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Amerikkka : le premier Empire et son arrière-cour |
Bolivie |
![]() Alvaro Garcia Linera, vice-Président de Bolivie |
Nous ne pouvons que recommander la lecture de cette fascinante interview à tous ceux qui tentent de réfléchir en Europe sur les nouveaux mouvements sociaux, ce qu'on appelle en France le "communautarisme" et sur les liens entre politique, luttes sociales et ethnicité. Alvaro Garcia est un intellectuel qui se retrouve au pouvoir après un itinéraire singulier : des bibliothèques à l'Altiplano [1] et à la guérilla, puis de la prison à la vice-présidence. Il est un magnifique exemple de ce que le sous-commandant Marcos appelle les intellectuels d'en bas. Puisse-t-il faire école auprès des jeunes générations. (NDLR Quibla)
Mathématicien, voyageur, sociologue autodidacte, âgé de 44 ans, il en a passé cinq en prison, il a publié plusieurs livres et a mené une vie de recherche intellectuelle. Dans ce parcours il a exploré sans cesse l'idée marxiste des peuples "sans histoire" et il est parvenu à des conclusions qui l'ont rapproché d'Evo Morales.
-Quel a été votre parcours intellectuel ?
-Je suis quelqu´un qui a vécu son adolescence dans une
période de grande instabilité politique : des élections,
des putschs, des élections, encore des putschs, dans un environnement
rempli de mobilisations, de projets, de débats, d'utopies. Je
parle de la fin des années 70 et d'après moi, cela a eu
une influence mon rapprochement avec la politique et les sciences sociales.
En 1979, à l'âge de 17 ans, j'ai vécu le premier
grand blocus indien de l'histoire moderne bolivienne. Ce qui se passait
était difficile à comprendre et dans ces circonstances
j'ai cherché l'aide des sciences sociales, de la sociologie,
de l'économie, d'une façon plutôt autodidacte. Pourtant
je me sentais éloigné des organisations partisanes, j'avais
une approche légèrement intellectualisée de la
politique. J'avais commencé à étudier les mathématiques
car je croyais que les sciences sociales, je pouvais les apprendre tout
seul et j'ai décidé de continuer mes études au
Mexique. Le contexte de l'Amérique Centrale a une grande influence
sur ma perception de la politique, spécialement la guérilla
du Salvador, et je commence à politiser mes lectures. Je passe
d'une orientation plus philosophique et abstraite du capital, de la
dialectique de Hegel, de Kant, à un regard plus pragmatique.
Et c'est alors que commencent mes lectures disons les plus léninistes
pour mieux comprendre ainsi ce qui concerne la gestion du politique.
Nous sommes déjà dans les années 80 et quand je
finis mes études, je rentre en Bolivie plus engagé politiquement.
-De quelle façon la connaissance des mouvements insurgés
de l'Amérique Centrale a-t-elle eu une influence sur votre évolution
intellectuelle ?
-Les éléments importants étaient au nombre de deux:
la lutte armée en tant que moyen de résolution ou de conquête
du pouvoir et, tout particulièrement, le thème de l'ethnicité.
J'ai entendu parler de la multiculturalité pour la première
fois lors d'un débat politique au Guatemala. Bien qu'il s'agissait
déjà d'un moment de reflux, la guérilla guatémaltèque
réussit à intégrer cet élément dans
le débat grâce à la présence des Mayas. C'était
pour moi extrêmement nouveau. Et avec ce bagage je rentre en Bolivie
et nous essayons ici (avec Raquel Gutiérrez, à l'époque
sa compagne) de construire une structure politique principalement ouvrière
puisque les mineurs étaient l'axe de la politique contestataire
en Bolivie et nous entamons un long débat, qui se poursuit dans
une certaine mesure aujourd'hui, contre le trotskisme et le stalinisme,
incarnés par le Parti Ouvrier Révolutionnaire et le PC.
Après, nous faisons la connaissance d'un groupe de leaders indigènes,
encore jeunes, venant des courants kataristes (2) et indigénistes
des années '70, qui dénonçaient le "colonialisme
interne".
-Et c'est alors que l'on vire vers l'ethnique-national.
-Nous débutons une relecture, ou plutôt un élargissement
de notre perspective, de la thématique ouvrière à
la thématique nationale et la paysanne-indigène, plus
basées sur ce que l'on appelle des "identités diffuses".
Et c'est là que commence une étape vers 1986- qui
se poursuit aujourd'hui, une étape de préoccupation pour
l'indigène et de construction de la nation. Je consacre mon temps
à écrire plusieurs livres, quelques-uns polémiques,
en débat avec la gauche traditionnelle dominante, et d'autres
qui préfiguraient des travaux d'une plus grande abstraction.
Et alors commence une obsession, qui m'a poursuivi pendant dix années,
pour enquêter sur ce que Marx avait dit sur le sujet et nous commençons
à fouiller dans ses cahiers, dans ses textes sur les "peuples
sans histoire" de 1848, dans les Grundrisse, dans les textes sur l'Inde
et sur la Chine, et dans ses lettres à Vera Zassoulitch, même
dans ses manuscrits ethnologiques et dans d'autres, inédits sur
l'Amérique du Sud, qui se trouvent à Amsterdam. Nous avons
été là-bas pour les consulter. Quelques collègues
me réprimandaient à cause de cela : ils ne considéraient
pas correct que dans des moments de lutte politique d'une telle intensité,
je fouille des archives. Une obsession débute, avec des variantes,
afin de trouver le fil conducteur de cette thématique indigène
à partir du marxisme et tout en croyant possible que celui-là
pouvait rendre compte de la force de la dimension, du contenu et du
potentiel de la demande ethnique des peuples indigènes. Cela
implique de nombreuses disputes, dans des textes moins académiques
et plus polémiques, avec la gauche bolivienne, d'après
laquelle il n'y avait pas d'Indiens mais seulement des paysans. Il s'agissait
d'une dispute marginale car nous étions un groupe de personnes
sans aucune influence qui distribuions nos pamphlets, nos petits textes,
nos polycopiés de 50 pages dans les marchés, dans les
mines. Cependant la polémique débute ici.
-Vient ensuite la tentative de constituer l´Armée
Guérillera Túpac Katari et la prison
-Dans les années 85 et 86 convergent des intellectuels, des jeunes,
des très jeunes, des ouvriers des mines en processus de forte
radicalisation et un groupement de leaders paysans et d'indigènes
venant des rangs de l'indigénisme katariste. Pendant cette première
étape, toute l'activité est basée sur le travail
politique dans les mines, dans les assemblées, dans la production
de pamphlets, de la critique aux positions de la gauche traditionnelle
avec une consigne bien claire : "Il y aura une épreuve de force
et elle déterminera la nouvelle époque ". Cette épreuve
de force a eu lieu en 1986, la Marche pour la vie des mineurs contre
le démantèlement de la Corporation Minière de Bolivie.
Les ouvriers finissent vaincus politiquement, il n'y a même pas
besoin d'une sortie militaire, le mouvement s'effondre et c'est le début
de la dispersion.
-Et cette défaite est à l'origine de l'orientation vers
les communautés indigènes?
-À partir de ce moment nous nous déplaçons avec
tout ce groupe d'intellectuels et de mineurs à la campagne, avec
les indigénistes, afin de favoriser le travail. Au fur et à
mesure un scénario plus puissant d'autodétermination des
nationalités indigènes, particulièrement l' aymara,
se construit. L'accent est mis sur la possibilité d'un soulèvement
indigène, sur l'idée que l'émancipation indigène
passe forcément par un soulèvement des communautés.
Quispe théorise sur la guerre des Ayllus (3) et des communautés,
il a l'image d'une prise du pouvoir par un soulèvement des Ayllus
et des communautés, c'est-à-dire, on ne conforme pas un
imaginaire guérillero mais un théâtre d'émancipation
des masses. C'est le début d'un processus qui donnera lieu, plus
tard, à l'EGTK et à des exercices de formation militaire
dans les communautés ; au début dans l'Altiplano (Haut
Plateau), avec des militants de l'ancien indigénisme des années
70, après à Potosi, au Chapare et à Sucre. C'était
une dynamique intense.
- S'en suit le démantèlement du groupe
et votre emprisonnement. Comment votre activité intellectuelle
postérieure se déroule-t-elle pendant votre emprisonnement?
-Sachant que je n'allais pas pouvoir disposer de beaucoup de livres
et que ma bibliothèque ne serait pas disponible, je décide
de me consacrer seulement à quelques-uns et de les travailler
plus en profondeur. Je continue une partie de mes travaux théoriques
et j'écris Forme valeur, forme communauté, une lecture
entièrement consacrée au Capital (de Marx), avec l'obsession
de travailler le sujet de la valeur d'usage, de la valeur d'échange
et des logiques d'organisation de la modernité afin de faire
contrepoint aux logiques d'organisation du monde andin. Ça a
été cinq ans d'enfermement. Je crois que c'est mon meilleur
livre, étant donné le temps que j'ai pu y consacrer et
le fait que nous avons eu beaucoup de patience pour monter les transcriptions.
C'était un cours accéléré d'anthropologie
andine, d'ethno-histoire andine et d'économie agraire. Quand
je sors de la prison, j'intègre immédiatement l'académie,
je reprends même le sujet du monde ouvrier, mais dans une perspective
plus sociologique. Cela débouchera sur Reprolétarisation,
traitant le monde ouvrier des usines en Bolivie et ses changements d'organisation
et technologiques et La condition ouvrière, traitant de la nouvelle
industrie minière. Les conclusions générales sont:
les ouvriers n'ont pas disparu, mais une modification substantielle
de la structure matérielle de la condition ouvrière, de
l'identité ouvrière et de la composition politique et
culturelle de la classe ouvrière s'est produite. Cela explique
, en partie, la disparition de La Centrale ouvrière bolivienne
en tant que mouvement social unificateur du pays. Durant les dernières
années j'ai réalisé plusieurs études des
mouvements sociaux, tout en intégrant les théories les
plus modernes comme celles de Charles Tilly, Pierre Bourdieu et Norbert
Elias.
-Vous êtes passé de l'action insurgée
à l'académie, et puis vous avez oscillé entre les
médias et la politique. D'après vous, quel est le rôle
de l'intellectuel dans un domaine universitaire comme celui de l'Amérique
du Sud, peu institutionnalisé, et au milieu d'une nouvelle vague
de politisation sociale ?
-Dans les années 90 la croyance qu'il fallait séparer
la politique de l'académie ou l'idée d'un domaine académique
autonome s'installe, mais cela n'était qu'une illusion. La promesse
d'un académisme beaucoup plus solide, cohérent et fondé
sur des bases propres, se termine en un académisme qui sert à
légitimer idéologiquement le projet politique et économique
néolibéral. Lorsque l'on révise sans passion la
production des années 90, on se rend compte de la pauvreté
sur le plan de la recherche et conceptuel, de l'abondance de la rhétorique
et du manque de sens commun d'une grande partie de cette production.
Je crois qu'actuellement un nouveau enjeu pour la production intellectuelle
se présente: la capacité de construire de manière
critique des catégories, des arguments et des raisons, et pas
simplement des pamphlets politiques, une capacité pouvant, parallèlement,
reprendre ces signes et la richesse de la société, non
seulement ceux des mouvements sociaux. Et c'est ici que réside
le grand enjeu qui consiste à continuer ce long parcours de l'intellectuel
latinoaméricain et bolivien qui rompt avec la fausse asepsie
idéologique à la façon de Vargas Llosa [NDT : romancier
plus parisien péruvien qui fut à la mode et candidat malheureux
à l'élection présidentielle] . Cependant il ne
faut pas que l'intellectuel néolibéral coopté par
le discours étatique soit remplacé par celui des mouvements
sociaux faisant l'apologie de l'action collective, mais par un intellectuel
critique vis-à-vis du pouvoir en place et des forces émergentes.
Une partie de cela peut être utilisée par les mouvements
sociaux mais pas une autre : la réflexion sur leurs limites va
être douloureuse et c'est alors que l'autonomie intellectuelle
ne doit pas se taire ou forcer ses réflexions en faveur de l'un
ou de l'autre.
-Le fait d'être au même temps sociologue
critique et vice-président est-il un problème ?
-Bien au contraire, c'est une combinaison excellente, car elle permet
d'analyser très objectivement ce qui se passe et ses propres
actions. Et en tant que vice-président on voit certaines choses
que l'on verrait jamais dans le cabinet d'un sociologue.
-Plusieurs médias parlent "d'evisme" pour ce
gouvernement.
-L'evisme signifie une rupture par rapport aux stratégies antérieures
de lutte pour le pouvoir, c'est un projet d'autoreprésentation
des mouvements sociaux, de la société plébéienne.
C'est un nouvel horizon qui ne jaillit pas de la théorie mais
qui s'enrichit, petit à petit, grâce à la pratique
et il peut constituer un intéressant gisement d'analyse dans
les courants néomarxistes. Un deuxième élément
qui pourrait définir l' "evisme" est un indigénisme souple,
capable d'appeler les secteurs non indigènes, les métis,
les secteurs moyens urbains. Dans des termes didactiques nous pourrions
dire que la Révolution Nationale de 1952 donne la citoyenneté
à l'indien, néanmoins elle cherche à le diluer
dans le métissage et bloque ses possibilités de développement
politique. Cinquante ans plus tard, l'indien exige d'être un sujet
politique autonome qui propose un nationalisme expansif, une nation
avec une "unité dans la diversité" comme Evo Morales l'a
autant répété. L'expérience que nous vivons
en Bolivie met en question tout le débat de la lutte pour le
pouvoir, même les propositions d'Antonio Negri. Qu'est-ce qu'un
gouvernement des mouvements sociaux ? Cela est-il possible ? Comment
opérer la relation entre le politique et le social ?
-Vous avez parlé de capitalisme andin
-Par cette _expression, plutôt théorique, j'ai fait référence
au fait que les structures matérielles des rébellions
sociales depuis 2000 sont les petites économies familiales, tant
à la campagne qu'en ville. Ce sont les petits producteurs qui
se sont rebellés : des paysans, des cocaleros, des artisans,
des petits entrepreneurs, des coopérativistes miniers. Et dans
une nation de petits producteurs il n'y aura pas de révolution
socialiste. L'evisme" envisage ces modernités multiples, le petit
paysan de l'Altiplano n'est pas un "farmer", mais il peut avoir des
tracteurs et l'internet. Le moderne a toujours englobé le traditionnel,
maintenant nous pensons à une articulation différente
et non subordonnée entre ces deux éléments qui
vont persister durant les 50 ou 100 années à venir. Nous
ne pensons pas au socialisme pour le futur proche mais à une
profonde révolution démocratique décolonisatrice.
Notes
[1] Altiplano : Située au c¦ur de l'Amérique latine,
la Bolivie est un pays grand comme l'Espagne et la France réunies;
4 millions d'habitants le peuplent. La Bolivie est traversée
du nord au sud par la Cordillère des Andes, la Sierra, dont les
sommets dépassent 6500 mètres. Entre les deux chaînes
de la Sierra, la Cordillère Occidentale et la Cordillère
Royale, s'étend un haut plateau qui couvre 80 000 kilomètres
carrés : l'Altiplano, le désert le plus haut du monde.
C'est là, à une altitude de plus de 4000 mètres,
que se concentrent les 70% de la population. Sa capitale, La Paz, est
dominée par L'Illimani, à 6500 mètres.
[2] Kataristes : Le katarisme, en référence
au leader indigène Tupac Katari qui dirigea un soulèvement
autour de La Paz à la fin du XVIIIème siècle, est
un courant qui contribua à rénover un syndicalisme paysan,
jusque-là allié aux régimes militaires. Ses leaders
cherchèrent à lutter contre la cooptation des dirigeants
syndicaux et à élaborer une idéologie indianiste
sur laquelle s'appuyer dans les luttes. Le katarisme a « reconstruit
» une identité indigène, là où les
militaires comme les gouvernements du MNR ne voulaient voir que des
« paysans ». De là découle une idéologie
théorisant la double oppression du paysan, par sa condition économique,
mais aussi par sa condition d'indigène victime de discriminations
au sein d'un État colonial.
Ses principaux dirigeants, comme Genaro Flores, jouèrent par
la suite un rôle-clé dans la lutte pour le rétablissement
de la démocratie. Les liens avec les militaires furent définitivement
rompus avec la fondation de la CSUTCB en 1979, et son adhésion
à la COB l'année suivante, première étape
de la construction d'un syndicalisme paysan de lutte en Bolivie. (Note
empruntée à Hervé Do Alto, doctorant en science
politique, correspondant d'Inprecor en Bolivie.)
[3] Ayllu :Très ancienne institution sociale péruvienne
groupant une collectivité agraire unie par des liens de parenté,
de consanguinité, de voisinage, de religion et de langue (environ
200 ou 300 personnes par ayllu en général). ces liens
sont aussi économiques du fait que tous ses participants effectuent
une part de travail basé sur un système coopératif,
l'ayni, sur un territoire mis en propriété commune (marka
en quechua).
Le système de l'ayllu prend ses origines dans les petites communautés
andines d'agriculteurs qui précédèrent l'époque
des incas. Ces derniers, qui en étaient issus, l'adaptèrent
à leur mode de gouvernement, et le fortifièrent. L'Inca
lui-même vivait en ayllu (la panaca royale). ce type d'organisation
sociale survécut aux ponctions effectuées par les Espagnols
dans les communautés indigènes et cohabita, pendant toute
la durée de la Colonie, avec le sévère régime
de l'encomienda.
Il existe encore au Pérou près de 5000 ayllus andins effectuant
en commun les travaux de culture, la construction ou l'entretien des
granges communes, des chemins, des ponts, etc. (Source : http://dduguay.club.fr/dico_incas_A.htm)
par Bert De Belder, Solidaire, Bruxelles, 29 mars 2006
Source : http://www.ptb.be/scripts/article.phtml?lang=1&obid=30678
Pas simple, de convenir d'une interview avec Leonida Zurita. D'abord,
elle était restée à Paris dans les parages de José
Bové. Puis les entretiens avec le ministre De Gucht et son cabinet
des Affaires étrangères ont duré bien plus longtemps
que prévu. Les rendez-vous avec Le Soir, Solidaire et La Libre
Belgique ont été annulés. Mais, le lendemain matin,
j'ai quand même pu voir un instant Leonida et sa camarade Elena,
au petit déjeuner à l'hôtel Léopold, dans
le quartier européen de Bruxelles. J'aborde deux paysannes indiennes,
avec la robe typique, les longues tresses et le chapeau.
Leonida Zurita Vargas se perçoit davantage comme dirigeante paysanne que comme sénatrice. Elle est présidente de la Coordination des paysannes de la région du Trópico et elle est originaire du Chapare, la province où l'on cultive les feuilles de coca.
Leonida Zurita Vargas, dirigeante paysanne et sénatrice, a 36 ans et deux fils de 14 et 7 ans. «Et deux petites sont mort-nées», ajoute-t-elle pensivement. Très tôt déjà, elle a été confrontée aux décès prématurés, puisque son père est mort qu'elle avait à peine deux ans. «D'une maladie ou d'une autre. Nous n'avions pas les moyens d'avoir des soins de qualité, raconte-t-elle. Et ainsi, ma mère a toujours été à la fois une mère et un père pour moi.» Je lui demande de me parler d'elle d'abord et elle me parle de choses et d'autres.
Leonida Zurita. Après ma première année d'école moyenne, j'ai arrêté d'étudier, j'ai dû aller travailler dans les champs. Nous avions arrêté de cultiver la coca et, avec une prime des autorités, nous sommes passés à des cultures alternatives. Mais ça ne rapportait pas, la terre n'était pas bonne pour ça. Et en plus, il n'y avait pas de débouchés pour ces cultures. Nous avons tout perdu et les dédommagements pour avoir laissé tomber la coca étaient partis en fumée.
Comment êtes-vous devenue active dans les organisations paysannes?
Leonida Zurita. En 1994, j'ai fait la connaissance d'Evo Morales, lors d'une action contre les militaires qui avaient emprisonné des paysans. C'est là que j'ai su qu'Evo était notre homme. Il nous a conseillées de nous organiser en tant que femmes et paysannes. Un an plus tard, nous tenions déjà notre premier congrès des femmes, suivi peu après d'une marche des femmes sur la capitale La Paz, afin d'exiger le respect des droits de l'homme et des droits de la femme.
Ce fut également notre première expérience de la répression. Bien des femmes ont été arrêtées, nous avons été enfermées comme des chiens. Nous sommes restées deux, trois jours en cellule, mais nous sommes parvenues à mettre les bouts. Pour ne pas être découvertes, nous ne longions pas les routes, mais les voies de chemin de fer. Nous étions 15 ou 20 femmes et trois hommes, dont Evo. Finalement, nous sommes retournés à La Paz et nous nous sommes mis en grève de la faim, douze jours durant.
La répression était si dure?
Leonida Zurita. Oui, oui, bien des femmes en ont été les victimes et ont été violées par les policiers. Si vous aviez cent dollars ou un VTT, on vous accusait de vendre de la drogue. Souvent, nos hommes devaient s'enfuir et nous, on nous battait. Tant de douleur, tant de souffrance [Silence.] C'est alors que j'ai appris ce que signifiait la «justice» pour les pauvres, à savoir la prison, des morts, des blessés, et pour les riches, la «justice», c'est la liberté.
Comment aidiez-vous les femmes à s'organiser?
Leonida Zurita. En 1997, nous avons fondé une fédération des paysannes, parallèlement à la fédération des paysans d'Evo. Dès le début, nous avons mis l'accent sur la formation. Très important. Ce genre de travail syndical, c'est la meilleure école, la meilleure manière de conscientiser. Et nous nous sommes bien vite lancées dans l'action, la guerre pour la coca, la guerre pour l'eau, la guerre pour le gaz.
Nous nous y prenions tout à fait autrement qu'avant. Dans le temps, les hommes marchaient devant et les femmes derrière mais nous avons désormais inversé cette tactique, car trop d'hommes étaient blessés. Vous devez savoir que les flics frappent les hommes avec haine et colère, mais qu'ils frappent sur les femmes avec amour et douceur [elle rigole]. D'ailleurs, ces flics eux-mêmes sont nés du ventre d'une femme. Et, pendant ce temps, les hommes peuvent fourbir leurs frondes et préparer leurs traits. Nous, les femmes, servons également à atténuer les effets des lacrymogènes ou passer du vinaigre aux hommes contre leurs effets.
Je puis m'imaginer que, parfois, vous deviez être en infériorité numérique
Leonida Zurita. Oui, ç'a été le cas par exemple en janvier 2002, durant la guerre de la coca. Nous manifestions depuis des semaines déjà. à un moment, les militaires ont voulu attaquer notre local. La place en face était noire de soldats. Ils ont entouré notre local et nous tenaient en otages. J'étais juste en train de cuisiner et, un instant, j'ai joué avec l'idée de jeter une casserole d'eau bouillante à l'extérieur [elle rit], mais je me suis retenue juste à temps.
Ils nous ont ramassés et nous ont emmenés. Dans l'auto, ils m'ont tapé dessus, et ça n'a pas arrêté. Nous sommes restés en cellule un mois entier: 65 hommes et 5 femmes. Un an plus tard, je me suis encore retrouvée derrière les barreaux, à Cochabamba, accusée de meurtre sur deux militaires durant la guerre de la coca dans le Chapare. Mais il est apparu clairement que c'était une accusation fausse.
Comment s'est développé le mouvement politique du MAS?
Leonida Zurita. C'est de la douleur de la répression et de la détermination des paysans qu'est né le projet politique du MAS. C'est un projet qui réunit tous les mouvements sociaux, un projet du peuple au pouvoir. Ce n'est pas notre président qui est au pouvoir. Il ne fait que diriger. Chez nous, le pouvoir est organisé depuis la base vers le haut, et pas le contraire.
Combien d'élus le MAS a-t-il aujourd'hui?
Leonida Zurita. Aux élections législatives de 2005, nous avons obtenu 72 des 130 sièges à la Chambre et 12 des 27 au Sénat. Aux élections communales de 2004, nous avons ramassé 154 postes de maires. Tout cela a été très vite: en 1995, nous n'avions encore que 3 maires dans le Chapare et 4 parlementaires dans la ville de Cochabamba.
Comment se déroulent les contacts internationaux du nouveau gouvernement bolivien?
Leonida Zurita. Avant les élections, nos adversaires prétendaient que toute l'aide extérieure serait coupée si Evo remportait les élections. Rien n'est moins vrai. Nous sommes reconnaissants pour l'aide que l'Europe nous propose. Il y a de nouveaux accords avec le Venezuela et Cuba et, lors des inondations, nous avons également reçu de l'aide humanitaire de l'Argentine.
Tout cela fait partie de la lutte de l'Amérique latine contre le modèle néo-libéral. Il s'agit d'une lutte pour la vie. Tout cela a commencé comme une lutte pour la culture de la coca mais celle-ci symbolise bien davantage: notre mère la terre et, avec elle, toutes les richesses naturelles, le gaz, le pétrole, la biodiversité. Défendre tout cela équivaut à protéger la vie.
Pendant que Leonida Zurita mange un bout, Elena Rojas débarque.
Elle est présidente du Comité des femmes Domitila Chungara
de la ville de Potosí, un centre minier (étain, or, argent)
jadis prospère.
«Aujourd'hui, il n'y a plus de travail à Potosí, soupire Rojas. Toutes les matières premières de Bolivie ont été vendues, il n'est rien resté pour les pauvres. Beaucoup ont perdu leur boulot et sont partis pour l'Argentine ou même pour l'Espagne. Mes neveux n'ont pas terminé leurs études non plus et ils sont allés tenter leur chance à l'étranger.»
Mais aujourd'hui il semble que les choses changent en Bolivie, maintenant que le dirigeant Evo Morales est devenu président.
Quelles ont été les premières mesures du nouveau président?
Elena Rojas. Evo Morales a été élu le 18 décembre avec une majorité absolue de 54%, sans que son Mouvement pour le socialisme (MAS) ait noué d'alliances avec d'autres partis. En six semaines, il a déjà réalisé trois de ses promesses électorales. Pour commencer, une Assemblée constituante se tiendra en août et cela va constituer un fameux bouleversement. Cela revient à fonder une nouvelle Bolivie. Et nous voulons le faire sur base de l'égalité entre hommes et femmes, entre les indigènes (Aymará et Quechua) et les autres Boliviens. Nous voulons une représentation 50/50 entre hommes et femmes dans cette Assemblée et nous voulons aussi que les listes électorales soient composées selon ce principe.
En Belgique, tout le monde est resté bouchée bée quand on a appris qu'Evo Morales avait réduit son propre traitement de moitié
Elena Rojas. Ç'a été sa deuxième promesse électorale. Son salaire est passé d'un coup de 30000 à 15000 bolivares [environ 1500 euros]. Les traitements des parlementaires ont eux aussi été rabotés sous la loi des économies d'Evo. Mais les salaires des travailleurs, eux, ont augmenté! Dans le temps, nous devions faire grève et mener des actions pour avoir 3% d'augmentation, aujourd'hui, on nous donne 7% sans avoir dû mener une seule journée d'action.
Tertio, on a promulgué une loi contre la corruption. Il faut savoir que les anciens députés concluaient souvent des contrats illégaux avec des multinationales, par lesquels ils bradaient nos matières premières à des prix injustes, moyennant une commission fixe en retour. Ces contrats ont tous été revus, maintenant et subissent désormais un contrôle strict.
Et les partis classiques laissent faire?
Elena Rojas. Pas du tout! Et ils mettent Evo sous pression
en permanence. Au cours de ses 90 premiers jours de présidence,
il aurait dû, selon eux, résoudre tous les problèmes
de la Bolivie! Et cela, alors que la Bolivie a été dévastée
pendant cinq cents ans...
Le visa pour les USA refusé à une sénatrice pour
terrorisme
Avant de conclure l'interview, j'aimerais encore que Leonida Zurita me dise quelque chose. Ne s'est-elle pas vu refuser récemment un visa pour les États-Unis? Qu'en était-il précisément? Elle se met à rire de bon cœur. «En février, j'ai été invitée par des universités en Floride et à New York. J'ai voulu prendre un vol à partir de Santa Cruz, mais à l'enregistrement, on m'a dit que je ne pouvais pas entrer aux États-Unis. Ordre de l'ambassade américaine. Je devais me présenter à l'ambassade à la Paz. Pourtant, mon visa était encore valable jusqu'en 2008.»
Elle sort son passeport. «Vous voyez? "Annulé", dit leur cachet. Ils m'ont également remis cette lettre.» Leonida Zurita me montre une lettre originale à l'en-tête de l'ambassade des États-Unis, datée du 21 février. J'y lis que des personnes ne peuvent avoir de visa «s'il y a tout lieu de croire qu'ils ont été impliqués dans des activités terroristes ou si elles sont soupçonnées de faire partie d'une organisation terroriste qui pourrait nuire aux intérêts nationaux des États-Unis». Quoi? Cette paysanne indigène, aussi affable que sûre d'elle-même - et sénatrice de surcroît -, une terroriste?
Bolivie
Ainsi nommée d'après Simon Bolívar, combattant
latino-américain pour l'indépendance
Président: Evo Morales
Superficie: 1098580 km2 (36 fois la Belgique)
Population: 8,8 millions
Richesses naturelles: étain, gaz, pétrole, zinc, argent,
minerai de fer, or
Pauvreté: 64% vit en dessous du seuil de pauvreté
Mortalité infantile: 53 par 1000 naissances vivantes (Belgique:
moins de 5)
Attentat à La Paz
Deux personnes ont perdu la vie, le 22 mars, dans des attentats commis dans des hôtels de La Paz. Un Nord-Américain et un Uruguayen ont été appréhendés. Le ministère public réclame trente ans de prison pour les auteurs. L'ambassade des États-Unis en Bolivie a promis sa collaboration dans l'enquête et a rappelé à tous les citoyens américains dans le pays qu'ils devaient obéissance aux lois boliviennes. Mais Evo Morales a pris un tout autre ton: «Le gouvernement américain mène-t-il une lutte contre le terrorisme ou envoie-t-il certains de ses ressortissants se livrer à des actes de terrorisme en Bolivie?», s'est-il interrogé à haute voix. (Source: EFE, 23 mars 2006.)
Cuba et le Venezuela aident la Bolivie dans sa campagne d'alphabétisation
En présence des ministres de l'Enseignement de Cuba et du Venezuela, le président bolivien Evo Morales a lancé ce 20 mars la campagne nationale d'alphabétisation «Yo si puedo» (oui, je le peux). But: apprendre à lire et à écrire à plus d'un million de Boliviens, avec l'aide d'une méthode cubaine et de 32 conseillers cubains et 18 vénézuéliens. «Une initiative historique, affirme Evo Morales, qui mettra un terme à des siècles d'oppression et l'exclusion. Cet enseignement doit aller au-delà de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Il doit servir la révolution démocratique et culturelle de la Bolivie.» (Source: Granma, 21 mars 2006.)
Les «guerres» du peuple bolivien
Eau. En avril 2000, la population de la ville de Cochabamba s'est soulevée contre la privatisation de la distribution d'eau. En fin de compte, on a dû annuler la vente à la multinationale américaine Bechtel. Mais le peuple bolivien a continué à mener des actions contre la privatisation de l'eau, entre autres contre la Suez-Lyonnaise des Eaux française
Gaz. En 2003, les Boliviens sont descendus massivement dans la rue contre la vente du gaz aux États-Unis (via le Chili). La Bolivie possède la deuxième plus grande réserve de gaz d'Amérique latine. Les protestations ont coûté la vie à plus de 200 personnes.
Coca. La «guerre contre la drogue» que les États-Unis mènent depuis des dizaines d'années Bolivie, en Colombie et dans d'autres pays latino-américains est en pratique surtout une guerre contre les petits cultivateurs de coca, et un prétexte pour une dure répression du mouvement paysan. Il y a des siècles qu'on récolte la feuille de coca, pas pour en extraire la cocaïne mais pour l'usage local, contre la faim, la douleur, comme médicament. Les cultivateurs boliviens de coca, avec Evo Morales à leur tête, ont forcé à faire reconnaître 3200 hectares dans la région de Chapare comme culture de coca.
par Eduardo Galeano, La Jornada, Mexico, 9 février
2006
http://www.jornada.unam.mx/2006/02/09/038a1mun.php
Traduit de l'espagnol en français par Maria Poumier, membre de
Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft.
Né à Montevideo, en Uruguay, Eduardo Galeano s'est exilé
en Argentine en 1973, lors du coup d'État militaire puis en Espagne,
suite à un nouveau coup d'État. Il est retourné
vivre en Uruguay en 1985.
Journaliste prolifique, il est l'auteur de nombreux livres dont huit
ont été publiés en français :
- Les Veines ouvertes de l'Amérique latine (Plon, 1999)
- Le Football, ombre et lumière (Climats, 1998)
- Le Livre des étreintes (La Différence 1995)
- Amérique, la découverte qui n'a pas encore eu lieu (Messidor,
1992)
- Jours et Nuits d'amour et de guerre (Albin Michel 1987) - Une certaine
grâce (Nathan, 1990)
- La trilogie Mémoire du feu - Les Naissances, Les Visages et
les masques, Le Siècle du vent (Plon 1985 et 1988)
- Vagamundo (Actes sud, 1985)
- La Chanson que nous chantons (Albin Michel, 1977)
Le 22 janvier 2002, Evo fut expulsé du paradis ; plus exactement,
le député Evo Morales fut chassé du Parlement bolivien.
Le 22 janvier 2006, dans la même enceinte pompeuse, Evo Morales
a été reconnu président de la Bolivie.
En fait, la Bolivie vient de découvrir que la majorité,
sur son territoire, est composée d'indigènes amérindiens.
Au moment de son expulsion, un député indien était
plus rare qu'un chien à deux têtes.
Quatre ans plus tard, il y a beaucoup de législateurs qui se
sont mis à mâcher de la coca, selon la coutume millénaire
qui était interdite dans l'enceinte sacrée du Parlement.
Bien avant l'expulsion d'Evo, les siens, les Amérindiens, avaient
été expulsés de la nation officielle. Ce n'étaient
pas les enfants de la Bolivie, mais seulement sa main d'¦uvre.
Il y a moins d'un demi-siècle, les Indiens ne pouvaient pas voter,
ni emprunter le trottoir dans les villes.
Très justement, Evo signalait, dans son premier discours présidentiel,
que les Indiens n'avaient pas été invités, en 1825,
pour la fondation de la Bolivie.
Même chose dans l'histoire de toute l'Amérique, y compris
les États-Unis. Nos nations sont nées dans le mensonge,
l'indépendance des pays américains a été
dès le début usurpée par une minorité très
minoritaire.
Toutes les premières constitutions sans exception ont écarté
les femmes, les indigènes, les Noirs et les pauvres en général.
L'élection d'Evo Morales est, au moins en ce sens, équivalente
à l'élection de Michelle Bachelet. : Evo et Ève
à l'échelle du continent, en quelque sorte. Pour la première
fois un indigène est président en Bolivie, pour la première
fois une femme est présidente au Chili. Et le Brésil n'est
pas en reste : pour la première fois dans l'Amérique entière,
le ministre de la culture y est noir. Car la culture qui a sauvé
le Brésil de la tristesse a incontestablement des racines africaines.
Sur ces terres, malades de racisme et de machisme, il y aura bien des
gens qui croiront que tout cela est scandaleux. Scandaleux que cela
ne se soit pas produit plus tôt.
Tombe le masque, le visage surgit, la tourmente forcit.
Le seul langage digne de foi est celui qui naît du besoin de dire.
Le plus grave défaut d'Evo, c'est que les gens croient en lui,
parce qu'il transmet de l'authenticité même lorsqu'il parle
le castillan, qui n'est pas sa langue maternelle, et qu'il fait quelques
fautes. Les docteurs l'accusent d'être ignorant, eux qui ne maîtrisent
que l'art de faire écho à des voix étrangères.
Les vendeurs de promesse l'accusent de faire de la démagogie.
Ceux qui en Amérique ont imposé un Dieu unique, un roi
unique et une vérité unique l'accusent d'exercer seul
le pouvoir. Et ils tremblent, les assassins d'Indiens qui craignent
que leurs victimes soient comme eux.
Bolivie : on croyait que ce n'était là qu'un pseudonyme
de ceux qui commandaient en Bolivie, qui la vidaient de ses richesses
tout en entonnant l'hymne national. Et l'humiliation des Indiens, devenue
une habitude, semblait être un destin.
Mais ces derniers temps, depuis des mois et des années, le pays
était en état d'insurrection populaire perpétuelle.
Ces soulèvements continuels, avec leur sillage de morts, culminèrent
lors la guerre du gaz, mais c'était une houle qui venait de loin.
Cela venait de loin et cela continua jusqu'à l'élection
d'Evo, contre vents et marées.
Avec le gaz bolivien, c'était une vieille histoire de trésors
volés qui se répétait, la même histoire que
pendant plus de quatre cents ans, depuis le milieu du XVIème
siècle :
D'abord pour l'argent, la montagne du Potosi avait été
vidée de sa chair ; puis pour le salpêtre de la côte
du Pacifique, la Bolivie se retrouva privée de mer ; ensuite
e fut l'étain d'Oruro, où il ne resta que des veuves.
Voilà tout ce qu'ils avaient laissé.
Les puebladas, ces avalanches populaires de ces dernières années,
étaient reçues à balles réelles, mais elles
réussirent à éviter que le gaz s'évapore
entre des mains étrangères ; les puebladas ont déprivatisé
l'eau, à Cochabamba et La Paz, et elles ont renversé des
gouvernements qui étaient télécommandés
depuis l'étranger ; et elles ont résisté à
l'impôt sur le salaire et à d'autres sages commandements
du Fonds Monétaire International.
Du point de vue des moyens civilisés de communication, ces explosions
de dignité populaire étaient des actes de barbarie. Je
l'ai lu, vu, entendu mille fois : la Bolivie est un pays incompréhensible,
ingouvernable, intraitable, non viable. Les journalistes qui le disent
et le répètent se trompent : ce qu'ils devraient avouer
c'est que la Bolivie est, pour eux, un pays invisible.
Rien d'étonnant à cela. Cet aveuglement n'est pas seulement
une mauvaise habitude d'étrangers arrogants, la Bolivie est née
aveugle à elle-même, parce que le racisme pose des taies
sur les yeux et d'ailleurs il ne manque pas de Boliviens qui préfèrent
se voir à travers un regard qui les méprise.
Mais il y a bien une raison au fait que le drapeau indigène des
Andes rend hommage à la diversité du monde. Selon la tradition,
c'est un drapeau né de la rencontre entre l'arc-en-ciel femelle
avec l'arc en-ciel mâle. Et cet arc-en-ciel né de la terre,
qui dans la langue locale s'appelle tissage du sang qui flamboie, est
encore plus haut en couleurs que l'arc-en-ciel céleste.
À la veille de son investiture officielle comme président
de la République à La Paz dimanche, en présence
de 10 chefs d’État américains et d’un Eoropéen,
Evo Morales a d’abord tenu à une investiture traditionnelle.
Il a donc été intronisé samedi "chef suprême
des indiens" des Andes par les prêtres du soleil aymaras
sur le site des ruines pré-incas de Tiwanaku, en orésence
de 20 000 Indiens. de la même manière, le sous-commandant
Marcos, au Chiapas, vait été fait chef militaire de la
rébellin zapatiste à la fin de l’année 1993,
au cours d’une céméonie maya où lui avaient
été remis les sept symboles du pouvoir.
Prenant la parole à cette occasion, M. Morales a affirmé
que son élection à la tête de Bolivie était
une victoire pour les populations indigènes dans le monde. «
Nous allons changer la Bolivie dans le sens de l’égalité
et de la justice. »
Evo Moralès, fils de paysans de l'Altiplano, ancien gardien de
lamas dans son enfance, fut longtemps chef des planteurs de coca et
dirigeant du Mouvement vers le socialisme (MAS), avant de remporter
au premier tour l'élection présidentielle le décembre.
Il doit devenir dimanche le premier président "indien"
dans l'histoire de la Bolivie ent prêtant serment devant les députés
en présence de nombreux invités étrangers.
par Anaram Au Patac, mouvement révolutonnaire de la gauche occitane,
Bordeaux, 14 janvier 2006
Dans ce pays riche en matières premières, les Etats-Unis
et les compagnies occidentales vont tout faire pour renverser un indien
dont le programme est basé sur la nationalisation de l'exploitation
du gaz. Contrairement à Lula au Brésil, Morales fait peur
aux politiques occidentaux, remettant en cause bien des principes du
système capitaliste. Ce n'est pas à nous occitans et européens
de proposer une solution toute faite aux boliviens. Mais de savoir que
Morales mette en avant les principes inaliénables de gauche,
ne se soumette pas à la politique capitaliste occidentale, nous
laisse croire qu'un autre monde est possible et aspire à l'indépendance,
à la souveraineté contre tous les impérialismes
et une politique sociale de gauche luttant contre l'exploitation et
l'oppression nationale. Nous savons ce qui s'est passé au Vénézuela
en 2002. L'Amérique du sud démontre actuellement à
la planète qu'un autre monde est possible : celui de l'indépendance
envers tous les impérialistes et une politique sociale de gauche
luttant contre les différences de classe.
Ainsi la médiatisation actuelle de Morales, alors que son combat
syndical et politique a été boycotté par ces mêmes
médias pendant des années, rappelle que les peuples indiens
vivent encore en Amérique du sud. Ils continuent à se
battre fièrement pour la reconnaissance de leurs droits. En tant
qu'occitan(e)s nous voulons rappeler qu'en Amérique du sud le
castillan n'est pas la langue originelle, c'est celle des colonisateurs.
Et paradoxalement en obtenant leur indépendance, tous ces peuples
ont perdu l'utilisation de nombreuses langues. Malgré cela la
réalité quotidienne est autre, cette zone bouillonne encore
d'une richesse linguistique que les descendants de colons et les promoteurs
de la mondialisation veulent minimiser. Les indigènes continuent
à vivre en utilisant quotidiennement leur langue maternelle.
Actuellement les pays pères de la colonisation essaient de se
dédouaner de leurs crimes d'états mais la réalité
les rattrape. Que cela soit en Afrique ou en Amérique du Sud
la colonisation s'est faite au mépris des peuples autochtones
et de leur histoire.
La force, l'intelligence et la détermination dont font preuve
les boliviens depuis des années sont un exemple pour tous les
peuples.
Pour nous occitans ils sont un exemple de lutte nationale et sociale
combinée pour le respect de nos droits inaliénables, ceux
pour notre langue et culture occitanes, pour la maîtrise de notre
sol et de nos richesses, pour le choix de notre développement
et de notre avenir.
SOLIDARITAT DAB LOS BOLIVIANS
par
Rédaction Quibla, 7 janvier 2006
« Beaucoup de gens sont venus voir un Indien en pensant peut-être
que j'aurais des plumes ! Mais ce n'est pas Evo Morales qui a gagné,
ce sont les mouvements sociaux, pour changer l'histoire.» (Evo
Morales, CAPE, Paris, 6 janvier 2006)
- TOTALFINAELF, la société franco-belge va essayer de
profiter des bisbilles entra la Bolivie et les compagnies brésilienne
PETROBRAS et hispano-argentine REPSOL pour creuser son trou dans les
réserves de gaz boliviennes
- La France va former des cadres administratifs boliviens : bientôt
des Indiens à l'ENA ? Avec ou sans plumes ?
Il est arrivé en se dandinant de sa démarche
musclée d'homme des Andes habitué à marcher en
altitude en mastiquant des feuilles de coca. Ce samedi 7 janvier, dans
la cour de l'Élysée, spectacle inhabituel : la fanfare
de la garde républicaine rendait les honneurs à un petit
homme au visage cuivré, à la chevelure aile de corbeau,
en blouson de cuir noir et chemise à manches courtes, sans cravate.
Evo Morales n'a jamais porté de cravate et risque de continuer
comme ça. Quand il a serré la main de Chirac, sur le perron
de l'Élysée, celui-ci a du lui faire signe pour qu'il
se tourne vers les photographes. C'est que Evo Morales est nul en protocole.
Un vrai prolo, quoi. Un prolo qui vient d'entrer dans la cour des Grands
et devra déployer toute la panoplie des fameuses ruses indiennes
pour manoeuvrer dans cette jungle infestée de mines et de chausse-trappes
qu'est la politique mondiale. Avec Fidel et Chavez et , demain sans
doute, Ollanta Humala au Pérou - dont la présence à
Caracas aux côtés de Chavez et Morales a provoqué
un incident diplomatique entre les trois pays - Evo Morales est une
nouvelle épine dans le talon de l'Empire. Il est désormais
assis sur les réserves gazières les plus importantes du
continent américain après celles du Vénézuela
et il a bien l'intention d'en faire profiter son peuple.
Vendredi, tandis que que Morales rencontrait le ministre français
de la Coopération, son conseiller économique Carlos Villegas
rencontrait les dirigeants de TOTALFINAELF, la société
franco-belge née de la fusion de Total, Fina et ELF. Lire à
ce sujet notre dossier Avec le gaz, la coca et le peuple : vers une
nouvelle Bolivie ci-dessous.
Paris est disposé à aider la nouvelle équipe en
transformant une partie de la dette bolivienne en financement de programmes
sociaux. Il faut bien ce qu'il faut pour préserver les intérêts
des entreprises françaises, comme l'a dit Chirac après
avoir rencontré son homologue aymara.
La France se propose aussi d'apporter son concours dans la formation
des cadres, les proches d'Evo Morales n'ayant aucune expérience
dans l'administration. «Mon élection ne fait pas fuir les
pays étrangers, au contraire», s'est félicité
vendredi le nouveau président, en revendiquant le droit de faire
appel à «toutes les coopérations, sans diabolisation»,
de Paris à La Havane, de Madrid à Caracas. La présence
de quelques Indiens - sans plumes - sur les bancs prestigieux de l'École
nationale d'administration à Paris ne fera pas de mal aux culs-serrés
et autres futurs préfets de la république gauloise. Quant
à ce qui est d'enseigner l'administration aux sous-développés
boliviens, Evo Morales devrait aller à Clichy sous-Bois pour
y voir de visu les merveilles de l'admintstration française...Ce
serait peut-être plutôt aux Indiens des Andes de donner
des leçons de démocratie directe aux petits Français.
Enfin, on peut faire confiance à Morales et aux siens pour trier
le bon graie de l'ivraie dans le flot de propositions qui vont leur
être faites tout au long de leur périple planétaire.
Brandissant les chiffres de la Cepal, l'antenne économique de
l'ONU dédiée à l'Amérique latine, Evo Morales
a fait remarquer que les plus forts taux de croissance en 2005 ont été
enregistrés à Cuba, au Venezuela et en Argentine, «trois
pays antinéolibéraux. Pourquoi mon équipe ne pourrait-elle
pas travailler avec les leurs ?»
par Gérard Filoche, Paris, 7 janvier 2006
L'auteur est inspecteur du travail, membre du parti socialiste français,
anien membre de la Ligue communiste révolutionnaire. Rédacteur
en chef de Démocratie & socialisme mensuel de la Gauche socialiste
puis pour ancrer à gauche le Parti socialiste. URL : http://www.democratie-socialisme.org.
Courriel : gerard.filoche@wanadoo.fr
Je me suis rendu à la maison de l'Amérique
latine, hier soir, vers 18 h pour saluer le nouveau Président
bolivien. Quelle difficulté pour rentrer ! Il y avait bien trois
à quatre cent personnes que ne pouvaient contenir les petits
salons existants. Evo dut parler en haut, devant une nuée de
photographes et de journalistes, d'amis aussi, tandis qu'en bas, des
écrans avec rétro-projecteurs, étaient aménagés
dans trois salles où la foule s'entassait, attentive.
Le militant président Evo Morales s'est présenté
de façon simple et souriante, décontractée, en
manche de chemise courte, refusant de parler de la tribune un peu «
officielle » qui avait été aménagée.
Il a tenu un discours sans emphase, sur un ton de camaraderie, sans
manquer d'humour : notamment pour se défendre de toutes ces attaques
d'ignorants ou de malfaisants qui circulent partout sur la production
et la vente de la « coca ».
Il a parlé de tout : de la démocratie, du syndicalisme,
de sa victoire électorale, d'une assemblée constituante,
d'une autre fiscalité, des droits des indiens, de la nationalisation
du gaz et des réserves naturelles, de ses alliés en Amérique
latine (Hugo Chavez, Fidel Castro), de ses démarches internationales,
il a dénoncé Bush et ses alliés, véritable
axe du mal,.. Cela a duré trois quarts d'heure environ avant
qu'il ne cède aux exigences des photographes et ne serre les
mains de ceux qui étaient venus le soutenir (en grande partie
des « latinos » de Paris), mais aussi quelques militants
français qui, c'est la moindre des choses, peuvent comprendre
l'importance historique de sa victoire et toutes les conséquences
sur la situation en Amérique latine.
L'ensemble de la gauche française devrait soutenir la dynamique
de la victoire obtenue par le Mas bolivien et ses alliés et ne
pas regretter la « grande coalition droite-gauche » battue
après avoir fait tirer à la mitrailleuse lourde en octobre
2003 contre les manifestants paysans et après avoir tout fait
pour les empêcher d'imposer la nationalisation du gaz bolivien.
C'est la première fois en 200 ans qu'un indien l'emporte en Bolivie
contre la minorité blanche qui ne représente que 20 %
du pays et l'a toujours dirigé, de coups d'état en coups
d'état, de trahisons en massacres. La victoire du Mas et de ses
alliés, est une victoire de l'alter-mondialisation, un exemple
qui demande a être soutenu, suivi, aidé car il va se heurter
à d'immenses réactions, d'immenses menaces des puissances
financières mondiales.
Ajoutons qu'un pays qui nationalise le gaz cela ne peut faire que du
bien dans un pays comme la France ou des dogmatiques intégristes
libéraux le privatisent stupidement. Que la récente crise
du gaz entre la Russie, l'Ukraine et l'Europe, fait penser plus que
jamais que les ressources énergétiques ne doivent pas
être laissées aux privés, aux actionnaires, aux
turpitudes du marché, c'est une question vitale.
"Je sais seulement comment planter la coca, défendre
notre terre et mener des marches dans les rues" : Evo Morales acclamé
par ses partisans à Paris
Des centaines de partisans d'Evo Morales ont acclamé le président
élu de Bolivie, vendredi 6 janvier, à l'occasion de son
passage à Paris, où il s'est exprimé sur ses engagements
et ses espoirs de nouveau dirigeant.
Nombre de personnes dans la foule ont bravé le froid pour pouvoir
assister au discours d'Evo Morales à la Maison de l'Amérique
latine.
Le premier Amérindien élu à la tête de la
Bolivie, qui doit prendre ses fonctions le 22 janvier, a fait le récit
de son ascension, de son enfance à sa fonction de porte-parole
des paysans producteurs de coca et de dirigeant du Mouvement vers le
socialisme (MAS).
"Je sais seulement comment planter la coca, défendre notre
terre et mener des marches dans les rues", a-t-il déclenché
vendredi, déclenchant des éclats de rire dans l'assistance.
Pourfendeur de l'impérialisme américain, Evo Morales compte
parmi ses proches amis le Cubain Fidel Castro et le Vénézuélien
Hugo Chavez. Décidé à devenir le "cauchemar
de Washington", il veut revenir sur des années d'efforts
des Etats-Unis pour éradiquer la culture de la coca, dont la
Bolivie est le troisième producteur mondial. Il s'est engagé
dans le même temps à lutter contre les trafics de stupéfiants.
Les indiens du pays utilisent la feuille de coca de manière légale,
notamment pour la médecine traditionnelle, mais elle sert également