Bolivie
Bras de fer entre gouvernement et opposition
Par André Crespin, Solidaire, Bruxelles, 22 décembre
2006
En janvier 2006, Evo Morales est devenu le président de Bolivie
après avoir remporté les élections du 18 décembre
2005 avec 54% des voix. Cela fait bientôt un an qu'il mène
avec son gouvernement une politique qui s'inspire de celles mises en
oeuvre à Cuba et au Venezuela. Les soins de santé, l'éducation,
la nationalisation des hydrocarbures ou encore la redistribution des
terres sont au centre des agissements du nouveau gouvernement. Les liens
étroits que tisse Evo Morales avec ses pairs Fidel Castro et
Hugo Chávez déplaisent aux étasuniens ainsi qu'à
l'oligarchie bolivienne.
Lors des deux dernières semaines, l'opposition bolivienne s'est
fait remarquer par de multiples actions visant à décrédibiliser
et déstabiliser le gouvernement démocratiquement élu
d'Evo Morales.
La raison de cette opposition vient du fait que le gouvernement a approuvé
récemment la nouvelle loi de réforme agraire qui vise
à redistribuer aux paysans pauvres les terres qui ne sont pas
exploitées. Par cette mesure, le gouvernement touche directement
les grands propriétaires fonciers qui sont par ailleurs, pour
la plupart d'entre eux, membres de l'opposition politique ainsi que
propriétaires des plus grands médias privés du
pays.
Pour la première fois, les membres de l'oligarchie bolivienne
se sentent directement concernés par les mesures prises par le
gouvernement d'Evo Morales. Leurs intérêts sont menacés.
Des millions d'hectares de terres productives risquent de leur être
confisqués.
Ils ont réagi vendredi dernier (15 décembre) en organisant
de grands meetings dans les 4 départements du pays qui possèdent
l'essentiel des ressources gazières et qui revendiquent leurs
autonomies par rapport au gouvernement central.
Lors de ces rassemblements qui ont réuni des centaines de milliers
de personnes, les autorités départementales ont prononcé
des discours qui annonçaient implicitement leur future indépendance
si l'Assemblée Constituante, qui se réunit actuellement,
adoptait une constitution qui n'est pas votée à la majorité
des deux tiers pour chacun de ses articles. Cette revendication est
tout à fait illégale car l'Assemblée Constituante
a déjà élaboré elle-même les procédures
de vote en son sein1. Les départements séparatistes ont
même commencé la rédaction d'une constitution propre
dans le cas où leurs revendications ne seraient pas prises en
compte.
Ces démonstrations de forces sont inquiétantes pour le
gouvernement d'Evo Morales. Il se doit d'être réfléchi
dans ses réactions. Une réponse agressive de sa part ne
ferait que rentrer dans le jeu de l'oligarchie qui ne demande qu'une
chose: l'envenimement de la situation. La presse bourgeoise parle en
effet de menace de guerre civile, les groupes fascistes de la région
de Santa Cruz multiplient leurs intimidations auprès des militants
du MAS (parti d'Evo Morales) et la loyauté de l'armée
n'est pas acquise à 100%. Quelques officiers haut gradés
se sont prononcés publiquement contre les réformes entreprises
par Evo Morales et quelque uns d'entre eux n'hésiteraient pas
à prendre le contrôle de la situation sous prétexte
de rétablir l'ordre dans les régions insurgées.
Qui plus est, l'ambassadeur américain en Bolivie Philip Goldberg
est attendu au tournant. Il a été l'architecte de la balkanisation
de l'ex-Yougoslavie. Georges Bush ne l'a donc pas envoyé en Bolivie
par hasard... Bien qu'il se garde pour l'instant de faire preuve d'ingérence
au sein des affaires boliviennes, il ne tardera pas à se manifester
si la situation dans le pays devait s'avérer critique.
D'autre part, Evo Morales doit s'atteler à maintenir l'unité
au sein de son parti même et au sein de la gauche bolivienne.
En effet, différents courants s'expriment au sein de celle-ci.
Certains sont partisans d'une politique moins permissive à l'égard
de l'oligarchie, d'autres prônent plutôt le dialogue et
la recherche de consensus avec l'opposition. Toujours est-il que l'important
pour le moment est de faire face de manière groupée et
unie à l'opposition de droite qui a su rallier une grande partie
de la population autour des revendications séparatistes et de
l'opposition à la nouvelle loi de répartitions des terres
agricoles.
A l'instar de ce qui s'est passé au Venezuela il y a quelques
années, l'opposition de l'élite devient virulente et dangereuse
pour la stabilité du pays lorsque l'on s'attaque directement
à ses intérêts. Une situation similaire à
celle de la république boliviarienne du Venezuela risque de se
produire en Bolivie avec l'intensification des grèves menées
par l'opposition de droite pouvant mener à un coup d'état,
comme ce fut le cas à Caracas en avril 2002.
Evo Morales et son gouvernement ont su résoudre avec brio les
différents conflits qu'ils ont eu avec l'opposition depuis leur
arrivée au pouvoir en janvier dernier. Gageons qu'à nouveau
le président bolivien saura sortir son épingle du jeu
de cette situation complexe et qu'il pourra poursuivre son travail pour
une Bolivie plus juste et plus équitable.
1- L'article 70 du règlement de celle-ci indique que la majorité
des articles seront votés à 51 % et que ceux concernant
les sujets les plus polémiques (au maximum trois articles) seront
votés aux deux tiers. L'ensemble de la nouvelle constitution
sera lui voté aux deux tiers par les constituants ou soumise
à référendum populaire si elle n'obtient pas les
deux tiers au sein de l'assemblée.
Alvaro Garcia Linera : «Le mouvement indigène bolivien a acquis la
capacité de former un bloc historique dans le sens gramscien»
par Eva Usi, 22 novembre
2006
Bolivie 2006, par Juan Kalvellido, Tlaxcala
Le mouvement indigène bolivien a acquis
une grande habileté et souplesse pour élaborer de multiples alliances
avec d’autres secteurs, comme les ouvriers, les classes moyennes, les
petits patrons. Autrement dit, il a acquis la capacité de former un
bloc historique dans le sens gramscien.
Berlin, 21 novembre 2006. Alvaro Garcia Linera, vice-président de Bolivie, a l’aspect d’un
universaire à l’allure élégante et aux manières simples. Depuis le début
de cette année cet ex-guérillero, sociologue et mathématicien, dirige
avec Evo Morales et leur Mouvement vers le socialisme (MAS) le premier
gouvernement indigène de Bolivie, dont la proposition est de refonder
le pays en le dotant d’une nouvelle Constitution qui fasse participer
les groupes ethniques aux décisions du pays, avec l’utilisations des
ressources énérgétiques pour lutter contre la
pauvreté.
Garcia Linera dit que jamais il n’avait imaginé exercer
une charge publique d’une telle responsabilité. “C’est une expérience
qui, par l’intensité et le défi qu’elle représente, me rappelle l’élan
intellectuel, la fraîcheur et l’intensité que j’ai vécu il y a 20 ans
quand j’étudiais les mathématiques à l’Université Nationale Autonome
de Mexico”, affirme t-il lors d’une conversation avec La Jornada au
cours de son premier voyage officiel en Europe.
A l’âge de 44 ans, il a derrière lui cinq années de prison. Il a grandi
dans une nation convulsionnée par une grande instabilité politique,
où après chaque élection il y avait un coup d’État. La Bolivie, le pays
de prédilection de Simon Bolivar, dénombre en moins de 200 ans de vie
indépendante 189 coups militaires. Il conserve de manière indélébile
dans la mémoire une grande mobilisation qui, en 1979, allait
marquer à jamais son engagement ultérieur pour la cause indigène.
“Ce fut le premier grand blocus indigène et il me frappa énormément
parce qu’il n’obéissait pas aux consignes de la Centrale Ouvrière
Bolivienne (COB), que dirigeait à l’époque le leader
ouvrier Juan Lechin, un syndicaliste qui avait une grande force politique.
La mobilisation, qui paralysa la ville de La Paz où je vivais, et réveilla
dans la société paceña (habitants de La Paz) une série de peurs et d’inquiétudes,
provoqua chez moi un intérêt qui par la suite s’est transformé en obsession,
laquelle est là aujourd’hui encore”, assure le vice-président.
Ses expériences au Mexique et en Amérique centrale, où il a vécu de
près la formation et le développement de guérillas rurales, l’ont marqué
également. “Le rôle politique du monde agraire paysan m’est apparu clairement
et, dans le cas de l’Équateur, celui de la composante indigène dans
les luttes sociales”, ajoute t-il.
L’aspect théorique est venu de
la réflexion à partir du marxisme sur la question nationale et agraire,
ainsi que de la proximité avec les anciens militants du mouvement indigène
Tupac Katari et du Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru. “C’est l’addition
de ces divers éléments historiques, intellectuels et vécus, qui ont
fait que la question indigène est une obsession toujours présente en
moi”, souligne Garcia Linera.
-Le mouvement indigène bolivien est-il un exemple à suivre
par d’autres pays à forte population indigène, comme le Mexique ?
Le mouvement indigène bolivien a acquis une grande habilité et souplesse pour élaborer
de multiples alliances avec d’autres secteurs indigènes et non indigènes.
Autrement dit, il a acquis la capacité de former un bloc historique
dans le sens gramscien du terme autour du noyau indigène mais en incorporant
des secteurs non indigènes, ouvriers, des classes moyennes, des secteurs
de petits entrepreneurs, ce qui a permis de transformer sa force en
un leadership national et en force électorale.
“En dialogue direct avec le mouvement indigène mexicain se trouve la volonté de pouvoir dans le sens
fort du terme. Les mouvements indigènes boliviens de manière pratique
ont proposé de changer le monde en prenant et changeant le pouvoir.
La prise du pouvoir par des mouvements sociaux est une des expériences
les plus avancées dans le monde dans un contexte d’humilité et de simplicité
qu’il faut maintenir. C’est une expérience très remarquable qui modifie
les discussions théoriques de Toni Negri, John Holloway et d’autres
figures qui réfléchissent sur les actions émancipatrices de la société”.
-On entend à nouveau des rumeurs de coup d’État...
La première quinzaine d’octobre a été le moment le plus conflictuel
de nos 10 mois de gouvernement, quand nous avons reçu l’information
digne de foi des organes de l’Etat que certains membres de l’opposition
commençaient à frapper aux portes des casernes, suggérant aux officiers
la possibilité de réduire le mandat d’Evo Morales. Ils ont été éconduits
et des officiers sont venus nous prévenir. Ce sont là des événements
très graves qui font l’objet d’une enquête, mais avec la dénonciation
des militaires l’affaire s’est enlisée. Depuis la signature des contrats
avec les entreprises pétrolières nous vivons un moment de certaine tension
mais de caractère secondaire.
-Qu’en est-il du projet bolivien d’intégration dans la Communauté Andine
des Nations (CAN) et dans le Marché Commun du Sud (Mercosur) ?
Il nous faut chercher la consolidation des blocs étatiques qui nous
placent en meilleure position dans le scénario de blocs régionaux qui
aujourd’hui conduisent les processus de globalisation économique et
commerciale. Ni le Mercosur ni la CAN, les deux plates-formes que nous
avons en Amérique latine, ne sont au mieux actuellement. Le retrait
du Chili et du Venezuela de la CAN en protestation de la négociation
par le Pérou et la Colombie de Traités de Libre Commerce avec les USA,
a affaibli énormément le bloc régional, néanmoins il est possible de
parvenir à réunifier la CAN, la respectant mais laissant de côté ces
sujets, pour renforcer d’autres sujets d’intérêt commun comme la négociation
d’un accord d’intégration avec l’Union Européenne.
“Les frictions entre l’Uruguay et l’Argentine, et l’Argentine et le
Brésil ont affaibli le Mercosur, mais nous espérons qu’elles pourront
être résolues. La CAN et le Mercosur sont des processus d’intégration
de premier niveau, nous voulons les faire avancer, mais nous voulons
aussi avancer dans un processus d’intégration de deuxième niveau, celui
de toute la communauté sud-américaine”.
-Avec les hydrocarbures comme pierre angulaire ?
En décembre se tiendra une rencontre de la communauté sud-américaine
et nous croyons qu’il faut à la fois avoir des rêves et des attitudes
réalistes et audacieuses. Visons à une communauté sud-américaine à moyen
et long terme et travaillons à des réseaux d’unification pratique. Nous
avons déjà un premier réseau avec les routes de l’IIRSA (Initiative
pour l’Intégration Sud-Américaine) qui parle d’intégration croissante
de l’infrastructure routière [1]. Un second stade est celui que
le président Morales propose en matière énergétique, à partir des entreprises
d’État. Petroleos de Venezuela, Petrobras (Brésil), Yacimiento Petroliferos
Fiscales Bolivianos et Energia Argentina sont quatre entreprises étatiques
qui peuvent permettre une substantielle avancée de l’intégration dans
le domaine énergétique qui bénéficierait à toute la région, aux pays
producteurs, mais aussi aux nations consommatrices. Le président Morales
travaille à un ensemble de propositions qu’il rendra publiques en décembre.
-Quel type de relation bilatérale aimeriez-vous établir avec le Mexique
?
Je fais tout mon possible pour aller au moins une fois par an au
Mexique. Il y a beaucoup de choses qui m’attachent personnellement à
ce pays, et c’est le cas aussi pour des milliers de Boliviens qui ont
été formés universitairement, qui ont travaillé, qui ont été reçus généreusement
au Mexique, qui sont liés à toute la production culturelle mexicaine.
Il y a beaucoup de choses en Bolivie liées au Mexique et cela ne doit
pas se perdre, cela doit être potentialisé. Nous respectons le gouvernement
élu par le peuple mexicain. Nous sommes très intéressés par le renforcement
de nos liens politiques bilatéraux. Les questions énergétiques sont
suspendues. Il y a quelques mois on a parlé de cette question. Elle
n’est pas close. Nous sommes dans la même disposition pour reprendre
le dialogue et nous sommes prêts à faire les ouvertures nécessaires.
-Le rêve bolivien d’avoir à l’avenir une sortie maritime est-il ajourné
?
Une sortie souveraine à la mer est une revendication, un
désir, une exigence à laquelle on ne peut pas renoncer. On n’a pas fait marche arrière, on est en train de travailler parallèlement à des climats
de confiance, que le président Morales a appelé “la confiance des peuples”,
de société civile à société civile, de gouvernement à gouvernement.
Les chancelleries du Chili et de Bolivie travaillent sur un agenda en
11 points, parmi lesquels figurent la question énergétique comme celle
d’une sortie à l’océan Pacifique. C’est une très bonne base pour continuer
le dialogue et le rapprochement entre nos deux gouvernements.
[1] L’IIRSA est un vaste
programme de construction de nouvelles routes, de ponts, de voies fluviales,
de liaisons énergétiques et de communication, adopté par les 12 pays
d’Amérique du Sud à Brasilia au milieu de l’année 2000. Curieusement,
on en parle très peu... (NdT).
Source : La Jornada
Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant et revise par Fausto Giudice,
membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette
traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est
libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité
et de mentionner auteurs et sources.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1660&lg=fr
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