À lire, à voir, à entendre


Mémoire blessée, Algérie 1957 , de Mohamed Sahnoun, Presses de la Renaissance, 234 pages, 17 €


Récit d'un rescapé de la torture
Par Florence Beaugé, Le Monde, 1er juin 2007
Pendant des décennies, il a gardé ce manuscrit dans un tiroir. Et puis, à partir de 2002, quand il a vu de quelle façon la communauté internationale se livrait "à des contorsions juridiques" pour faire valider la torture sous prétexte de combattre le terrorisme, il a décidé de porter son témoignage à la connaissance du public.
En exhumant ce récit autobiographique, Mohamed Sahnoun, diplomate international de haut rang, ne cherche ni à remuer la boue ni à réclamer vengeance. En cela, il ressemble à la quasi-totalité de ses frères algériens rescapés de la torture qui ont réussi l'exploit de ne jamais réduire la France à leurs bourreaux. S'il n'écrit pas à la première personne et s'abrite derrière le prénom de Salem, c'est pour mieux souligner que son histoire "est loin d'être unique" et que des dizaines de milliers de ses compatriotes ont connu le même sort.
Mémoire blessée, Algérie 1957 est un extraordinaire témoignage sur la souffrance et la solidarité humaine. Certaines pages ont la force bouleversante de La Question d'Henri Alleg ou de La Gangrène de Bachir Boumaza. Salem a une vingtaine d'années quand, un matin de 1957, il est arrêté à Laghouat, dans le Sud algérien, et transféré à Alger, à la Villa Susini, l'un des pires centres d'interrogatoires et de tortures de l'armée française. Noyade, électricité, coups, morsures de chien, soif, humiliations... Le jeune homme a droit à tout, sur fond de Non, je ne regrette rien. Car, à la Villa Susini comme à l'école Sarouy, autre centre d'interrogatoires de sinistre réputation, on torture en musique : Edith Piaf et Dalida, notamment, servent à couvrir les cris des suppliciés.
"Qui sont tes chefs et où se cachent-ils ?" Cette interrogation, Salem va l'entendre des centaines de fois. Mais le jeune homme n'est pas le gros poisson qu'imaginent ses tortionnaires. S'il est un militant indépendantiste, il a été confondu avec l'un de ses cousins. Peu importe. Mohamed Sahnoun-Salem (qui perdra définitivement l'ouïe d'une oreille en raison de ces tortures) ne se pose pas en victime. Il relate ce qui lui est arrivé. Sa découverte, surtout, de la violence et du sadisme, autant que de l'humiliation gratuite.
Ce n'est pourtant pas la barbarie que l'on retient de son livre, mais de magnifiques gestes de fraternité. A Alger autant qu'en France, où il va trouver refuge sitôt sorti de l'enfer, Salem va croiser des Français dont la compassion et le soutien feront office d'antidote à ce qui aurait pu se transformer en haine. Un officier, un avocat, un médecin de campagne et son épouse, une assistante sociale, des prêtres ouvriers, notamment, lui apportent leur aide, au péril de leur vie. Au fil des pages apparaissent des figures connues - Mgr Duval, l'archevêque d'Alger, l'avocat Pierre Popie ou encore l'ethnologue Germaine Tillion -, d'autres, inconnues, qui ont en commun de savoir ce que fraternité veut dire.
"Il n'y a ni race supérieure ni race inférieure. Il y a des hommes, tous pécheurs et tous aimés de Dieu, comme ses enfants...", lit un jour le jeune Salem dans la bibliothèque d'une abbaye d'Angers où il est caché. D'où sa conclusion, à lui, le jeune musulman : "C'était cette vérité qu'on voulait nier, avec toutes ces guerres coloniales..."

Cinquante ans plus tard, Mohamed Sahnoun, devenu conseiller pour l'Afrique du secrétaire général des Nations unies et président de l'association Initiatives et changement, plaide inlassablement pour "le devoir de protéger", autre forme du devoir d'ingérence défendu par Bernard Kouchner. Pour ne pas rester "face à face" avec ce qu'il a subi en 1957, il a tenté toute sa vie de transposer son expérience sur le plan international. "J'essaie d'apporter de l'aide aux victimes, comme d'autres l'ont fait autrefois pour moi", dit-il simplement.


À propos de l’ouvrage L’Autre côté d’Israël, de Susan Nathan

 

par Marcel Charbonnier, janvier 2007

 

 


Susan Nathan

Susan Nathan, juive d’origine britannique mais née en Afrique du Sud, raconte avoir perçu dans son enfance et sa jeunesse une animosité de nature raciste (appelons-la ‘antisémitisme’), en Angleterre, qui l’a amenée à s’intéresser au sort subi par les juifs, en particulier durant la Seconde guerre mondiale.
Son père était médecin, et sa mère, protestante, s’était convertie au judaïsme.
Sa démarche intellectuelle l’a conduite très tôt à rêver de s’installer en Israël, de « faire son aliya ». Mais ce n’est qu’après une vie professionnelle réussie en Angleterre qu’elle franchit le pas dans les années 1990. C’est dire s’il s’agit d’une ancienne sioniste informée et hyper-motivée…
Elle narre, dans son livre, brièvement et sobrement, ses (mais on peut généraliser : les) difficultés de l’intégration en Israël, avec un apprentissage de l’hébreu intensif et accéléré et l’affectation des nouveaux immigrants dans des centres d’ « intégration » aux conditions souvent spartiates, très dures (elle signale qu’une proportion non-négligeable des nouveaux immigrants n’ayant pas brûlé tous leurs vaisseaux renoncent à s’intégrer en Israël et repartent chez eux, dans leurs pays respectifs, ou ailleurs, pour ceux qui souhaitaient surtout échapper à des conditions économiques ou politiques ‘difficiles’, pour reprendre l’euphémisme favori de la radio israélienne évoquant la situation dans les territoires palestiniens occupés en 1967 [les territoires occupés en 1948, elle n’en parle jamais…] ou encore en Iran [authentique !].[ On estime qu’aujourd’hui au moins 700 000 détenteurs d’un passeports iraéliens vivent en dehors d’Israël.]
Rapidement, notamment dans un kibboutz où elle réside, elle se pose des questions sur son environnement. Des ruines, à proximité immédiate des champs cultivés, l’intriguent. Quand elle pose des questions à leur sujet, elle se heurte soit à un silence embarrassé, soit à une agressivité qui l’intrigue encore plus…
Elle parle assez en détail d’un kibboutz, en particulier, qui se targue d’entretenir de bonnes relations avec un village arabe voisin [en réalité, un camp peuplé de paysans chassés de leurs terres et de leur village détruit, à la place desquels se trouve… le kibboutz en question !] : elle assiste à des soirées rituelles, d’une componction lassante, où l’on se congratule mollement en souhaitant « la paix », après quoi tout le monde rentre chez soi, jusqu’à la prochaine séance hebdomadaire. Il y a là des intellectuels « de gôche » israéliens, que Susan Nathan campe admirablement. Elle analyse ce à quoi elle assiste, et elle explique qu’il ne saurait y avoir de paix tant que les Israéliens n’auront pas reconnu l’épuration ethnique qui a présidé à l’instauration de l’État d’Israël.
En effet, à pour elle, la situation des Palestiniens « de l’intérieur » d’Israël est le problème majeur. Ces « citoyens » israéliens de seconde catégorie sont d’ailleurs très souvent des réfugiés de l’intérieur, qui ne peuvent pas, eux non plus, retourner chez eux.
Cette mise au point, qui provient elle aussi de l’intérieur d’Israël, me semble extrêmement importante, car je n’avais pas perçu, personnellement, jusqu’ici, le caractère premier du problème des Palestiniens restés en « Israël » en 1948. Cela m’amène à penser qu’une solution au « problème » israélo-palestinien passe nécessairement par une analyse de la société israélienne, en particulier de son racisme ontologique et du statut minoré des autochtones palestiniens : il y a là tout un travail d’information à faire, et la lecture du livre de Susan Nathan me semble un bon point de départ (elle indique beaucoup de coordonnées de personnes et d’organismes se consacrant à la défense des droits des Palestiniens en Israël, dont les publications sont très souvent en anglais ou en arabe (et en hébreu) : traducteurs, à vos stylos !).
J’en arrive au moment le plus important dans la biographie de Susan Nathan : le jour où elle décide de s’installer dans un village arabe non-reconnu.
Alors là… C’est le tremblement de terre !
Pratiquement tous ses « amis » israéliens [elle semble plutôt opter pour la qualification de « connaissances »…] rompent avec elle.
Une journaliste de Ha’aretz tient à l’interviewer : le jour fixé, elle ne cesse de l’appeler depuis son portable pour lui signaler où elle en est de son trajet en voiture depuis Tel-Aviv, et, manifestement, elle panique, parce qu’elle se sent perdue et isolée dans une terra incognita : un coin d’Israël peuplé exclusivement d’Arabes ! ! ! La journaliste se trompe de route. Paniquée elle s’arrête (et se barricade vraisemblablement dans sa voiture) : Susan Nathan doit aller à sa rencontre ! ! !
Elle l’emmène chez elle, dans ce village arabe, donc, et la journaliste ne touche pas au repas que Susan Nathan a préparé à son intention [on n’est jamais trop prudente…]. Elle lui pose des tas de questions toutes plus stupides les unes que les autres, un peu comme si elle s’adressait à une Martienne. L’interview dure des heures. Une fois la journaliste partie, Susan Nathan remarque que pas une seule fois, elle ne lui a demandé de lui indiquer les toilettes ! ! !
Susan Nathan relate sans complaisance son intégration [pas facile, mais réussie] dans son village, dont elle décrit les difficultés [impossibilité de construire, perte des terres agricoles, manque d’eau, impôts excessifs sans aucune prestation de service publique en contrepartie.] Des photos prises par l’auteur montrent notamment la cour intérieure d’une maison, exiguë (et qui, dans des conditions normales, serait un lieu de vie pour les habitants de cette maison traditionnelle, en particulier pour les femmes), occupée par un pacage de moutons. Brigitte Bardot aurait vite fait de dire que « ces Arabes sont décidément incorrigibles et non civilisables ». Mais Susan Nathan n’est pas Brigitte Bardot, aussi nous explique-t-elle que beaucoup de maisons de son village connaissent la même situation, et que parquer les moutons dans les cours intérieures, c’est la seule solution permettant à ces paysans de conserver une partie de leur cheptel.
Rapidement, l’auteur est de plus en plus intégrée à son environnement social, et elle prend de plus en plus connaissance des problèmes et des aspirations des Palestiniens habitant ce village, qui est loin d’être un cas unique en territoire israélien. Elle décrit le déroulement d’élections, auxquelles elle participe, là encore sans la moindre complaisance. Plus elle s’intègre à la société palestinienne, plus elle se « désintègre » de son milieu social d’origine, les bobos de « gôche » de Tel-Aviv et des quartiers branchés gagnés sur la vieille ville arabe de Jaffa…
De manière très pudique, elle évoque ses très graves problèmes de santé [un cancer de l’œil], dont elle a, à mon sens, courageusement et magnifiquement triomphé (car, sinon, elle n’aurait pas écrit ce livre). Cela l’amène à évoquer des scènes – choquantes – et des situations qu’elle a personnellement vécues lors de ses hospitalisations en Israël.
Elle rend hommage à l’action d’un Israélien, qui a créé l’association Zochrot [Souvenir], dont le but est de faire prendre conscience aux Israéliens des plus de cinq cents villages palestiniens détruits en 1947 et 1948 principalement (mais aussi après, car le processus s’est poursuivi). Les militants de cette association fixent ainsi des panneaux indicateurs, y compris dans des rues de grandes villes, telle Haïfa, signalant les noms des villages et des monuments palestiniens détruits. Ces panneaux ne restent pas longtemps en place, on l’imagine aisément, et parfois les militants de l’association Zochrot sont confrontés à l’hystérie et à la violence d’Israéliens qui ne veulent absolument pas ouvrir les yeux sur le problème qui les ronge de l’intérieur.
Bref : un livre passionnant, à mon sens plutôt optimiste, et un auteur que l’on a envie de rencontrer et d’entendre en direct, avec laquelle on a envie de dialoguer, et de tenter de percevoir une issue à une situation ignorée et insupportable – celle des Palestiniens coincés en Israël – condition première et sine qua non d’une solution au problème national palestinien, et sans doute de la préservation de la paix moyen-orientale et mondiale.
 

Susan Nathan, L'autre côté d'Israël, traduit par Jacques Martinache, 330 pages, Presses de la Cité, 2006, 19 €. ISBN-13: 978-2258067608

Présentation de l'éditeur
A cinquante-six ans, Susan Nathan décide de quitter son Angleterre natale pour s'installer en Israël. Juive, elle a été élevée dans des convictions sionistes et a d'Israël une image résolument positive. La réalité qu'elle découvre est toute différente. L'Etat hébreu comprend une minorité d'un million de Palestiniens qui, bien que citoyens israéliens, ne bénéficient pas des mêmes droits que le reste de la population. Pour en savoir plus sur ceux qu'on appelle les " Arabes israéliens ", Susan Nathan s'installe à Tamra, ville de 25 000 âmes, où elle est la seule de confession juive. Les liens qu'elle noue avec la famille qui l'accueille, les rencontres qu'elle fait lui révèlent que les Arabes sont en Israël des " citoyens de seconde classe ". Éducation, logement, emploi : tout est difficile pour eux, et ils ne peuvent espérer retourner dans les villages d'où ils ont été chassés en 1948 puisque leurs terres ont été confisquées. Tamra est en fait un camp de réfugiés " de l'intérieur "... Juive installée dans une communauté arabe, Susan Nathan veut être la preuve vivante que la coexistence est indispensable, et réalisable pour peu que chacun reconnaisse ses responsabilités. Vaste programme... Mais ce témoignage passionnant peut y apporter sa pierre.

 

Marcel Charbonnier est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Ce article  est en Copyleft pour tout usage non-commercial : il est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner source et auteur.
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L’art de nous bouleverser

Par Adriana Orejuela, 30 décembre 2006

 

 


Dixie Miguez, Cuba/USA

Il était une fois une habilleuse blasée sur les stars dans leur loge. Parfois on ne la saluait pas, on l’humiliait, il y avait une amabilité de rigueur et parfois quand même une vraie amabilité. Elle en avait tant vu passer, des stars, qu’elle ne s’étonnait plus de rien.

 

Mais ce soir là, au théâtre Coliseo Podestá de La Plata, à une demi-heure de Buenos Aires, elle était bouleversée. Le vieux théâtre rouvrait ses portes, et une odeur de peinture fraîche imprégnait l’atmosphère.

 

La guitare de Luis Salinas passait savamment de la zamba à la chacarera et au blues, mais elle se tut pour accueillir La Negra, Mercedes Sosa, qui entra en scène et chanta. Elle chanta deux morceaux de son disque le plus récent. Et tous étaient bouleversés, c’était aussi beau qu’ineffable.

L’habilleuse obtint une photo de Mercedes, qui était d’ailleurs la seule star qui en douze ans, s’était montrée plus qu’aimable avec elle, comme si elles venaient du même quartier.

 

Mercedes Sosa est une preuve vivante de la grandeur de l’art, qui nous laisse perplexes ; le type d’art qui devrait nous émouvoir et nous bouleverser à tous les coins de rue pour nous rendre meilleurs. Enfouie sous le simulacre généralisé, la sensibilité s’endort ; mais le mystère de l’art réveille en nous la meilleure part, la plus humaine.


Ce qu’ils nous ont laissé


« Cette nuit je ne vais pas pouvoir fermer l’œil », dit-elle. Mais en général non, nous ne rencontrons que de la musique sans âme, qui nous encercle et nous étouffe. On nous escamote la porte d’entrée à la musique « pour de vrai » ; il y a là une véritable stratégie de castration, pour nous priver de notre capacité d’étonnement et de bouleversement, et de notre droit à la perplexité par le biais de l’art.

De même dans le domaine des lettres : les guides pratiques nous détournent de la vraie littérature, avec une suite de formules de salut individuel, pour mon petit moi, de façon à ce que j’oublie la communauté dans laquelle je baigne ; c’est bien pratique pour le pouvoir, tous ces gens plongés dans leur salut personnel, au point de se moquer des autres, ceux qui constituent un danger, ceux qui prennent la société à bras-le-corps.

On ne s’inquiète plus de rien, zéro graisses, zéro cholestérol, tout light. Et parallèlement les « industries culturelles » ont rivalisé de générosité pour nous simplifier la musique, de peur qu’une harmonie ou des paroles s’agrippent à notre âme, et fassent exploser notre sensibilité, et nous ouvre trop grandes les oreilles, par où entrent les idées, qui à leur tour élargissent la réflexion.


Mercedes Sosa, « La Negra »

Et voilà comment on nous a dépouillé des solos vigoureux au piano, à la basse, aux percus, tout ce dont nous étions si fiers, nous les salseros latinos, pour prouver que la virtuosité n’était pas réservée au jazz. Ils ont dépouillé la salsa de quartier de ses histoires, de ses personnages, et on mis à la place un amour fade, anémié comme toute cette sauce qui l’entoure. Les bons soneros  sont remplacés par des chanteurs à regarder, et l’orchestre, jadis au cœur du concept salsa, n’est là que pour accompagner un sirop quelconque, qui n’inspire plus, qui n’improvise plus sur le schéma aguerri du montuno. Le vallenato aussi a perdu son génie narratif et nous parle seulement d’amour sur le ton puéril de la balade, sous prétexte d’universalité ; il a perdu là justement ce qu’il avait de mieux, comme cet envoi : « Una casa en el aire, sólo para que vivas tú » (Une maison en l’air, juste pour to)) Même chose pour le merengue dans les années 1980 : des petites balades mièvres à l’accordéon, c’est tout ce qu’ils nous ont laissé.
Ainsi donc c’est pour rien que les nègres esclaves de l’Amérique se sont escrimés à conserver envers et contre tout leurs tambours et leurs rythmes, au milieu des coups de fouet quand le commandeur les surprenait en train de se reconstruire et de faire fraterniser avec d’autres leurs chants sauvages ; pour rien, la préservation de leur musique généreuse et vitale qui a édifié l’identité américaine et caribéenne, à en croire la pauvreté rythmique que nous servent les medias, en totale incohérence avec notre réelle richesse, dans un lamentable retour en arrière de notre histoire musicale. Non, les prouesses techniques et la réputation internationale de quelques stars toutes neuves, mais bien de chez nous, ne rendent pas à notre musique populaire sa splendeur d’avant-garde. La pop ne nous appartient pas, d’où vient-elle d’ailleurs ? Le talent national n’a rien à voir avec la musique nationale.
C’est bien simple : les industries culturelles ont réussi à faire ce que trois cents ans de coups de trique n’avaient pas réussi à faire : bâillonner la vitalité contestataire propre au tambour, la  réduire par la simplification light à deux ou trois formules sans audace, prévisibles, et faire taire les voix, au mieux leur faire répéter en chœur un texte ennuyeux et tout aussi prévisible.
J’ai un ami qui soutient que l’acceptation massive de  cet appauvrissement  vient de ce que tout là-dedans fait appel aux instincts les plus élémentaires de l’homme, aux plus primitifs, aux moins élaborés. Les industries culturelles ne cherchent pas à toucher, ni à éveiller la sensibilité, ou à la construire. C’est ce qui se dégage de leurs choix, de tout ce qu’elles refusent de promouvoir, de divulguer, de ce qu’elles nous refusent. Il y a là de quoi nourrir tout un chapitre de ce que Borges appelle « l’histoire universelle de l’infamie ». C’est l’histoire de notre musique privée de son âme, qui est aussi, l’âme des peuples.
« La culture de masses, écrit José Jorge de Carvalho, dans sa version la plus perverse, l’industrie culturelle, cherche  transformer tout le patrimoine culturel de l’humanité en objets de consommation (un produit comme un autre), c’est-à-dire la forme symbolique créée et véhiculée massivement simplement pour être vendue comme marchandise. [1]
Voilà comment élaborer et écouter de la musique dotée d’âme (un solo de piano, de guitare ou de bongo) constitue à notre époque un acte de résistance, comme dans les années 1960-70, reprendre les thèmes de Silvio Rodríguez, de Pablo Milanés, de César Isella, Hamlet Lima Quintana, Armando Tejada Chico Buarque ou Violeta Parra. La bonne nouvelle, c’est que la résistance est partout à l’œuvre en Amérique latine. Car les artistes existent, les vrais, capables de nous transfigurer, de nous rendre heureux d’avoir touché de près le meilleur de l’homme : l’art.
Au bout de douze ans au milieu des stars, l’habilleuse du Coliseo Podestá de la Plata avoua qu’elle était bouleversée : c’était Mercedes Sosa, celle qui a toujours su nous bouleverser, nous transformer.


Note
[1]
Carvalho, José Jorge, Las dos caras de la tradición: lo clásico y lo popular en la modernidad latinoamericana, en: “El debate sobre la modernidad en América Latina”, compilación de Néstor García Canclini, Consejo Nacional para la Cultura y las Artes, México, 1995, p. 144.

 

Original : www.equinoxio.org/especial-2006/el-arte-de-conmover-892-892

 

Adriana Orejuela est une Colombienne qui a dû fuir son pays dans les années 1980 pour son engagement politique, et a trouvé refuge à Cuba. Spécialiste de culture afrocubaine, elle a publié en 2005 une somme qui fait autorité, El son no se fue de Cuba, chez ACS à Bogotá (2004, épuisé, mais on peut commander son autre livre Son de Cuba), et collabore maintenant avec TeleSur.

 

Traduit de l’espagnol par Maria Poumier pour www.tlaxcala.es, le réseau pour la diversité linguistique; cette traduction est en copyleft pour tout usage non commercial, à condition d’en mentionner la source, l’auteur et d’en respecter l’intégralité.

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