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Amerikkka : le premier Empire et son arrière-cour

 

Bolivie

 


Un scénario à la chilienne ? Préparatifs de coup d’État en Bolivie


Par Heinz Dieterich, Rebelión, 7 octobre 2006

Traduit de l’espagnol par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elles est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.


Il y a quelques semaines, des officiers de la police bolivienne ont approché des généraux des Forces armées de Bolivie (FAB) pour leur demander s’ils seraient disposés à commettre un coup d’État. Un des militaires clé du succès du coup a refusé de participer et en a informé le Président. Les préparatifs continuent donc sans lui. Et on continue d’entendre à la radio des annonces faisant l’éloge de « l’armée patriotique qui a tué le Che et la subversion ».
Les militaires ne font jamais un coup d’État en l’air, me disait il y a sept ans un ami, le Général Alberto Mueller Rojas, aujourd’hui membre de l’État-major présidentiel d’Hugo Chávez. C’est cette logique que l’on voit à l’oeuvre aujourd’hui en Bolivie. Il y a tout un bloc de conspirateurs composé de diverses forces sociales et étatiques qui travaille à marche accélérée au renversement du président Evo Morales.
Les préfets des États pourvus de ressources énergétique set séparatistes de Beni, Pando, Santa Cruz de la Tierra et Tarija, promeuvent la mise sur pied de « Comités civils » qui sont le fer de lance de la subversion visible. Aussi bien les préfets que les comités de citoyens sont entrés en rébellion ouvert contre le gouvernement constitutionnel d’Evo Moarales, déclarant qu’ils « ne respecteront pas la Constitution politique qui sortira de l’Assemblée constituante, au cas où celle-ci ne serait pas approuvée dans tous ses articles par les deux tiers des votes » des constituants. Ils avertissent qu’ils avanceront dans leur « autonomie départementale » si cette condition qu’ils posent n’est pas remplie.
Ils peuvent évidemment compter sur le soutien de la Cour suprême de justice de la Nation – aussi réactionnaire et corrompue que ses homologues bourgeois dans le reste du monde – qui fournit à l’insubordination prévue l’apologie du délit.
Face à la déclaration récente de l’Assemblée constituante, qui a dit se considérer comme « originelle, plénipotentiaire et fonctionnelle », c’est-à-dire qu’elle ne s’estime pas limitée, pour la construction du nouvel État, par les normes en vigueur, les magistrats soutiennent la position des préfets factieux. Ils professent que, selon le droit constitutionnel, le pouvoir de l’Assemblée constituante n’est pas « originel-fondateur » mais « dérivé-réformateur » et donc soumis à la législation en vigueur, qui exige les deux tiers des votes.
Les comités civils s’appuient sur le financement de secteurs patronaux et sur la collaboration de hauts gradés de la police, des colonels par exemple. Leurs actions sont enflées et encouragées par les moyens de communication privés, souvent en suivant les modèles de la propagande fasciste. Certains des plus grands médias sont entre les mains de magnats capitalistes qui ont fait d’importants investissements dans le secteur agricole des provinces séparatistes et qui craignent donc la réforme agraire du gouvernement.
Sur le plan social, les associations de pères de famille –généralement réactionnaires et contrôlées par l’Église -, alliées au secteur enseignant et à celui de l’enseignement secondaire et universitaire privé, promeuvent des grèves, des blocus et des manifestations contre le gouvernement.
Les secteurs de l’énergie essayent de susciter la pénurie de diesel et d’essence afin de provoquer un malaise dans la population.
Comme au Chili, les transporteurs ont se sont vus assigner la tâche de casser l’économie et la paix publique par une grève nationale, proclamée pour le début de la semaine prochaine, dans le but de faire converger tous les secteurs anti-gouvernementaux dans un vaste front déstabilisateur. Se référant explicitement à la grève, financée par la CIA, des camionneurs chiliens contre Salvador Allende en 1972, Evo Morales a qualifié il y a deux jours la grève bolivienne de grève « idéologique » : « C’est la lutte pour le pouvoir », a dit le leader populaire, disant clairement ce qui était en jeu : « c’est soit eux, les groupes de nantis soit les mouvements populaires ».
La centrale ouvrière bolivienne (COB) menace de se joindre à ce front de déstabilisation : elle est en train d’adoipter une position d’antagonisme face au gouvernement, comme on l’a vu dans dans son appui au conflit armé qui a mis aux prises les membres de coopératives et les mineurs salariés à Huanuni, dans le Potosí, qui a fait une quinzaine de morts et soixante blessés. Le conflit de Huanuni a une origine économique. Il s’est produit suite à la tentative de 4000 membres de coopératives minières, proches du ministre des Mines Walter Villarroel, de s’emparer de l’exploitation de la plus importante mine d’étain de Bolivie, Posokoni, en expulsant un millier de mineurs salariés de l’entreprise publique COMIBOL. L’État a été pris par surprise : du fait de son hésitation face à l’alternative : soit faire tuer des mineurs par les Forces armées soit se faire accuser de « négligence et absence de l’État », 36 heures précieuses se sont écoulées, qui ont constitué une véritable mine d’or pour la propagande de la droite. Celle-ci a profité au maximum de son hégémonie sur les moyens de communication : d’une manière très similaire à la manipulation médiatique durant les journées du coup d’État au Venezuela, elle n’a cessé d’attaquer le gouvernement.
En Bolivie, on suit minutieusement le manuel de la subversion usaméricain. La machine factieuse est huilée avec l’argent, les modèles de propagande et les programmes politiques fournis par l’impérialisme usaméricain, lequel, depuis le 11 septembre 2001, a mis Evo Morales sur la liste des terroristes potentiels établies par les forces de sécurité des USA pour poursuivre les terroristes.
Les complices de l’Union européenne et les transnationales de l’énergie complètent la phalange subversive. « BP-Tony », Premier ministre britannique et agent politique de la British Petroleum, a siggéré aux entreprises d’énergie du Royaume-Uni, de ne pas investir dans le gaz bolivien.
C’est la politique que pratique déjà Petrobrás, la transnationale brésilienne-internationale, dont l’attitude prédatrice et néocoloniale face à la Bolivie et aux quatre pays latino-américains, fait pâlir d’envie les autres transnationales occidentales. Cette politique néocoloniale requiert d’urgence l’organisation d’un boycott de tous es produits dans toute l’Amérique latine, pour briser cette technocratie parasitaire et chauvine, qui est semblable à la direction de PdVSA (Pétrole du Vénézuela) face au gouvernement bolivarien.
Tous veulent renverser « l’Indien » Evo qui gêne les affaires, tout comme le « Nègre » Chávez au Venezuela. Pour Chávez, après l’échec du coup d’État, le moyen d’élimination choisi est le poison ou l’accident. En Bolivie, les nantis et leurs parrains impériaux sont d’accord sur l’idée qu’un coup d’État militaire pourrait être le moyen adéquat. Sauf qu’un coup d’État militaire, comme le disait l’ami Mueller Rojas, ne peut pas se faire dans le « vide ». ce à quoi nous assistons en Bolivie, c’est une tentative de la droite mondiale de combler ce vide.
Aujourd’hui, plus que jamais, la Révolution bolivienne a besoin de notre solidarité mondiale.

31/08/06 - Plongée chez les Ava-Guarani : L'école de Tentayape


Par David Acebey


Traduit par Maria Poumier

 

Il y a 113 ans, en 1892, un massacre eut lieu à Curuyuqui ; des milliers de Ava-Guaranis sont morts alors qu’ils défendaient leur territoire avec des arcs et des flèches. Une partie des survivants de cette tuerie effectuée par l’armée bolivienne fut réduite en esclavage par les propriétaires qui s’étaient emparés de leurs terres ; une autre partie trouva refuge dans la forêt hostile ; d’autres s’enfuirent en Argentine ; bien des femmes et des enfants furent amenés dans les villes pour y devenir domestiques ; on annonçait déjà la fin de la nation guarani.

Des années plus tard, dans l’une des propriétés qui avait bénéficié de la main d’œuvre guarani, naquit Bacuire, actuel chef spirituel de la communauté libre de Tentayape.

Bacuire est contemporain de l’engagement bolivien dans la guerre contre le Paraguay (1932-1935) pour le contrôle du pétrole, au profit des multinationales ; comme bien des Ava, il dut participer aux travaux forcés de terrassement pour ouvrir des chemins jusqu’à la frontière. Bien souvent, ceux qui ne voulaient plus travailler furent abattus, et les soldats boliviens violaient leurs femmes. Puis Bacuire travailla sous les ordres d’un convoyeur de vivres pour l’armée, avec une soixantaine d’ânes ; la traversée des forêts était si dure qu’au bout d’un an, il dit à son patron : « Livrez-moi aux soldats. Je suis fatigué, je suis arrivé au bout de la route, mais je souffre beaucoup ». Et c’est ainsi qu’il se retrouva soldat, parce qu’il n’avait pas d’autre choix.
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28/08/06 - "Chez nous ça va très bien" : Quand des Ava-Guarani rencontrent Evo Morales, c’est la surprise : ils ne revendiquent rien !
Tentayape, patrimoine vital

 

Par Teresa Alem Rojo, juin 2006. Traduit par Maria Poumier et révisé par Fausto Giudice

 

La communauté de Tentayape se trouve dans la province Luis Calvo, qui fait partie du département de Chuquisaca, en Bolivie; il s’agit d’une communauté Ava-Guarani d’origine, où 200 personnes partagent quelque 20 000 hectares, jalousement protégés.
Ces terres leur furent restituées par les patrons dans les années 1930, après la guerre du Chaco, pour les services rendus dans ce contexte par Bacuire, un indigène. C’est ainsi que naquit le territoire libre de Tentayape, qui signifie « la dernière maison » ; depuis lors une centaines de familles guaranis sont venues s’y installer; elles voulaient vivre hors d’atteinte des grands propriétaires, et ont ainsi consolidé et réaffirmé la présence du peuple guarani ; c’est le trésor que leur avaient confié leurs pères et leurs aïeux, un héritage spirituel fait de luttes, de sang et de rêves.
Sur ces terres, il n’y a pas de voleurs, on n’abuse pas des femmes, on ne bat pas les enfants, il n’y a pas de mendiants ni de divorces. On y vit en paix, on partage les rares biens, et on respecte les valeurs essentielles de l’être humain. « Et nous restons nous-mêmes, avec nos cheveux longs, notre tembeta (anneau labial de caoutchouc inséré dans la lèvre inférieure, NDT), nos tipois (vêtements traditionnels féminins, NDT) et nos colliers, nous vivons heureux, nous ne connaissons pas d’autre bonheur », disent-ils.
Le 23 mai dernier, une délégation de cette communauté a rencontré à La Paz le président Evo Morales. Récit de cette étonnante rencontre.
À lire ici

 

16/06/06 - 24 heures chrono avec Evo Morales

 

L'ancien syndicaliste, élu en décembre à la tête de la Bolivie, jongle avec les obligations d'un président en son palais et son attachement à un mode de vie modeste. par Mercedes IBAIBARRIAGA, Libération, 13 juin 2006

 

La Paz, correspondance - Les lumières de l'appartement s'allument à 4 h 30 du matin. Evo Morales s'éveille dans une chambre de 6 m2. Autour de lui, quelques posters du MAS (Mouvement vers le socialisme), le parti avec lequel il gouverne la Bolivie depuis le 18 décembre 2005, un téléviseur, une armoire, un ordinateur et une chaise. Nous sommes à la fin du mois d'avril 2006. Cette nuit-là, le Président a dormi dans l'appartement de 36 m2 qu'il a loué avec d'autres camarades lorsqu'il était dirigeant syndical. Morales n'a pas envie de délaisser complètement ce qu'il appelle encore «mon petit chez moi». C'est ici qu'il a passé les pires moments, lorsqu'il a été expulsé de la Chambre des députés. C'est ici qu'il a élaboré sa campagne électorale, fondée sur la nationalisation du gaz et du pétrole boliviens.

 

> C'est ici aussi, le jour de son investiture, qu'il a reçu la visite de Ricardo Lagos. Le président du Chili est monté par les vieux escaliers en bois du bâtiment, il a vu les murs fissurés, l'ampoule qui pendouille à un fil électrique sur le palier. Morales lui a fait traverser la cuisine, seule manière d'atteindre la table de la salle à manger, couverte d'une nappe synthétique, autour de laquelle ils ont discuté. Quelques heures auparavant, un diplomate américain était venu le féliciter pour sa victoire ­ dans cette même salle à manger où il nous reçoit après avoir fait son lit. Cette journée est cruciale. A l'heure où, au Brésil, le président de Petrobras (la compagnie pétrolière publique brésilienne) dort encore, où en Espagne et en France les dirigeants de Repsol YPF et de Total petit-déjeunent, Evo Morales se prépare à mettre la dernière touche au décret de nationalisation des compagnies étrangères du secteur des hydrocarbures.

L'équipe de sécurité du Président lutte contre le sommeil et les cernes. «Le chef» est tuant. L'agenda débute à 5 heures du matin et personne ne sait quand la journée se termine. «Allons-y, on va arriver en retard au palais.»

 

«Je me sentais prisonnier»

A la porte du pauvre bâtiment attend une BMW de couleur noire. Salut martial. Evo Morales raconte que, les jours qui ont suivi son investiture, il n'a même pas mis les pieds dans la résidence officielle. Après avoir prêté serment sur la Constitution, le poing levé, devant dix chefs d'Etat et le prince des Asturies (l'héritier du trône espagnol) ­ un record d'affluence à une investiture en Bolivie ­, il est rentré dans son petit appartement. «Avec tout ce barouf ce jour-là, raconte Hugo, un de ses colocataires, je n'avais même pas pu le féliciter. Je l'ai embrassé dans la cuisine quand il est rentré.»

 

La BMW glisse dans les rues désertes de La Paz. «Je n'ai pas eu d'autre choix que de m'installer à la résidence officielle, dit Evo Morales, mais j'aime aller dormir une ou deux fois par semaine dans mon petit chez moi. Au début, je me sentais prisonnier, la résidence m'asphyxiait, toute cette sécurité et ces militaires me faisaient peur. J'ai demandé au vice-président, au président du Congrès et à celui de la Chambre des députés de venir s'installer avec moi. Seul Santos Ramirez ­ ancien sénateur du MAS et maintenant président de la Chambre ­ a accepté.» Les portes du palais s'ouvrent. Le bataillon des Colorados présente les armes ­ des épées. Vingt soldats en veste rouge face au syndicaliste en veste de cuir qui s'est donné pour but de sortir de la pauvreté 65 % de la population du pays. Morales a fait passer le salaire minimum de 44 à 55 euros mensuels. Il a baissé son propre salaire de 57 % et de moitié celui des ministres. Il gagne 1 473 euros.

 

«Bonjour, monsieur le Président ! Rapport de la garde : tout est calme !» Evo Morales fonce vers l'ascenseur, un vieux joyau anglais de fer forgé qui mène au troisième étage. Nous entrons dans une antichambre. Il est 5 h 15. Le président répond au premier appel sur le portable : «D'accord, mon frère, sur le sujet du logement, parle à Bolaños.»

 

En attendant la réunion avec les responsables de la nationalisation des hydrocarbures, Morales raconte, survolté, le match de foot qu'il a remporté la veille au soir. L'équipe du Président a flanqué une correction à une équipe de journalistes. «9 à 3 ! Les deux premiers buts, c'est moi qui ai fait la passe, des jolis buts. Et les deux suivants c'est moi qui les ai mis.» Morales dément qu'on ait pu le laisser gagner : «C'est ce que me disait Alvaro [García Linera, le vice-président], que je mettais des buts par décret ! Jusqu'à ce qu'il vienne à un match d'où je suis sorti plein de bleus. Ça l'a convaincu.»

 

Une «pollera» au palais

 

Le ministre des Hydrocarbures, Andrés Solíz Rada, un historique de la lutte pour la récupération par l'Etat du gaz et du pétrole boliviens, sort un dossier de sa mallette. Le serveur Jacinto Ramos traverse les salons, distribue des petits déjeuners comme il le fait depuis les temps du dictateur Banzer (1971-1978). A l'époque, il était impensable de voir une Indienne passer dans ces couloirs avec ses sandales, sa pollera (large jupe traditionnelle), son chapeau de paille. Et là, souriante, traverse une dirigeante syndicale. «Je viens demander audience au compagnon Evo. Jamais nous n'aurions pensé qu'il deviendrait président, et voilà...»

 

Arrive maintenant un homme à casquette. Il nous demande si on veut se faire cirer les chaussures. Ici ? «Bien sûr, je suis le cireur de chaussures du palais.» Il y a trois ans, l'homme a demandé la permission à la garde pour aller cirer les chaussures présidentielles. Comme personne n'avait eu l'idée auparavant, il a obtenu l'exclusivité... «Celui qui faisait le plus souvent appel à moi, c'était Carlos Mesa [octobre 2003-juin 2005, ndlr]. Evo se fait moins cirer les chaussures que ses prédécesseurs, il n'a pas le temps. Pendant un an, j'ai ciré les chaussures de Carlos Mesa gratis, puis je me suis plaint à la secrétaire et ils m'ont payé 20 pesos (2 euros) par mois. Morales ne m'a appelé que deux fois, mais à chaque fois il m'a donné 10 pesos.»

 

Le Président entre et sort des salons. Réunion avec le haut commandement policier. Avec l'Association nationale des sous-officiers. Avec les responsables de l'Eglise méthodiste, qui apportent un gâteau au citron, une écharpe de laine tricotée à la main et qui, au passage, décorent d'une médaille Evo Morales. Les enfants du collège Eden courent à travers le palais. Evo Morales va les saluer, avec sa nouvelle écharpe et sa médaille. «Il est comme à la télé !» crient les gamins.

 

Des chiffres et des lettres

13 heures, déjeuner. Une demi-heure plus tard, il faut partir pour l'aéroport militaire. Dans les rues, les gens s'écartent. Par les vitres baissées, les gardes du corps sortent leurs Browning. Les crans de sûreté ont été libérés. Six pistolets, quatre pistolets-mitrailleurs M10 et deux carabines Mossberg composent l'arsenal du véhicule. «Nous mélangeons des techniques de sécurité israéliennes, mexicaines et américaines, expliquera le lieutenant-colonel Jorge Sarabia, pour éviter embuscades, attentats à l'explosif et francs-tireurs.»

 

Les hommes de la garde utilisent des chiffres et des lettres pour identifier le Président et les membres de l'équipe. Chaque semaine, ces codes et les fréquences radio sont changés. Sur les dix-sept kilomètres qui mènent à l'aéroport, entre 60 et 100 agents sont mobilisés. Derrière notre caravane suit un minibus aux vitres teintées qui contient encore 6 fusils d'assaut SA-80 anglais ; l'équipe tactique antiembuscades est camouflée dans des taxis et des minibus banalisés. D'autres agents surveillent les ponts ou les carrefours à risque. Morales est convaincu qu'il existe un complot contre lui. «A cette conspiration participent une partie de l'oligarchie et certaines multinationales pétrolières. Nous avons des informations des services de renseignements et des forces armées.» Inquiet ? «Non, ça me renforce. Ce n'est pas simple de changer les choses. Je rêve d'égalité et de justice, je veux une Bolivie digne, décolonisée, souveraine et qui fonde sa récupération économique sur l'exploitation des ressources naturelles dont elle a été spoliée.» «Ça nous a coûté du sang et des deuils»

 

A l'aéroport militaire attend le petit jet américain Sabre Liner que le dictateur Hugo Banzer avait acheté en 1976. La présidence bolivienne n'a pas d'avion capable de traverser les océans. Mais, avec le jet de six places, Morales peut parcourir les Amériques, avec une escale technique toutes les deux heures et demie pour faire le plein d'essence. Nous volons vers Chimoré, dans le Chaparé, la région tropicale et de feuilles de coca où Morales a commencé sa lutte syndicale. Là, en 1989, lors d'un rassemblement en hommage à des paysans cocaleros tués par l'armée, Morales avait été laissé pour mort après avoir été battu par des unités policières, dont la Force spéciale de lutte contre le trafic de drogue, financée par les Etats-Unis. Il avait aussi été détenu à Chimoré: «Regarde, dans cet aéroport, des installations étaient prévues pour me détenir. Aujourd'hui, on m'y rend les honneurs.» Le Président va assister à la remise de diplômes de 67 policiers antinarcos aux côtés du directeur de l'agence antidrogues américaine, William Francisco. Durant la cérémonie, il promet d'identifier les «capos» de la drogue et de leur appliquer la loi. William Francisco approuve avec enthousiasme. De nouveau dans le jet, vers l'inauguration de la Foire internationale de Cochabamba. Evo Morales demande son avis à Alex Contreras, son porte-parole, qui travaille sur un ordinateur portable décoré d'autocollants de Che Guevara : «Tu as aimé mon intervention ?» Morales improvise tous ses discours. Il fait nuit, le Président fait le point sur la situation bolivienne. Il a entamé une croisade contre l'analphabétisme, un des plus graves problèmes du pays. Les statistiques sont vagues : entre 12 et 20 % de la population serait analphabète. «Je n'ai pas de pouvoir, assure-t-il. Si je suis à la présidence, c'est grâce aux efforts des camarades et des mouvements sociaux. Ce sont eux, le pouvoir. Ce sont eux qui m'ont emmené jusqu'au palais, et ça nous a coûté du sang et des deuils. Les journées n'ont pas assez d'heures parce que tout est à faire.» > 21 heures : nouveau décollage, retour à La Paz. Le président s'endort. 22 heures, arrivée au palais. Morales se réunit avec des élus du département de Tarija (à l'Est), le plus riche en gaz et en pétrole. A 4 heures du matin, il doit monter dans l'avion que lui a prêté le président vénézuélien Hugo Chávez pour aller à Cuba et s'associer à l'Alba (1). Il n'aura pas le temps de se changer. La journée a duré exactement vingt-quatre heures.

> photos Christian Lombardi

(1) Alternative bolivarienne pour les Amériques, projet de coopération qui associe Cuba et le Venezuela contre les accords de libre-échange signés entre les Etats-Unis et des pays du sous-continent.

 

05/06/06 - Et c'est parti pour la réforme agraire ! Tandis que les propriétaires résistent, Morales distribue les premières terres aux Indiens dépossédés


Le président bolivien Evo Morales a lancé un large plan de réforme agraire en attribuant aux Indiens environ 24.800 kilomètres carrés de terres appartenant à l'Etat.
Evo Morales a donné le coup d'envoi de sa "révolution agraire" quelques semaines après que son gouvernement a nationalisé l'industrie du gaz naturel bolivien, laissant six mois aux compagnies ébergétiques étrangères pour négocier de nouveaux contrats ou quitter le pays.
"Nous voulons changer la Bolivie ensemble", a déclaré le président bolivien aux milliers d'Indiens réunis à Santa Cruz, dans l'est du pays pour recevoir leurs titres de propriété. "En récupérant la terre nous récupérons toutes les ressources naturelles, nous sommes en train de nationaliser la totalité des ressources naturelles."
Le public a scandé "Evo", et agité des drapeaux boliviens et whipala, le drapeau des premières nations andines, qui représente cinq siècles de lutte pour les Indiens.
La cérémonie de samedi avait lieu après l'échec des discussions entre Evo Morales et les dirigeants du secteur agricole sur la réforme agraire, qui prévoit la distribution de 200.000 kilomètres carrés de terrain public - environ deux fois la taille du Portugal - au cours des cinq prochaines années.
Le plan de redistribution a renforcé les tensions de longue date entre les cultivateurs prospères et les plus pauvres, essentiellement des Indiens des plateaux de l'ouest du pays. La plus grande partie de la surface concernée par la réforme n'est pas cultivée, bien que située dans les plaines de l'est bolivien.
90% des terres sont exploitées par seulement 50.000 familles, selon le gouvernement.
Vendredi, sept des neuf principales fédérations agricoles ont diffusé un communiqué dans lequel elles affirmaient que les "perspectives d'un futur meilleur sont gâchées par des actions basées sur l'idéologie, la politique et l'influence étrangère". Les opposants conservateurs de Morales dénoncent notamment ses liens étroits avec les gouvernements de gauche au Vénézuela ou à Cuba.
Le gouvernement a répondu samedi dans un communiqué publié par la presse locale, appelant "traitres" les dirigeants du secteur.
Source : AP, 4 juin 2006

 

Evo Morales nationalise les hydrocarbures en Bolivie

L'armée a pris possession des champs exploités par les multinationales étrangères.



RIEN DE TEL qu'un week-end à La Havane entre Fidel Castro et Hugo Chavez pour en finir avec les hésitations. Rentré de Cuba hier, le président bolivien Evo Morales a surpris tout le monde en annonçant la nationalisation des hydrocarbures de son pays. Après des mois de tergiversations, il a opté pour la manière forte. «Nous demandons aux forces armées, ainsi qu'à des bataillons d'ingénieurs, d'occuper dès maintenant tous les gisements», a-t-il déclaré. L'armée s'est exécutée, qualifiant la décision d'Evo Morales de «nationalisation intelligente». Les vingt-six compagnies étrangères installées dans le pays, dont la brésilienne Petrobras, la française Total, l'Espagnole Repsol ou encore l'américaine ExxonMobil, ont 180 jours pour négocier de nouveaux contrats, sous le signe, dit le gouvernement, «de l'équité et de la justice».

En privé, certains dirigeants des compagnies étrangères reconnaissent que cette équité a trop longtemps été absente des contrats boliviens. Non seulement la population n'a jamais profité des bénéfices engendrés par l'exploitation des ressources naturelles (mines hier, hydrocarbures aujourd'hui), mais ces derniers étaient faibles. Le Brésil et l'Argentine, puissants voisins voraces en énergie, avaient bien trop intérêt à s'approvisionner en gaz à bas prix pour se préoccuper des conséquences de ce partage inégal sur le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud. La Bolivie est depuis trois ans en ébullition, le débat sur l'exploitation des hydrocarbures ayant déjà entraîné la chute de deux présidents. Evo Morales le sait : depuis cent jours au gouvernement, il doit déjà affronter une vague de mouvements sociaux lui rappelant ses engagements.

Une popularité historique

C'est fort d'une popularité historique (près de 80%), que le chef d'Etat bolivien décide d'imiter un de ses voisins, Hugo Chavez. Le président vénézuélien a imposé plus que négocié une transformation des contrats avec les multinationales étrangères contraintes d'accepter ses propositions avant le 31 mars dernier, ou d'abandonner certains de leurs champs. Hormis l'américaine ExxonMobil, elles ont toutes accepté, avec la grimace. Le niveau historique des cours du pétrole (plus de 70 dollars le baril), les en a convaincus. Mais la Bolivie a beau être à la tête du deuxième plus grand gisement de gaz du continent, elle n'est pas dans la même situation. Ses capacités financières inexistantes et l'absence de savoir-faire la font dépendre des entreprises étrangères. Surtout, Evo Morales prend le risque de braquer le Brésil, dont les entreprises contrôlent un bon tiers de l'activité du pays, dans les hydrocarbures, l'agriculture ou les mines.

Ayant annoncé qu'il gouvernerait sans tuteur, Evo Morales passe pourtant progressivement dans l'ombre d'Hugo Chavez. Un mouvement qui s'explique sans doute en partie par le repli du Brésilien Luiz Inacio Lula da Silva sur son pays, à six mois de l'élection présidentielle. Ce week-end, à La Havane, Evo Morales a décidé de faire de son pays le troisième membre de l'Alternative bolivarienne pour les Amériques (Alba), un projet régional d'intégration économique et politique dont la dynamique dépend exclusivement des pétrodollars d'Hugo Chavez.
Source : Le Figaro, 2 mai 2006

Nationalisation du gaz : trois dirigeants sud- américains discuteront avec Morales

Les dirigeants des trois grandes économies d'Amérique latine rencontreront le président bolivien Evo Morales jeudi à Puerto Iguazu, une ville du nord-est de l'Argentine, au sujet de sa décision de nationaliser l'industrie du gaz de son pays, a révélé mardi un responsable argentin.

Le président argentin Nestor Kirchner, le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva et le président vénézuélien Hugo Chavez s'entretiendront avec M. Morales, qui a signé lundi un décret présidentiel annonçant la nationalisation de l'industrie du gaz en Bolivie.

Cette décision de la Bolivie a provoqué de graves inquiétudes parmi les investisseurs étrangers dans ce pays, en particulier le Brésil.

La compagnie pétrolière publique brésilienne Petrobras, un investisseur majeur en Bolivie depuis 1996 avec environ 1,6 milliard de dollars investis, contrôle 14,5% des réserves boliviennes de gaz naturel.

Source : Xinhuanet, 2 mai 2006

La nationalisation du gaz bolivien inquiète la Commission européenne


La nationalisation des ressources gazières boliviennes "pourrait avoir un impact négatif sur les marchés", a déclaré Ferran Tarradellas Espuny, porte-parole du commissaire européen à l'Energie Andris Piebalgs.

"Les marchés sont actuellement sujets à des pressions considérables en ce qui concerne les prix", a souligné Ferran Tarradellas Espuny. Il a cependant rappelé que les pays européens n'importaient pas ou peu de gaz naturel bolivien.

La Commission européenne va étudier les conséquences que peut avoir la nationalisation sur l'économie bolivienne et sur les investisseurs étrangers dans ce pays d'Amérique du Sud.

Le président bolivien Evo Morales a annoncé lundi la nationalisation des ressources en gaz. Il a donné 180 jours aux sociétés exploitant ces gisements pour signer de nouveaux contrats d'exploitation ou quitter le pays. Source : AP, 2 mai 2006

La nationalisation du gaz bolibvien inquiète la Commission européenne

La nationalisation des ressources gazières boliviennes "pourrait avoir un impact négatif sur les marchés", a déclaré Ferran Tarradellas Espuny, porte-parole du commissaire européen à l'Energie Andris Piebalgs.

"Les marchés sont actuellement sujets à des pressions considérables en ce qui concerne les prix", a souligné Ferran Tarradellas Espuny. Il a cependant rappelé que les pays européens n'importaient pas ou peu de gaz naturel bolivien.

La Commission européenne va étudier les conséquences que peut avoir la nationalisation sur l'économie bolivienne et sur les investisseurs étrangers dans ce pays d'Amérique du Sud.

Le président bolivien Evo Morales a annoncé lundi la nationalisation des ressources en gaz. Il a donné 180 jours aux sociétés exploitant ces gisements pour signer de nouveaux contrats d'exploitation ou quitter le pays.

Source : AP, 2 mai 2006

 

Alvaro Garcia Linera,vice-Président de Bolivie : « Qu'est-ce qu'un gouvernement des mouvements sociaux ? Nous ne pensons pas au socialisme, mais à une révolution démocratisatrice »


Entretien réalisé à La Paz par Franklin Ramírez et Pablo Stefanoni. Página 12, Buenos Aires, 10 avril 2006.
Original: http://www.pagina12.com.ar/diario/dialogos/index-2006-04-10.html

 

Traduit de l'espagnol par Paz Gómez et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala (www.tlaxcala.es <http://www.tlaxcala.es> ) le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft.

 


Alvaro Garcia Linera,
vice-Président de Bolivie

Nous ne pouvons que recommander la lecture de cette fascinante interview à tous ceux qui tentent de réfléchir en Europe sur les nouveaux mouvements sociaux, ce qu'on appelle en France le "communautarisme" et sur les liens entre politique, luttes sociales et ethnicité. Alvaro Garcia est un intellectuel qui se retrouve au pouvoir après un itinéraire singulier : des bibliothèques à l'Altiplano [1] et à la guérilla, puis de la prison à la vice-présidence. Il est un magnifique exemple de ce que le sous-commandant Marcos appelle les intellectuels d'en bas. Puisse-t-il faire école auprès des jeunes générations. (NDLR Quibla)

Mathématicien, voyageur, sociologue autodidacte, âgé de 44 ans, il en a passé cinq en prison, il a publié plusieurs livres et a mené une vie de recherche intellectuelle. Dans ce parcours il a exploré sans cesse l'idée marxiste des peuples "sans histoire" et il est parvenu à des conclusions qui l'ont rapproché d'Evo Morales.


-Quel a été votre parcours intellectuel ?
-Je suis quelqu´un qui a vécu son adolescence dans une période de grande instabilité politique : des élections, des putschs, des élections, encore des putschs, dans un environnement rempli de mobilisations, de projets, de débats, d'utopies. Je parle de la fin des années 70 et d'après moi, cela a eu une influence mon rapprochement avec la politique et les sciences sociales. En 1979, à l'âge de 17 ans, j'ai vécu le premier grand blocus indien de l'histoire moderne bolivienne. Ce qui se passait était difficile à comprendre et dans ces circonstances j'ai cherché l'aide des sciences sociales, de la sociologie, de l'économie, d'une façon plutôt autodidacte. Pourtant je me sentais éloigné des organisations partisanes, j'avais une approche légèrement intellectualisée de la politique. J'avais commencé à étudier les mathématiques car je croyais que les sciences sociales, je pouvais les apprendre tout seul et j'ai décidé de continuer mes études au Mexique. Le contexte de l'Amérique Centrale a une grande influence sur ma perception de la politique, spécialement la guérilla du Salvador, et je commence à politiser mes lectures. Je passe d'une orientation plus philosophique et abstraite du capital, de la dialectique de Hegel, de Kant, à un regard plus pragmatique. Et c'est alors que commencent mes lectures disons les plus léninistes pour mieux comprendre ainsi ce qui concerne la gestion du politique. Nous sommes déjà dans les années 80 et quand je finis mes études, je rentre en Bolivie plus engagé politiquement.

-De quelle façon la connaissance des mouvements insurgés de l'Amérique Centrale a-t-elle eu une influence sur votre évolution intellectuelle ?
-Les éléments importants étaient au nombre de deux: la lutte armée en tant que moyen de résolution ou de conquête du pouvoir et, tout particulièrement, le thème de l'ethnicité. J'ai entendu parler de la multiculturalité pour la première fois lors d'un débat politique au Guatemala. Bien qu'il s'agissait déjà d'un moment de reflux, la guérilla guatémaltèque réussit à intégrer cet élément dans le débat grâce à la présence des Mayas. C'était pour moi extrêmement nouveau. Et avec ce bagage je rentre en Bolivie et nous essayons ici (avec Raquel Gutiérrez, à l'époque sa compagne) de construire une structure politique principalement ouvrière puisque les mineurs étaient l'axe de la politique contestataire en Bolivie et nous entamons un long débat, qui se poursuit dans une certaine mesure aujourd'hui, contre le trotskisme et le stalinisme, incarnés par le Parti Ouvrier Révolutionnaire et le PC. Après, nous faisons la connaissance d'un groupe de leaders indigènes, encore jeunes, venant des courants kataristes (2) et indigénistes des années '70, qui dénonçaient le "colonialisme interne".

-Et c'est alors que l'on vire vers l'ethnique-national.
-Nous débutons une relecture, ou plutôt un élargissement de notre perspective, de la thématique ouvrière à la thématique nationale et la paysanne-indigène, plus basées sur ce que l'on appelle des "identités diffuses". Et c'est là que commence une étape ­ vers 1986- qui se poursuit aujourd'hui, une étape de préoccupation pour l'indigène et de construction de la nation. Je consacre mon temps à écrire plusieurs livres, quelques-uns polémiques, en débat avec la gauche traditionnelle dominante, et d'autres qui préfiguraient des travaux d'une plus grande abstraction. Et alors commence une obsession, qui m'a poursuivi pendant dix années, pour enquêter sur ce que Marx avait dit sur le sujet et nous commençons à fouiller dans ses cahiers, dans ses textes sur les "peuples sans histoire" de 1848, dans les Grundrisse, dans les textes sur l'Inde et sur la Chine, et dans ses lettres à Vera Zassoulitch, même dans ses manuscrits ethnologiques et dans d'autres, inédits sur l'Amérique du Sud, qui se trouvent à Amsterdam. Nous avons été là-bas pour les consulter. Quelques collègues me réprimandaient à cause de cela : ils ne considéraient pas correct que dans des moments de lutte politique d'une telle intensité, je fouille des archives. Une obsession débute, avec des variantes, afin de trouver le fil conducteur de cette thématique indigène à partir du marxisme et tout en croyant possible que celui-là pouvait rendre compte de la force de la dimension, du contenu et du potentiel de la demande ethnique des peuples indigènes. Cela implique de nombreuses disputes, dans des textes moins académiques et plus polémiques, avec la gauche bolivienne, d'après laquelle il n'y avait pas d'Indiens mais seulement des paysans. Il s'agissait d'une dispute marginale car nous étions un groupe de personnes sans aucune influence qui distribuions nos pamphlets, nos petits textes, nos polycopiés de 50 pages dans les marchés, dans les mines. Cependant la polémique débute ici.

-Vient ensuite la tentative de constituer l´Armée Guérillera Túpac Katari et la prison
-Dans les années 85 et 86 convergent des intellectuels, des jeunes, des très jeunes, des ouvriers des mines en processus de forte radicalisation et un groupement de leaders paysans et d'indigènes venant des rangs de l'indigénisme katariste. Pendant cette première étape, toute l'activité est basée sur le travail politique dans les mines, dans les assemblées, dans la production de pamphlets, de la critique aux positions de la gauche traditionnelle avec une consigne bien claire : "Il y aura une épreuve de force et elle déterminera la nouvelle époque ". Cette épreuve de force a eu lieu en 1986, la Marche pour la vie des mineurs contre le démantèlement de la Corporation Minière de Bolivie. Les ouvriers finissent vaincus politiquement, il n'y a même pas besoin d'une sortie militaire, le mouvement s'effondre et c'est le début de la dispersion.

-Et cette défaite est à l'origine de l'orientation vers les communautés indigènes?
-À partir de ce moment nous nous déplaçons avec tout ce groupe d'intellectuels et de mineurs à la campagne, avec les indigénistes, afin de favoriser le travail. Au fur et à mesure un scénario plus puissant d'autodétermination des nationalités indigènes, particulièrement l' aymara, se construit. L'accent est mis sur la possibilité d'un soulèvement indigène, sur l'idée que l'émancipation indigène passe forcément par un soulèvement des communautés. Quispe théorise sur la guerre des Ayllus (3) et des communautés, il a l'image d'une prise du pouvoir par un soulèvement des Ayllus et des communautés, c'est-à-dire, on ne conforme pas un imaginaire guérillero mais un théâtre d'émancipation des masses. C'est le début d'un processus qui donnera lieu, plus tard, à l'EGTK et à des exercices de formation militaire dans les communautés ; au début dans l'Altiplano (Haut Plateau), avec des militants de l'ancien indigénisme des années 70, après à Potosi, au Chapare et à Sucre. C'était une dynamique intense.

- S'en suit le démantèlement du groupe et votre emprisonnement. Comment votre activité intellectuelle postérieure se déroule-t-elle pendant votre emprisonnement?
-Sachant que je n'allais pas pouvoir disposer de beaucoup de livres et que ma bibliothèque ne serait pas disponible, je décide de me consacrer seulement à quelques-uns et de les travailler plus en profondeur. Je continue une partie de mes travaux théoriques et j'écris Forme valeur, forme communauté, une lecture entièrement consacrée au Capital (de Marx), avec l'obsession de travailler le sujet de la valeur d'usage, de la valeur d'échange et des logiques d'organisation de la modernité afin de faire contrepoint aux logiques d'organisation du monde andin. Ça a été cinq ans d'enfermement. Je crois que c'est mon meilleur livre, étant donné le temps que j'ai pu y consacrer et le fait que nous avons eu beaucoup de patience pour monter les transcriptions. C'était un cours accéléré d'anthropologie andine, d'ethno-histoire andine et d'économie agraire. Quand je sors de la prison, j'intègre immédiatement l'académie, je reprends même le sujet du monde ouvrier, mais dans une perspective plus sociologique. Cela débouchera sur Reprolétarisation, traitant le monde ouvrier des usines en Bolivie et ses changements d'organisation et technologiques et La condition ouvrière, traitant de la nouvelle industrie minière. Les conclusions générales sont: les ouvriers n'ont pas disparu, mais une modification substantielle de la structure matérielle de la condition ouvrière, de l'identité ouvrière et de la composition politique et culturelle de la classe ouvrière s'est produite. Cela explique , en partie, la disparition de La Centrale ouvrière bolivienne en tant que mouvement social unificateur du pays. Durant les dernières années j'ai réalisé plusieurs études des mouvements sociaux, tout en intégrant les théories les plus modernes comme celles de Charles Tilly, Pierre Bourdieu et Norbert Elias.

-Vous êtes passé de l'action insurgée à l'académie, et puis vous avez oscillé entre les médias et la politique. D'après vous, quel est le rôle de l'intellectuel dans un domaine universitaire comme celui de l'Amérique du Sud, peu institutionnalisé, et au milieu d'une nouvelle vague de politisation sociale ?
-Dans les années 90 la croyance qu'il fallait séparer la politique de l'académie ou l'idée d'un domaine académique autonome s'installe, mais cela n'était qu'une illusion. La promesse d'un académisme beaucoup plus solide, cohérent et fondé sur des bases propres, se termine en un académisme qui sert à légitimer idéologiquement le projet politique et économique néolibéral. Lorsque l'on révise sans passion la production des années 90, on se rend compte de la pauvreté sur le plan de la recherche et conceptuel, de l'abondance de la rhétorique et du manque de sens commun d'une grande partie de cette production. Je crois qu'actuellement un nouveau enjeu pour la production intellectuelle se présente: la capacité de construire de manière critique des catégories, des arguments et des raisons, et pas simplement des pamphlets politiques, une capacité pouvant, parallèlement, reprendre ces signes et la richesse de la société, non seulement ceux des mouvements sociaux. Et c'est ici que réside le grand enjeu qui consiste à continuer ce long parcours de l'intellectuel latinoaméricain et bolivien qui rompt avec la fausse asepsie idéologique à la façon de Vargas Llosa [NDT : romancier plus parisien péruvien qui fut à la mode et candidat malheureux à l'élection présidentielle] . Cependant il ne faut pas que l'intellectuel néolibéral coopté par le discours étatique soit remplacé par celui des mouvements sociaux faisant l'apologie de l'action collective, mais par un intellectuel critique vis-à-vis du pouvoir en place et des forces émergentes. Une partie de cela peut être utilisée par les mouvements sociaux mais pas une autre : la réflexion sur leurs limites va être douloureuse et c'est alors que l'autonomie intellectuelle ne doit pas se taire ou forcer ses réflexions en faveur de l'un ou de l'autre.

-Le fait d'être au même temps sociologue critique et vice-président est-il un problème ?
-Bien au contraire, c'est une combinaison excellente, car elle permet d'analyser très objectivement ce qui se passe et ses propres actions. Et en tant que vice-président on voit certaines choses que l'on verrait jamais dans le cabinet d'un sociologue.

-Plusieurs médias parlent "d'evisme" pour ce gouvernement.
-L'evisme signifie une rupture par rapport aux stratégies antérieures de lutte pour le pouvoir, c'est un projet d'autoreprésentation des mouvements sociaux, de la société plébéienne. C'est un nouvel horizon qui ne jaillit pas de la théorie mais qui s'enrichit, petit à petit, grâce à la pratique et il peut constituer un intéressant gisement d'analyse dans les courants néomarxistes. Un deuxième élément qui pourrait définir l' "evisme" est un indigénisme souple, capable d'appeler les secteurs non indigènes, les métis, les secteurs moyens urbains. Dans des termes didactiques nous pourrions dire que la Révolution Nationale de 1952 donne la citoyenneté à l'indien, néanmoins elle cherche à le diluer dans le métissage et bloque ses possibilités de développement politique. Cinquante ans plus tard, l'indien exige d'être un sujet politique autonome qui propose un nationalisme expansif, une nation avec une "unité dans la diversité" comme Evo Morales l'a autant répété. L'expérience que nous vivons en Bolivie met en question tout le débat de la lutte pour le pouvoir, même les propositions d'Antonio Negri. Qu'est-ce qu'un gouvernement des mouvements sociaux ? Cela est-il possible ? Comment opérer la relation entre le politique et le social ?

-Vous avez parlé de capitalisme andin
-Par cette _expression, plutôt théorique, j'ai fait référence au fait que les structures matérielles des rébellions sociales depuis 2000 sont les petites économies familiales, tant à la campagne qu'en ville. Ce sont les petits producteurs qui se sont rebellés : des paysans, des cocaleros, des artisans, des petits entrepreneurs, des coopérativistes miniers. Et dans une nation de petits producteurs il n'y aura pas de révolution socialiste. L'evisme" envisage ces modernités multiples, le petit paysan de l'Altiplano n'est pas un "farmer", mais il peut avoir des tracteurs et l'internet. Le moderne a toujours englobé le traditionnel, maintenant nous pensons à une articulation différente et non subordonnée entre ces deux éléments qui vont persister durant les 50 ou 100 années à venir. Nous ne pensons pas au socialisme pour le futur proche mais à une profonde révolution démocratique décolonisatrice.

Notes
[1] Altiplano : Située au c¦ur de l'Amérique latine, la Bolivie est un pays grand comme l'Espagne et la France réunies; 4 millions d'habitants le peuplent. La Bolivie est traversée du nord au sud par la Cordillère des Andes, la Sierra, dont les sommets dépassent 6500 mètres. Entre les deux chaînes de la Sierra, la Cordillère Occidentale et la Cordillère Royale, s'étend un haut plateau qui couvre 80 000 kilomètres carrés : l'Altiplano, le désert le plus haut du monde. C'est là, à une altitude de plus de 4000 mètres, que se concentrent les 70% de la population. Sa capitale, La Paz, est dominée par L'Illimani, à 6500 mètres.

[2] Kataristes : Le katarisme, en référence au leader indigène Tupac Katari qui dirigea un soulèvement autour de La Paz à la fin du XVIIIème siècle, est un courant qui contribua à rénover un syndicalisme paysan, jusque-là allié aux régimes militaires. Ses leaders cherchèrent à lutter contre la cooptation des dirigeants syndicaux et à élaborer une idéologie indianiste sur laquelle s'appuyer dans les luttes. Le katarisme a « reconstruit » une identité indigène, là où les militaires comme les gouvernements du MNR ne voulaient voir que des « paysans ». De là découle une idéologie théorisant la double oppression du paysan, par sa condition économique, mais aussi par sa condition d'indigène victime de discriminations au sein d'un État colonial.
Ses principaux dirigeants, comme Genaro Flores, jouèrent par la suite un rôle-clé dans la lutte pour le rétablissement de la démocratie. Les liens avec les militaires furent définitivement rompus avec la fondation de la CSUTCB en 1979, et son adhésion à la COB l'année suivante, première étape de la construction d'un syndicalisme paysan de lutte en Bolivie. (Note empruntée à Hervé Do Alto, doctorant en science politique, correspondant d'Inprecor en Bolivie.)
[3] Ayllu :Très ancienne institution sociale péruvienne groupant une collectivité agraire unie par des liens de parenté, de consanguinité, de voisinage, de religion et de langue (environ 200 ou 300 personnes par ayllu en général). ces liens sont aussi économiques du fait que tous ses participants effectuent une part de travail basé sur un système coopératif, l'ayni, sur un territoire mis en propriété commune (marka en quechua).
Le système de l'ayllu prend ses origines dans les petites communautés andines d'agriculteurs qui précédèrent l'époque des incas. Ces derniers, qui en étaient issus, l'adaptèrent à leur mode de gouvernement, et le fortifièrent. L'Inca lui-même vivait en ayllu (la panaca royale). ce type d'organisation sociale survécut aux ponctions effectuées par les Espagnols dans les communautés indigènes et cohabita, pendant toute la durée de la Colonie, avec le sévère régime de l'encomienda.
Il existe encore au Pérou près de 5000 ayllus andins effectuant en commun les travaux de culture, la construction ou l'entretien des granges communes, des chemins, des ponts, etc. (Source : http://dduguay.club.fr/dico_incas_A.htm)

 

«Le peuple au pouvoir, pour des changements profonds en Bolivie» - Interview exclusive de Leonida Zurita, bras droit du président Evo Morales


par Bert De Belder, Solidaire, Bruxelles, 29 mars 2006
Source : http://www.ptb.be/scripts/article.phtml?lang=1&obid=30678


Pas simple, de convenir d'une interview avec Leonida Zurita. D'abord, elle était restée à Paris dans les parages de José Bové. Puis les entretiens avec le ministre De Gucht et son cabinet des Affaires étrangères ont duré bien plus longtemps que prévu. Les rendez-vous avec Le Soir, Solidaire et La Libre Belgique ont été annulés. Mais, le lendemain matin, j'ai quand même pu voir un instant Leonida et sa camarade Elena, au petit déjeuner à l'hôtel Léopold, dans le quartier européen de Bruxelles. J'aborde deux paysannes indiennes, avec la robe typique, les longues tresses et le chapeau.

Leonida Zurita Vargas se perçoit davantage comme dirigeante paysanne que comme sénatrice. Elle est présidente de la Coordination des paysannes de la région du Trópico et elle est originaire du Chapare, la province où l'on cultive les feuilles de coca.

Leonida Zurita Vargas, dirigeante paysanne et sénatrice, a 36 ans et deux fils de 14 et 7 ans. «Et deux petites sont mort-nées», ajoute-t-elle pensivement. Très tôt déjà, elle a été confrontée aux décès prématurés, puisque son père est mort qu'elle avait à peine deux ans. «D'une maladie ou d'une autre. Nous n'avions pas les moyens d'avoir des soins de qualité, raconte-t-elle. Et ainsi, ma mère a toujours été à la fois une mère et un père pour moi.» Je lui demande de me parler d'elle d'abord et elle me parle de choses et d'autres.

Leonida Zurita. Après ma première année d'école moyenne, j'ai arrêté d'étudier, j'ai dû aller travailler dans les champs. Nous avions arrêté de cultiver la coca et, avec une prime des autorités, nous sommes passés à des cultures alternatives. Mais ça ne rapportait pas, la terre n'était pas bonne pour ça. Et en plus, il n'y avait pas de débouchés pour ces cultures. Nous avons tout perdu et les dédommagements pour avoir laissé tomber la coca étaient partis en fumée.

Comment êtes-vous devenue active dans les organisations paysannes?

Leonida Zurita. En 1994, j'ai fait la connaissance d'Evo Morales, lors d'une action contre les militaires qui avaient emprisonné des paysans. C'est là que j'ai su qu'Evo était notre homme. Il nous a conseillées de nous organiser en tant que femmes et paysannes. Un an plus tard, nous tenions déjà notre premier congrès des femmes, suivi peu après d'une marche des femmes sur la capitale La Paz, afin d'exiger le respect des droits de l'homme et des droits de la femme.

Ce fut également notre première expérience de la répression. Bien des femmes ont été arrêtées, nous avons été enfermées comme des chiens. Nous sommes restées deux, trois jours en cellule, mais nous sommes parvenues à mettre les bouts. Pour ne pas être découvertes, nous ne longions pas les routes, mais les voies de chemin de fer. Nous étions 15 ou 20 femmes et trois hommes, dont Evo. Finalement, nous sommes retournés à La Paz et nous nous sommes mis en grève de la faim, douze jours durant.


La répression était si dure?

Leonida Zurita. Oui, oui, bien des femmes en ont été les victimes et ont été violées par les policiers. Si vous aviez cent dollars ou un VTT, on vous accusait de vendre de la drogue. Souvent, nos hommes devaient s'enfuir et nous, on nous battait. Tant de douleur, tant de souffrance [Silence.] C'est alors que j'ai appris ce que signifiait la «justice» pour les pauvres, à savoir la prison, des morts, des blessés, et pour les riches, la «justice», c'est la liberté.

Comment aidiez-vous les femmes à s'organiser?

Leonida Zurita. En 1997, nous avons fondé une fédération des paysannes, parallèlement à la fédération des paysans d'Evo. Dès le début, nous avons mis l'accent sur la formation. Très important. Ce genre de travail syndical, c'est la meilleure école, la meilleure manière de conscientiser. Et nous nous sommes bien vite lancées dans l'action, la guerre pour la coca, la guerre pour l'eau, la guerre pour le gaz.

Nous nous y prenions tout à fait autrement qu'avant. Dans le temps, les hommes marchaient devant et les femmes derrière mais nous avons désormais inversé cette tactique, car trop d'hommes étaient blessés. Vous devez savoir que les flics frappent les hommes avec haine et colère, mais qu'ils frappent sur les femmes avec amour et douceur [elle rigole]. D'ailleurs, ces flics eux-mêmes sont nés du ventre d'une femme. Et, pendant ce temps, les hommes peuvent fourbir leurs frondes et préparer leurs traits. Nous, les femmes, servons également à atténuer les effets des lacrymogènes ou passer du vinaigre aux hommes contre leurs effets.

Je puis m'imaginer que, parfois, vous deviez être en infériorité numérique

Leonida Zurita. Oui, ç'a été le cas par exemple en janvier 2002, durant la guerre de la coca. Nous manifestions depuis des semaines déjà. à un moment, les militaires ont voulu attaquer notre local. La place en face était noire de soldats. Ils ont entouré notre local et nous tenaient en otages. J'étais juste en train de cuisiner et, un instant, j'ai joué avec l'idée de jeter une casserole d'eau bouillante à l'extérieur [elle rit], mais je me suis retenue juste à temps.

Ils nous ont ramassés et nous ont emmenés. Dans l'auto, ils m'ont tapé dessus, et ça n'a pas arrêté. Nous sommes restés en cellule un mois entier: 65 hommes et 5 femmes. Un an plus tard, je me suis encore retrouvée derrière les barreaux, à Cochabamba, accusée de meurtre sur deux militaires durant la guerre de la coca dans le Chapare. Mais il est apparu clairement que c'était une accusation fausse.

Comment s'est développé le mouvement politique du MAS?

Leonida Zurita. C'est de la douleur de la répression et de la détermination des paysans qu'est né le projet politique du MAS. C'est un projet qui réunit tous les mouvements sociaux, un projet du peuple au pouvoir. Ce n'est pas notre président qui est au pouvoir. Il ne fait que diriger. Chez nous, le pouvoir est organisé depuis la base vers le haut, et pas le contraire.

Combien d'élus le MAS a-t-il aujourd'hui?

Leonida Zurita. Aux élections législatives de 2005, nous avons obtenu 72 des 130 sièges à la Chambre et 12 des 27 au Sénat. Aux élections communales de 2004, nous avons ramassé 154 postes de maires. Tout cela a été très vite: en 1995, nous n'avions encore que 3 maires dans le Chapare et 4 parlementaires dans la ville de Cochabamba.

Comment se déroulent les contacts internationaux du nouveau gouvernement bolivien?

Leonida Zurita. Avant les élections, nos adversaires prétendaient que toute l'aide extérieure serait coupée si Evo remportait les élections. Rien n'est moins vrai. Nous sommes reconnaissants pour l'aide que l'Europe nous propose. Il y a de nouveaux accords avec le Venezuela et Cuba et, lors des inondations, nous avons également reçu de l'aide humanitaire de l'Argentine.

Tout cela fait partie de la lutte de l'Amérique latine contre le modèle néo-libéral. Il s'agit d'une lutte pour la vie. Tout cela a commencé comme une lutte pour la culture de la coca mais celle-ci symbolise bien davantage: notre mère la terre et, avec elle, toutes les richesses naturelles, le gaz, le pétrole, la biodiversité. Défendre tout cela équivaut à protéger la vie.


Pendant que Leonida Zurita mange un bout, Elena Rojas débarque. Elle est présidente du Comité des femmes Domitila Chungara de la ville de Potosí, un centre minier (étain, or, argent) jadis prospère.

«Aujourd'hui, il n'y a plus de travail à Potosí, soupire Rojas. Toutes les matières premières de Bolivie ont été vendues, il n'est rien resté pour les pauvres. Beaucoup ont perdu leur boulot et sont partis pour l'Argentine ou même pour l'Espagne. Mes neveux n'ont pas terminé leurs études non plus et ils sont allés tenter leur chance à l'étranger.»

Mais aujourd'hui il semble que les choses changent en Bolivie, maintenant que le dirigeant Evo Morales est devenu président.

Quelles ont été les premières mesures du nouveau président?

Elena Rojas. Evo Morales a été élu le 18 décembre avec une majorité absolue de 54%, sans que son Mouvement pour le socialisme (MAS) ait noué d'alliances avec d'autres partis. En six semaines, il a déjà réalisé trois de ses promesses électorales. Pour commencer, une Assemblée constituante se tiendra en août et cela va constituer un fameux bouleversement. Cela revient à fonder une nouvelle Bolivie. Et nous voulons le faire sur base de l'égalité entre hommes et femmes, entre les indigènes (Aymará et Quechua) et les autres Boliviens. Nous voulons une représentation 50/50 entre hommes et femmes dans cette Assemblée et nous voulons aussi que les listes électorales soient composées selon ce principe.

En Belgique, tout le monde est resté bouchée bée quand on a appris qu'Evo Morales avait réduit son propre traitement de moitié

Elena Rojas. Ç'a été sa deuxième promesse électorale. Son salaire est passé d'un coup de 30000 à 15000 bolivares [environ 1500 euros]. Les traitements des parlementaires ont eux aussi été rabotés sous la loi des économies d'Evo. Mais les salaires des travailleurs, eux, ont augmenté! Dans le temps, nous devions faire grève et mener des actions pour avoir 3% d'augmentation, aujourd'hui, on nous donne 7% sans avoir dû mener une seule journée d'action.

Tertio, on a promulgué une loi contre la corruption. Il faut savoir que les anciens députés concluaient souvent des contrats illégaux avec des multinationales, par lesquels ils bradaient nos matières premières à des prix injustes, moyennant une commission fixe en retour. Ces contrats ont tous été revus, maintenant et subissent désormais un contrôle strict.

Et les partis classiques laissent faire?

Elena Rojas. Pas du tout! Et ils mettent Evo sous pression en permanence. Au cours de ses 90 premiers jours de présidence, il aurait dû, selon eux, résoudre tous les problèmes de la Bolivie! Et cela, alors que la Bolivie a été dévastée pendant cinq cents ans...
Le visa pour les USA refusé à une sénatrice pour terrorisme

Avant de conclure l'interview, j'aimerais encore que Leonida Zurita me dise quelque chose. Ne s'est-elle pas vu refuser récemment un visa pour les États-Unis? Qu'en était-il précisément? Elle se met à rire de bon cœur. «En février, j'ai été invitée par des universités en Floride et à New York. J'ai voulu prendre un vol à partir de Santa Cruz, mais à l'enregistrement, on m'a dit que je ne pouvais pas entrer aux États-Unis. Ordre de l'ambassade américaine. Je devais me présenter à l'ambassade à la Paz. Pourtant, mon visa était encore valable jusqu'en 2008.»

Elle sort son passeport. «Vous voyez? "Annulé", dit leur cachet. Ils m'ont également remis cette lettre.» Leonida Zurita me montre une lettre originale à l'en-tête de l'ambassade des États-Unis, datée du 21 février. J'y lis que des personnes ne peuvent avoir de visa «s'il y a tout lieu de croire qu'ils ont été impliqués dans des activités terroristes ou si elles sont soupçonnées de faire partie d'une organisation terroriste qui pourrait nuire aux intérêts nationaux des États-Unis». Quoi? Cette paysanne indigène, aussi affable que sûre d'elle-même - et sénatrice de surcroît -, une terroriste?

Bolivie
Ainsi nommée d'après Simon Bolívar, combattant latino-américain pour l'indépendance
Président: Evo Morales
Superficie: 1098580 km2 (36 fois la Belgique)
Population: 8,8 millions
Richesses naturelles: étain, gaz, pétrole, zinc, argent, minerai de fer, or
Pauvreté: 64% vit en dessous du seuil de pauvreté
Mortalité infantile: 53 par 1000 naissances vivantes (Belgique: moins de 5)


Attentat à La Paz

Deux personnes ont perdu la vie, le 22 mars, dans des attentats commis dans des hôtels de La Paz. Un Nord-Américain et un Uruguayen ont été appréhendés. Le ministère public réclame trente ans de prison pour les auteurs. L'ambassade des États-Unis en Bolivie a promis sa collaboration dans l'enquête et a rappelé à tous les citoyens américains dans le pays qu'ils devaient obéissance aux lois boliviennes. Mais Evo Morales a pris un tout autre ton: «Le gouvernement américain mène-t-il une lutte contre le terrorisme ou envoie-t-il certains de ses ressortissants se livrer à des actes de terrorisme en Bolivie?», s'est-il interrogé à haute voix. (Source: EFE, 23 mars 2006.)

Cuba et le Venezuela aident la Bolivie dans sa campagne d'alphabétisation

En présence des ministres de l'Enseignement de Cuba et du Venezuela, le président bolivien Evo Morales a lancé ce 20 mars la campagne nationale d'alphabétisation «Yo si puedo» (oui, je le peux). But: apprendre à lire et à écrire à plus d'un million de Boliviens, avec l'aide d'une méthode cubaine et de 32 conseillers cubains et 18 vénézuéliens. «Une initiative historique, affirme Evo Morales, qui mettra un terme à des siècles d'oppression et l'exclusion. Cet enseignement doit aller au-delà de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Il doit servir la révolution démocratique et culturelle de la Bolivie.» (Source: Granma, 21 mars 2006.)

Les «guerres» du peuple bolivien

Eau. En avril 2000, la population de la ville de Cochabamba s'est soulevée contre la privatisation de la distribution d'eau. En fin de compte, on a dû annuler la vente à la multinationale américaine Bechtel. Mais le peuple bolivien a continué à mener des actions contre la privatisation de l'eau, entre autres contre la Suez-Lyonnaise des Eaux française

Gaz. En 2003, les Boliviens sont descendus massivement dans la rue contre la vente du gaz aux États-Unis (via le Chili). La Bolivie possède la deuxième plus grande réserve de gaz d'Amérique latine. Les protestations ont coûté la vie à plus de 200 personnes.

Coca. La «guerre contre la drogue» que les États-Unis mènent depuis des dizaines d'années Bolivie, en Colombie et dans d'autres pays latino-américains est en pratique surtout une guerre contre les petits cultivateurs de coca, et un prétexte pour une dure répression du mouvement paysan. Il y a des siècles qu'on récolte la feuille de coca, pas pour en extraire la cocaïne mais pour l'usage local, contre la faim, la douleur, comme médicament. Les cultivateurs boliviens de coca, avec Evo Morales à leur tête, ont forcé à faire reconnaître 3200 hectares dans la région de Chapare comme culture de coca.

 

La deuxième fondation de la Bolivie


par Eduardo Galeano, La Jornada, Mexico, 9 février 2006
http://www.jornada.unam.mx/2006/02/09/038a1mun.php

Traduit de l'espagnol en français par Maria Poumier, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft.


Né à Montevideo, en Uruguay, Eduardo Galeano s'est exilé en Argentine en 1973, lors du coup d'État militaire puis en Espagne, suite à un nouveau coup d'État. Il est retourné vivre en Uruguay en 1985.
Journaliste prolifique, il est l'auteur de nombreux livres dont huit ont été publiés en français :
- Les Veines ouvertes de l'Amérique latine (Plon, 1999)
- Le Football, ombre et lumière (Climats, 1998)
- Le Livre des étreintes (La Différence 1995)
- Amérique, la découverte qui n'a pas encore eu lieu (Messidor, 1992)
- Jours et Nuits d'amour et de guerre (Albin Michel 1987) - Une certaine grâce (Nathan, 1990)
- La trilogie Mémoire du feu - Les Naissances, Les Visages et les masques, Le Siècle du vent (Plon 1985 et 1988)
- Vagamundo (Actes sud, 1985)
- La Chanson que nous chantons (Albin Michel, 1977)

Le 22 janvier 2002, Evo fut expulsé du paradis ; plus exactement, le député Evo Morales fut chassé du Parlement bolivien.


Le 22 janvier 2006, dans la même enceinte pompeuse, Evo Morales a été reconnu président de la Bolivie.
En fait, la Bolivie vient de découvrir que la majorité, sur son territoire, est composée d'indigènes amérindiens.
Au moment de son expulsion, un député indien était plus rare qu'un chien à deux têtes.
Quatre ans plus tard, il y a beaucoup de législateurs qui se sont mis à mâcher de la coca, selon la coutume millénaire qui était interdite dans l'enceinte sacrée du Parlement.
Bien avant l'expulsion d'Evo, les siens, les Amérindiens, avaient été expulsés de la nation officielle. Ce n'étaient pas les enfants de la Bolivie, mais seulement sa main d'¦uvre. Il y a moins d'un demi-siècle, les Indiens ne pouvaient pas voter, ni emprunter le trottoir dans les villes.

Très justement, Evo signalait, dans son premier discours présidentiel, que les Indiens n'avaient pas été invités, en 1825, pour la fondation de la Bolivie.

Même chose dans l'histoire de toute l'Amérique, y compris les États-Unis. Nos nations sont nées dans le mensonge, l'indépendance des pays américains a été dès le début usurpée par une minorité très minoritaire.

Toutes les premières constitutions sans exception ont écarté les femmes, les indigènes, les Noirs et les pauvres en général.

L'élection d'Evo Morales est, au moins en ce sens, équivalente à l'élection de Michelle Bachelet. : Evo et Ève à l'échelle du continent, en quelque sorte. Pour la première fois un indigène est président en Bolivie, pour la première fois une femme est présidente au Chili. Et le Brésil n'est pas en reste : pour la première fois dans l'Amérique entière, le ministre de la culture y est noir. Car la culture qui a sauvé le Brésil de la tristesse a incontestablement des racines africaines.

Sur ces terres, malades de racisme et de machisme, il y aura bien des gens qui croiront que tout cela est scandaleux. Scandaleux que cela ne se soit pas produit plus tôt.

Tombe le masque, le visage surgit, la tourmente forcit.

Le seul langage digne de foi est celui qui naît du besoin de dire. Le plus grave défaut d'Evo, c'est que les gens croient en lui, parce qu'il transmet de l'authenticité même lorsqu'il parle le castillan, qui n'est pas sa langue maternelle, et qu'il fait quelques fautes. Les docteurs l'accusent d'être ignorant, eux qui ne maîtrisent que l'art de faire écho à des voix étrangères. Les vendeurs de promesse l'accusent de faire de la démagogie. Ceux qui en Amérique ont imposé un Dieu unique, un roi unique et une vérité unique l'accusent d'exercer seul le pouvoir. Et ils tremblent, les assassins d'Indiens qui craignent que leurs victimes soient comme eux.

Bolivie : on croyait que ce n'était là qu'un pseudonyme de ceux qui commandaient en Bolivie, qui la vidaient de ses richesses tout en entonnant l'hymne national. Et l'humiliation des Indiens, devenue une habitude, semblait être un destin.

Mais ces derniers temps, depuis des mois et des années, le pays était en état d'insurrection populaire perpétuelle. Ces soulèvements continuels, avec leur sillage de morts, culminèrent lors la guerre du gaz, mais c'était une houle qui venait de loin. Cela venait de loin et cela continua jusqu'à l'élection d'Evo, contre vents et marées.

Avec le gaz bolivien, c'était une vieille histoire de trésors volés qui se répétait, la même histoire que pendant plus de quatre cents ans, depuis le milieu du XVIème siècle :
D'abord pour l'argent, la montagne du Potosi avait été vidée de sa chair ; puis pour le salpêtre de la côte du Pacifique, la Bolivie se retrouva privée de mer ; ensuite e fut l'étain d'Oruro, où il ne resta que des veuves. Voilà tout ce qu'ils avaient laissé.

Les puebladas, ces avalanches populaires de ces dernières années, étaient reçues à balles réelles, mais elles réussirent à éviter que le gaz s'évapore entre des mains étrangères ; les puebladas ont déprivatisé l'eau, à Cochabamba et La Paz, et elles ont renversé des gouvernements qui étaient télécommandés depuis l'étranger ; et elles ont résisté à l'impôt sur le salaire et à d'autres sages commandements du Fonds Monétaire International.

Du point de vue des moyens civilisés de communication, ces explosions de dignité populaire étaient des actes de barbarie. Je l'ai lu, vu, entendu mille fois : la Bolivie est un pays incompréhensible, ingouvernable, intraitable, non viable. Les journalistes qui le disent et le répètent se trompent : ce qu'ils devraient avouer c'est que la Bolivie est, pour eux, un pays invisible.

Rien d'étonnant à cela. Cet aveuglement n'est pas seulement une mauvaise habitude d'étrangers arrogants, la Bolivie est née aveugle à elle-même, parce que le racisme pose des taies sur les yeux et d'ailleurs il ne manque pas de Boliviens qui préfèrent se voir à travers un regard qui les méprise.

Mais il y a bien une raison au fait que le drapeau indigène des Andes rend hommage à la diversité du monde. Selon la tradition, c'est un drapeau né de la rencontre entre l'arc-en-ciel femelle avec l'arc en-ciel mâle. Et cet arc-en-ciel né de la terre, qui dans la langue locale s'appelle tissage du sang qui flamboie, est encore plus haut en couleurs que l'arc-en-ciel céleste.

 

Evo Morales intronisé "chef suprême des indiens" des Andes à Â Tiwanaku avant de prêter serment devant les députés


À la veille de son investiture officielle comme président de la République à La Paz dimanche, en présence de 10 chefs d’État américains et d’un Eoropéen, Evo Morales a d’abord tenu à une investiture traditionnelle. Il a donc été intronisé samedi "chef suprême des indiens" des Andes par les prêtres du soleil aymaras sur le site des ruines pré-incas de Tiwanaku, en orésence de 20 000 Indiens. de la même manière, le sous-commandant Marcos, au Chiapas, vait été fait chef militaire de la rébellin zapatiste à la fin de l’année 1993, au cours d’une céméonie maya où lui avaient été remis les sept symboles du pouvoir.
Prenant la parole à cette occasion, M. Morales a affirmé que son élection à la tête de Bolivie était une victoire pour les populations indigènes dans le monde. « Nous allons changer la Bolivie dans le sens de l’égalité et de la justice. »
Evo Moralès, fils de paysans de l'Altiplano, ancien gardien de lamas dans son enfance, fut longtemps chef des planteurs de coca et dirigeant du Mouvement vers le socialisme (MAS), avant de remporter au premier tour l'élection présidentielle le décembre.
Il doit devenir dimanche le premier président "indien" dans l'histoire de la Bolivie ent prêtant serment devant les députés en présence de nombreux invités étrangers.

 

Élection d'Evo Morales : Solidarité avec les Boliviens !


par Anaram Au Patac, mouvement révolutonnaire de la gauche occitane, Bordeaux, 14 janvier 2006
Dans ce pays riche en matières premières, les Etats-Unis et les compagnies occidentales vont tout faire pour renverser un indien dont le programme est basé sur la nationalisation de l'exploitation du gaz. Contrairement à Lula au Brésil, Morales fait peur aux politiques occidentaux, remettant en cause bien des principes du système capitaliste. Ce n'est pas à nous occitans et européens de proposer une solution toute faite aux boliviens. Mais de savoir que Morales mette en avant les principes inaliénables de gauche, ne se soumette pas à la politique capitaliste occidentale, nous laisse croire qu'un autre monde est possible et aspire à l'indépendance, à la souveraineté contre tous les impérialismes et une politique sociale de gauche luttant contre l'exploitation et l'oppression nationale. Nous savons ce qui s'est passé au Vénézuela en 2002. L'Amérique du sud démontre actuellement à la planète qu'un autre monde est possible : celui de l'indépendance envers tous les impérialistes et une politique sociale de gauche luttant contre les différences de classe.
Ainsi la médiatisation actuelle de Morales, alors que son combat syndical et politique a été boycotté par ces mêmes médias pendant des années, rappelle que les peuples indiens vivent encore en Amérique du sud. Ils continuent à se battre fièrement pour la reconnaissance de leurs droits. En tant qu'occitan(e)s nous voulons rappeler qu'en Amérique du sud le castillan n'est pas la langue originelle, c'est celle des colonisateurs. Et paradoxalement en obtenant leur indépendance, tous ces peuples ont perdu l'utilisation de nombreuses langues. Malgré cela la réalité quotidienne est autre, cette zone bouillonne encore d'une richesse linguistique que les descendants de colons et les promoteurs de la mondialisation veulent minimiser. Les indigènes continuent à vivre en utilisant quotidiennement leur langue maternelle.
Actuellement les pays pères de la colonisation essaient de se dédouaner de leurs crimes d'états mais la réalité les rattrape. Que cela soit en Afrique ou en Amérique du Sud la colonisation s'est faite au mépris des peuples autochtones et de leur histoire.
La force, l'intelligence et la détermination dont font preuve les boliviens depuis des années sont un exemple pour tous les peuples.
Pour nous occitans ils sont un exemple de lutte nationale et sociale combinée pour le respect de nos droits inaliénables, ceux pour notre langue et culture occitanes, pour la maîtrise de notre sol et de nos richesses, pour le choix de notre développement et de notre avenir.
SOLIDARITAT DAB LOS BOLIVIANS

 

Un Indien à l'Élysée : Evo Morales apporte un souffle d'oxygène dans la diplomatie internationale


par Rédaction Quibla, 7 janvier 2006
« Beaucoup de gens sont venus voir un Indien en pensant peut-être que j'aurais des plumes ! Mais ce n'est pas Evo Morales qui a gagné, ce sont les mouvements sociaux, pour changer l'histoire.» (Evo Morales, CAPE, Paris, 6 janvier 2006)
- TOTALFINAELF, la société franco-belge va essayer de profiter des bisbilles entra la Bolivie et les compagnies brésilienne PETROBRAS et hispano-argentine REPSOL pour creuser son trou dans les réserves de gaz boliviennes
- La France va former des cadres administratifs boliviens : bientôt des Indiens à l'ENA ? Avec ou sans plumes ?

Il est arrivé en se dandinant de sa démarche musclée d'homme des Andes habitué à marcher en altitude en mastiquant des feuilles de coca. Ce samedi 7 janvier, dans la cour de l'Élysée, spectacle inhabituel : la fanfare de la garde républicaine rendait les honneurs à un petit homme au visage cuivré, à la chevelure aile de corbeau, en blouson de cuir noir et chemise à manches courtes, sans cravate. Evo Morales n'a jamais porté de cravate et risque de continuer comme ça. Quand il a serré la main de Chirac, sur le perron de l'Élysée, celui-ci a du lui faire signe pour qu'il se tourne vers les photographes. C'est que Evo Morales est nul en protocole. Un vrai prolo, quoi. Un prolo qui vient d'entrer dans la cour des Grands et devra déployer toute la panoplie des fameuses ruses indiennes pour manoeuvrer dans cette jungle infestée de mines et de chausse-trappes qu'est la politique mondiale. Avec Fidel et Chavez et , demain sans doute, Ollanta Humala au Pérou - dont la présence à Caracas aux côtés de Chavez et Morales a provoqué un incident diplomatique entre les trois pays - Evo Morales est une nouvelle épine dans le talon de l'Empire. Il est désormais assis sur les réserves gazières les plus importantes du continent américain après celles du Vénézuela et il a bien l'intention d'en faire profiter son peuple.
Vendredi, tandis que que Morales rencontrait le ministre français de la Coopération, son conseiller économique Carlos Villegas rencontrait les dirigeants de TOTALFINAELF, la société franco-belge née de la fusion de Total, Fina et ELF. Lire à ce sujet notre dossier Avec le gaz, la coca et le peuple : vers une nouvelle Bolivie ci-dessous.
Paris est disposé à aider la nouvelle équipe en transformant une partie de la dette bolivienne en financement de programmes sociaux. Il faut bien ce qu'il faut pour préserver les intérêts des entreprises françaises, comme l'a dit Chirac après avoir rencontré son homologue aymara.
La France se propose aussi d'apporter son concours dans la formation des cadres, les proches d'Evo Morales n'ayant aucune expérience dans l'administration. «Mon élection ne fait pas fuir les pays étrangers, au contraire», s'est félicité vendredi le nouveau président, en revendiquant le droit de faire appel à «toutes les coopérations, sans diabolisation», de Paris à La Havane, de Madrid à Caracas. La présence de quelques Indiens - sans plumes - sur les bancs prestigieux de l'École nationale d'administration à Paris ne fera pas de mal aux culs-serrés et autres futurs préfets de la république gauloise. Quant à ce qui est d'enseigner l'administration aux sous-développés boliviens, Evo Morales devrait aller à Clichy sous-Bois pour y voir de visu les merveilles de l'admintstration française...Ce serait peut-être plutôt aux Indiens des Andes de donner des leçons de démocratie directe aux petits Français. Enfin, on peut faire confiance à Morales et aux siens pour trier le bon graie de l'ivraie dans le flot de propositions qui vont leur être faites tout au long de leur périple planétaire.
Brandissant les chiffres de la Cepal, l'antenne économique de l'ONU dédiée à l'Amérique latine, Evo Morales a fait remarquer que les plus forts taux de croissance en 2005 ont été enregistrés à Cuba, au Venezuela et en Argentine, «trois pays antinéolibéraux. Pourquoi mon équipe ne pourrait-elle pas travailler avec les leurs ?»

 

Bienvenue à Evo Morales à Paris..


par Gérard Filoche, Paris, 7 janvier 2006
L'auteur est inspecteur du travail, membre du parti socialiste français, anien membre de la Ligue communiste révolutionnaire. Rédacteur en chef de Démocratie & socialisme mensuel de la Gauche socialiste puis pour ancrer à gauche le Parti socialiste. URL : http://www.democratie-socialisme.org. Courriel : gerard.filoche@wanadoo.fr

Je me suis rendu à la maison de l'Amérique latine, hier soir, vers 18 h pour saluer le nouveau Président bolivien. Quelle difficulté pour rentrer ! Il y avait bien trois à quatre cent personnes que ne pouvaient contenir les petits salons existants. Evo dut parler en haut, devant une nuée de photographes et de journalistes, d'amis aussi, tandis qu'en bas, des écrans avec rétro-projecteurs, étaient aménagés dans trois salles où la foule s'entassait, attentive.
Le militant président Evo Morales s'est présenté de façon simple et souriante, décontractée, en manche de chemise courte, refusant de parler de la tribune un peu « officielle » qui avait été aménagée. Il a tenu un discours sans emphase, sur un ton de camaraderie, sans manquer d'humour : notamment pour se défendre de toutes ces attaques d'ignorants ou de malfaisants qui circulent partout sur la production et la vente de la « coca ».
Il a parlé de tout : de la démocratie, du syndicalisme, de sa victoire électorale, d'une assemblée constituante, d'une autre fiscalité, des droits des indiens, de la nationalisation du gaz et des réserves naturelles, de ses alliés en Amérique latine (Hugo Chavez, Fidel Castro), de ses démarches internationales, il a dénoncé Bush et ses alliés, véritable axe du mal,.. Cela a duré trois quarts d'heure environ avant qu'il ne cède aux exigences des photographes et ne serre les mains de ceux qui étaient venus le soutenir (en grande partie des « latinos » de Paris), mais aussi quelques militants français qui, c'est la moindre des choses, peuvent comprendre l'importance historique de sa victoire et toutes les conséquences sur la situation en Amérique latine.
L'ensemble de la gauche française devrait soutenir la dynamique de la victoire obtenue par le Mas bolivien et ses alliés et ne pas regretter la « grande coalition droite-gauche » battue après avoir fait tirer à la mitrailleuse lourde en octobre 2003 contre les manifestants paysans et après avoir tout fait pour les empêcher d'imposer la nationalisation du gaz bolivien. C'est la première fois en 200 ans qu'un indien l'emporte en Bolivie contre la minorité blanche qui ne représente que 20 % du pays et l'a toujours dirigé, de coups d'état en coups d'état, de trahisons en massacres. La victoire du Mas et de ses alliés, est une victoire de l'alter-mondialisation, un exemple qui demande a être soutenu, suivi, aidé car il va se heurter à d'immenses réactions, d'immenses menaces des puissances financières mondiales.
Ajoutons qu'un pays qui nationalise le gaz cela ne peut faire que du bien dans un pays comme la France ou des dogmatiques intégristes libéraux le privatisent stupidement. Que la récente crise du gaz entre la Russie, l'Ukraine et l'Europe, fait penser plus que jamais que les ressources énergétiques ne doivent pas être laissées aux privés, aux actionnaires, aux turpitudes du marché, c'est une question vitale.

"Je sais seulement comment planter la coca, défendre notre terre et mener des marches dans les rues" : Evo Morales acclamé par ses partisans à Paris
Des centaines de partisans d'Evo Morales ont acclamé le président élu de Bolivie, vendredi 6 janvier, à l'occasion de son passage à Paris, où il s'est exprimé sur ses engagements et ses espoirs de nouveau dirigeant.
Nombre de personnes dans la foule ont bravé le froid pour pouvoir assister au discours d'Evo Morales à la Maison de l'Amérique latine.
Le premier Amérindien élu à la tête de la Bolivie, qui doit prendre ses fonctions le 22 janvier, a fait le récit de son ascension, de son enfance à sa fonction de porte-parole des paysans producteurs de coca et de dirigeant du Mouvement vers le socialisme (MAS).
"Je sais seulement comment planter la coca, défendre notre terre et mener des marches dans les rues", a-t-il déclenché vendredi, déclenchant des éclats de rire dans l'assistance.
Pourfendeur de l'impérialisme américain, Evo Morales compte parmi ses proches amis le Cubain Fidel Castro et le Vénézuélien Hugo Chavez. Décidé à devenir le "cauchemar de Washington", il veut revenir sur des années d'efforts des Etats-Unis pour éradiquer la culture de la coca, dont la Bolivie est le troisième producteur mondial. Il s'est engagé dans le même temps à lutter contre les trafics de stupéfiants. Les indiens du pays utilisent la feuille de coca de manière légale, notamment pour la médecine traditionnelle, mais elle sert également