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9 decembre 2006 - Couriel : redactionquibla@yahoo.fr

 

Mexique-Oaxaca

Oaxaca et le Mexique d'en bas : vers un Autre Front
par le
Sous-commandant insurgé Marcos, EZLN, 2 décembre 2006
 

 

 

NdT : Le Sous-commandant insurgé Marcos et délégué Zéro de l’Autre Campagne a fait cette déclaration au meeting clôturant l’Autre Campagne, à Mexico, le 2 décembre. Il y annonce l’organisation d’une consultation interne sur le suivi de l’Autre Campagne –ce qu’il appelle l’Autre Front - et d’une mobilisation mondiale en faveur du peuple d’Oaxaca, devant culminer le 22 décembre. Mais surtout il jette les bases d’un « autre front » englobant toutes les composantes du Mexique d’en bas, du sud au nord y compris au « nord du nord », de l’autre côté du Río Bravo.

 

I. L’Autre Campagne dans le nord du Mexique : dire Oaxaca en haut et en bas

 

Des  centaines de femmes et d’hommes détenus illégalement, des dizaines de disparus, des tortures, des fouilles, des coups. Des femmes et des hommes jeunes, des indigènes, des enfants, des personnes âgées. Autrement dit, le peuple de l’Oaxaca d’en bas. En haut, la Police fédérale préventive, les paramilitaires d’Ulises Ruiz, les grands médias, la classe politique.

 

Se taire devant tout cela, ce serait dire « Oaxaca » d’en haut et, d’en haut, faire des comptes joyeux et … idiots.

 


Le meeting du 2 décembre

Là-haut, en effet, ils s’empressent de déclarer que tout est rentré dans l’ordre et que le « conflit » est sous contrôle parce que les « dirigeants » ont été arrêtés, comme si ce mouvement avait des « leaders » qui puissent être achetés, emprisonnés ou tués. On nous dit qu’il faut regarder ailleurs. Autrement dit, avoir les yeux fixés sur ce qui se passe en haut, sur le tralala du pouvoir politique, sur ses simulacres, sur sa prétention à nous faire croire qu’il commande et ordonne alors que c’est le véritable pouvoir qui fixe l’ordre du jour à ses moyens de communication, de ses commentateurs, de ses locuteurs, à ses artistes, à ses intellectuels, à ses chefs de la police, à ses chefs de l’armée et à ses paramilitaires.

 

Dire le « Oaxaca » d’ en bas, c’est dire camarade, c’est accueillir ceux que l’on persécute, c’est mobiliser nos propres forces pour que réapparaissent les disparus et que soient libérés les emprisonnés, c’est informer, c’est appeler à la solidarité internationale et au soutien du monde entier, c’est ne pas se taire, c’est dire cette souffrance du Sud et signaler qu’elle s’étend dans tout le Mexique et au-delà des ses frontières des quatre côtés, comme si c’était en bas que ces souffrances sont nommées, sont dites, sont entendues et cheminent.

 

Oaxaca se répand en douleur, mais aussi en lutte. Des morceaux de ce peuple se distribuent tel un puzzle sur l’ensemble du territoire national et au-delà d’une limite géographique plus ridicule que jamais, en tout cas au Nord.

 

Pendant les deux mois où nous avons parcouru le Nord mexicain dans tous ses recoins, Oaxaca apparaissait à tout instant. Il s’habillait de douleur et de rage. Il nous parlait et nous regardait.

 

Et l’Autre Campagne écoutait et écoute et elle tend les bras comme les ont tendus en solidarité avec Oaxaca les milliers de zapatistes qui ont paralysé à deux occasions les routes du Chiapas et les Autres dans tous les recoins du Mexique d’en bas, et toutes les autres et tous les autres aux quatre coins du monde. Comme ils continueront à tendre les bras même si personne ne tient les comptes, si ce n’est le miroir fragmenté que nous sommes, nous qui ne sommes personne.

 

Face à Oaxaca, pour Oaxaca et par Oaxaca, nous disons :

 

COMMUNIQUÉ DU COMITÉ CLANDESTIN RÉVOLUTIONNAIRE INDIGÈNE - COMMANDEMENT GÉNÉRAL DE L’ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE,  MEXIQUE.

 

Le 2 décembre 2006.

 

Au peuple mexicain,
Aux peuples du monde,

 

Frères et sœurs,

 

L’attaque dont a été victime notre peuple frère d’Oaxaca ne peut être ignorée par ceux qui comme nous se battent pour la liberté, la justice et la démocratie aux quatre coins de la planète.

 

C’est pourquoi l’EZLN appelle toutes les personnes honnêtes du Mexique et du monde à initier dès maintenant des actions permanentes de  solidarité et de soutien au peuple d’Oaxaca, avec les demandes suivantes :

 

Que les disparus réapparaissent en vie ; la libération des personnes emprisonnées ; la départ d’Ulises Ruiz et des forces fédérales d’Oaxaca, le châtiment des coupables de tortures, de viols et de meurtres. En somme : la liberté, la démocratie et la justice pour le peuple d’Oaxaca.

 

Nous appelons à ce que dans cette campagne internationale on dise, sous toutes les formes et dans tous les lieux possibles, ce qui s’est passé et se passe à Oaxaca, chacun à sa manière, en son temps et en son lieu.

 

Nous appelons à faire ocnfluer ces actions par une mobilisation mondiale pour Oaxaca le 22 décembre 2006.

 

Le peuple d’Oaxaca n’est pas seul. Il faut le dire et le démontrer, à lui et à tous.

 

Démocratie !
Liberté !
Justice !

 

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, décembre 2006.

 

 

II. 45 000 kilomètres en (Autre) Campagne

 


Oaxaca, octobre 2006

La première étape de l’Autre Campagne a fait parcourir à la Commission Sexta de l’EZLN près de 45 000 kilomètres (47 890, a noté quelqu’un qui a tenu les comptes) en long et en large du territoire de ce que nous pouvons désormais nommer, en connaissance de cause, d’effet, et de destin, l’Autre Mexique, celui de ceux d’en bas.

 

Ce que nous avons vu et écouté n’a pas fait que démonter cette fiction de 31 États plus un district fédéral - étant donné que nous avons rencontré des camarades d’au moins 35 entités : les 32 de la géographie décrétée d’en haut, plus la région de la Lagune, la Huasteca et cette entité qui est en train d’acquérir une forme et une identité propres au nord du Río Bravo.

 

Non, souffle qui anime l’Autre Campagne est si grand qu’il ne tient pas à l’intérieur des frontières. Au nord du Río Bravo, il y a un autre Mexique.

 

« Nous ne perdrons jamais. Nous sommes là. Nous serons toujours là », dit une petite fille chicana qui sait de quoi elle parle.

 

Nous avons écouté et nous avons vu de nombreux Mexiques, de couleurs et de langues distinctes, et qui empruntent des chemins différents. Avec eux, nous avons pu nous rendre compte qu’ils ne font qu’un seul quand ils font parler la douleur et font agir la rébellion.

 

À pied, à moto, à cheval, à bicyclette, en voiture, en train et en bateau, nous avons parcouru 45 000 kilomètres au cours d’une campagne très autre, et, pour employer les termes d’une femme indigène raramuri de la Sierra Tarahumara, « nous avons vu la maladie et aussitôt, nous avons trouvé le remède ».

 

La douleur a brillé de ses propres feux et l’arbre de la résistance, qui plonge ses racines dans les siècles, a commencé à scintiller.

 

Nous ne pouvons pas continuer à résister tout seuls, chacun dans son coin. Nous devons nous unir, pour nous et pour tous.

 

Bref, le Mexique ne pourra vivre que si vit le Mexique d’en bas.

 

Et le Mexique d’en bas ne pourra vivre qu’avec la libération des prisonniers et des prisonnières d’Atenco, celle de tous les prisonniers et de toutes les prisonnières politiques de ce pays, avec la réapparition en vie des disparu-es et avec l’annulation de tous les ordres de capture lancés contre les combattants sociaux.

 

 

III. Ni bleu ni jaune, l’Autre Nord existe aussi

 


Diffusion d'information par l'APPO...

Les quatre roues du capitalisme - pillage, mépris, exploitation et répression - unissent en bas ce qu’en haut on s’efforce de diviser à coup de sondages et de désirs bleus et jaunes.

 

L’Autre Campagne a retrouvé notre pays, elle a découvert que le Nord est aussi le Mexique.

 

En voici quelques échantillons :

 

Il existe là-haut une ligne qui unit Teacapán et Dautilo, au Sinaloa, à Isla Mujeres, au Quintana Roo et à Puerto Progreso, au Yucatán ; et qui unit Joaquín Amaro et San Isidro, au Chiapas, à Matamoros, au Tamaulipas, et à El Mayor, en Baja California.

 

Dans ces huit coins du Mexique d’en bas, des familles de pêcheurs sont persécutées à cause de leur travail. C’est comme ça que l’on criminalise le travail, avec l’alibi de la protection de l’environnement.

 

La politique environnementale des gouvernements néolibéraux, au niveau fédéral, des États ou municipal, consiste à détruire la nature... ou à l’arracher à ses gardiens légitimes pour la livrer à la voracité des grandes entreprises.

 

D’autre part, dans trois États - Sonora, Zacatecas et San Luis Potosí -, gouvernés respectivement par le PRI, le PRD et le PAN, on peut constater de visu ce que signifie « maintenir les variables macroéconomiques ».

 

Dans ces États, on assiste à la destruction et au dépeuplement de la campagne mexicaine par l’expulsion de millions de Mexicains vers les USA. Et à la restauration des anciennes haciendas (grandes propriétés, NdT) de l’époque de Porfirio Díaz où l’on fait travailler des migrants indigènes venus des États du sud et du sud-est du Mexique.

 

Au Mexique, la « modernité », c’est le retour à l’époque de Porfirio.

 

 

IV. En haut, après le XXème siècle, voici…le XIXème

 


...et lecture collective

La machine à produire des marchandises se cache dans les causes et non dans les effets. C’est derrière le marché et derrière le salaire que se cache le noyau dur du système : la propriété privée des moyens de production et d’échange.

 

Les nouvelles nations qui participent à la néo-conquête du Mexique sont constituées par les banques, les industries et le commerce, tous étrangers. Et leurs armées de conquête et d’occupation, ce sont les députés du parlement national, les sénateurs, les maires, de députés locaux, les gouverneurs, les présidents de la République et les secrétaires d’État.

 

Voilà l’histoire qui unit présentement le Mexique du Nord, du Centre et du Sud. Nous sommes revenus à l’époque de la fin du XIXème et du début du XXème siècle.

 

Spoliation des terres

 

Destruction de la culture et de l’histoire

 

Destruction de la nature

 

Destruction du tissu communautaire

 

Destruction de la culture organisationnelle

 

Violence de genre contre les femmes dans les familles, dans la sphère sociale, culturelle et institutionnelle.

 

Mépris pour les personnes âgées

 

Mercantilisation de l’enfance

 

Criminalisation de la jeunesse

 

Privatisation de l’enseignement moyen et supérieur

 

Démantèlement du système éducatif primaire et secondaire. Démantèlement de la sécurité sociale

 

Destruction et recomposition des conditions de travail pour les faire régresser à l’ère de Porfirio Díaz

 

Marginalisation du commerce ambulant et asphyxie du petit et du moyen commerce, au profit du grand capital commercial étranger. Mépris et répression contre la différence sexuelle, même au sein de la gauche.

 

Autisme pervers des grands moyens de communication.

 

« La faim vous jette à terre, mais la dignité indigène vous met debout », nous disait une femme indigène, chef des Kumiai (groupe appartenant au peuple yumana de Basse Californie, comptant 400 000 personnes, réparties entre le Mexique et les USA, NdT).

 

Au Mexique, on travaille pour ne pas mourir et on meurt au travail.

 

 

 

V. Nous sommes ce que nous sommes

 

Le contingent pricnipal de l’Autre Campagne est constitué d’indigènes, de jeunes et de femmes. Tous et toutes travailleurs et travailleuses des champs et de la ville.

 

Dans le Nord mexicain, on retrouve Oaxaca auprès des Triquis, des Mixtèques et des Zapotèques, mais aussi chez les Kumiais, les Kiliwas, les Kukapas, les Tohonos O’odham ou Papágos, les Comca’ac ou Seris, les Pimas, les Yaqussi, les Mayo Yoreme, les Raramuris, les Caxacans, les Coras, les Wixaritari, les Kikapoos, les Maskovos, les Teeneks, les Pams, les Nahuas, les Chichimèques, les Tepehuans et les Guarijios.

 

Chez les peuples, tribus et nations indigènes du Nord, il est plus fréquent et naturel qu’ailleurs de voir des femmes chefs, dirigeantes ou leaders.

 

« Nous voulons continuer à être ce que nous sommes », nous disait une indigène raramuri. Ce qu’auraient pu aussi bien dire un jeune, une jeune, une femme.

 

« Que la voix fasse son chemin, pour donner des forces à ce monde », dit cette femme, jeune et indigène du nord du Mexique.

 


 

VI. En bas, un cœur se connaît

 


Marcos dans la Huasteca, avec des adhérents de l'Autre Campagne appartenant ua peuple Teenek

La lutte anticapitaliste n’est pas apparue avec la Sixième Déclaration et l’Autre Campagne. Elle a suivi et suit encore de nombreux chemins au sein d’organisations politiques, sociales et non gouvernementales, au sein de peuples indiens, de collectifs, de groupes, de familles et d’individus.

 

La Sixième et L’Autre ont été un un appel à nous rencontrer, à nous connaître, à nous respecter, à nous unir.

 

Et nous avons réussi.

 

Maintenant, il s’agit pour nous tous et toutes, de répondre en tant qu’ Autre Campagne à la question de savoir ce que nous sommes et où nous en sommes, comment nous voyons le Mexique et le monde, ce que nous voulons faire et comment nous allons le faire.

 

C’est pour cela que nous appelons à une consultation interne du 4 au 10 décembre 2006.

 

L’Autre Campagne n’est pas une lutte de plus en bas, c’est celle de tout un chacun, mais en tissant d’autres liens, ceux de la solidarité et du soutien, ceux d’une même douleur et d’une même rébellion, ceux du respect, ceux des différences, en nous connaissant et en nous reconnaissant.

 

L’Autre Mexique commence en bas et ne s’achèvera pas avant qu’on le refasse, quoiqu’il en coûte.

 

L’Autre Campagne devient un Autre Front contre ceux d’en haut et leurs miroirs. Nous n’allons ni converger ni nous unir. Ceux qui s’opposent à Calderón d’en haut ne veulent pas changer ce pays, ils veulent arriver au pouvoir. Ceux qui comme nous s’opposent à Calderón d’en bas sont contre tout ce qui, là-haut, simule des idées et pratique le mépris.

 

L’officiel sera mis en déroute, de même que le « légitime » ou quel que soit le nom que prendra celui qui s’imagine que tout continuera comme avant et qu’en haut ont peut décider contre l’en bas, pour administrer toujours et encore le même cauchemar.

 

Ce pays est plein de coins et de recoins, d’angles.

 

C’est de là, et non des palais, des sièges de gouvernement et des bunkers de la classe politique, que naîtra, grandira et vivra une autre alternative.

 

Tout ce pays vit dans une prison, mais il y a des prisons qui sont plus prisons que d’autres. C’est pourquoi la lutte pour que les disparus réapparaissent en vie, pour la libération des prisonniers et des prisonnières d’Atenco, et maintenant pour ceux et celles d’Oaxaca, doivent faire partie d’une campagne nationale.

 

Parallèlement, d’autres mouvements nationaux peuvent se dresser contre les tarifs élevés de l’électricité, pour la défense et la protection de l’environnement, pour la promotion du commerce ambulant et du petit commerce ainsi que le boycott du grand commerce.

 

En tant que zapatistes, nous attirons l’attention sur la contribution qu’apportent les luttes anticapitalistes de groupes et collectifs anarchistes et libertaires, par leur caractère autogestionnaire.

 

Au Chihuahua, on nous a parlé des tlatoleros, ces messagers indigènes qui parcouraient les villages pour inciter à la rébellion contre la vice-royauté (à l’époque de la colonisation espagnole, NdT). D’une manière ou d’une autre, nous avons été et nous serons ces messagers.

 

Tandis que ceux qui ont le regard fixé vers le haut retournent à leur quotidien et au thème à la mode, l’Autre Campagne se regarde, se définit elle-même et se prépare.

 

En haut, ils parlent et s’interrogent déjà sur 2012. En bas, l’Autre Campagne continuera de demander qui et quoi dans son Programme national de lutte, puis comment et quand. Ce jour-là le calendrier d’en haut sera brisé et en suivra un autre, celui d’en bas et à gauche.

 

L’heure est venue. Nous serons ce que nous sommes, mais autres et meilleurs.

 

Il faut se réveiller.

 

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, décembre 2006.

 

P.-S. : Dans la pièce aveugle d’Ombre, seule la pendule permet de distinguer le jour de la nuit. Ici c’est toujours le matin. Ombre se prépare à retrouver les ombres qui lui ont donné vie et qui l’alimentent. Elle fait et refait ses comptes. Elle se réinstalle, le cœur brisé et plein de cicatrices et tout rapiécé. Elle lève des ancres, hisse des voiles. Elle porte un autre pays accroché aux pieds, collé à la peau, à ses oreilles et dans son regard. Elle possède une rage et une douleur qui ne tiennent dans les mots d’aucune langue. Dans les montagnes du Sud-Est mexicain, dans ce cœur collectif brun qui commande, elle attend une réponse qu’elle connaît depuis des siècles : il faut que l’aube se lève, comme elle le fait toujours, avec douleur et rage. Ombre sait ce que lui dira la montagne brune qui la guide. Donnant du baume à la douleur et de l’espoir à la rage, elle lui dira, en langue ancestrale : « Ne t’inquiète pas, n’aie pas de peine, que le cœur de notre patrie ne soit pas triste car il manque encore ce qui manque. »


Original : http://enlacezapatista.ezln.org.mx/la-otra-campana/605

Traduit de l’espagnol par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d ‘en respecter l’intégrité et d’en mentioner sources et auteurs.
URL de cet article :
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