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Mexique Pancho Villa, le retour
Propos
recueillis par Veronica Cago, 23 novembre 2006 Taibo II commande
des boîtes pour le réfrigérateur de sa chambre d’hôtel du centre de
Buenos Aires et s’apprête, une fois encore dans sa longue tournée latino-américaine,
à narrer cette obsession qui a capturé quatre années de sa vie, l’obligeant
à écrire plus de huit cent pages, et qui s’appelle Pancho Villa, qu’il
propose d’inclure immédiatement dans un nouveau "livre saint laïc
latino-américain". "C’est si littéraire, mais si littéraire
qu’un moment je me suis trouvé pétrifié et me suis dis : "Tu sais
quoi, malin ? Ne lui mets pas une once de fiction. Non seulement ce
n’est pas nécessaire mais cela affaiblirait le personnage. Ce livre
a toute sa puissance dans la capacité littéraire d’un personnage qui
n’est pas littéraire, définit l’auteur au moment de synthétiser la dévotion
infinie que lui a inspiré le révolutionnaire mexicain et qui transpire
à chaque ligne de son immense Pancho Villa. Une biographie narrative (Planeta). Votre récit de
Villa montre un personnage qui surprend par la légèreté avec laquelle
il évolue dans l'ambiguïté, et même dans la contradiction... C’est l’histoire
de quelqu’un qui a une réputation d’ivrogne alors qu’il est en réalité
abstinent et qu’en plus il aime les milk-shakes à la fraise. En même
temps toute sa vie est enveloppée dans la légende. Il y a trente six
versions fausses sur chaque histoire qui s’est réellement produite,
ce qui te contraint continuellement à sortir du brouillard pour que
le personnage arrive et se construise. Ce fut un exercice difficile
parce que vint un moment où il me plaisait d’être dans le brouillard.
Alors tu te trouves obligé d’enregistrer aussi le brouillard : "OK,
il y a neuf versions sur le lieu de naissance de Villa, mais celle-ci
et celle-là sont fausses pour telle raison, telle autre est absurde,
et celle-là est la bonne" mais les autres sont bien jolies et là
donc elles demeurent enregistrées. Vous énoncez cela
comme une sorte de principe méthodologique : quiconque a une légende
c’est qu’il la mérite, mais il faut aussi raconter son histoire. Il faut enlever
à la légende sa charge magique et lui restituer son poids réel. Celui
qui a une légende la mérite mais c’est à l’histoire de parvenir à lui
donner sa dimension humaine, parfois de manière critique. Pendant trop
longtemps la gauche a pratiqué l'idolâtrie, transformant en doctrine
toute proposition idéologique et opérant comme une église catholique
en ascension. Et cela a perverti la pensée critique en empêchant que
l’on voie de la seule manière réellement dialectique un personnage :
dans le bien et dans le mal, dans l’horreur et dans la folie, sans pour
autant que le fait de passer par les ténèbres lui fasse perdre sa qualité
humaine. Il y a en Villa un personnage irascible, virulent, et en même
temps un bon sens paysan très clair, d’une logique très primaire. Le
débat moral devient très compliqué ; il doit se soumettre à la narration
des faits, à ce qu’ils sont, au pourquoi font-ils cela, et permettre
au lecteur de penser par lui-même. Pourquoi dites-vous
cela ? Parce que l’histoire
du marxisme orthodoxe des cinquante dernières années est une histoire
"conductiviste" : elle tend à conduire le lecteur vers un
côté. Elle lui pose l’hypothèse, lui offre l’information qui démontre
l’hypothèse et au diable la recherche ; et quand cela ne te convient
pas, tu élimines des morceaux pour que ça colle. Avec Villa, en revanche,
tu as sans cesse l’obligation de recourir à des néologismes. Par exemple
: de quelle classe sociale est-il ? La question est renversée : les
classes sociales dont parle Marx ne fonctionnent pas. Je dois décrire
ce que je vois et avoir une réflexion sur ce que je trouve. Ainsi tu
découvres un personnage qui est une espèce de mélange de bandit de grand
chemin, de muletier, de contremaître, de paysan sans terre, de mineur,
de prolétaire des petites villes mais, en fin de compte un homme de
territoires. Et quand tu confrontes ces personnages, que découvres-tu
? Tu découvres des personnages qui ne sont pas enracinés à une terre
locale et par conséquent libres ; des personnages confrontés aux formes
d’ordre les plus dures de cette société : le caciquat (caciques=petits
chefs locaux, NdR), les enchaînés, les ruraux (rurales=policiers ruraux,
NdT), etc. Des personnages avec des racines régionales, mais non locales
; d’une extraordinaire mobilité sociale et d’éternels polyvalents. Comment
définir une classe comme celle-là ! Qu’exprime la
biographie de Villa sur les composantes clé de l’histoire mexicaine
? Plus que de l’histoire
mexicaine, je dirais qu’elle est une des composantes clés de l’histoire
latino-américaine. Villa exprime la volonté de vengeance des dépossédés,
des sociétés opprimées et la fureur qui vient d’en bas. Il est important
de l’intégrer à un nouveau livre saint laïc que nous sommes en train
de construire en Amérique latine, où ont leur place le Che, Rodolfo
Walsh, Sandino, Pancho Villa et tant d’autres dirigeants sociaux populaires.
Beaucoup d’entre eux me poursuivent ces derniers temps pour que je raconte
leur histoire. Je suis tombé à la fête du livre au Chili sur un poème
du Péruvien Javier Heraud, prémonitoire de sa propre mort. Je vis sa
photo, elle me bouleversa. Je restai à le regarder, lui aussi me regardait,
et je me suis dit : "Il faut écrire son histoire". Heyraud
allait s’incorporer à la guérilla du Che et mourut lors d’un passage
du Pérou à L'investigation
historique pour la biographie de Villa est en même temps une recherche
sur les formes de l’oralité. Le livre a un poids spécifique très puissant
à coup sûr comme les romanciers qui ont écrit sur Pourquoi cette
fascination pour les biographies ? La biographie
est le tronçon long : d’où vient-il et où va t-il. C’est une vision
de Engels et Bouddha mélangés d’où il ressort que l’histoire est dans
un grain de sable et inversement. C’est l’idée cohérente qu’un personnage
raconte une époque et qu’une époque raconte un personnage. Et peut-être
s’agit-il aussi d’une rébellion contre la démagogie de l’ "histoire
sociale des opprimés". Oui, bien sûr, c’est l’histoire des opprimés
mais aussi celle de l’ingénieur qui a construit le pont et de ce fils
d’oligarque traître à sa classe qui a étudié le droit du travail pour
défendre les ouvriers coupeurs de canne à sucre. Il faut abandonner
ce schématisme primitif de l’histoire sociale en tant qu’histoire sans
sujets ou seulement avec des sujets sociaux. En fin de compte, c’est
là une perversion de romancier. Un romancier a besoin de personnages
! Quand vous étiez
encore à écrire votre Villa, vous m’avez dit que chaque génération doit
réécrire les biographies pour qu’elle soient lues de nouveau dans la
chaleur d’une époque. Oui, c’est la
possibilité de toucher les jeunes de 20 ans. A Mexico, l’un d’entre
eux s’est levé et m’a dit : "Avant mes héros étaient Spiderman
et Batman et après vous avoir lu, c’est Villa, Spiderman et Batman".
Je lui ai demandé : "Dans cet ordre ? Parce que si tu changes l’ordre
ici, ça va pas ta tête". Le garçon m’a répondu : "Oui, dans
cet ordre". J’ai insisté : il nous faut reconstruire le livre des
saints laïcs de la gauche et garder nos références. Le Pape est pure
ordure, il devrait être dans le livre des saints de la droite ; c’est
le gangstérisme, l’appareil d’État, c’est l’intransigeance et le dogmatisme,
c’est l’exclusion. Il faut refaire notre livre saint sans peur de dire
les vérités et en ce sens Villa a été très important. On doit attraper
par l’épaule nos mythes et les regarder de face, même s’ils te font
très peur. C’est ce qui m’est arrivé avec le Che et aussi avec Villa. De ce "villisme"
que vous racontez, voyez-vous des traits dans le Mexique actuel ? Comme référence
directe, non. Comme référence indirecte, tout. Villa est de tous les
côtés comme référence romantique et mythique. Il est pleinement présent
dans "d’où venons-nous ?", "qui sommes-nous ?".
J’ai présenté le livre dans le Durango (État de naissance de Pancho
Villa, Ndt), où il m’a fallu attendre dix minutes avant de pouvoir commencer
à parler parce que les gens criaient « Viva Villa ». J’avais
vraiment les boules !. Je disais l’autre jour dans un de ces campements
contre la fraude (électorale, NdT) — dans lesquels j’ai fait 48 conférences
en 45 jours — quand ils t’attaquent avec le Traité de Libre Échange
dans la journée, tu rentres chez toi le soir crevé et là l’image de
Pancho Villa te protège, te sourit. Son image dit des choses comme :
"Arrête de nous les casser car le peuple est capable de rendre
coup pour coup" et ces choses il faut les dire pour faire peur
à l’ennemi. Comment peut-on
entendre la situation actuelle de rébellion à Oaxaca ? C’est bien terrible
car tu as un gouverneur qui est un gangster, dans le vieux style priiste
(du PRI, le Parti Révolutionnaire Institutionnel) et qui totalise
déjà une douzaine de morts. Qui réprime un mouvement enseignant et qui
déchaîne la mobilisation de l’APPO (Assemblée Populaire des Peuples
d’Oaxaca). Qu’ils lui prennent la ville et l’État, l’empêchent de gouverner
et il gouverne caché dans des hôtels de seconde classe parce qu’il est
mort de peur et la nuit il sort ses pistoleros pour tirer sur les gens
dans le dos. Et le gouvernement fédéral, au lieu de rester de côté et
d’attendre qu’il coule ou de provoquer un vote de disparition des pouvoirs
au Sénat, comme il a une alliance avec le PRI pour que ce dernier soutienne
l’entrée en fonction de Calderón, alors il le laisse en place et même
le renforce en envoyant Certains analystes
ont décrit ce qui se passe à Oaxaca en parlant d’une "Commune".
Etes-vous d’accord ? Oui, le terme
est très juste. Ce qui se passe à Oaxaca est une conjonction de mille
choses : mouvements d’artisans et d’indigènes, mouvement syndical, citoyen
et de quartiers. Il y a une Commune émergente à Oaxaca et la pression
de l’ensemble du pays est aujourd’hui fondamentale. Ce qui est important
c’est que la mobilisation contre la fraude menée par les campements
dans le DF (District Fédéral) commence à se transformer dans la ville
de Mexico en une solidarité définitive et déclarée avec Oaxaca. Pourrait-on dire
que Zapata a été plus réapproprié, au travers du zapatisme, que Villa
? Oui, quoique le
zapatisme ne soit pas non plus Zapata. Le zapatisme est la version de
Zapata qui est adaptée aux communautés indigènes de la zone maya. Ce
qui est très bien. Mais rien ne revient mécaniquement, tu ne peux pas
transposer. Cette idée que nous "serons comme le Che", qui
fut si populaire dans le Cuba des pionniers, était une tromperie. Personne
ne peut être comme le Che. Nous serons comme ceux que nous sommes, mais
avoir le Che à tes côtés, avoir sa présence irrévérencieuse, c’est très
bien. Après l’initiative
zapatiste de l’Autre Campagne, l’EZLN ne s’est pas montré proche du
mouvement anti-fraude, pourquoi ? Bien que je ne
sois pas vraiment un sympathisant de López Obrador, duquel je suis éloigné
pour un tas de raisons, il était évident qu’il y avait un mouvement
social de grande envergure et extrêmement respectable. Le zapatisme
a commis la grave erreur de ne pas percevoir la force et la puissance
de ce mouvement social et de se marginaliser. Marcos aurait dû aller
dans les campements, or il n’y est pas allé. Il était dans une maison
de je ne sais quel quartier de la ville de Mexico. Cette marginalisation
a été une grave erreur pour le zapatisme et a affaibli le mouvement
dès qu’il n’a pas assumé toutes les forces possibles qu’il aurait pu
accumuler. Même avec un social-démocrate "light", il y a des
choses qui peuvent rassembler : par exemple l’idée que les mouvements
sociaux ne se règlent pas par des interventions policières. Ou encore
préférer l’éducation laïque à la religieuse. Bon, il y a déjà là des
points importants. Il faut retrouver une mentalité non sectaire, accumuler
le maximum de forces possibles autour de ce qui nous unit et agir dans
ces espaces. Cela laisse libres d’autres espaces, qui sont propres.
J’ai beaucoup de respect pour le travail de l’Autre Campagne : elle
est allée faire entendre des voix et des conflits dont personne ne s’occupait.
Seuls les zapatistes sont capables d’aller au secours d’une communauté
isolée, là où il y a un secteur en lutte. Mais il n’en reste pas moins
que la lenteur des zapatistes à appuyer Oaxaca a été terrible. Pourquoi ? Je l'ignore et
ne le comprends pas. Je ne veux parler à la place de personne. Ils ont
leurs explications. Elles sont pour moi respectables mais erronées.
Mais le mouvement est sage : le mouvement oaxaqueño nous oblige maintenant
à nous tenir tous derrière lui. Felipe Calderón
va t-il gouverner dans la complète continuité de Fox ? Je le vois pire.
Comme la continuation de Fox, qui était lui-même la continuation de
Salinas, avec une circonstance aggravante : Calderón , pour pouvoir
"gagner" ces élections a dû conclure un pacte avec les secteurs
les plus réactionnaires, les plus sordides de la société mexicaine.
Pacte avec le clergé ultramontain, avec le Yunque (L’Enclume, société
secrète catholique d’extrême-droite fondée en 1955, très présente à
la direction du PAN, NdR) et avec le vieux priisme gangstérisé
restant dans le corporatisme enseignant, etc. Toutes ces alliances,
il va devoir les payer maintenant, par conséquent Calderón
va devoir gouverner beaucoup plus à droite. Et il devra compter
sur un mouvement social très puissant, qui va lui dire non tout le temps.
Je ne peux imaginer par exemple ce qui va se passer s’il assujettit
les livres à La droite au Mexique
semble conserver une "organicité" et une agressivité politique
plus grande que dans une bonne partie de l’Amérique latine. Oui, la droite
mexicaine entrave la possibilité d’un front latino-américain de centre
gauche. Le Mexique pourrait être le pivot hyper-important d’un front
qui intégrerait l’Argentine, le Brésil et NdT [1] Javier Heyraud
(1942-1963) poète guérillero, membre de l’ELN péruvien (Ejercito de
Liberacion Nacional) est mort dans une situation assez confuse sur le
rio Madre de Dios, face à la ville de Puerto Maldonado. Il s’agit de
la guérilla du Che en ce sens qu’elle a été conçue à [2] Hugo Neira, historien,
essayiste et militant péruvien, a fait des études en France, et a enseigné
dix ans à l’université de
Original : www.rebelion.org/noticia.php?id=42174 Paco Ignacio
Taibo II, romancier et historien mexicain né en Espagne, est connu tant
pour ses romans noirs que pour ses ouvrages sur le mouvement ouvrier
et révolutionnaire, en particulier ceux sur le Che, "L’année où
nous n’étions nulle part" et "Ernesto Guevara connu aussi
comme le Che" (Editions Métailié). Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice,
membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs
pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour
tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à
condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources.
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