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L'artiste du jour |
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« Le concept
de « différences culturelles » n’est qu’un prétexte pour
imposer sa propre culture et exiger plus de privilèges » - Entretien
avec Firuz Kutal Propos
recueillis, traduits et illustrés par
Benjamin Heine, 21 décembre 2006
Comment
êtes-vous devenu dessinateur professionnel? Tout commença
avec un magazine en Turquie, Girgir, où tous les jeunes amateurs pouvaient
être publiés. Girgir était l’un des magazines humoristiques les plus
importants en Turquie dans les années 90. C’était la troisième publication
humoristique vendant le mieux juste derrière le magazine américain Mad et le russe Crocodile.
Girgir est presque devenu
un mythe en Turquie et j’ai eu la chance d’y être publié plusieurs fois. Il y avait la
société et il y avait mon cerveau. Le fait de dessiner avec humour était
un moyen efficace pour m’exprimer. Même si j’ai été à l’université pour
me diplômer en mathématiques et en ingénierie industrielle, l’expression
artistique était une activité dans laquelle je me suis toujours senti
à l’aise. J’avais envie de changer de vie après mes diplômes reçus dans
deux disciplines scientifiques et j’ai eu la chance d’être choisi dans
l’Ecole d’Art Apply d’Oslo où je suis venu dans le cadre de mes études
pour continuer mon master en Sciences Informatiques. En suite je suis
devenu Illustrateur professionnel et designer graphique. Et j’ai toujours
dessiné des cartoons politiques. Pour
quels journaux, magazines ou sites web travaillez-vous? Je travaille habituellement en tant qu’indépendant.
De cette manière je me sens plus libre. Mes dessins sont publiés dans
de nombreux pays. Le seul magazine qui utilise régulièrement mes travaux
est le mensuel norvégien d’Amnesty
International. Avant que
je n’émigre en Norvège, je travaillais dans un journal turc qui publiait
mes bandes dessinées. Il y a aussi plusieurs sites qui utilisent mes
dessins. Mes travaux peuvent être vus sur www.kutal.com/cartoon.html (qui sera
actif à partir de février 2007). Freedom of Expression, Against
censorship magazines, London Review of News
in Qu'est-ce
qui, dans le discours politique, vous frappe et vous inspire ? Il n’y a pas un seul exemple dans l’actualité
qui me frappe ou m’inspire, c’est plutôt tout un ensemble d’éléments.
Je viens d’un pays [ Pensez-vous
qu’il devrait exister des limites à la liberté d’expression ? Si
oui, quelles sont les frontières à ne pas dépasser ? La liberté d’expression se rapporte à Les artistes ont généralement leur propre
censure. Les expériences de Pavlov avec des souris sont aussi applicables
aux hommes. Même si nous n’avons plus de raison d’être effrayés, nous
continuons nous-mêmes à produire nos propres frontières. En tant qu’artiste,
j’ai l’impression que beaucoup d’entre nous se répètent. La liberté
d’expression n’a rien à voir avec un discours de haine. Elle s’inscrit
plutôt comme une critique ou comme un autre point de vue. Personnellement, je ne crois en aucune
limite à la liberté d’expression du dessinateur de presse. Les limites
viennent plutôt de sa volonté à protéger quelque chose ou quelqu’un.
On oublie tous que quand on considère un système
ayant des problèmes comme étant un système normal, rien ne change. Les
limites ne nous sont pas bénéfiques. Les limites ne doivent pas venir
d’en haut. Si limites il doit vraiment y avoir, il faut que les personnes
concernées puissent en discuter ouvertement et trouver un consensus,
installer des règles préalablement. Il faut donner davantage de crédit
aux personnes, au lieu de manœuvrer à leur place. En tant que cartoonistes,
nous recherchons la tolérance dans l’esprit des gens et non des limites.
Parce que j’ai la conviction (même si je n’y arrive pas toujours) que
les cartoonistes peuvent faire la différence en utilisant leur imagination,
leur sens de l’humour et leur amour de l’humour critique au nom de la
liberté d’expression. Nous pouvons apprendre quelque chose de positif
sur cela. Un livre intéressant sur l’humour que j’ai
beaucoup aimé est Au nom de
Selon
vous, y-a-t-il une seule liberté d'expression, ou en existe-t-il plusieurs
(en fonction des différentes cultures d’un pays à l’autre) ? Il n’y en a qu’une. La liberté de communiquer,
la liberté de s’exprimer, la liberté de montrer quelque chose d’inhabituel
aux yeux des gens, tout cela ne représente qu’une seule liberté. Il
ne faut pas mélanger cela avec les différences culturelles. Dans toutes
les cultures, on trouve des cartoonistes qui usent de leur liberté d’expression
et l’on trouve toujours des gens qui n’aiment pas cela. Le concept de « différences culturelles »
sert uniquement de prétexte à ceux qui veulent imposer leur culture
et exiger plus de privilèges. Ce type de personnes fait référence aux
autres en exacerbant leurs différences culturelles. Vivant en Norvège, je peux dire que la
plupart des Scandinaves sont
des personnes très cultivées et très civilisées. On peut s’apercevoir
de la richesse de ces pays par le simple comportement de leurs habitants.
Les personnes qui, comme c’est mon cas, ont émigré dans l’un de ces
pays, peuvent changer leur comportement pour devenir elles aussi très
polies. Je prendrai un exemple simple pour faire comprendre une problématique
bien plus complexe. L’attente à un arrêt de bus : Il est aisé d’apprendre
à ne pas pousser les autres et à attendre calmement avec des Scandinaves
autochtones. Mais pourquoi est-ce comme cela ? Tout d’abord il faut bien comprendre qu’il
n’y a pas beaucoup de gens en Scandinavie, en comparaison avec d’autres
pays. Et les bus arrivent exactement à l’heure indiquée sur l’horaire.
Dans un tel contexte, on comprendra qu’il est logique d’être « cultivé,
civilisé et en faveur d’un tel système. » Après toutes les années passées ici, j’ai
pu remarquer la manière dont tous mes amis scandinaves changeaient d’attitude
quand leur environnement change.
Voyagez dans une des îles grecques, Ioas, Naxos, Santorini, etc. vous
verrez, tous les touristes d’Europe deviennent encore davantage
« turcs et grecs » que les véritables Turcs et Grecs eux-mêmes.
Pourquoi ? Parce que les bus n’arrivent jamais à l’heure annoncée !
Et quand les bus arrivent avec deux heures de retard, il n’est pas rare
que le chauffeur ne considère pas cela comme grave et décide de prendre
encore 20 minutes de pause. Dans ce genre de situation où on ne peut
même pas garantir si le prochain bus sera là ou non, on voit très bien
comment les gens les plus « civilisés » apprennent facilement
à pousser les autres et à tricher pour pouvoir grimper dans le bus.
C’est humain. L’expression “differences culturelles”
est donc selon moi une simple excuse… Que
pensez-vous du concours de dessin sur l’holocauste organisé par le quotidien
iranien Hamshari en réponse aux caricatures du prophète Mohamed publiées
dans divers quotidiens européens ? J’ai participé à ce concours avec une grande
ouverture d’esprit et en acquis de conscience. J’ai également réalisé
de nombreux dessins qui critiquaient l’initiative danoise visant à représenter
le prophète Mohamed. J’étais convaincu qu’il y avait tout excepté de
la liberté d’expression dans les dessins danois. Ces cartoons que je
préfère appeler des mauvais croquis avaient pour but de provoquer une
guerre, de distraire et forçaient le public à prendre parti. Le droit
de croire en des religions fait aussi partie des droits de l’homme.
Il est grand temps que nous apprenions à respecter le choix des personnes
de vivre de la manière dont elles le souhaitent. Respecter les décisions
des autres, c’est aussi se respecter soi-même, à moins que vous ou vos
proches ne soyez la victime d’une attaque quelconque. Mais la « méthode »
danoise n’a été qu’une provocation ne servant qu’à justifier la théorie
de la guerre des mondes qui envenime les relations internationales. Au début, le concours de dessin organisé
par l’Iran était compréhensible. De nombreux cartoonistes étaient d’ailleurs
enthousiastes à l’idée de mettre au défi l’Occident sur le thème de
la liberté d’expression (surtout après le scandale des caricatures de
Mohamed). Au même moment, Israël a lancé une attaque contre les civils
palestiniens. Cela a été une initiative honteuse et il semble que les
Israéliens ont commis de telles exactions grâce au soutien apporté par
leurs alliés, les USA. De nombreux civils sont morts.
Aujourd’hui, l’on constate qu’il y a à nouveau des cessez-le-feu
dans la région et des discours de paix. Combien de temps cela va-t-il
encore durer? Certainement jusqu’à la prochaine démonstration de force
d’Israël qui possède dans la région la puissance militaire la plus importante.
Des fonctionnaires iraniens ont utilisé le concours pour justifier leur
allégation de la non-existence du génocide juif. Une des conséquences
de cela a été l’envoi par le Ku Klux Klan (KKK) de représentants en
Iran dans le but se célébrer cette idéologie xénophobe. Ensemble, avec
d’autres contestants, nous avions anticipé la manœuvre politique et
même si plusieurs cartoonistes professionnels iraniens ont tenté de
nous convaincre de la bonne volonté du concours, nous n’avons pas voulu
rentrer dans cette logique. La simple participation du KKK à cette grande
manipulation m’a suffi pour me révolter contre ce concours et demander
l’annulation de ma participation. Je n’ai jamais remis en cause en aucune
manière l’Holocauste juif, qui est un fait historique. Les exactions
que commet aujourd’hui Israël peuvent être décrites et critiquées de
multiples manières, mais le déni de faits historiques que l’on retrouve
dans ce concours ne sert strictement à rien. Comme pour le scandale danois autour des
caricatures de Mohamed, tout cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression.
Selon moi, les principaux intéressés des deux côtés ont joué au même
jeu maléfique. La conséquence de cela a été la confusion du public.
Ce concours a incité les cartoonistes d’Orient et d’Occident à mener
une bataille qu’ils croyaient chacun être la leur. Certains
de vos dessins ont-ils été censurés? Si oui, pourquoi et dans quelles
circonstances? Oui, certains de mes dessins ont été censurés.
La première fois a été en Turquie, en 1980, lorsqu’a été organisé un
coup d’État par le pouvoir militaire. Je travaillais alors au sein du
quotidien Cumhuriyet
et je faisais un dessin sur les hommes politiques locaux au pouvoir
à l’époque. Sur le dessin, on les voyait marcher prudemment sur la pointe
des pieds en contrôlant bien les faits et gestes de leurs homologues
tout en montrant que leur premier objectif était de monopoliser tout
le pouvoir. La deuxième fois qu’un de mes dessins a
été censuré, c’était en Norvège. Bien que Pratiquez-vous
l'autocensure? Quels sont les sujets les plus difficiles à représenter ? Je pense que tous les cartoonistes sont
soumis à leur propre autocensure. Si vous choisissez de travailler et
de vivre dans un pays, vous créez les justifications de votre existence.
Je pense que chacun d’entre nous subit sa propre censure. Pas nécessairement
sur des sujets politiques, cela peut s’appliquer à la religion, aux
genres, aux relations familiales, au sexe. Donc, oui, honnêtement, moi
aussi je suis face à mon autocensure. J’essaie néanmoins de passer outre.
Sur des thèmes religieux : j’ai par exemple réalisé un dessin représentant
un Musulman crucifié. Sur des thèmes sexuels : j’ai arrêté de représenter
des sujets liant l’enfance et le sexe car je me suis toujours confronté
à des problèmes en dessinant sur la pédocriminalité ou sur le viol.
Pensez-vous
que le dessin est une force politique qui peut faire changer le comportement
des gens ? Je ne pense pas. Le cartoon n’est pas tout.
L’art se rapporte principalement aux sentiments et non à la raison.
Le but ultime est sans doute d’inciter à la réflexion, mais c’est le
lecteur qui décidera ce qu’il doit penser du cartoon présenté et si
oui ou non il adhérera à l’idée développée, cela en fonction de son
point de vue personnel. Le cartoon est seulement un petit ruisseau,
non pas la grande rivière. Les dessins peuvent certes changer l’opinion
des gens, mais pas leur comportement. Je pense que ce sont deux choses
différentes. Pensez-vous
que le cartooniste est un artiste ou plutôt un journaliste, ou même
les deux ? Je ne m’étais jamais vraiment penché sur
la question. En tant que créateur de cartoons, j’ai parfois le sentiment
d’être un artiste. Parce que je dois dessiner, exprimer et montrer quelque
chose qui vient de mon cerveau. C’est la manière dont je vis. Sans mes
gags, mes sarcasmes et mon humour, je ne suis pas grand-chose. Parfois,
je me sens aussi comme un animal politique. Je veux apprendre, réclamer,
réagir, m’opposer, soutenir, partager, être en désaccord, je souhaite
principalement faire partie du changement. J’ai aussi l’impression que
le cartooniste est un journaliste. Je suis toujours intéressé à suivre
l’actualité non pas quand un chien aboie sur un homme, mais quand un
homme aboie sur un chien. J’ai
aussi remarqué que les cartoonistes sont un peu psychologues, anthropologues
et sociologues. Selon
vous, son rôle est-il de faire rire ou de faire penser ? Les cartoons qui m’ont fait penser tout
en me faisant rire sont ceux que je préfère et que je privilégie. Le
temps passant, j’ai compris qu’être humoristique, faire rigoler les
gens est une tâche très difficile. On ne trouve pas des Charlie Chaplin
à tous les coins de rue. Les cartoons qui utilisent l’humour dans leur
message ont un grand impact sur moi. J’imagine que j’apprécie leur intelligence
intrinsèque mais je ne renie pas les cartoons qui ont une valeur principalement
graphique ou artistique. Je pense que chaque type de cartoons a sa place
un jour ou l’autre. J’ai toujours voulu que les gens passent
plus du temps à interpréter mes cartoons. Le cartooniste ne devrait
pas prendre son travail trop au sérieux, même si les sujets qu’il traite
sont importants. La plupart des cartoons apparaissent dans les journaux
quotidiens qui finissent tous à un moment ou à un autre à la poubelle.
Cela n’a rien de négatif. Même si un nombre restreint de personnes regardent
le dessin et le comprennent, c’est déjà un succès. Nous vivons dans
un siècle où l’image domine tout. Nous voyons tous les jours des milliers
d’images et bien que notre cerveau les enregistre inconsciemment, nous
les percevons à peine consciemment. Les images que je récolte ont une
importance : « Voir, c’est croire ». Cela m’arrive de ne pas rigoler du tout
pour certains cartoons. De nombreux dessins sont réactionnaires, à propos
des femmes notamment. Je les trouve plains d’idéologie et ils me font
songer non pas à la qualité du cartoon à proprement parler, mais au
mauvais goût du cartooniste qui se trouve de l’autre côté du papier.
Ce type de cartoons ne me fait pas du tout frémir. Ils ne me font aucun
effet, et je me retrouve là à regarder quelque chose qui pourrait s’apparenter
au vide. Peut-être est-ce seulement une question de goût. Comme je le
dis souvent, le bon dessin de presse possède une certaine subtilité
en développant différents niveaux d’interprétation et en dégageant divers
points de vue. Pour donner un exemple concret, je peux
trouver intéressant un dessin de George Bush le représentant avec plusieurs
bouches et au contraire détester un cartoon où on le voit représenté
en singe. Le dernier dessin, bien qu’il soit humoristique ne me fera
pas considérer le message politique de Bush et de son administration
sérieusement. Quel
est pour vous la situation ou le personnage le plus difficile à dessiner? Tout le monde peut être dessiné. Même si
la personne que je dois représenter est un sujet difficile à représenter,
je peux toujours me concentrer sur ce qui les rend célèbre, du moins
c’est ce que je pense. J’ai souvent des problèmes avec les visages de
femmes. Heureusement, elles ne sont pas
trop souvent dans le monde politique
Ben Heine est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique. Cet article est en Copyleft pour tout usage non-commercial
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