inscrire et présenter sa candidature à la présidence du pays pour une autre organisation, comme il le fit pour Union pour le Pérou.
Le juriste affirme qu’une telle action est interdite par la loi électorale, qui établit qu’une personne inscrite dans un parti ne peut être candidate pour un autre que si elle démissionne du premier cinq mois avant ou si elle reçoit de celui-ci une autorisation expresse.
Pourtant, la Cour électorale a rejeté la plainte.
Humala dénonce que depuis des mois les forces de l’oligarchie ont engagé des actions pour le discréditer et pour empêcher sa candidature.
Le dirigeant du Parti nationaliste péruvien (PNP) fait remarquer que les manœuvres contre sa candidature ont commencé depuis le début de l’année quand il a décidé de créer cette organisation. Il affirme que depuis lors il est suivi par les services secrets nationaux - « J’en ai des preuves », assure-t-il - et il rappelle qu’un général s’est même permis de faire contre lui des « déclarations franchement belliqueuses ».
Il indique que « même le premier ministre, le citoyen nord-américain (Pedro Pablo) Kuczynski » s’en est pris à lui « en violation flagrante de la loi électorale et sans que le système politique réagisse, parce qu’il s’agit d’Humala ». « Il n’a même pas hésité à s’en prendre à ma famille, en l’utilisant politiquement contre moi ».
Le candidat à la présidence soutient que « ces manœuvres démontrent le désespoir et la désorientation morale du gouvernement de Toledo et des classes politiques du pays » face à la montée du nationalisme dans les intentions de vote.
« Nous avons obtenu un important soutien parmi les citoyens, derrière nous il y a cinq millions d’électeurs, nous sommes déjà la première force électorale du pays », a-t-il proclamé. Il affirme que cette réalité désespère les politiciens péruviens traditionnels, qui devant l’échec de leurs précédentes manœuvres recourent maintenant à une argutie juridique pour disqualifier le courant nationaliste et son candidat.
L’ethnocacérisme
Le mouvement ethnocacériste milite pour une patrie indigène comprenant des territoires situés aujourd’hui au Pérou, en Bolivie, en Equateur, au Chili et dans une partie de l’Argentine. Le nom de ce mouvement, auquel appartiennent le père et des frères du candidat à la présidence Ollanta Humala, s’inspire de la figure du maréchal Andrés Avelino Cáceres, qui dirigea les « montoneras », majoritairement composés d’indigènes qui ont résisté à l’occupation chilienne du Pérou à l’époque de la guerre du Pacifique [5]. A cause de cela, certains le considèrent comme un mouvement « anti-chilien », surtout parmi ses partisans en Bolivie.
Le père d’Ollanta est l’avocat Isaac Humala, fondateur de l’Institut des études ethnogéopolitiques. Il revendique avec orgueil ses ancêtres curacas (chefs administratifs de l’empire Inca). Ce qui fait la force en partie du mouvement ethnocacériste est mise en avant de l’indigène et du cholo [6] face au « blanc » dans un pays à forte discrimination raciale.
Des médias chiliens ont averti, il y a quelque temps, du danger supposé d’une victoire d’Ollanta Humala, en signalant que son frère, Antauro, qui pourrait être ministre de la Défense s’il parvient à la présidence, a annoncé que son pays reprendra Arica [7]. Ils citent pour cela une déclaration d’Antauro de juillet 2001, où i