Dialogue entre un rabbin progressiste et Jihad
Par
Jihad Axman, 14 novembre 2006
Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice
Quibla a le plaisir de
présenter un dialogue réel entre le Rav Moisha’le Tikunovitz, un rabbin
réformé (ainsi qu’un humaniste) et Jihad Axman*, un être humain ordinaire
(qui se trouve aussi être un ex-juif).

Portrait de Jihad Axman, par Ben Heine, Bruxelles |
Rav Moisha’le Tikunovitz [RMT]: Cher Jihad, je me demandais
si vous pourriez m’aider à comprendre le distinguo que vous opérez entre
un État et une terre ? Où se trouve la terre de Palestine, quelles en
sont les frontières, et qui a décidé qu’il en serait ainsi ? Dieu ?
Une force spirituelle, quelque part, dans l’univers ?
Jihad Axman [JA]: Cher Monsieur le Rabbin, la terre est, évidemment,
une superficie de terrain dotée d’une référence à sa nature ; une terre
est une notion géographique. Alors qu’un État, en revanche, c’est une
construction humaine. C’est décidé et créé par des gens…
RMT : Bien. Alors, comment une terre devient-elle une terre ? L’Irak,
par exemple, c’est une terre, ou un pays ?
JA : L’Irak était un État national ; à l’origine, l’Irak a été créé
par les puissances impériales franco-britanniques, aujourd’hui disparues.
RMT : Bien. Si l’Irak n’est pas une terre, quelles sont donc les relations
existant entre un pays et une terre ?
JA : Un État est installé sur une terre, ou sur des terres. Les décisions
en la matière appartiennent, manifestement, à l’hégémonie. Dans le cas
de l’Irak, il était une fois les impérialistes anglo-français, et consorts.
Après, vint Saddam, qui a eu certaines aspirations expansionnistes.
De nos jours, c’est Blair et Bush, et très bientôt, ce seront les Chiites
ou les Sunnites. Ou même plutôt l’Iran et Al Qaïda…
RMT : Doucement, doucement… Vous semblez bien mystique, et
j’aimerais en savoir plus sur vos croyances mystiques concernant la
manière dont des terres deviennent des terres. La Palestine était-elle la Palestine, avant que les
Grecs et les Romains ne l’eussent conquise ?
JA : Rav Moisha’le, vous ouvrez sans doute la Bible, de temps en temps. Et puisque vous le faites,
vous vous souvenez sans doute que les « Plishtim » [les Philistins]
vivaient sur cette terre avant même que les tribus israélites ne reviennent
de leur long Exil en Égypte. Bien. Maintenant, puis-je suggérer au Rabbin
que vous êtes de prêter l’oreille aux similarités entre les sons suivants
: Plishtim, Philistins, Filistin, Palestine… Et ce ne serait là que
pure coïncidence ?
RMT : Je vois ce que vous voulez dire. Mais, s’agissait-il déjà de la
terre de Palestine, à l’époque ? Et avec les mêmes frontières ?
JA : Il s’agissait bien d’une terre, avec des frontières très semblables
(à l’Ouest, la mer ; à l’est, une rivière ; au Nord, des montagnes ;
au Sud, le désert, et au milieu, des oliviers…). Oh, bien sûr, il manquait
le tout nouveau « mur de protection » en cours d’édification, que vos
frères et mes ex-frères sont en train d’ériger, ces jours-ci…
RMT : Et… que doit faire une notion géographique, afin de devenir une
terre ?
JA : Une notion géographique organique constitue en elle-même une terre,
elle n’a rien à faire pour cela, et la terre ne fait rien, du reste.
Ce sont les gens qui sont dévoués à leur terre, et qui l’aiment, ce
sont ces gens qui font quelque chose ; ils font quelque chose… pour
leur terre. C’est là, par exemple, la différence qu’il y a entre les
Palestiniens, les gens qui habitent en Palestine et qui veillent sur
elle, et les colonialistes israéliens, qui sont venus détruire la terre
; tant son équilibre écologique que sa population indigène, ces éléments
qui font d’un endroit une terre…
RMT : Et la Judée,
a-t-elle jamais été une terre ? Et qu’en est-il de l’Israël antique
?
JA : Tout dépend si vous faites référence à la tribu de Judée, ou à
la terre ? La Judée est, de fait,
une petite terre. Il y a très longtemps, cette petite terre était occupée
par une tribu qui portait le même nom.
RMT : A-t-il jamais existé une terre qui n’ait été au départ conquise
par des gens venus d’ailleurs, qui s’en sont appropriée au détriment
des animaux qui la peuplaient, et qui l’ont appelée « une terre » ?
Jihad : Étant un rabbin, et donc ayant la fibre juridique, vous ne vous
vous rendez sans doute pas compte que les gens viennent et partent,
mais que la terre, elle, est là, pour l’éternité.
Habiter, vaquer, c’est faire l’amour à votre terre. C’est ce à quoi,
de fait, le sionisme aspirait, il ambitionnait de transformer le juif
de la diaspora en un être organique authentiquement civilisé, vivant
sur sa terre, aimant sa terre et la
cultivant. A l’évidence, ce but n’a pas été atteint.
A en croire les écrits de jeunesse de Karl Marx, cela a peut-être quelque
chose à voir avec la mentalité juive moderne, qui tourne autour de la
mobilité, du capital et de la vie urbaine.
RMT : Revenons un peu en arrière. Excusez mon ignorance, mais vous n’avez
manifestement pas compris le sens de ma première question. Qu’est-ce
qui fait qu’une terre est l’Irak, et pas l’Iran ; qu’est-ce qui détermine,
à l’origine, les frontières qu’aura une terre donnée ?
JA : Sykes-Picot 1916.
RMT : Vous appelez une certaine terre « Palestine », mais pourquoi «
Palestine », et pourquoi pas « terre de la
Nation arabe », ou « terre de la Nation chinoise » ?
JA : Je vous y prends à nouveau ! Derechef, vous confondez entre la
notion de terre et la notion de nation. La terre, c’est une notion pré-historique.
La terre est antérieure à l’homme. Quant à la nation, c’est un concept
apparu à la fin du dix-neuvième siècle…
RMT : Pourquoi la
Palestine s’arrêterait-elle, comme elle semble le faire,
aux frontières de la Jordanie ou de l’Irak ?
Ne devrait-elle pas englober l’Irak et l’Iran, et peut-être même la Chine ?
JA : Dans le cadre de l’émergence de la puissance de l’Islam, les musulmans
peuvent s’unir un jour en formant une seule grande nation. Mais la Palestine n’en demeurera
pas moins la terre de Palestine…
RMT : Si vous étudiez la question de savoir où les frontières prennent
fin, vous verrez qu’il n’existe rien de tel que la terre de Palestine,
mais seulement la terre de toute la
Terre, une seule entité mondiale, dans laquelle toute
assertion qu’une terre est la terre d’un peuple particulier, quel qu’il
soit, ne saurait être que le produit de la conquête et de l’arrogance
des hommes…
JA : Mais pas du tout !… Comme vous devriez le savoir, en observant
le lien qui unit les Palestiniens à leur terre ! La Palestine n’a rien à voir avec « la conquête et
l’arrogance des hommes ». C’est l’exemple suprême d’un lien entre l’homme
et sa terre. De fait, ce sont les Palestiniens qui sont assujettis au
crime sioniste de conquête et d’arrogance. C’est précisément là le mal
contre lequel j’entends lutter de toutes mes forces.
RMT : Ne voyez-vous donc pas que la Palestine, la Chine ou l’Amérique ne sont rien d’autre que des
parties de l’entièreté de Gaia, et que, par conséquent, votre distinguo
entre État et terre, cela ne tient pas debout ! ?
JA : Si tel est bien le cas, alors, s’il vous plaît, éclairez-moi, et
dites-moi pour quelle raison l’objectif nationaliste juif était la Palestine, et non pas Pékin,
Brooklyn ou la totalité de Gaïa, la Terre ? Pour répondre à votre remarque, la Palestine, la Chine ou l’Amérique sont bien
en effet des parties constitutives de l’entièreté de Gaïa. Elles n’en
constituent pas pour autant Gaïa. Gaïa, c’est le tout, et les terres,
ce sont les parties de ce tout. Le tout et les parties, ce sont des
entités catégoriquement différentes entre elles. Demandez-vous donc
pour quelle raison nous avons deux mots différents pour désigner la Terre et une terre, en hébreu
Cheval Eretz et Olam. La
Terre, c’est une évidence, c’est cette planète qui
contient toutes les différentes terres, les continents, les océans,
les mers, les lacs et les rivières. Notre planète se divise en de nombreuses
terres et en de nombreuses configurations et paysages. Sur notre planète
vivent de nombreux peuples qui tous sont attachés à leur terre et aiment
leur sol. Et, simultanément, il y a un peuple, qui se qualifie lui-même
de nation, pour l’unique raison que ce peuple aspire à un morceau de
terre qui appartient, en réalité, à sa population indigène. Dans le
cas d’espèce qui nous intéresse : les Palestiniens. Vous, Monsieur le
Rabbin, vous contribuez à la dépossession de cette population indigène.
Certes, vous n’êtes pas le seul à le faire. Mais vous, vous êtes incapable
de citer un seul argument moral susceptible de justifier ce vol.
RMT : Mon argument est simple : aucune terre n’a de statut ontologique.
Elle n’est qu’un reflet de relations sociales humaines, et cela vaut
pour la Palestine autant que pour
Israël, la Chine,
la France,
la Russie ou le Vietnam…
JA : Que vient faire l’ontologie dans notre discussion ? Vous devriez
trouver autre chose… Étymologie serait sans doute un terme déjà plus
adapté. De fait, la terre de Palestine est la terre des Plishtim de
la Bible [les Philistins]. Mais
cela ne nous dit pas qui sont les Palestiniens, allez-vous me demander
? Bonne question… Les Palestiniens sont vraisemblablement des Hébreux
qui n’ont pas pris la fuite, voici deux mille ans de cela. Vous voyez,
Rav, c’est ainsi : les gens viennent et s’en vont ; la terre, elle,
demeure.
RTM : Mais je suis solidaire du peuple palestinien, et je veux qu’ils
soient libérés de l’occupation israélienne…
JA : Quel magnifique progressiste vous faites ! Vous voulez vraiment
que les Palestiniens soient libres, et puissent vivre dans leur patrie
ancestrale. Je suis très impressionné…
RTM : … mais je ne pense pas qu’un peuple quel qu’il soit ait un droit
intrinsèque à un quelconque « territoire », parce que tout « territoire
» ne saurait être autre chose que le résultat d’actes de violence préalables,
un point c’est tout…
JA : Je ne vois pas trop ce que vous appelez « droit intrinsèque à un
quelconque « territoire » ». D’ailleurs, en Palestine, cela n’est pas
le problème. S’il y a quelque chose qui revendique des droits intrinsèques
à une « terre (soi-disant) promise », c’est bien la cause sioniste,
que vous soutenez en défendant mordicus un État juif précisément là
où il a été créé ! Si ce n’est pas vrai, comment expliquez-vous le vol
de la Palestine ?
RTM : Les gens conquièrent un lieu donné, après quoi ils appellent l’endroit
« leur terre »...
JA : Là, on est en plein dans le cas d’Israël…
RTM : … mais d’autres viennent, qui conquièrent cette même terre et
l’appellent leur terre. Et s’ils réussissent à conquérir le territoire
du voisin, alors ce territoire devient à son tour « leur terre », et
c’est ainsi que ça s’est passé, historiquement.
JA : Ah la vache ! ça fait drôlement du bien de voir que désormais vous
fondez vos aspirations sionistes plus sur des arguments historiques
que sur des arguments moraux ! En votre qualité de « leader spirituel
» juif, il n’est nullement surprenant que vous préfériez le discours
du matérialisme historique au discours éthique.
RTM : Jihad, regardons les choses en face : la notion d’indigénat est
une billevesée purement romantique…
JA : D’abord, il ne s’agit pas d’une billevesée ; il y a des gens qui
ressentent une appartenance intrinsèque à une terre, et cela détermine
ce qui fait leur existence. Pourtant, il n’y a rien de surprenant à
ce que ce genre de sentiments soient totalement étrangers à un rabbin.
Comme vous le savez sans doute, les premiers sionistes ambitionnaient
de pallier précisément à cette lacune de la psyché collective des juifs
vivant en diaspora. Ils avaient compris que les juifs étaient attachés
au capital, et non au sol. Je vous suggère de lire Borochov et les autres
premiers sionistes socialistes, qui étaient très préoccupés au sujet
de l’absence d’authenticité dont vous faites montre vous-même. On dirait
qu’en décrivant ce phénomène, ils vous avaient pour modèle ! Quant à
la question du romantisme, elle n’est rien d’autre qu’une continuation
du même sujet. Seuls des gens qui ressentent un attachement à une terre
peuvent être romantiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le
romantisme est né en Allemagne, et pas à Sion, ni dans un quelconque
shtetl.
RTM : Mais votre conception d’un peuple qui a un droit sur
une terre est parfaitement réactionnaire, dans le contexte de notre
vingt-et-unième siècle, où les gens doivent évoluer et se détourner
de toute revendication de cette sorte et reconnaître qu’ils n’ont aucun
« droit » sur une terre, mais seulement des obligations envers l’ensemble
de l’humanité et à la totalité de la
Planète Terre, qu’ils doivent tout faire afin de la
protéger et de réparer les dommages qu’elle a subis, dont les hommes
sont responsables non seulement depuis cinquante ans ou deux siècles,
mais depuis le début de la civilisation humaine, c’est à dire, au minimum
depuis dix millénaires.
JA : Cher Moshik… Combien de fois n’ai-je pas entendu des hommes politiques
juifs utiliser le mot « réactionnaire »… Cela sonne toujours peu ou
prou pathétique. Mais l’entendre dans la bouche d’un rabbin qui défend
et pratique lui-même concrètement un rituel sanglant barbare et ancestral
tel la circoncision (brit mila), voilà qui confère au mot « réactionnaire
» une tonalité vraiment comique !
Toutefois, me permettrez-vous de subodorer qu’en disant « les gens doivent
évoluer et se détourner de toute revendication de cette sorte et reconnaître
qu’ils n’ont aucun « droit » sur une terre, mais seulement des obligations
envers l’ensemble de l’humanité », vous répudiez, en fait, l’aventure
sioniste, vous laissez tomber la « solution » à deux États, laquelle
est parfaitement immorale, et vous nous rejoignez dans notre appel en
faveur de la « Solution basée sur un Seul État », qui a pour fondement
une égalité totale ?
Si tel est bien le cas, tout ce qu’il me reste à faire, c’est vous dire
Salam Aleykum, yâ Rabbi Tikunovitz. Si tel est bien le cas, cher Rav
Moisha’le, vous êtes vraiment Bar Tikun [récupérable]…
NdT : Jihad Axman signifie
Jihad le Tueur fou à la hache; c'est le pseudonyme sous lequel les lecteurs
reconnaîtront facilement un auteur célèbre. Dans le rabbin Tikunovitz,
les spécialistes auront reconnu sans peine un non moins célèbre
rabbin.
Traduit de l'anglais
par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction
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