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LA BIBLIOTHEQUE QUIBLA

Israël Adam Shamir

 

Notre-Dame des Douleurs


par Israël Shamir, 2006
L’absence de réaction de l’Occident devant ce qui se passe au Proche-Orient devrait nous inquiéter pour tout le reste car elle augure peut-être la mort de notre civilisation.
L’église de l’Annonciation de Nazareth abrite une étonnante collection d’images témoignant de la vénération des artistes pour Marie. Que ce soit sous la forme d’une Vierge délicate, vêtue d’un kimono de couleurs vives, portant son enfant, lui-même revêtu du costume de cérémonie des empereurs du Japon, semé de fleurs bleu et or, d’un visage naïf de Madone de style gothique, reproduit à partir des enluminures de l’abbaye de Cluny, en France, d’une Impératrice céleste de Chine sculptée dans un bois précieux par des adorateurs formosans, de la statue de la Madone de Guadalupe, incrustée de métaux précieux, venue de Cuba, de la Vierge noire de Pologne, du tendre visage de la Mère de Dieu des Byzantins, ou d’une Madone en acier, œuvre d’art moderne venue des États-Unis, les représentations de la Vierge ornant les murs de l’église attestent de l’unicité de la grande famille humaine. Il serait difficile de trouver dans le monde une image aussi universelle et poignante que celle de la Vierge à l’Enfant.
Où que vous alliez, de Saint-Jacques de Compostelle, aux confins occidentaux de l’Espagne, jusqu’aux dômes dorés des cathédrales de Russie, en passant par l’univers glacé d’Uppsala en Suède et Sainte-Sophie de Constantinople, vous retrouvez ce visage adorable. Les meilleurs artistes ont dépeint ses traits empreints de compassion, son amour pour son fils et sa douleur. Botticelli l’a représentée tenant une grenade dans ses mains, aux côtés des Rois Mages. Son image a inspiré Michel-Ange et Raphaël, Cimabue et le Titien, van der Weyden et Fra Filippo Lippi. C’est sur ce mélange singulier de jeune fille et de mère, de vulnérabilité et de protection, d’admiration et d’amour que reposent les fondements spirituels et l’inspiration de notre civilisation.
La Vierge est apparue à une paysanne mexicaine et son portrait sur fond de semis de fleurs a mis fin à la lutte entre les Indiens et les Espagnols pour les réunir en une seule et même nation. Elle a donné son rosaire à Saint Dominique et remis une lettre aux enfants portugais de Fatima. Selon Maxim Rodinson, le prophète Mahomet lui-même a sauvé une icône de Marie trouvée dans le sanctuaire de La Mecque et l’a chérie. La Vierge est apparue à un riche banquier juif du nom d’Alphonse Ratisbonne qui, suivant ses instructions, a fait construire le couvent des Sœurs de Sion à En Karim. Palestinien de confession musulmane originaire d’un camp de réfugiés du Liban, Elias Khoury, auteur du roman La Porte du Soleil (traduit en français par Rania Samara et récemment publié chez Actes Sud/Sinbad), a gardé son image qu’il avait apportée avec lui quand il a fui sa Galilée natale. Même les spationautes syriens se sont rendus dans le sanctuaire marial de Seidnaya avant de s’envoler à bord de la navette spatiale soviétique[i].
Dans les légendes médiévales, il n’était pas rare que les juifs fussent représentés comme des ennemis de la Vierge. A Jérusalem, sur la Via Dolorosa, la base d’une colonne marque l’endroit où, selon la légende, des juifs l’auraient attaquée. Contes d’antan, me direz-vous ? Eh bien voyons ce qui se passe aujourd’hui. Cette semaine, à Bethléem, un juif a tiré sur la statue de la Vierge. Un soldat juif, embarqué sur un de ces redoutables chars Merkava-3 fabriqués selon les normes technologiques américaines aux frais du contribuable américain, a tiré à moins de 100 mètres de distance un obus contre la statue de la Vierge qui surplombe l’église de la Sainte-Famille dans la ville de la Nativité.
La Vierge a perdu un bras et son doux visage a été défiguré. Dans le conflit actuel, elle compte parmi la centaine de Palestiniennes victimes des juifs. Cet acte de vandalisme, qui semble difficile à justifier, n’est pas le résultat d’un tir accidentel. Aucun terroriste n’était caché derrière la délicate silhouette ornant le pinacle de l’hôpital jouxtant l’église. Quant on tire de si près, ce n’est pas par hasard. Le soldat avait peut-être reçu des ordres. Ou bien s’agit-il d’une manifestation spontanée de fanatisme juif. Actuellement, le monde rembobine à toute allure la cassette qui nous fait remonter à l’Âge des ténèbres. Quand on sait qu’Israël s’emploie à raviver le rejet traditionnel des juifs à l’endroit de la Chrétienté, cette hypothèse ne peut être exclue.
Quel que soit le but recherché, les éclats de l’obus tiré marquent la dernière vérification opérée par le système de contrôle de la pensée[1]. Sait-on seulement si ce sacrilège sera rapporté dans le monde entier, et s’il ébranlera le cœur de la Chrétienté ? Si la réponse à ces deux questions est négative, les attentes des auteurs de ce méfait s’en trouveront probablement confortées. De New York à Moscou en passant par Paris et Londres, les médias sont désormais inféodés aux partisans de la suprématie juive : pas un murmure sauf à y avoir été autorisé. L’invasion israélienne de Ramallah et de Bethléem à laquelle nous venons d’assister a été rapportée sous l’intitulé “ Sharon en quête de paix ”. Mine de rien, la résolution des Nations Unies fait bien un parallèle entre les agresseurs et leurs victimes. Les grands médias occidentaux ont étouffé les cris qui montaient de Terre Sainte.
Cette semaine, Alexander Cockburn[ii] écrit : “ Pour les journalistes, ce serait s’aventurer en zone de non-droit que de mentionner l’importance de la mainmise des juifs sur les médias ”. La semaine dernière, dans la “ Note en marge ” de son bulletin d’information quotidien Supply Side Investor diffusé sur Internet, Jude Wanniski remarquait que lorsqu’on dit que, dans les médias de son pays, les juifs contrôlent le débat sur Israël, ce n’est que pure vérité.
Il est vrai que l’événement a été rapporté par Reuters et que c’est un photographe d’Associated Press qui a pris cette terrible photo. Pourtant, aucun quotidien ni hebdomadaire important ne l’a reproduite, préférant publier des articles sur l’antisémitisme chrétien.
Il existe une maladie des yeux qui fait voir les choses à l’envers. Quand il s’agit du Proche-Orient, on constate que la conscience de l’Occident en est affectée. Bien que des actes terroristes aient été perpétrés par des juifs à l’encontre des Palestiniens, le nom même de Palestinien est devenu synonyme de terrorisme. Les Palestiniens sont confrontés à un holocauste. Des soldats juifs tatouent des numéros sur leur front ou leur avant-bras, séparent les hommes du reste de la population et les envoient dans des camps de concentration. Pendant ce temps-là, les mémoriaux de l’Holocauste juif profèrent comme des champignons. Ni Israël ni les États-Unis ne respectent le droit international mais ils qualifient leurs adversaires “ d’États parias ”[iii]. Tandis que les chars israéliens envahissent les villes palestiniennes, le Wall Street Journal publie un article intitulé “ Israël en état de siège ”, écrit par Ehud Olmert, le “ maire de Jérusalem ” dont le mandat n’a aucun fondement juridique. En Palestine, les juifs bombardent les églises, brûlent les Évangiles, et persécutent les Chrétiens, mais c’est l’antisémitisme chrétien qui préoccupe les rédacteurs des journaux et les hommes d’Église.
De nos jours, l’accusation d’antisémitisme est devenue la calomnie ultime qui ne se venge que par le sang. Mais… n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Dans Le Marchand de Venise, Shylock se plaint de la haine des Gentils. Or, c’est à lui seul que l’on en veut tandis que d’autres désapprouvent ses méthodes usuraires. Plutôt que de baisser son taux d’intérêt, il se montre impitoyable, préférant exiger son dû d’Antonio et se réfugier derrière une soi-disant discrimination. Si, dans l’œuvre de Shakespeare, Portia avait adopté la même attitude que nos contemporains, elle aurait préféré laisser faire Shylock plutôt que de s’opposer à lui et d’être taxée d’antisémitisme.
C’est probablement dans le même esprit que les gardiens de la conscience publique ont décidé de faire abstraction ou de minimiser le sacrilège commis à Bethléem. L’absence de réaction de l’Occident devant ce qui se passe au Proche-Orient devrait nous inquiéter pour tout le reste car elle augure peut-être la mort de notre civilisation.
La civilisation ne peut survivre si son cœur cesse de battre en ce qu’elle a de plus sacré. Quand la foi n’a plus sa place, c’est la mort de la civilisation, écrivait le philosophe de l’Histoire, Arnold Toynbee, expliquant l’effondrement de l’ancienne Égypte. Point de vie sans le sacré, renchérit Mircea Eliade, philosophe des religions. Que nous nous référions à la philosophie de l’Histoire, la lecture des textes mystiques ou les études pragmatiques des sociologues, que nous soyons adeptes des théories de Durkheim ou de Heidegger, nous en venons à la même conclusion : l’indifférence devant le sort réservé à la Vierge de Bethléem augure mal de l’avenir de la civilisation chrétienne occidentale. Elle nous conduit à penser que les Européens et les Américains ont perdu le sens du sacré et que notre civilisation profanée est vouée à l’extinction, à moins qu’au seuil de l’abîme, nous décidions de faire marche arrière.Note :
[1] NdT : en référence au système de censure décrit par Orwell in 1984.
[i] W. Dalrymple, From the Holy Mountain
[ii] http://www.nypress.com/ Billy Graham: War Criminal
[iii] Voir Francis Boyle in CounterPunch, 14 mars 2002

 

Çumud et fluidité


Par Israel Shamir, 2006.

Extrait du livre Notre-Dame des Douleurs

[http://www.amazon.com/gp/product/1419636235/sr=1-13/qid=115226599/ref=sr%20/%2013/04-2263406-1881517?ie=UTF8&s=books] (avril 2006)


Les Palestiniens qualifient leur attachement au terroir, au bout de terre particulier et unique sur lequel ils choisissent de vivre, avec le terme Çumud. L’Intifada est une forme active de çumud. Le çumud est une forme de résistance à la puissance déracinante du sionisme, proclamait Emile Habibi, écrivain palestinien, communiste et chrétien orthodoxe. « Il resta à Haïfa », dit l’épitaphe sur sa pierre tombale. Tandis que les Juifs essayaient de déraciner sa communauté, Habibi resta planté là. C’est ça, le çumud. Le çumud n’est pas le nationalisme. Les sionistes progressistes présentent habituellement la lutte des Palestiniens en termes de « nationalisme arabe affrontant le nationalisme juif ». C’est pourquoi ils offrent de donner satisfaction à ce nationalisme palestinien imaginaire avec une poignée de symboles : un drapeau, un hymne, un État, un siège à l’ONU. L’attachement à un lieu spécifique sur terre est un concept étranger et mystérieux pour les Juifs ; aussi essayent-ils de projeter leurs sentiments sur les Palestiniens et les autres peuples auxquels ils ont à faire. Mais notre monde s’est créé sur l’idée du Çumud, l’état naturel de l’homme.
La démocratie qui triompha dans la Grèce ancienne était basée sur le çumud. Un citoyen d’Athènes ne pouvait pas facilement se déplacer jusqu’à une autre cité-État, comme Mégare, par exemple, parce qu’il ne serait pas devenu citoyen de Mégare. Il aurait pu y résider, mais ses droits auraient été sévèrement amputés. La commune est l’unité de mesure pour les communautés de l’avenir, conclut Lénine dans L’État et la Révolution, en reprenant l’analyse de Marx sur la Commune de Paris de 1871. Des bourgades et des villages aussi locales, aussi paroissiales que possible, basées sur le sens du çumud, voilà ce qui restaurera la fabrique en panne de la société humaine. Les féroces néoconservateurs qui ont la responsabilité de la politique étrangère des États-Unis sont en majorité juifs, et beaucoup parmi eux ont le trotskisme pour idéologie de départ, a fait remarquer Michael Lind dans le New Statesman ; il propose à cela l’explication suivante : « Il y a une culture politique trotskiste distincte, dont l’influence résiduelle se manifeste même chez des individus qui ont abandonné le trotskisme ou qui n’ont jamais été trotskistes mais qui ont hérité cette culture politique de leurs parents ou de leurs maîtres à penser plus âgés. Une belligérance exceptionnelle, en politique extérieure, combinée avec le désir d’exporter « la Révolution » (d’abord socialiste, puis, parmi les ex-trotskistes qui évoluent vers le centre libéral ou vers la droite, la « révolution démocratique globale ») . C’est une réflexion intéressante mais qui mérite d’être approfondie, car au lieu de réduire le problème à la question de ses racines trotskistes nous voudrions trouver une communauté de racines entre les trotskistes et les néoconservateurs. Car ce n’est pas « la révolution » qu’ils souhaitent exporter, mais leur vision globaliste. En d’autres termes, ces radicaux juifs sont arc-boutés sur la démolition et l’éradication de l’État national et des traditions locales, que ce soit sous la bannière rouge ou sous la bannière étoilée. Il semble que ces gens se moquent totalement du drapeau sous lequel ils passent à l’action, dès lors que les traditions et les spécificités originelles du monde – et, donc, sa diversité – sont arasées.
Malgré d’énormes différences, ils ont bien des choses en commun avec d’autres défenseurs de la globalisation, qu’il s’agisse de George Soros, de von Hayek ou de Karl Popper. Leurs origines juives ne sont pas de purs accidents sans rapport avec ces postions, comme le fait remarquer Avi Beker, directeur des Affaires internationales au congrès juif mondial, membre du bureau directeur de Yad Vashem, de l’université Bar Ilan et de Beth Hatefutsoth, dans son ouvrage Dispersion and Globalization : The Jews and the International Economy (Dispersion et Globalisation : les Juifs et l’économie internationale). Il écrit : « Si l’on examine l’histoire économique au long de différentes périodes, on peut remarquer l’influence remarquable et récurrente des juifs dans le développement économique, et particulièrement leur rôle dans la création de certains faits d’ampleur mondiale. Dans une perspective historique, il apparaît que la dispersion du peuple juif, sa concentration dans certaines branches de l’économie, leurs mouvements vers des centres économiques, et peut-être même leurs caractéristiques nationales et religieuses, leur ont donné certains avantages qui étaient nécessaires à l’échelle globale de l’économie à différentes étapes de l’histoire. Il se peut que les historiens juifs aient été dissuadés d’étudier, d’un point de vue méthodique et comparatif, le lien entre la dispersion des juifs et le processus de globalisation de l’économie mondiale, précisément à cause des accusations antisémites selon lesquelles les juifs manipulent et contrôlent la finance mondiale. Les juifs n’étaient pas les seuls cadres dirigeants dans l’économie mondiale, et contrairement aux allégations antisémites, ils ne sont pas les plus riches. Cela étant, ils ont indiscutablement joué un rôle critique et innovant dans l’économie mondiale à différentes périodes historiques.
Pendant des centaines d’années, l’existence juive dans la diaspora a reposé sur la globalisation, et aujourd’hui, comme à différentes périodes dans le passé, les juifs ont fait la promotion de la globalisation, l’ont servie comme ses agents. En matière économique comme dans d’autres domaines, le rôle historique juif unique, et le témoignage historique intrinsèque de leur mission universelle a été prouvé. »
Il y a plusieurs façons d’interpréter la tendance juive à l’internationalisme et à la globalisation. Les optimistes voient là une preuve de l’humanité supérieure des juifs. Le critique d’art éminent et juif Clément Greenberg, grand défenseur de l’art abstrait, a dit : « Il n’est pas impossible que, selon des critères historiques mondiaux, les juifs européens représentent un type d’humanité supérieur à tous ceux qui l’ont précédé ». D’accord, disons que c’est possible. Mais il se pourrait bien aussi, comme les cyniques le disent, que les juifs ne voient guère de différence entre les peuples les plus divers : pour les juifs, un goy est un goy, et on peut les mettre tous dans le même sac ; on peut aussi collectionner les affirmations juives telles que « Les nationalités doivent disparaître ! Les religions doivent céder la place ! Mais Israël ne disparaîtra pas, parce que ce petit peuple est le peuple élu de Dieu ».
Il y a une blague juive sur l’avenir communiste, quand toutes les nationalités et les religions auront disparu, et qu’il ne restera plus qu’une question à cocher dans les questionnaires : « Avez-vous été juif dans le passé pré-communiste ? » C’est une blague qui suppose une certaine suspicion de la part des Gentils, mais on peut aussi l’interpréter comme le reflet du sentiment que la judéité survivra à toutes les nations et croyances possibles.
Kevin Mac Donald a fait remarquer que l’élimination des nations serait très profitable aux juifs dans un sens pratique, parce qu’ils seraient capables de jouer en équipe contre des individus jouant séparément. Cependant cela supposerait une habileté particulière pour deviner le futur lointain. Il est bien plus facile de remarquer que le simple fait que les communications deviennent plus faciles est bon pour les juifs, parce qu’ils se trouvent situés dans différents pays et peuvent interagir facilement. C’est pourquoi l’intérêt juif rencontre celui de bien d’autres gens qui ont besoin de communications améliorées.
Mais des communications qui s’améliorent, ce n’est pas une pure bénédiction. Quand les communications sont vraiment merveilleuses, et que l’on peut facilement passer de A en B, très vite, la raison de se déplacer s’évanouit, puisque A et B deviennent très semblables, voire identiques. De l’autre côté, le manque de routes et de communications modernes protège un pays des touristes pénibles et des envahisseurs cruels. Un voyageur anglais au XIXème siècle demandait à un Palestinien noble et avisé pourquoi les Arabes ne construisaient pas de routes. Celui-ci répondit : Pourquoi construirais-je une route ? Pour qu’un étranger vienne rendre visite à ma femme ? Il avait raison : l’amélioration du réseau routier a permis le passage des armées étrangères, après quoi ce sont les sionistes qui sont arrivés. Maintenant nous pouvons considérer le paradigme de Fluidité qui définit le terrain commun aux différents mouvements juifs. La fluidité, c’est ce qu’il y a de plus général dans le mouvement libre, qu’il s’agisse des mesures économiques libérales comme dans la société Ouverte de Popper et von Hayek, ou de la force brutale comme dans le cas du sionisme, ou des mesures révolutionnaires du trotskisme, ou de l’intervention militaire américaine, ou de la dynamique des néoconservateurs. Tous ces mouvements divers font avancer la fluidité contre le çumud.
Un philosémite exprimerait ce constat à travers l’axiome : « les juifs sont toujours du côté de la liberté » ; alors que l’antisémite dirait : « les juifs ont fait un pacte avec le diable pour détruire les sociétés gentilles ». Au bout du compte, tous deux auront raison. De la même façon, le fleuve fournit de l’eau, transporte les marchandises et les personnes, mais détruit les villages sur son passage lorsqu’il est en crue. Il est impossible d’en conclure que « le fleuve est toujours bon » ou que « l’influence juive est toujours bénéfique ». Seul Dieu est toujours bénéfique, tandis que toutes les tendances sont bénéfiques jusqu’à un certain point, si elles sont correctement équilibrées les unes par les autres.
Une représentation du monde qui aille au delà du champ de bataille manichéen entre le bien et le mal pourrait être celle de l’arène taoïste où combattent les forces opposées de l’énergie et de l’entropie, de la diversité et de l’uniformité, ou de çumud et fluidité. Les deux sont indispensables, mais la victoire totale de l’une des deux forces devrait être évitée à tout prix, si l’humanité envisage de survivre.
La diversité, les milliers de tribus, de traditions culturelles, de langues et de croyances, c’est le paradis perdu de l’humanité. C’est l’équivalent spirituel du pétrole, en quelque sorte, parce que la diversité est la source de l’énergie. Lorsque la diversité, la gigantesque batterie débordante d’énergie, se trouve déchargée, l’énergie est gaspillée et l’uniformité ou entropie s’accroît comme le prix à payer pour l’énergie offerte. Le multiculturalisme est une fausse diversité, juste une halte brève avant l’uniformité et la mort.
La fluidité décharge donc la batterie de la diversité. Dans un État équilibré, l’énergie disponible devrait déboucher sur la créativité dans le domaine de l’art et de la foi, mais elle pourrait être canalisée en direction d’usages pratiques. Mammon, personnification de la foi en la cupidité, est en concurrence avec Dieu (l’Art et la Foi) pour l’énergie libérée ; or, comme le stipule l’Évangile, nul ne peut servir à la fois Dieu et Mammon ».
En termes théologiques, le Peuple Elu était censé canaliser l’énergie déchargée vers le service de Dieu, en aidant les tribus divisées à s’unir dans l’esprit. Il remplit sa mission en donnant naissance au Christ. Mais depuis lors, il continue à décharger les batteries de la diversité. Dans une blague juive, un apprenti sorcier active le Golem, un robot dépourvu de raison, et lui demande de lui apporter de l’eau. Mais l’apprenti sorcier n’a pas le mot de passe magique pour arrêter le Golem, et celui-ci continue à apporter de l’eau, tant et si bien que la maison se retrouve inondée. En un sens, les juifs sont un Golem en liberté, qui inonde le monde entier. C’est çumud, le mot de passe magique qui sert à arrêter le Golem.
La fluidité ouvre la voie à la liberté. Imaginez un troupeau de moutons enfermé dans une bergerie. Ils veulent s’évader, goûter à la liberté des prairies verdoyantes, loin de leur environnement sordide, peut-être loin du troupeau et de son rude berger. Ils ne parviennent pas à ouvrir la porte, mais ils ont trouvé un allié à l’extérieur : le loup. Le dénouement, La Fontaine le connaissait bien, mais nous l’avons oublié. Les moutons peuvent encore être sauvés s’ils reconnaissent les intentions du loup et s’ils l’empêchent de mettre à exécution la seconde partie de son plan, l’ouverture du chemin des moutons jusqu’à son estomac.
Le fluidité sans limite est mortelle pour les gens. Vous pouvez le découvrir lors de votre prochain voyage touristique en Turquie. Tandis que vos amis bronzeront sur la plage, prenez une voiture et roulez jusqu’aux montagnes rocheuses de l’Anatolie. Là, au milieu de torrents rapides et de cascades, vous découvrirez les ruines de grandes cités byzantines avec leurs églises désertées. Saint Paul, qui était de là-bas, les avait fréquentées, et saint Jean y envoya ses furieuses épîtres. Quel est le désastre qui s’abattit sur elles ? Elles furent victimes de la fluidité. Il y a mille ans, les montagnes et vallées de l’Asie Mineure étaient habitées par une rude population byzantine. Paysans et guerriers, ces Anatoliens constituaient l’arrière pays dont les cités côtières développées avaient besoin. Quand Constantinople fut attaquée par les Arabes durant leur campagne éclair en direction du nord, les Anatoliens arrêtèrent l’invasion et mirent une frontière entre les terres arabes musulmanes et l’empire orthodoxe byzantin. Les Anatoliens maintinrent les Perses et le Califat de Bagdad à bonne distance, et l’empire connut la paix.
Mais c’est alors que les idées néo-libérales s’introduisirent à Byzance, car les grandes inventions du lauréat du Prix Nobel Milton Friedman appartiennent, de même que l’usure, aux plus anciens des fléaux découverts par l’homme. Les néo-libéraux byzantins expliquèrent à la noblesse indigène et aux capitalistes naissants qu’il était de leur intérêt de privatiser les terres de l’Anatolie, de renoncer à l’agriculture montagnarde improductive du point de vue commercial, et de développer l’élevage des moutons à grande échelle. Les riches et les puissants écoutèrent ces chants de sirènes. Ils s’emparèrent de la terre, en firent des pâturages, et empochèrent de jolis profits. Les paysans qui avaient perdu leur terre et leurs moyens d’existence affluèrent en masse à Constantinople, désertant leurs montagnes arides.
L’idée néo-libérale prouva sa validité : la grande cité sur le Bosphore recevait force gigots produits à faible coût, et une force de travail également considérable et bon marché. Au même moment, les tribus turkmènes jetèrent un œil de l’autre côté de la frontière anatolienne et eurent une agréable surprise : ils virent le grand vide de l’Asie Mineure peuplé par des foules de moutons et très peu de bergers. Ils avancèrent, prirent les moutons pour leur kebab, absorbèrent les bergers locaux et créèrent l’empire ottoman. Très vite, ils s’emparèrent aussi de la Grande Cité, parce qu’une ville sans arrière-pays ne peut pas résister. Et ce fut la fin de l’empire byzantin. Les Turcs ne le ravagèrent pas, comme le prétendent nos livres scolaires, ce sont les néo-libéraux qui le firent, car les Turcs se bornèrent à mettre la main sur des campagnes dépeuplées.
C’est la même fin qui attend l’empire judéo-américain, parce qu’il détruit à grande vitesse la base même de son pouvoir. Pourtant, ses idéologues ont quand même appris une ou deux choses de l’histoire, et ils ont trouvé la solution : ils font de leur politique une recette globale. En effet, si les tribus turkmènes avaient été néo-libéralisées, elles ne se seraient jamais aventurées en Anatolie : elles auraient sué sang et eau dans des échoppes étouffantes, au milieu de leurs steppes. Si le peuple de la fluidité triomphe, c’est toute l’humanité qui va devoir envisager un avenir sombre.
L’humanité a eu le temps de faire connaissance avec la fluidité. Cela nous vaut plus de liberté personnelle que nous n’aurions pu en avoir autrement. Mais ce n’était pas un repas gratuit ! Nous avons perdu beaucoup de précieuse diversité. Quand la fluidité se retirera, nous serons spirituellement morts. Pour survivre, il faudrait que nous revenions au çumud.
Les penseurs de gauche comme de droite, au XIXème siècle, du fils de paysans Pierre Joseph Proudhon au fulgurant Otto Weininger, avaient l’intuition que les juifs prospèrent dans les conditions de la fluidité, tandis que le çumud est la réponse gentille à l’excès de fluidité. C’est pourquoi l’ascension actuelle des juifs peut être perçue comme un symptôme inquiétant pour l’humanité. Ceci ne veut pas dire que les juifs créent la fluidité ; nous remarquons tout aussi bien sa présence en l’absence des juifs. Ils peuvent être remplacés par les Asiatiques en Afrique de l’Est, par les Bengalis en Inde, les Écossais en Angleterre, les Yankees aux États-Unis, ou tout autre groupe local. C’est plutôt qu’un degré inhabituel de prospérité parmi les juifs devrait servir d’indice d’un profond désordre dans la société. Les antisémites superficiels pensent que si les juifs étaient chassés de leurs situations, le problème de l’excès de fluidité serait réglé. Mais c’est l’erreur classique du médecin débutant qui donne un traitement palliatif sans tenir compte de la gravité du dysfonctionnement. La discrimination des juifs n’est pas seulement inacceptable du point de vue moral: c’est surtout une politique erronée. Si on chassait les juifs, leur place serait aussitôt prise par des aspirants à la judéité issus de la masse non juive. Au contraire, une société pourrait se guérir en tenant compte de ce puissant indicateur. Si les juifs prospèrent en tant que banquiers, le système bancaire devrait être réorganisé jusqu’à ce que la prospérité des banquiers devienne de l’histoire ancienne, comme celle des producteurs de tulipes hollandais. Lénine proposa de plafonner les revenus des banquiers au niveau de ceux des ouvriers, et cela a marché : en Russie soviétique, en l’absence totale de discrimination, le système bancaire n’attira plus les juifs. Si les juifs prospèrent dans les médias, il faudrait démocratiser les médias. Internet nous offre un nouveau forum gratuit et accessible à tous, pour échanger des points de vue et récolter des informations. Si les juifs se regroupent dans la publicité sur internet, ce média peut être liquidé. Nous pouvons vivre mieux sans être constamment incités à acheter et à consommer. Si aux États-Unis, les juifs constituent la plus grande partie des avocats, le système légal devrait être réajusté jusqu’à ce que les procès et les indemnisations en millions de dollars soient relégués aux oubliettes.
Quand les juifs se concentraient dans la production d’alcool, comme cela se produisit dans l’empire russe au XIXème siècle, il y avait une solution. Le gouvernement russe nationalisa les tavernes, perçut par ce moyen plus de taxes que par l’impôt sur le revenu, et cela permit, incidemment, d’en finir avec les empoisonnements par l’alcool frelaté. C’est cette initiative, d’ailleurs, plus que les persécutions, qui a donné lieu à la vague d’immigration juive aux États-Unis.
Si les juifs réussissent au delà de leurs rêves les plus fous dans le monde de l’art, cela signifie que le monde de l’art est malade et qu’il faudrait lui porter secours. Si les juifs dominent la production cinématographique américaine, il faudrait fermer Hollywood, parce que nous pouvons très bien nous passer de Terminator 3 et de Sexe dans la Big City. De toutes façon, les seuls films valables de ces dernières années sont été produits en dehors du monde judéo-américain, en Iran et en Chine.
L’impérialisme est une manifestation du principe de fluidité. L’impérialisme américain contemporain est soutenu par les néoconservateurs de droite. Mais la faction gauchiste de Trotski en URSS défendait une politique impérialiste en termes de révolution mondiale, jusqu’à ce que Staline l’arrête avec son mot d’ordre très çumud : « le socialisme dans un seul pays ». L’impérialisme britannique fut promu par le premier ministre de droite Disraeli, qui, tout baptisé qu’il fût, avait gardé une hubris très judaïque associée à un chauvinisme féroce (Disraeli rêva de créer un État juif, et il est le véritable fondateur du sionisme, plus que Theodor Herzl). Ils lutta contre la conviction intime des Anglais selon laquelle « les colonies sont des boulets attachées au cou de la métropole » . Adolphe Crémieux, homme politique de gauche français, fondateur de l’Alliance Israélite Universelle, fut le grand défenseur de l’impérialisme français (il donna aux juifs d’Algérie la citoyenneté française en laissant à leurs voisins musulmans le statut de citoyens de deuxième classe dans leur propre pays ; et c’est ainsi qu’il semait les graines de la guerre d’Algérie des années 1950).
L’impérialisme n’a pas amélioré les conditions de vie des habitants ordinaires de la France ni de l’Angleterre, les métropoles. Il leur a rapporté bien des guerres, l’immigration de masse, et il a disparu dans l’épuisement complet. Si nous avions une Terre entière à notre disposition, nous la donnerions aux États-Unis pour qu’ils y déploient leur impérialisme jusqu’à ce qu’ils s’effondrent d’eux-mêmes; mais hélas, c’est le monde qui s’effondrera avant cela. Voilà pourquoi le çumud est la tendance anti-impérialiste qui doit être épaulée tant par la droite de Gladstone ou Pat Buchanan, que par la gauche de Eugene V. Debs de IWW.
Le mouvement de la Gay Pride relève de la fluidité. Dans cette combinaison de termes, je ne rejette pas le terme « gay ». Après tout, la vie privée des hommes et des femmes ne regarde qu’eux. Mais l’hubris n’est pas une affaire privée, et « pride » n’est que la traduction anglaise de la notion d’orgueil sans frein, d’hubris. Juifs et fiers de l’être, gays et fiers de l’être, américains fiers de brandir leurs drapeaux arc en ciel, bleu et blanc ou leur bannière étoilée : tous sont également répugnants dans la mesure où ils symbolisent le summum de l’orgueil à l’horizon de la fluidité.
Cela ne signifie pas qu’il faille éliminer la fluidité. Le monde en a besoin, sans quoi nous serions privés d’idées universelles, ou de nos échanges d’information gigantesques sur internet. Mais c’est l’hubris qu’elle encourage qui doit être brisé, au moyen d’une vigilance renforcée, parce que la fluidité consomme l’énergie emmagasinée par la diversité, notre héritage commun. D’une façon similaire, les colonies juives avec leurs vertes pelouses et leurs piscines ne sauraient fleurir sans consommer l’eau des nappes souterraines non renouvelables, et sans assoiffer par là les villages palestiniens qui s’en trouvent privés.
L’approche en termes de fluidité et de çumud n’est nullement raciste ; elle se dresse en opposition au mot d’ordre « le sang et le sol ». C’est le sol qui vient en premier et en dernier, car le sang n’est pas vraiment suffisant. Après 1993, bien des réfugiés palestiniens sont revenus en Palestine. C’est une excellente démarche, et on peut espérer que bien d’autres encore seront autorisés à rentrer plus tard. Les gens qui reviennent sont des gens merveilleux, pleins de bonnes intentions. Ils sont palestiniens par le sang. Mais ils ont vécu pendant de nombreuses années ailleurs, et ils ont perdu le contact avec le sol. Ils sont devenus agents de la fluidité, et dans un monde meilleur, ils devraient apprendre des paysans locaux comment redevenir des indigènes. Mais dans le monde réel, les gens qui relèvent de la fluidité montrent l’exemple aux indigènes, par leur succès. Les villageois et citadins de Palestine expriment souvent leur ressentiment face à ceux qui reviennent, car même si ce sont des parents proches, souvent des cousins, le pouvoir se retrouve vite concentré entre leurs mains de façon disproportionnée, aux dépens des gens du lieu, tant à Ramallah qu’à Gaza.
Revenons à nos moutons ; ce n’est pas une question de pouvoir : mon bon ami Sam, le Palestinien d’Amérique, a fait bâtir un centre commercial à Ramallah, alors que cela va accélérer le divorce entre les enfants de Palestine et leur terre. Les vertes collines autour de Ramallah sont dangereuses pour batifoler, parce que les snipers israéliens veillent et tirent aussi bien sur les enfants que sur les grandes personnes, si bien que les enfants de Ramallah sont obligés pour courir de venir dans les couloirs du centre commercial. Demain ils ne songeront plus à protéger leurs collines : ils préfèreront l’environnement artificiel. Ainsi, la fluidité sioniste de l’Armée israélienne et la fluidité capitaliste du centre commercial américain conspirent, pour ainsi dire, contre le çumud palestinien. Les bonnes intentions de Sam favorisent des résultats bien décevants.
Que peuvent-ils faire, alors, ceux qui reviennent, et d’ailleurs les immigrants en général, où qu’ils se trouvent ? Sont-ils donc condamnés à soutenir le principe de la fluidité après avoir été déracinés de leurs lieux de naissance par la tourmente de la guerre, par les arguments si persuasifs de la famine, par la curiosité ou le hasard ? Non .
Dans l’Inde britannique, un officier Raj qui résidait loin des centres de pouvoir britanniques devait adresser un rapport annuel à ses maîtres. Parfois, ils le lisaient soigneusement et annotaient sur la dernière page : « Plus d’espoir avec Thompson ; c’est devenu un indigène ». Cela voulait dire qu’il avait pris femme parmi les gens du coin, qu’il s’habillait comme eux, qu’il passait son temps avec eux et qu’il ne se souciait plus guère du « fardeau de l’homme blanc ». Il était perdu pour l’Empire, pour la fluidité, parce qu’il avait franchi la ligne de division, et rejoint un nouveau çumud. Ernest Fenollosa, orientaliste américain d’origine séfarade, parti de Salem, devint un authentique japonais de l’ère des Meiji. Il apprit la langue, tomba amoureux de la culture japonaise et sauva le théâtre traditionnel Nô, quintessence du çumud japonais, qui était menacé d’extinction. Son travail inspira Ezra Pound, encore un cas de fidélité au çumud.
C’est la voie qui s’offre à nous : il faut devenir natif, renoncer à la fluidité, rejoindre un nouveau çumud en s’imprégnant avec application des coutumes et des manières locales, en suivant ses règles, et aimant ses habitants, en rejoignant leurs églises, en acceptant leur gouvernance, en parlant leur langue, en jetant par dessus bord l’hubris de la fluidité et en choisissant d’aimer l’idée même du çumud. C’est ce que je me disais en suivant une petite fille noire dans la file des gens qui allaient communier, dans notre église paroissiale.

15/08/06 - Entre la Victoire (des uns) et la défaite (des autres)


par Israel Shamir, 13 août 2006


Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.


Nous entrons dans une période absolument cruciale. Nous sommes en effet à la croisée des destinées - nous allons connaître des temps où nos actions (ou nos inactions) seront susceptibles de déterminer notre futur et celui de nos enfants, pour des années. Des combats, sans doute les plus acharnés, se déroulent en ce moment même au Liban : une petite force de la Résistance - deux mille hommes au commencement de la guerre, et sans doute beaucoup moins aujourd'hui - se tient prête dans ses retranchements face à l'assaut d'une armée suréquipée forte de trente mille hommes, qui passe à l'offensive en dépit de la résolution de l'Onu imposant un cessez-le-feu. A elle seule, la survie des hommes de la Résistance signifiera leur victoire.

La résolution de l'Onu - écrite par les Etats-Unis, et approuvée par Israël - est profondément injuste : les troupes de l'Onu seront stationnées, non pas en Galilée, afin de protéger le Liban de la furie juive, mais au Sud Liban, afin de protéger le puissant voisin. C'est l'agressé, qui tente de se défendre, qui sera désarmé, et non pas l'agresseur. C'est injuste. Mais, injuste, ça ne l'était sans doute pas encore suffisamment, aux yeux des juifs : à peine cette résolution venait-elle d'être adoptée, que l'armée israélienne fonçait, afin de s'emparer d'autant de terrain possible avant l' heure officielle du cessez-le-feu. C'était là un tour pendable, violant totalement l'esprit de la résolution de l'Onu, mais qui en respectait scrupuleusement la lettre. A propos de ce genre de magouille, les juifs disent : « C'est casher, mais ça pue ! »

La décision prise par le gouvernement israélien a été authentiquement orwellienne, voire schizophrénique : accepter le cessez-le-feu TOUT EN poursuivant à fond la caisse la conquête du Sud Liban ? ! ? D'après les éclaircissements donnés par le commandant de l'armée israélienne pour la région Nord, Israël a l'intention d'encercler le Sud Liban et d'y continuer le combat y compris APRES le cessez-le-feu. Il a appelé ça : « la nécessité de nettoyer les terroristes ». Sayyed Nasrallah, le chef du Hizbullah, a juré de son côté de combattre l'envahisseur sur le terrain, tout en acceptant le cessez-le-feu.

Dès lors, il y a peu de chances que l'invasion israélienne du Liban et les combats qui en ont découlé prennent fin de sitôt. Aujourd'hui, Israël a bombardé la dernière route qui reliait encore le Liban à la Syrie sa voisine, et les civils libanais ont de ce fait perdu leur dernière chance de s'échapper. Cette mesure, associée à un largage massif de troupes parachutées au bord du Litani, vise à couper les voies d'approvisionnement nécessaires aux combattants libanais terrés sur le champ de bataille, tandis que les troupes israéliennes, elles, bien entendu, sont réapprovisionnées en permanence par Washington. La participation américaine à la guerre ne se limite pas au soutien diplomatique total et aux fournitures militaires apportés par Washington à Israël : allant jusqu'à mettre ses propres troupes en Irak en danger, le Pentagone a déplacé ses satellites espions géostationnaires de la verticale de Bagdad jusqu'au ciel du Liban, cette manouvre ayant nécessité un transfert massif de soldats états-uniens vers Bagdad.

De plus, d'importants juifs américains amis d'Israël, à Washington, ont appelé le gouvernement israélien à se battre pour vaincre, car un Israël non-victorieux, l'Empire n'en a nul besoin. L'éditorialiste du Washington Post Charles Krauthammer a ainsi écrit, cette semaine : « . La quête d'une victoire à bon marché par Olmert a mis en danger non seulement l'opération au Liban, mais tout autant la confiance placée en Israël par l'Amérique. » Max Boot, membre du Conseil des Relations Extérieures, a écrit, dans le Los Angeles Times : « La Syrie est faible, et elle est juste à côté. Pour sécuriser ses frontières, Israël doit frapper le régime [du Président Bashar] al-Assad. » Les juifs américains exigent la guerre, et la victoire d 'Israël : « La juiverie américaine [doit] se comporte[r] comme un Etat totalitaire communiste, dès lors qu'il s'agit de guerres juives », a pu écrire un éditorialiste de Tikkoun, une publication jadis réputée progressiste.

Les exhortations belliqueuses venues de la mouvance du Jinsa sont liées à la chute d'une première victime juive américaine du conflit. En effet, Joseph Lieberman, un belliciste démocrate éminent, vient de perdre les élections primaires, dans l'Etat du Connecticut. Les ondes sismiques émises par sa défaite ont menacé la base bipartisane du soutien à Israël au Congrès. Le Président Bush a exprimé sa sympathie à ce soi-disant « démocrate » totalement dévoué à Israël et à la guerre au Moyen-Orient. Les forces pro-guerre, aux Etats-Unis, flairant le danger, ont intensifié leurs efforts visant à étendre la guerre à l'ensemble du Moyen-Orient.

Ces forces ont de nombreux alliés en Israël, dont le leadership est en train de ressasser sa déculottée militaire dans ce qui était supposé devoir être une brillante campagne éclair, et cherche un bouc émissaire. Les généraux blâment le gouvernement, qui leur aurait dénié leur totale liberté de mouvement, et ils bougonnent, évoquant un coup d'Etat ; des ministres blâment l'armée ; des officiers du renseignement affirment - contre toute vraisemblance - qu'ils avaient prévu ce qui allait advenir. Le Premier ministre Olmert doit partir, a exigé Ari Shavit, un des principaux éditorialistes du quotidien Ha'aretz, devenu un néo-fasciste « né deux fois », et qui a accusé le libéralisme israélien de la responsabilité de la défaite ; tandis qu'un encart payé, à la une du Ha'aretz, ce quotidien réputé progressiste, exhorte « Ehud [Olmert] et Amir [Péretz] à vitrifier l' Iran ! »

Cette requête risque malheureusement encore d'être satisfaite, même si le blitzkrieg n'a pas si bien marché que cela, au Liban. Les missiles du Hizbullah représentaient une contre-menace pour Israël : ils risquaient d' être activés en cas de déclenchement d'une attaque israélo-américaine contre l'Iran et la Syrie. Désormais, la menace de ces missiles étant écartée - et après un repos et un réarmement réparateurs - les Israéliens risquent de continuer la mise en application de leurs plans visant à rayer Damas et Téhéran de la carte. Telle est, en tout état de cause, la seule raison vraisemblable de leur acceptation d'un cessez-le-feu.

Le cessez-le-feu, c'est l'arme secrète d'Israël. Dès lors que « Tsahal » prend sa baffe, les juifs mettent en branle l'arme secrète et gagnent une mi-temps, et une opportunité de reprendre les combats, à leur convenance, après s'être réarmés et reposés. L'arme du cessez-le-feu avait été utilisée pour la première fois en 1948, les Nations Unies le déclarant à deux reprises, associé à un embargo sur les armes. Les deux fois, l'Etat juif naissant a tiré un maximum de profit de ces deux cessez-le-feu : les livraisons d'armes aux Palestiniens étaient frappées d'embargo, tandis que les juifs recevaient des cargaisons d'armements sophistiqués du gouvernement (à déguisement stalinien, mais très largement juif) de Prague. Réarmés et rafraîchis, les juifs reprirent leur offensive, quand ils furent prêts pour cela, et ils écrasèrent la résistance palestinienne.

Le cessez-le-feu fut à nouveau déclenché en 1973 : il sauva alors l'Etat juif d'une défaite annoncée, en permettant à l'administration américaine, sous la houlette de Kissinger, de réarmer les Israéliens, tout en les autorisant à violer ledit cessez-le-feu dès lors qu'ils le jugeraient opportun. La stratégie du coup du lapin à base de cessez-le-feu a été intégrée dans les plans de guerre israéliens dès le début de la Guerre au Liban - Le Retour. Les juifs ont bombardé les civils, au Liban. Si le massacre de Cana est le plus notoire, il y a eu des dizaines de Canas, de la même manière qu'en 1948 le massacre de Deir Yassin n'a été que le plus célèbre de toute une série de massacres [perpétrés en Palestine]. La population civile israélienne a souffert, elle aussi, mais ce sont les Palestiniens de la Galilée [les « Arabes israéliens »] qui ont le plus souffert, parce que l'artillerie israélienne bombardait le Liban depuis leurs villages quasiment dépourvus d'abris, en espérant (et en causant immanquablement) des tirs en retour, à la grande joie des nationalistes juifs.

Quand la conscience mondiale exigea qu'il fût mis fin au massacre des innocents, Israël posa son ultimatum, par l'intermédiaire de sa superpuissance alliée, les Etats-Unis, disant, en substance : « Si vous voulez que les tueries s'arrêtent, alors, s'il vous plaît, faites notre [sale] boulot à notre place : désarmez la résistance, imposez l'embargo à ses fournitures d'armes, re-colonisez le Liban, afin que, quand nous serons en mesure de reprendre la guerre, le Liban nous tombe entre les mains, comme un fruit mûr. »

Seuls la ténacité et le courage des combattants du Hizbullah ont amené les Français à améliorer un tout petit peu le projet de résolution israélo-américain ; néanmoins celui-ci est à peu près aussi généreux que les conditions du prêt stipulées par Shylock [allusion au tristement célèbre personnage de Shakespeare, dans Le Marchand de Venise, ndt].

Le Conseil de Sécurité m'a fait penser à cet arbitre d'une nouvelle brève de Jack London - Le Mexicain :

Le personnage principal de cette nouvelle, un garçon mexicain souple et agile, Rivera, doit combattre un grand boxeur catégorie poids lourds, Danny, une sorte de Tyson de l'époque, afin de remporter un prix richement doté qui lui permettra d'acheter des fusils pour la Révolution. Au début, Rivera attaque : « On ne saurait qualifier cela de combat. Ce fut une boucherie, un massacre. Danny, à n'en pas douter, montrait ce dont il était capable - splendide démonstration. Le public était tellement sûr de son pronostic qu' il ne remarqua même pas que le jeune Mexicain tenait encore debout. Le public avait carrément oublié Rivera. Il faut dire qu'il ne le voyait que de temps à autre, tellement il était enveloppé par l'attaque anthropophage de Danny. C'est alors qu'il se produisit une chose stupéfiante : Rivera était debout. Mais seul ! Danny, le redoutable Danny, était sur le dos. L'arbitre faisait des va-et-vient entre eux deux, et Rivera put soupeser à quel point les secondes qu'il comptait étaient interminables. Tous les Gringos étaient contre lui, arbitre compris. A « neuf », l'arbitre repoussa Rivera d'un geste brusque. C'était injuste, mais cela permit à Danny de se relever. » Puis, à chaque occasion, « l'arbitre s'affaira, décollant Rivera de Danny afin que celui-ci puisse le rouer de coups de poing, donnant à Danny tous les avantages qu'un arbitre partial est en mesure d'accorder », poursuit Jacques London. Pourtant, en dépit de ces avantages, Tyson fut battu. La ténacité et la pugnacité du svelte Mexicain lui permirent de vaincre son adversaire avant que l'arbitre et les policiers n'aient pu lui voler la victoire.

Les Libanais et les Palestiniens peuvent encore remporter la victoire, malgré la puissance énorme d'Israël et de l'Amérique. Mais, dans la « real politique », il est inutile de pousser à la victoire : nous pouvons nous satisfaire d'un modus vivendi. De plus en plus d'Israéliens sont en train de dessaouler, y compris le mouvement La Paix maintenant !, qui a soutenu la guerre depuis le début. Le principal danger continue à provenir des sionistes extrémistes américains, qui sont prêts à se battre, depuis leurs chaises longues, jusqu'au dernier Israélien. Il faut absolument que leurs concitoyens leur jettent un seau d'eau froide, pour les ramener à la raison. En Israël, l'intoxication belliqueuse est certes en train de s'évaporer, mais pas encore suffisamment vite. Les destructions, au Liban, sont indescriptibles : des reporters israéliens les comparent au Berlin de 1945. Des dizaines de combattants israéliens et libanais, et beaucoup de civils israéliens et libanais sont en train de mourir, en ce moment même, à cause de la tentative désespérée de marquer d'ultimes points déployée par les dirigeants israéliens. Les Israéliens meurent en vain, envoyés à la mort par leurs dirigeants.

Il ne faut pas que le gouvernement israélien soit récompensé pour son inconduite. Les résolutions du Conseil de Sécurité sur le Liban appellent au désarmement des forces non autorisées par le gouvernement de Beyrouth. Aussi les dirigeants libanais devraient-ils intégrer le Hizbullah dans leur Etat et dans leur appareil militaire, ce qui couperait court immédiatement au complot sioniste. Les Libanais peuvent prendre de la graine du précédent de 1948, année où les organisations terroristes juives (Palmach, Haganah, Etzel, notamment) avaient été incorporées et intégrées à l'armée israélienne. Le Hizbullah a démontré sa puissance, sa capacité de combattre l'ennemi et de cacher son jeu, en serrant ses cartes sur sa poitrine. Il s' agit là de qualités non négligeables.

Cela, le Président maronite du Liban, Emile Lahoud, l'a bien compris, lui qui a répondu aux jérémiades sionistes habituelles d'un journaliste occidental d'une manière très favorable au Hizbullah : « Le Hizbullah, c'est cette force qui a été capable de libérer les territoires du Sud du Liban, en 2000. Notre armée est une armée nationale, or la résistance est une résistance nationale. Vous voudriez que l'armée de la Nation désarme la résistance nationale, laquelle est complémentaire de l'armée, même si elle opère à partir d'une autre salle de commandement des opérations ? Pas question ! »

Mais il est une autre grande victoire du Hizbullah, qui est d'avoir su cicatriser la querelle entre Sunnites et Chiites, cette querelle qui a été suscitée et entretenue par Al-Qa'ida. Ce groupe nébuleux, basé en Afghanistan, créé par les Etats-Unis afin de combattre les Soviétiques dans les années 1980, était restée dans la naphtaline, jusqu'en 2001, année où les décideurs de la politique américaine ne le ressuscitent au moyen des attentats du 11 septembre, même si encore aujourd'hui - bientôt cinq années après - son implication dans ces attentats n'a pas été démontrée. Quels que soient les auteurs des attentats contre les Tours Jumelles du World Trade Center et contre le Pentagone (et on ne sait pas qui ils sont), ils se sont attiré une vague de sympathie auprès des désenchantés du Nouvel Ordre Mondial, de Paris à Téhéran et de Moscou jusqu'en Oklahoma. Les Maîtres du Discours s'inquiétaient du fait que cette immense moisson ne risque de tomber aux mains d'un groupe capable et dangereux (pour eux) (non nécessairement musulman) et ils ont préféré l'offrir à leur création domestiquée : Al-Qa'ida. Depuis lors, Al-Qa'ida a montré qu'elle était un outil précieux pour les Américains : elle n'a pourtant rien fait de particulièrement digne d'être mentionné : elle a décapité des touristes, en filmant leur décapitation ; elle a fait de son pire afin de susciter une guerre de religions entre Sunnites et Chiites en Irak, faisant sauter des bombes dans des mosquées et tuant des pèlerins. Elle a su attirer des jeunes gens valeureux et audacieux, sur la base de ses états de service en septembre 2001 - mais elle les amenés à leur perdition.

L'ascension du Hizbullah est venue défier ces petits arrangements entre soi. Au lieu de se battre contre ses coreligionnaires musulmans, le Hizbullah se bat contre l'Empire judéo-américain. Diamétralement opposé à cette fausse qu 'est Al-Qa'ida, le Hizbullah est une résistance authentique, qui mène une vraie guerre : il ne s'arrête jamais de combattre pour poser devant les caméras de télévision. Les jeunes hommes inspirés, désireux de combattre pour une juste cause, se sont par conséquent tournés vers Nasrallah.

Les pantins sans âme d'Al-Qa'ida ont appelé leurs ouailles à combattre le Hizbullah, mais en vain. La querelle intestine entre Sunnites et Chiites s' estompe, et la majorité sunnite du monde arabe a préféré Sayyed Nasrallah, le Défenseur des Opprimés, à ces imposeurs de loi islamique (shari'a) que sont Ben Laden et Al-Zarqâwî.

Quant au Complot des Poudres d'Heathrow, il ne s'agit apparemment que d'une tentative désespérée déployée par les patrons d'Al-Qa'ida afin de redorer la gloire défraîchie de leurs créatures en tentant de démontrer qu'ils ne sont pas totalement éteints.

La bonne raclée administrée par le Hizbullah [à l'armada sioniste] aura de sérieuses conséquences bien au-delà du Liban : elle va réunifier l'Orient, contre l'Empire.

 

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