L'artiste du jour

La liberté d’un dessinateur de presse bushasthénique – Interview de David Baldinger

Propos recueillis, traduits et illustrés par Ben Heine, 13 décembre 2006

 

David Baldinger, vu par Ben Heine  Ben Heine, vu par Baldinger

 

 

 

David Baldinger est un dessinateur de presse américain. Il travaille pour le quotidien People’s Weekly World. Il vit à Greensburg, en Pennsylvanie. Il a participé au concours international de caricatures sur l’Holocauste organisé à Téhéran. Il nous donne son opinion sur la liberté d’expression dans le cartoon.

 

Comment êtes-vous devenu dessinateur professionnel?

J’ai toujours dessiné mais dès que j’ai été à l’école d’art à Pittsburgh, en Pennsylvanie, j’en ai été découragé.

Nous devions tous passer notre temps à dessiner des grille-pains et à faire des collages à la main pour les magazines (c’était bien avant l’ère des ordinateurs). L’institut d’art était d’avantage un établissement de formation plutôt qu’une véritable école d’art. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir été dans une académie des Beaux Arts. Mais je venais d’une famille pauvre, je n’avais donc pas vraiment le choix.

J’ai été très vite ennuyé à rester assis à ma table de dessin et lorsque nous avons eu un cours de base de photographie, j’ai découvert que je préférais bien plus me balader dans les rues avec un appareil photo.

Je n’ai pas pu travailler longtemps en tant que photographe à cause d’un problème à la colonne vertébrale. J’ai donc recommencé à dessiner. Le fait d’avoir accès à Internet a été une énorme différence.

 

Pour quels journaux, magazines ou site web travaillez-vous?

À côté des cartoons que j’envoie à tous ceux qui sont intéressés, Je dessine chaque semaine  un cartoon politique pour le journal People’s Weekly World. C’est le journal officiel du Parti Communiste nord-américain. Je réalise également de petites illustrations pour divers articles, quand le journal en a besoin.

Je ne suis pas très bien payé pour cela, juste assez pour pouvoir garder une connexion rapide à Internet. J’envoie par ailleurs régulièrement mes cartoons aux magazines en ligne Don Quichotte, Yeni Akrep, Syria Cartoon et Iran Cartoon.

L’année passée, un de mes cartoons a été inséré dans un livre appelé America in the Twenty-First Century – Opposing Viewpoints.

 

Qu'est-ce qui, dans le discours politique, vous frappe et vous inspire ?

Je cherche généralement les événements qui m’indignent et me mettent en colère. Bien sûr, étant citoyen de ce pays maléfique que sont les USA, je ne manque jamais d’indignation. C’est un monde à la Disneyland, mais dont il est impossible de s’échapper.

Tous les jours, je suis choqué par l’ignorance monumentale dont font preuve mes concitoyens à l’égard des autres cultures et histoires. C’est à croire qu’ils pensent vraiment que l’Amérique du Nord est la plus grande et plus importante place sur terre. Ils sont aussi complètement ignorants sur la nature impérialiste des USA.

Cela nécessiterait de connaître les événements historiques qui ont fait en sorte que les USA soient détestés de par le monde. Ces choses-là ne sont pas enseignées à l’école, certainement, mais rien n’empêche de se renseigner soi-même, en autodidacte.

Je souffre de ce que j’appelle une «Bushasthénie» [1]. Je ne sais pas combien de formules sont possibles pour affirmer que Bush est un dangereux animal. Il est réellement le Président le moins intelligent que les USA aient jamais eu.
Il est une humiliation pour les hommes qui réfléchissent de par le monde. Ce que je trouve encore pire, ce sont les millions d’imbéciles qui le soutiennent.
Les autres sujets qui m’intéressent sont les abus du système capitaliste, l’oppression des gens par les gouvernements et l’injustice sociale.

 

Pensez-vous qu’il devrait exister des limites à la liberté d’expression ? Si oui, quelles sont les frontières à ne pas dépasser ?

Je ne crois en aucune limite à la liberté d’expression du cartooniste. Les dessins politiques se doivent, de par leur nature et leur intérêt, d’être provocants, d’une manière ou d’une autre. Un cartoon qui ne contrarie personne est juste de la décoration dans les journaux.

Il semble qu’aux USA, les dessins de presse doivent contenir une charge humoristique. Le problème, c’est que les rédacteurs en chef des journaux ont peur d’offenser les publicitaires et les lecteurs.

Avant 1970, les cartoons étaient d’avantage belligérants avec toujours des partis pris. Aujourd’hui, il semble qu’ils soient juste des dessins rigolos. Les capacités graphiques des dessinateurs sont certes fantastiques, mais je vois rarement un dessin qui engendre véritablement une réponse aux problèmes auxquels le monde est confronté.

La seule chose que je ne ferais jamais avec un cartoon, c’est d’insulter quelqu’un. Les cartoons devraient toujours communiquer des idées et non injurier.

 

Selon vous, y-a-t-il une seule liberté d'expression, ou en existe-t-il plusieurs ? (En fonction des différentes cultures d’un pays à l’autre)

Je suis sûr qu’il y a des différences. La plupart sont les conséquences de persécutions gouvernementales ou de principes moraux trop bien ancrés dans la société.

Par exemple, aux USA, le sexe est un sujet angoissant pour bon nombre. La nudité provoque généralement l’indignation. Représenter le sexe ou dessiner des appareils génitaux sera toujours censuré dans les médias conventionnels. 

Si vous critiquez le gouvernement, par contre, vous pouvez être taxé de trahison ou d’autres qualificatifs ridicules par les lecteurs, mais le gouvernement ne restreint pas la liberté d’expression des personnes pour autant, à moins qu’il y ait une menace directe qui plane sur quelqu’un, particulièrement sur la personne du président.

Je ne suis pas sûr que le public y prête vraiment attention. Ce sont plutôt les politiciens qui exploitent le sujet et utilisent la religion et l’éthique comme un tremplin pour leur propre bénéfice.

Si les images sexuelles sont si détestées par le public, la pornographie ne représenterait pas un tel marché ! La prostitution non plus ! C’est pour cela que je trouve que les USA sont hypocrites.

Les gens hurlent leur désaccord et puis disparaissent la nuit pour violer des enfants, choisir des prostituées et des magazines porno. Le jour revenu, ils se veulent vertueux et plein de remontrance.

 

Que pensez-vous du concours de dessin sur l’Holocauste organisé par le quotidien iranien Hamshari en réponse aux caricatures du prophète Mohamed  publiées dans divers quotidiens européens ?

J’ai deux opinions par rapport à cette question :

Premièrement, je peux comprendre la volonté de l’Iran de répondre à l’Occident, mais d’un autre côté, choisir l’Holocauste comme sujet était un petit peu de mauvais goût, vraiment. J’étais déçu par le fait que tant de dessins soumis au jury utilisaient des stéréotypes raciaux pour représenter les Juifs. Il faut bien préciser que ce n’est pas le peuple juif qui est haï mais bien le sionisme.

 

Je pense que cela a été à l’encontre de l’objectif visant à tester les limites de la liberté d’expression en Occident. Cela a permis aux sionistes de jouer le rôle de victimes, une fois de plus.

Les Iraniens avaient vu juste en supposant que si l’Occident défendait la publication des dessins insultants de Mohamed au nom de la liberté d’expression, Israël et l’Holocauste des Juifs par les NAZIS resteraient des sujets ne permettant aucune liberté d’expression.

J’adhère totalement sur le fait que l’Holocauste était terrifiant mais cela ne donne pas le droit à Israël de détruire au bulldozer tous les opposants à sa politique d’expansion.

Aussi paradoxal que cela soit, ce sont les Palestiniens qui subissent aujourd’hui, sous diverses formes, les conséquences de l’Holocauste. Je crois que la solution réside dans la création de deux États égaux. Il faudrait aussi que les villes disputées, comme Jérusalem, deviennent des « villes internationales » qui puissent être partagées entre toutes les parties concernées.

Je suis agnostique mais je peux concevoir que plusieurs religions ont des sites sacrés en ces lieux. Dans ce conflit, je crois que tout devrait être basé sur une justice égale ente les protagonistes. Pour cela, Israël doit rendre les territoires occupés, abandonner ses colonies et cesser l’expansion de ses frontières.

À vrai dire, je ne peux même pas nommer les caricatures de Mohamed des « dessins ». Quand ils ont été publiés, j’ai trouvé qu’ils étaient superflus, voire mauvais. Vraiment peu subtils. Je pense néanmoins que les Musulmans ont réagi exagérément. Les émeutes et les attaques n’ont rien fait pour convaincre les Occidentaux que l’Islam est une religion pacifique. Pour autant que je le sache, il n’a pas été avéré que la représentation du Prophète Mohamed viole une règle. C’est plutôt un tabou.

Il semble qu’il y ait aux USA une opinion générale que les Musulmans sont violents et désirent la destruction de l’Occident. Évidemment les gens aux USA sont incapables de différencier la cause et l’effet. Ils ne parviennent pas à comprendre pourquoi ils seraient haïs. Dans leurs esprits, Les USA ont déjà assez donné au monde.

Ils ne voient pas l’exploitation et la violence perpétrées en leur nom par l’administration Bush. Le soutien américain continu et aveugle à la politique israélienne, au grand dam de la Palestine, est un bon exemple.

 

Certains de vos dessins ont-ils été censurés? Si oui, pourquoi et dans quelles circonstances?

Plusieurs fois. Mes cartoons sont généralement censurés ou changés par crainte qu’ils « puissent offenser » quelqu’un.

Auparavant, j’obéissais en exécutant les changements, mais récemment, j’ai refusé de me soumettre aux pressions. L’incident le plus récent a été à propos d’un cartoon que j’avais réalisé quand Israël a attaqué le Liban : J’ai représenté un avion de la Force aérienne israélienne avec l’étoile de David sur les ailes des engins, l’insigne est authentique. Mon rédacteur en chef était contrarié à propos de cela.

Mon argument insistant sur le fait que l’insigne était correct et pertinent tomba dans l’oreille d’un sourd. Pour ma part, je n’étais pas tracassé le moins du monde par le fait d’offenser les Juifs avec la vérité. J’ai refusé d’appliquer les changements et un cartoon différent de quelqu’un d’autre a été publié cette semaine-là. Quand ils me font ça, ils publient généralement des idioties insignifiantes.

 

Pratiquez-vous l'autocensure? Quels sont les sujets les plus difficiles à représenter ?

Comme je l’ai écrit plus haut, je ne dessinerais pas intentionnellement un cartoon pour insulter quelqu’un. Je ne vois pas de sujets que je trouve vraiment pénibles à représenter. A choisir, représenter la mort de quelqu’un est assez difficile mais je n’ai aucun remord à tourner en dérision un feu Pinochet, par exemple.

 

Quand l’ancien Président Ronald Reagan est décédé très âgé, j’ai pris beaucoup de plaisir à le dessiner d’une manière désobligeante pendant que le reste des USA tentait d’oublier quel véritable ordure il fut. Soudainement, il était élevé au rang de saint. Il y a même eu un appel pour placer sa tête bosselée sur les pièces de 10 cents américaines, remplaçant ainsi Franklin Delano Roosevelt, un Président à la stature réelle. Heureusement, cela n’a pas été pris au sérieux.

La droite aux USA a l’illusion que c’est le vieux Ronnie Raygun qui a vaincu l’URSS. Le début de la destruction des services sociaux sous Reagan est aussi célébré avec nostalgie par les néo-fascistes qui croient au darwinisme social.

 

Pensez-vous que le dessin est une force politique qui peut faire changer le comportement des gens ?

Je trouve que c’est un fardeau un peu lourd pour le cartoon. Je pense que le dessin de presse est l’un des nombreux outils permettant d’accomplir quelque chose de cette nature, mais il n’est pas tout.

Il y avait un temps, avant les médias électroniques, où une image étonnante pouvait provoquer une réponse mais je pense que ce temps est révolu. Je crois que la vidéo et le film restent les meilleurs médias pour influencer les masses.

 

Pensez-vous que le cartooniste est un artiste ou plutôt un journaliste, ou même les deux ?

Je pense que le dessinateur de presse est un peu les deux.  Pour réaliser un bon cartoon, on doit avoir une bonne connaissance des événements d’actualité, de l’Histoire et des pouvoirs politiques en place.

Retirez le support dessin et je suis persuadé que la plupart des cartoonistes serait capable de réaliser des reportages de manière traditionnelle. Donc oui, ils sont, en quelque sorte, des journalistes.

 

Selon vous, son rôle est-il de faire rire ou de faire penser ?

Je me démène pour faire penser les gens. Je suis affecté par mes limitations et par les sollicitations extérieures. Être humoristique est très difficile. Les premiers cartoonistes que j’admire réalisent des dessins ayant un impact important sans pour autant les tourner en blagues.

 

Quel est pour vous la situation ou le personnage le plus difficile à dessiner?

Je ne vois pas de situations difficiles mais je me bats pour pouvoir caricaturer proprement les visages de personnes réelles. Je ne suis jamais content des résultats que j’obtiens. Mes dessins de Bush ne se ressemblent jamais, par exemple. Pour moi, dessiner n’a jamais été facile, c’est un combat quotidien, car je suis rarement satisfait.

Note :

Bushasthénie : néologisme tlaxcalien forgé à partir de asthénie = état de fatigue et d'épuisement, sans cause organique [ par opposition à sthénie = état de pleine activité de fonctionnement normal (d'un organisme notamment) ]. Cette maladie n’est pas encore remboursée par Medicare.

 

Un dessin de Baldinger :

« Finalement, accès à tous les mémos » - La Bibliothèque présidenielle George W. Bush : allusion à l’affaire des mémos secrets rédigés par Albert Gonzales à l’usage du Président sur l’usage de la torture contre les suspects de terrorisme

 

Original : http://benjaminheine.blogspot.com

Le site de David Baldinger

Ben Heine est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est en Copyleft pour tout usage non-commercial : il est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
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