![]() |
À
lire, à voir, à entendre
Cinquante ans plus tard, Mohamed Sahnoun, devenu conseiller pour l'Afrique du secrétaire général des Nations unies et président de l'association Initiatives et changement, plaide inlassablement pour "le devoir de protéger", autre forme du devoir d'ingérence défendu par Bernard Kouchner. Pour ne pas rester "face à face" avec ce qu'il a subi en 1957, il a tenté toute sa vie de transposer son expérience sur le plan international. "J'essaie d'apporter de l'aide aux victimes, comme d'autres l'ont fait autrefois pour moi", dit-il simplement.
|
![]() Susan Nathan |
Susan
Nathan, juive d’origine britannique mais née en Afrique du Sud, raconte
avoir perçu dans son enfance et sa jeunesse une animosité de nature
raciste (appelons-la ‘antisémitisme’), en Angleterre, qui l’a amenée
à s’intéresser au sort subi par les juifs, en particulier durant la
Seconde guerre mondiale.
Son père était médecin, et sa mère, protestante, s’était convertie au
judaïsme.
Sa démarche intellectuelle l’a conduite très tôt à rêver de s’installer
en Israël, de « faire son aliya ». Mais ce n’est qu’après
une vie professionnelle réussie en Angleterre qu’elle franchit le pas
dans les années 1990. C’est dire s’il s’agit d’une ancienne sioniste
informée et hyper-motivée…
Elle narre, dans son livre, brièvement et sobrement, ses (mais on peut
généraliser : les) difficultés de l’intégration en Israël, avec
un apprentissage de l’hébreu intensif et accéléré et l’affectation des
nouveaux immigrants dans des centres d’ « intégration »
aux conditions souvent spartiates, très dures (elle signale qu’une proportion
non-négligeable des nouveaux immigrants n’ayant pas brûlé tous leurs
vaisseaux renoncent à s’intégrer en Israël et repartent chez eux, dans
leurs pays respectifs, ou ailleurs, pour ceux qui souhaitaient surtout
échapper à des conditions économiques ou politiques ‘difficiles’, pour
reprendre l’euphémisme favori de la radio israélienne évoquant la situation
dans les territoires palestiniens occupés en 1967 [les territoires occupés
en 1948, elle n’en parle jamais…] ou encore en Iran [authentique !].[
On estime qu’aujourd’hui au moins 700 000 détenteurs d’un passeports
iraéliens vivent en dehors d’Israël.]
Rapidement, notamment dans un kibboutz où elle réside, elle se pose
des questions sur son environnement. Des ruines, à proximité immédiate
des champs cultivés, l’intriguent. Quand elle pose des questions à leur
sujet, elle se heurte soit à un silence embarrassé, soit à une agressivité
qui l’intrigue encore plus…
Elle parle assez en détail d’un kibboutz, en particulier, qui se targue
d’entretenir de bonnes relations avec un village arabe voisin [en réalité,
un camp peuplé de paysans chassés de leurs terres et de leur village
détruit, à la place desquels se trouve… le kibboutz en question !] :
elle assiste à des soirées rituelles, d’une componction lassante, où
l’on se congratule mollement en souhaitant « la paix », après
quoi tout le monde rentre chez soi, jusqu’à la prochaine séance hebdomadaire.
Il y a là des intellectuels « de gôche » israéliens, que Susan
Nathan campe admirablement. Elle analyse ce à quoi elle assiste, et
elle explique qu’il ne saurait y avoir de paix tant que les Israéliens
n’auront pas reconnu l’épuration ethnique qui a présidé à l’instauration
de l’État d’Israël.
En effet, à pour elle, la situation des Palestiniens « de l’intérieur »
d’Israël est le problème majeur. Ces « citoyens » israéliens
de seconde catégorie sont d’ailleurs très souvent des réfugiés de l’intérieur,
qui ne peuvent pas, eux non plus, retourner chez eux.
Cette mise au point, qui provient elle aussi de l’intérieur d’Israël,
me semble extrêmement importante, car je n’avais pas perçu, personnellement,
jusqu’ici, le caractère premier du problème des Palestiniens restés
en « Israël » en 1948. Cela m’amène à penser qu’une solution
au « problème » israélo-palestinien passe nécessairement par
une analyse de la société israélienne, en particulier de son racisme
ontologique et du statut minoré des autochtones palestiniens :
il y a là tout un travail d’information à faire, et la lecture du livre
de Susan Nathan me semble un bon point de départ (elle indique beaucoup
de coordonnées de personnes et d’organismes se consacrant à la défense
des droits des Palestiniens en Israël, dont les publications sont très
souvent en anglais ou en arabe (et en hébreu) : traducteurs, à
vos stylos !).
J’en arrive au moment le plus important dans la biographie de Susan
Nathan : le jour où elle décide de s’installer dans un village
arabe non-reconnu.
Alors là… C’est le tremblement de terre !
Pratiquement tous ses « amis » israéliens [elle semble plutôt
opter pour la qualification de « connaissances »…] rompent
avec elle.
Une journaliste de Ha’aretz tient à l’interviewer : le jour fixé,
elle ne cesse de l’appeler depuis son portable pour lui signaler où
elle en est de son trajet en voiture depuis Tel-Aviv, et, manifestement,
elle panique, parce qu’elle se sent perdue et isolée dans une
terra incognita : un coin d’Israël peuplé exclusivement d’Arabes ! ! !
La journaliste se trompe de route. Paniquée elle s’arrête (et se barricade
vraisemblablement dans sa voiture) : Susan Nathan doit aller à
sa rencontre ! ! !
Elle l’emmène chez elle, dans ce village arabe, donc, et la journaliste
ne touche pas au repas que Susan Nathan a préparé à son intention [on
n’est jamais trop prudente…]. Elle lui pose des tas de questions toutes
plus stupides les unes que les autres, un peu comme si elle s’adressait
à une Martienne. L’interview dure des heures. Une fois la journaliste
partie, Susan Nathan remarque que pas une seule fois, elle ne lui a
demandé de lui indiquer les toilettes ! ! !
Susan Nathan relate sans complaisance son intégration [pas facile, mais
réussie] dans son village, dont elle décrit les difficultés [impossibilité
de construire, perte des terres agricoles, manque d’eau, impôts excessifs
sans aucune prestation de service publique en contrepartie.] Des photos
prises par l’auteur montrent notamment la cour intérieure d’une maison,
exiguë (et qui, dans des conditions normales, serait un lieu de vie
pour les habitants de cette maison traditionnelle, en particulier pour
les femmes), occupée par un pacage de moutons. Brigitte Bardot aurait
vite fait de dire que « ces Arabes sont décidément incorrigibles
et non civilisables ». Mais Susan Nathan n’est pas Brigitte Bardot,
aussi nous explique-t-elle que beaucoup de maisons de son village connaissent
la même situation, et que parquer les moutons dans les cours intérieures,
c’est la seule solution permettant à ces paysans de conserver une partie
de leur cheptel.
Rapidement, l’auteur est de plus en plus intégrée à son environnement
social, et elle prend de plus en plus connaissance des problèmes et
des aspirations des Palestiniens habitant ce village, qui est loin d’être
un cas unique en territoire israélien. Elle décrit le déroulement d’élections,
auxquelles elle participe, là encore sans la moindre complaisance. Plus
elle s’intègre à la société palestinienne, plus elle se « désintègre »
de son milieu social d’origine, les bobos de « gôche » de
Tel-Aviv et des quartiers branchés gagnés sur la vieille ville arabe
de Jaffa…
De manière très pudique, elle évoque ses très graves problèmes de santé
[un cancer de l’œil], dont elle a, à mon sens, courageusement et magnifiquement
triomphé (car, sinon, elle n’aurait pas écrit ce livre). Cela l’amène
à évoquer des scènes – choquantes – et des situations qu’elle a personnellement
vécues lors de ses hospitalisations en Israël.
Elle rend hommage à l’action d’un Israélien, qui a créé l’association
Zochrot [Souvenir], dont le but est de faire prendre conscience aux
Israéliens des plus de cinq cents villages palestiniens détruits en
1947 et 1948 principalement (mais aussi après, car le processus s’est
poursuivi). Les militants de cette association fixent ainsi des panneaux
indicateurs, y compris dans des rues de grandes villes, telle Haïfa,
signalant les noms des villages et des monuments palestiniens détruits.
Ces panneaux ne restent pas longtemps en place, on l’imagine aisément,
et parfois les militants de l’association Zochrot sont confrontés à
l’hystérie et à la violence d’Israéliens qui ne veulent absolument pas
ouvrir les yeux sur le problème qui les ronge de l’intérieur.
Bref : un livre passionnant, à mon sens plutôt optimiste, et un
auteur que l’on a envie de rencontrer et d’entendre en direct, avec
laquelle on a envie de dialoguer, et de tenter de percevoir une issue
à une situation ignorée et insupportable – celle des Palestiniens coincés
en Israël – condition première et sine qua non d’une solution au problème
national palestinien, et sans doute de la préservation de la paix moyen-orientale
et mondiale.

Susan Nathan, L'autre
côté d'Israël, traduit par Jacques Martinache, 330 pages, Presses
de
Présentation
de l'éditeur
A cinquante-six ans, Susan Nathan décide de quitter son Angleterre natale
pour s'installer en Israël. Juive, elle a été élevée dans des convictions
sionistes et a d'Israël une image résolument positive. La réalité qu'elle
découvre est toute différente. L'Etat hébreu comprend une minorité d'un
million de Palestiniens qui, bien que citoyens israéliens, ne bénéficient
pas des mêmes droits que le reste de la population. Pour en savoir plus
sur ceux qu'on appelle les " Arabes israéliens ", Susan Nathan
s'installe à Tamra, ville de 25 000 âmes, où elle est la seule de confession
juive. Les liens qu'elle noue avec la famille qui l'accueille, les rencontres
qu'elle fait lui révèlent que les Arabes sont en Israël des " citoyens
de seconde classe ". Éducation, logement, emploi : tout est difficile
pour eux, et ils ne peuvent espérer retourner dans les villages d'où
ils ont été chassés en 1948 puisque leurs terres ont été confisquées.
Tamra est en fait un camp de réfugiés " de l'intérieur "...
Juive installée dans une communauté arabe, Susan Nathan veut être la
preuve vivante que la coexistence est indispensable, et réalisable pour
peu que chacun reconnaisse ses responsabilités. Vaste programme... Mais
ce témoignage passionnant peut y apporter sa pierre.
Marcel Charbonnier
est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique. Ce article est
en Copyleft pour tout usage non-commercial : il est libre de reproduction,
à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner source et
auteur.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1926&lg=fr
L’art de nous bouleverser
Par
Adriana Orejuela, 30 décembre 2006
|
Il
était une fois une habilleuse blasée sur les stars dans leur loge. Parfois
on ne la saluait pas, on l’humiliait, il y avait une amabilité de rigueur
et parfois quand même une vraie amabilité. Elle en avait tant vu passer,
des stars, qu’elle ne s’étonnait plus de rien.
Mais
ce soir là, au théâtre Coliseo Podestá de
La
guitare de Luis Salinas passait savamment de la zamba à la chacarera et
au blues, mais elle se tut
pour accueillir
L’habilleuse obtint une photo de Mercedes, qui était d’ailleurs la seule star qui en douze ans, s’était montrée plus qu’aimable avec elle, comme si elles venaient du même quartier.
Mercedes
Sosa est une preuve vivante de la grandeur de l’art, qui nous laisse
perplexes ; le type d’art qui devrait nous émouvoir et nous bouleverser
à tous les coins de rue pour nous rendre meilleurs. Enfouie sous le
simulacre généralisé, la sensibilité s’endort ; mais le mystère
de l’art réveille en nous la meilleure part, la plus humaine.
Ce qu’ils nous ont laissé
« Cette
nuit je ne vais pas pouvoir fermer l’œil », dit-elle. Mais en général
non, nous ne rencontrons que de la musique sans âme, qui nous encercle
et nous étouffe. On nous escamote la porte d’entrée à la musique « pour
de vrai » ; il y a là une véritable stratégie de castration,
pour nous priver de notre capacité d’étonnement et de bouleversement,
et de notre droit à la perplexité par le biais de l’art.
De
même dans le domaine des lettres : les guides pratiques nous détournent
de la vraie littérature, avec une suite de formules de salut individuel,
pour mon petit moi, de façon à ce que j’oublie la communauté dans laquelle
je baigne ; c’est bien pratique pour le pouvoir, tous ces gens
plongés dans leur salut personnel, au point de se moquer des autres,
ceux qui constituent un danger, ceux qui prennent la société à bras-le-corps.
On
ne s’inquiète plus de rien, zéro graisses, zéro cholestérol, tout light.
Et parallèlement les « industries culturelles » ont rivalisé
de générosité pour nous simplifier la musique, de peur qu’une harmonie
ou des paroles s’agrippent à notre âme, et fassent exploser notre sensibilité,
et nous ouvre trop grandes les oreilles, par où entrent les idées, qui
à leur tour élargissent la réflexion.
![]() Mercedes Sosa, « |
Et
voilà comment on nous a dépouillé des solos vigoureux au piano, à la
basse, aux percus, tout ce dont nous étions si fiers, nous les salseros latinos, pour prouver que la virtuosité n’était pas réservée
au jazz. Ils ont dépouillé la salsa de quartier de ses histoires, de
ses personnages, et on mis à la place un amour fade, anémié comme toute
cette sauce qui l’entoure. Les bons soneros
sont remplacés par des chanteurs à regarder, et l’orchestre, jadis au
cœur du concept salsa, n’est
là que pour accompagner un sirop quelconque, qui n’inspire plus, qui
n’improvise plus sur le schéma aguerri du montuno.
Le vallenato aussi a perdu son génie narratif
et nous parle seulement d’amour sur le ton puéril de la balade, sous
prétexte d’universalité ; il a perdu là justement ce qu’il avait
de mieux, comme cet envoi : « Una
casa en el aire, sólo para que vivas tú » (Une maison en l’air,
juste pour to)) Même chose pour le merengue
dans les années 1980 : des petites balades mièvres à l’accordéon,
c’est tout ce qu’ils nous ont laissé.
Ainsi donc c’est pour rien que les nègres esclaves de l’Amérique se
sont escrimés à conserver envers et contre tout leurs tambours et leurs
rythmes, au milieu des coups de fouet quand le commandeur les surprenait
en train de se reconstruire et de faire fraterniser avec d’autres leurs
chants sauvages ; pour rien, la préservation de leur musique généreuse
et vitale qui a édifié l’identité américaine et caribéenne, à en croire
la pauvreté rythmique que nous servent les medias, en totale incohérence
avec notre réelle richesse, dans un lamentable retour en arrière de
notre histoire musicale. Non, les prouesses techniques et la réputation
internationale de quelques stars toutes neuves, mais bien de chez nous,
ne rendent pas à notre musique populaire sa splendeur d’avant-garde.
La pop ne nous appartient pas, d’où vient-elle d’ailleurs ? Le
talent national n’a rien à voir avec la musique nationale.
C’est bien simple : les industries culturelles ont réussi à faire
ce que trois cents ans de coups de trique n’avaient pas réussi à faire :
bâillonner la vitalité contestataire propre au tambour, la réduire par la simplification light à deux ou trois formules sans audace,
prévisibles, et faire taire les voix, au mieux leur faire répéter en
chœur un texte ennuyeux et tout aussi prévisible.
J’ai un ami qui soutient que l’acceptation massive de cet appauvrissement vient de ce que tout là-dedans fait appel aux
instincts les plus élémentaires de l’homme, aux plus primitifs, aux
moins élaborés. Les industries culturelles ne cherchent pas à toucher,
ni à éveiller la sensibilité, ou à
« La culture de masses, écrit José Jorge de Carvalho, dans sa version
la plus perverse, l’industrie culturelle, cherche
transformer tout le patrimoine culturel de l’humanité en objets
de consommation (un produit comme un autre), c’est-à-dire la forme symbolique
créée et véhiculée massivement simplement pour être vendue comme marchandise.
[1]
Voilà comment élaborer et écouter de la musique dotée d’âme (un solo
de piano, de guitare ou de bongo) constitue à notre époque un acte de
résistance, comme dans les années 1960-70, reprendre les thèmes de Silvio
Rodríguez, de Pablo Milanés, de César Isella, Hamlet Lima Quintana,
Armando Tejada Chico Buarque ou Violeta Parra. La bonne nouvelle, c’est
que la résistance est partout à l’œuvre en Amérique latine. Car les
artistes existent, les vrais, capables de nous transfigurer, de nous
rendre heureux d’avoir touché de près le meilleur de l’homme :
l’art.
Au bout de douze ans au milieu des stars, l’habilleuse du Coliseo Podestá
de
Note
[1] Carvalho,
José Jorge, Las dos caras de la tradición: lo clásico y lo popular en
la modernidad latinoamericana, en: “El debate sobre la modernidad en
América Latina”, compilación de Néstor García Canclini, Consejo Nacional
para
Original : www.equinoxio.org/especial-2006/el-arte-de-conmover-892-892
Adriana
Orejuela est une Colombienne qui a dû fuir son pays dans les années
1980 pour son engagement politique, et a trouvé refuge à Cuba. Spécialiste
de culture afrocubaine, elle a publié en 2005 une somme qui fait autorité,
El son no se fue de Cuba, chez ACS à Bogotá
(2004, épuisé, mais on peut commander son autre livre Son
de Cuba), et collabore maintenant avec TeleSur.
Traduit de l’espagnol par Maria Poumier pour www.tlaxcala.es, le réseau pour la diversité linguistique;
cette traduction est en copyleft pour tout usage non commercial, à condition
d’en mentionner la source, l’auteur et d’en respecter l’intégralité.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1929&lg=fr
|