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La sub-Amérique renouvelle ses présidents


Trois camps : les conservateurs (Fox, Uribe), les pragmatiques (Lula, Kirchner, Bachelet, Tabaré) et les radicaux (Chávez, Morales, Humala) - Vers une autre manière de faire de la politique


par la rédaction de Quibla, 18 janvier 2006
L’année 2005 s’était achevée par la victoire électorale au Honduras du libéral José Manuel Zelaya Rosales et celle en Bolivie du socialiste aymara/quechua Evo Morales. L’année 2006 a commencé par la victoire de la soialiste Michelle Bachelet, seconde femme accéder à la magistrature suprême dans l’histoire du continent (la première avait été la malheureuse Isabelita Perón en Argentine). Dans les mois qui viennent on votera pour les élections présidentielles sucessivement au Costa Rica et à Haïti (février), au Pérou (avril), en Colombie (mai), au Mexique (juillet), au Brésil (octobre), au Nicaragua (novembre) et au Venezuela (décembre). L'Equateur pourrait s'ajouter à la liste si une dégradation de la situation obligeait le président Alfredo Palacio, successeur de Lucio Gutierrez chassé du pouvoir par une révolte en avril dernier, à convoquer des élections anticipées. Lula au Brésil et Chávez au Vénézuela semblent assurés d’être réélus. Et ils vont donc constituer les deux pôles de l’évolution continentale, suivie avec inquiétude par Washington : Chávez le petit pôle radical et agressif, Lula, le grand pôle modéré et la puissance régionale
La tendance principale des dernières élections en Amérique latine est au renouvellement partiel des élites dirigeantes, ce qui n’implique pas automatiquement une rupture avec les mauvaises habitudes du pouvoir oligarchique hérité de l’époque coloniale et de celle, plus récente, des dictatures militaires. Avec Lula, Kirchner, Tabaré et Bachelet, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Chili sont désormais gouvernés par le centre-gauche “pragmatique et réaliste”. Avec Chávez et Morales, et peut-être demain Humala au Pérou, la région andine est gouvernée par des révolutionnaires de type nouveau, clairement opposés à l’Empire, tandique que les “pragmatiques” tentent de trouver une voie “raisonnable” en faisant des compromis avec le grand frère de Washington.
Dans les médias dominants qui distillent la pensée unique, il y a les bons et les méchants.
Dans les bons, on trouve désormais, à côté de Lula, la belle blonde chilienne, Michelle Bachelet, dont la victoire est utilisée par Ségolène Royal pour se positionner comme candidate à l’élection présidentielle française, avec l’appui complaisant des médias publics et privés, à commencer par France 2. Or, sur le fond, rien ne va changer au Chili, qui a gardé un cap “social-libéral” sous la présidence de Ricardo lagos, lui aussi un socialiste. Et le Chili continue à s’armer, ce qui inquiète les Boliviens et les Péruviens, qui ont de bonnes raisons de se méfier de leur voisin du Sud, dont les capitaux sot très présents chez eux.
Dans les méchants, on trouve, à côté du classique “dictateur sénile” Fidel Castro, le Colonel Chávez, qualifié de “populiste antisémite”, et le paysan socialiste et “cocamane” (on ne peut quand même pas l’accuser d’être “ocaïnomane”) Evo Morales, que l’on n’ose pas trop insulter, de peur de passer pour raciste.
Quant aux vrais méchants, ils bénéficient dans les médias, notamment francophones, d’une indifférence amicale, alors qu’il y aurait tant à dire sur leurs méfaits, que ce soit le Colombien Alvaro Uribe, responsable suprême de la “guerre sale” livrée par l’armée et les paramilitaires colombiens, ou le Mexicain Vicente Fox, ancien patron de Coca Cola. Seulement voilà : ces deux hommes et leurs régimes sont les principaux appuis de l’Empire yankee dans la sub-Amérique. Alors que Uribe est assuré de se maintenir au pouvoir, Fox sera éjecté. Qui le remplacera ? Le candidat du PRD Lopez Obrador a de bonnes chances de réussir là où Cuahutemoc Cardenas, son prédecesseur avait échoué, pour cause de trucages des résultats. Lopez Obrador constitue-t-il une alternative au système corrompu et figé mis en place par le PRI dans les années 1930, et dont Fox a hérité il y a six ans, se contentant de le libéraliser ? Les zapatistes pensent que non et ont choisi de participer à la campagne électorale d’une manière originale, dont les altermondialistes français devraient prendre de la graine ai lieu de se torturer pour savoir s’ils vont soutenir la candidature d’Olivier Besancenot, de José Bové ou d’autres “messieurs 4%”. Les zapatistes ont lancé “l’autre campagne” pour faire entendre un autre son de cloche dans la campagne électorale, celui des besoins réels du Mexique d’en bas, sans entretenir aucune illusion sur le pouvoir. Bref, ils développent actuellement, grâce à une tournée du sous-commandant Marcos, les contre-pouvoirs en essayant de confédérer tous les secteurs et groupes susceptibles de se retrouver dans un vaste mouvement réellement de gauche et anticapitaliste : paysans, Indiens, ouvriers, étudiants, jeunes, chômeurs, artistes et intellectuels. Cette démarche originale des zapatistes est presque totalement passée sous silence par les médias dominants du monde riche, qui se sont contentés de montrer des images du départ du “tour du Mexique” du sous-commandant Marcos à bord de sa moto, privilégiant les apparences folkloriques au détriment du fond. Il en va autrement aux Amériques, où le message des zapatistes est bien reçu et compris par un nombre croissant de mouvements sociaux et politiques.
Et ce n’est pas un hasard si Evo Morales a fait sienne la devise des zapatistes : “Commander en obéissant”. Une devise qui résume une philosophie de l’action politique en rupture totale avec les traditions de la gauche et de l’extrême-gauche. Une philosophie ancrée dans les pratiques et croyances des peuples indigènes, qui ont une longue expérience de la démocratie directe, telle qu’on ne l’enseigne pas à l’ENA [École nationale d’administration française, qui va sans doute accueillir comme stagiaires des nouveaux cadres boliviens pour les former à la gestion administrative]. Démocratie directe qui implique que les dirigeants écoutent et consultent tout le monde avant de prendre une décision, qu’ils soumettent à l’approbation des assemblées. Et on discute jusqu’à arriver à un consensus prenant en compte tous les points de vue, ce qui évite l’écueil des votes, où les décisions sont prises par des majorités formelles. Ce genre de pratiques, loin d’être anachroniques, sont réellement modernes et même futuristes. Avec l’aide des nouveaux outils technologiques (Internet), elles pourraient être généralisées. Les Inuit du Canada l’ont compris, qui sont en train d’inventer sur leur immense territoire autonome où ils sont peu nombreux (30 000) et vivent dispersés sur de très grandes distances, de nouveaux modes de gestion démocratique.

 

 

Le dieu des mots américain


par Manuel Talens, janvier 2005
L’auteur est un écrivain espagnol ; version anglaise parue le 12 janvier 2005 dans www.axisoflogic.com/artman/publish/article_20613.shtml), traduite de l’espagnol par l’auteur et revue par Nancy Almendras; version espagnole : (http://www.rebelion.org/noticia.php?id=25466). Version française : Maria Poumier. Tous sont membres du membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (tlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft, c’est-à-dire libre de reproduction pour des motifs non-commerciaux à condtion de mentionner ses auteurs et sa source.

J’ai eu le privilège, au mois d’octobre dernier, de m’adresser aux habitants de La Victoria (130 000 habitants, à une heure de distance, à l’ouest de Caracas). Là, j’ai eu l’occasion de corriger des interlocuteurs qui parlaient des États-Unis comme « l’Amérique », et me traitaient d’Américain. J’ai dû leur rappeler que les États-Unis sont plutôt une colonie européenne, certes grande et puissante, située aux Amériques. Et j’ai pointé du doigt le sol sur lequel reposait l’estrade où je parlais ; l’Amérique, c’est ici même ! Manuel Talens explique ici le bon usage des mots, et cela me rappelle la strophe initiale du Tao te King : « Le nom qui peut être prononcé n’est pas le nom constant ».
Les Blough, éditeur du magazine électronique Axis of Logic.

« Au début était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ». C’est sur ce mode tout sémiotique que débute l’Évangile selon saint Jean. Les trois autres, Mathieu, Luc et Marc sont moins imaginatifs, et c’est la raison pour laquelle l’exégèse leur attribue une valeur littéraire inférieure par rapport au chef d’œuvre de Jean, l’auteur de L’Apocalypse. Jean, qui était un homme cultivé et un excellent romancier avant la lettre, n’a pas hésité à affirmer que l’être commence avec le mot. En d’autres termes, sans les mots, rien n’existe, car tant réel que fictionnel, tout objet comme tout concept doit être nommé pour commencer à traverser cet espace que nous appelons la vie. Mais les noms ne naissent pas du hasard, ils appartiennent à la catégorie des codes inconscients, comme l’ont signalé les psychanalystes lacaniens, dévots du sens caché de la langue. L’un d’entre eux , Aldo Naouri, raconte dans son livre de divulgation Mères et filles le cas d’un jeune Parisien qui quitta en claquant la porte l’usine dont il allait hériter de son père parce qu’il ne supportait pas la façon dont son père, un raciste convaincu, traitait le personnel maghrébin. Plus tard, le jeune homme eut une fille, dont le prénom « Houryia » déclarait à la perfection sa rupture avec le passé : Houriya signifie en arabe « liberté ». Et voici, pour compléter, une blague, l’histoire de cette dame qui avait souffert toute sa vie de rhume ; et qui appela son fils Geoffroy, comme par hasard…
Voici maintenant les éléments du débat acharné que nous avons eu, entre traducteurs plurinationaux du groupe auquel j’appartiens, sur le nom d’un certain pays, les États-Unis d’Amérique, alias, l’Amérique. Oui, les citoyens de ce pays appellent Amérique leur pays, et se qualifient d’Américains, alors qu’il s’agit d’un continent qui contient plus de trente pays, grands et petits, dont chacun pourrait réclamer le même nom. Il s’agit donc d’un cas d’appropriation indue et unilatérale d’un nom collectif, ce qu’en rhétorique on appelle synecdoque ou métonymie, la désignation de la partie par le tout.
Conscient de cet abus de langage, le plus jeune interprète de l’ONU, un Argentin du nom d’Emilio Stefanovich, implanta à l’époque de la guerre froide la dénomination d’États-Unis d’Amérique du Nord, mais sans grand succès, car la nouvelle métonymie n’est pas plus licite : en effet, l’Amérique du Nord comporte également le Canada et le Mexique, comme on peut le constater sur n’importe quel atlas.
J’ai vu récemment le dernier film de Jean-Luc Godard, Éloge de l’amour, exercice lucide et impitoyable sur la mémoire ; le metteur en scène y fait état du larcin nominal opéré par les États-Unis. Dans la scène qui m’a le plus impressionné, nous voyons un avocat d’Hollywood acquérir les droits cinématographiques sur le récit des avatars d’un vieux couple juif durant la Résistance. Il lit le contrat en anglais, et un interprète le traduit à leur fille. A un moment donné, lorsqu’il est mentionné que les acheteurs sont Américains, la petite-fille, militante contre la globalisation néo-libérale, l’interrompt : « comment ça, Américains ? » Oui, des États-Unis, répond l’autre surpris. Mais les Brésiliens aussi sont des États-Unis, reprend la jeune fille. « Des États-Unis du nord, reprend l’avocat. « Mais les Mexicains aussi sont au nord, et sont des États-Unis. Votre problème, c’est que vous n’avez ni nom ni mémoire ». Peu après, dans un contrepoint extraordinaire, nous apprenons que le couple, dont le nom d’origine était Samuel, a gardé jusqu’à ce jour celui qu’ils utilisaient à l’époque de la résistance, Baillard, parce qu’ils ont, eux, un nom, celui du chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, et n’ont pas envie de l’oublier.
Bien entendu, les fauteurs de la métonymie Amérique ne se demandent même pas si leur imposture fait des dégâts, mais sur le pourtour de l’empire, il y a eu des efforts pour venir à bout de cet écueil sémantique. Les termes « yankee » ou « gringo » auraient pu faire l’affaire, mais ils sont péjoratifs, comme Usien, ou « Usano », que suggère le journaliste espagnol Julio Camba, qui résonne comme « gusano », en espagnol, c’est-à-dire ver de terre.
Enfin est apparue la désignation « étatsunien », qui semble plus neutre, mais ce n’est pas une solution, dans la mesure où le nom officiel de l’ancienne Nouvelle-Espagne est États-Unis Mexicains, ce qui fait donc, au moins en théorie des descendants de Cuauhtémoc (le premier résistant à la colonisation européenne) des étatsuniens de plein droit aussi.
Non seulement les citoyens des États-Unis se trouvent donc en manque de nom, ce qui est grave, mais le binôme États-Unis ne constitue même pas un nom au sens strict. En général, les pays ont un nom qui les distingue clairement, Australie, Gabon, Venezuela, par exemple, et personne n’utilise de circonlocutions bizarres pour les nommer ; mais il y a plus : la République Française ou le Royaume du Maroc figurent comme tels sur leurs documents légaux, mais nous n’avons nul besoin de nous y référer en ces termes. Au contrarie, l’absurdité de ces États-Unis d’Amérique a exigé l’apparition d’abréviations. En anglais, c’est USA ; en Espagne, certains recommandent EE.UU, d’autres EE UU, et d’autres encore EEUU ; enfin l’agence EFE préfère EUA, tandis que les Mexicains ou les Chiliens hésitent entre EEUU et EE. UU. Choisir, dans ce cas, relève de la loterie. Une solution, suggérée par un ami, serait de renoncer à traduire le sigle anglais, et d’en faire dériver le nom des habitants, qui deviendraient Usaméricains, ce qui règlerait tout. Mais le poids politique planétaire du pays en question ne permet pas de s’en tenir là ; tous ces atermoiements ou divergences soulignent le rapport conflictuel que nous entretenons, nous gens de la périphérie, avec cette nation qui depuis le début du XXème siècle s’est arrogé le rôle gendarme universel.
Reprenons notre bon Lacan, pour qui il n’y a pas de hasard, s’agissant des mots : s’il était vrai que nous sommes ce que nous dicte le nom que nous portons, certains patronymes très chargés de sens imprimeraient leur caractère au porteur. Ainsi par exemple Fidel Castro reste « fidèle » à certains postulats qui le bloquent, le retiennent de tout déviationnisme ; son nom de famille, qui vient du latin castrum (camp, fortification) me rappelle le temps du lycée, où nous traduisions de longs extraits de la Guerre des Gaules de Jules César. Je suppose qu’on le lui aura déjà fait remarquer : pour moi c’est là une évidence : le dirigeant cubain était prédestiné à devenir un soldat inflexible, (« castrense », dirions-nous en espagnol), ses études initiales d’avocat ne furent qu’un détour passager.
Autre exemple, très amusant. Jacques Chirac fit installer des cabinets d’aisance pour les piétons de Paris quand il en était maire. C’était des édicules assez luxueux, on y accédait moyennant quelque menue monnaie. Aurait-il obéi là inconsciemment à la prédestination par son nom, comme les Français l’entendirent aussitôt, en répandant le slogan humoristique, né de la rue : « Avec Chirac, tu chies et tu raques » ?
Et combien d’ingénieurs des Ponts et Chaussées qui s’appellent Dupont… Selon Lacan, tout cela ne relève pas seulement du hasard… Et voilà pourquoi, le pays qui s’auto-dénomme l’Amérique a peut-être bien un ADN spécifique, au cœur de ses chromosomes d’État, de prédateur et d’oppresseur : après avoir dépouillé ses voisins d’un nom qui était à tous, voilà qu’il nous impose sa langue mercantiliste, celle de son industrie du spectacle, celle de ses multinationales, de gré ou de force….
Qui aurait dit à saint Jean que le dieu de fiction de son évangile, dont la métaphore était le Verbe, prendrait vie des siècles plus tard, prendrait le nom du continent où il se situe, et depuis le bureau « ovale » d’une maison peinte en blanc, telle une métaphore embryonnaire de l’œuf fondateur, créerait un nouvel ordre mondial, et le mettrait à son service au moyen du contrôle des télécommunications et de la propagande, je veux dire, des mots, du verbe et du verbiage ?

 

 

Le Mexique furieux du projet de mur américain


par Lamia Oualalou, Le Figaro, 4 janvier 2006


Amérique du Nord - Le Congrès américain a voté la loi anti-immigration la plus restrictive des dernières décennies. Le texte prévoit l'édification de murs sur certaines parties de la frontière.
CE N'EST ENCORE qu'une esquisse sur une carte, mais elle a réussi à envenimer comme jamais les relations entre Washington et Mexico. Le 16 décembre, une écrasante majorité de députés (260 contre 159) a voté en faveur d'un des projets de loi anti-immigration les plus répressifs des dernières décennies. Porté par le très conservateur James Sensenbrenner, le texte propose l'édification, du golfe du Mexique au Pacifique, de cinq pans de murs longeant les États frontaliers : Californie, Arizona, Nouveau-Mexique et Texas. Totalisant 1 000 kilomètres ­ un tiers de la frontière ­, ce mur, haut de 4,5 mètres, devrait être éclairé par des miradors et balayé de caméras. En outre, vivre illégalement aux Etats-Unis deviendrait un crime passible de prison ; une qualification qui ne concernait jusqu'alors que l'entrée illégale, la résidence relevant du simple délit.
Même si la loi n'est pas entrée en vigueur, elle sera probablement modifiée par le Sénat en février, son annonce a fait l'effet d'une bombe au Mexique. Les commentateurs comparent ces blocs de béton au mur de Berlin ou à celui récemment construit dans les Territoires palestiniens. Coutumier d'une rhétorique mesurée, le président Vicente Fox n'a cette fois-ci pas eu de mots trop durs pour dénoncer «cette hypocrisie». «Il n'est pas possible qu'au XXIe siècle on puisse construire un mur entre deux nations voisines, entre deux nations soeurs, entre deux nations associées», s'est-il emporté. «C'est un signal très négatif, qui ne dit rien de bon d'un pays qui s'enorgueillit d'être démocratique, et construit par des immigrés !», a conclu un Vicente Fox amer. Pour l'ex-président de Coca-Cola-Mexique, le vote du Congrès est une gifle.
A son arrivée au pouvoir, il y a cinq ans, il s'était promis d'obtenir de son «ami» George Bush un ambitieux programme de régularisation des illégaux et une loi d'immigration humaine et généreuse, susceptible d'éviter la mort, tous les ans, de centaines de candidats à l'exil sur la frontière.
Les réticences au texte de loi n'ont pas manqué, manifestées d'abord par George Bush lui-même. Ancien gouverneur du Texas, le président sait qu'une partie des bénéfices de l'agriculture et de la construction repose sur le recours à une main-d'oeuvre bon marché car faite d'illégaux. Il a donc plaidé l'ajout d'un «programme de travailleurs temporaires». Toutefois, affaibli par la polémique croissante sur l'occupation de l'Irak, il n'a pas réussi à s'imposer à son propre camp.
Ce n'est pas une angoisse économique qui dicte le repli sur soi-même sous-jacent dans le projet de loi. Malgré la présence d'au moins 10 millions de résidents illégaux dans le pays, des Mexicains en majorité, le taux de chômage reste très bas (autour de 5%). Mieux, une récente étude publiée par le bureau du budget au Congrès rappelle qu'un travailleur sur sept aux Etats-Unis est immigré, et près de 40% d'entre eux viennent du Mexique et d'Amérique centrale.


La théorie d'Huntington

La motivation des républicains est surtout identitaire et culturelle, reflétée par le succès, depuis deux ans, de l'ouvrage de Samuel Huntington Who are we ? The challenge to America's national identity («Qui sommes-nous ? Le défi à l'identité nationale américaine»). L'universitaire y théorise la destruction des Etats-Unis par les hispaniques, incapables, au contraire de leurs prédécesseurs européens, de se fondre dans une identité américaine. Si ces propos ont de plus en plus d'adeptes, c'est que Washington semble incapable de répondre à un flux migratoire croissant. Près de huit millions de personnes se sont installées aux Etats-Unis ces cinq dernières années, légalement ou illégalement, selon le Centre d'étude de l'immigration. C'est un rythme de 2,5 supérieur à celui de la grande vague d'Européens arrivés autour de 1910 sur le Nouveau Continent.
Les adversaires à la loi soulignent que la répression n'y fera rien. C'est la formidable capacité d'attraction de l'économie américaine, combinée à la misère à ses portes, qui pousse des centaines de milliers de Latino-Américains à tenter leur chance, au risque de leur vie. En attendant, une partie des républicains s'affole : ratifiée ou non, cette loi pourrait leur aliéner le vote des hispaniques dans la perspective des élections législatives de mi-mandat en novembre. Andrés Oppenheimer, conservateur affiché et principal éditorialiste du quotidien américain Miami Herald, résume la situation : «Si les républicains apparaissent comme ceux qui voient les hispaniques comme d'éventuels criminels susceptibles d'être contrôlés à chaque coin de rue, ils peuvent dire «Adios» à une bonne partie de cet électorat.»