18/08/06 - Des mots et des chiffres – Derrière
le rideau de fumée de la propagande, quels enjeux dans cette guerre
globale ?
Par Fausto Giudice, 18 août 2006
L’auteur est un auteur-traducteur
indépendant, membre du réseau de traducteurs Tlaxcala et
de l’Alliance zapatiste de libération sociale. Il préside
l’association interculturelle karkashuna. Courriel : karkashuna@yahoo.fr
Le 12 juillet 2006, une nouvelle guerre a éclaté au Moyen-Orient.
L’État sioniste avait profité du Mondial pour déclencher
l’opération « Pluie d’été »
sur Gaza martyr. Comme disent les Gazaouis : « Nous avons eu autant
de morts qu’il y a eu de buts marqués pendant le Mondial
». Ce même État a pensé profiter des vacances
du mois d’août pour commettre une nouvelle agression, avec
la bénédiction tonitruante de Washington et celle, plus
embarrassée de l’Europe unie, France en tête.
Israël a présenté cette « opération »
comme un acte d’autodéfense, de légitime défense,
son « droit à l’existence » étant menacé
par les Katyushas du Hezbollah, tout comme il prétendait son «
droit à l’existence » menacé par les roquettes
Qassam du Hamas, encore plus rudimentaires que les Katyushas.
Les médias occidentaux se sont laissés embarquer sans scrupules
ni états d’âme dans cette nouvelle agression et ont
battu les records de la désinformation.
Ils ont délibérément fait le choix de ne montrer
qu’un côté de la guerre, le « bon côté
», celui des agresseurs. Sur aucune chaîne de télévision
du monde « libre et démocratique », on n’a vu
le moindre bout de reportage sur un seul combattant de la résistance
libanaise. Bref, encore plus que pour l’Iraq, la guérilla
libanaise a été rendue invisible. On a eu droit à
quelques séquences rapides sur les tanks israéliens flambant,
mais jamais on n’a vu ceux qui les détruisaient.
Il y a dans ce choix plus qu’un manque de courage des journalistes.
Il y a une volonté d’imposer une image par l’absence
d’images, accompagnée d’un vocabulaire martelé
24 heures sur 24.
Comme pour l’Iraq, comme pour Gaza et la Cisjordanie, les combattants
sont des « terroristes ». Le Hezbollah est une « milice
chiite », « milice intégriste », un « parti
religieux », qui « prend ses ordres à Damas et à
Téhéran ».
En appliquant le modèle à l’œuvre rétrospectivement,
en 1940-1945, de Gaulle était le chef d’une « milice
chrétienne », « prenant ses ordres à Londres
», Maurice Thorez était le chef d’une « milice
communiste » prenant ses ordres à Moscou. Plus près
de nous, dans les années 60 Mitterrand prenait ses ordres à
Washington, Alain Geismar et Serge July, chefs d’une « milice
maoïste », « prenaient leurs ordres à Pékin
» et Alain Krivine, chef d’une « milice trotskyste »,
« prenait ses ordres à Bruxelles (siège de la Quatrième
Internationale). Quant aux démocrates-chrétiens allemands
et italiens, ils prenaient leurs ordres à Washington et au Vatican,
sans oublier les socialistes français, qui prenaient, bien évidemment,
leurs ordres à…Tel Aviv.
On pourrait multiplier les exemples à l’infini.
La résistance française a été combattue par
l’occupant nazi au nom de la lutte contre le « terrorisme
judéo-bolchévique ». Pour chaque action de partisans,
les occupants prenaient des otages civils et les fusillaient.
La résistance vietnamienne a été combattue par les
occupants français, puis usaméricains, au nom de la même
lutte contre le « terrorisme rouge ». Durant l’Opération
Phénix conduite par la CIA, 20 000 Vietnamiens ont été
exécutés en quelques mois.
La résistance algérienne a été combattue en
invoquant à la fois invoquant les mêmes « arguments
» que ceux des Israéliens en Palestine et au Liban, ceux
des Nazis en France et ceux des Usaméricains au Vietnam : le FLN
était le fruit d’un complot concocté au Caire, à
Moscou et à La Mecque, bref un complot « islamo-nasséro-bolchévique
».
Derrière cette propagande, il y a toujours eu une seule et même
motivation : il s’agit pour les occupants confrontés à
une résistance armée, une guérilla, de couper «
le poisson de l’eau ». Le poisson, ce sont les combattants,
l’eau, c’est leur peuple.
Les stratégies et tactiques mises en œuvre, du Vietnam à
l’Iraq, en passant par l’Algérie ou la Palestine, sont
à peu de choses près, les mêmes :
> La terreur : en frappant la population civile, on espère la
faire fuir, la terroriser et l’empêcher d’apporter son
soutien à la résistance. Une fois qu’elle a fui une
zone disputée, on peut ratisser le terrain et exterminer les combattants
ou ceux qui en tiennent lieu. Quant aux civils, on va les regrouper, dans
des « hameaux stratégique » (au Vietnam) ou des «
villages de la vie nouvelle » (Algérie).
> L’intoxication/infiltration : l’armée française
en Algérie avait créé des faux maquis (Force K, Opération
« Oiseau bleu »). Sa digne héritière, l’armée
« nationale populaire » algérienne, a créé
les GIA. Les Usaméricains ont créé en Iraq «
Al Qaïda » et Abou Moussab Al Zarqaoui. En Palestine, ce fut
impossible de faire le même genre d’opérations pour
les Israéliens. Ce n’est pas faute d’avoir essayé
depuis les Accords d’Oslo, de transformer le Fatah en « vraie-fausse
résistance », en supplétif de l’occupation,
et l’OLP en « Autorité palestinienne » fantoche.
Ce projet a échoué. Quant au Liban, n’en parlons même
pas. Le Hezbollah a pulvérisé toutes les théories
et les concepts ayant cours dans les États-majors et les services
secrets sur les « islamistes », les « intégristes
», les « terroristes ».
Quelle est donc l’arme secrète du Hezbollah ? C’est
tout simplement la capacité –miraculeuse dans le monde arabo-musulman
– à faire ce qu’il dit et à dire ce qu’il
fait. C’est sa capacité à doser de manière
équilibrée son écoute de la « vox populi »
(la voix du peuple) et de la « vox dei » (la voix de Dieu).
Il prend ses ordres à Téhéran ? Rien de plus faux.
Oui, le guide suprême du chiisme, l’ayatollah Ali Khameneï,
est un guide spirituel [velayat-e-faqih]. Il émet des avis et recommandations,
mais en aucun cas il ne donne des ordres. Hassan Nasrallah est le premier
leader politico-militaire libanais qui ne soit pas un grand féodal,
un chef de clan mafieux. C’est un homme du « bas peuple »,
issu du quartier déshérité de la Quarantina, près
du port de Beyrouth. Il est donc très bien placé pour entendre
et comprendre les besoins et aspirations des chiites, qui ont été
le groupe le plus marginalisé depuis le Pacte national de 1943,
dans ce Liban, qu’on appelait la « Suisse du Moyen-orient
». Et la capacité à écouter et servir les pauvres
s’étend aux non-chiites et même aux non-musumans. Aucune
des institutions créés par le Hezbollah –orphelinats,
cliniques, dispensaires, centres sociaux – n’est réservée
aux seuls Chiites ou aux seuls Musulmans. Et aux côtés des
combattants du Hezbollah dans les collines du sud-Liban, il y a des communistes
(souvent chrétiens) et des sunnites.
Pour en revenir aux médias, cette guerre a vu disparaître
presque totalement des écrans et des Unes des journaux l’Iraq
et la Palestine. Il en a été partiellement de même
dans les mouvements d’opinion protestant contre cette « nouvelle
guerre ». Et pourtant, les chiffres sont là, accablants :
dans le hit-parade des pertes humaines, l’Iraq vient en première
position, suivi par le Liban et la Palestine.
Iraq, Palestine, Liban : trois guerres distinctes ? Ou plutôt, des
batailles d’une seule et même guerre, menée par ce
qu’il est désormais convenu d’appeler Usraël ?
Pendant que le monde entier se focalisait sur le Liban, les occupants
usraéliens de l’Iraq mettaient en place un gigantesque dispositif
de « guerre spéciale » à Bagdad, dans lequel
plus personne ne semble pouvoir distinguer le vrai résistant du
faux terroriste. Et les médias gardent là-dessus un silence
des plus assourdissants. Or, le lien entre les trois batailles de cette
même guerre est évident. Condoleeza Rice a déclaré
en juillet que les bombardements du Liban n’étaient que des
« douleurs d’enfantement du nouveau Moyen-orient »…démocratique.
Un Moyen-orient transformé en une nébuleuse de bantoustans
dirigés par des fantoches. Bref, un remake des réserves
indiennes des USA ou des ghettos juifs de la Pologne occupée par
les Allemands. Tout ce qui s’oppose à ce projet monstrueux
doit être éliminé. Ce projet étant global,
il est normal et naturel que les résistances deviennent «
alterglocales ». « Alter » = une alternative («
un autre monde ») est possible ; « glo » = cette résistance
doit s’appuyer sur une analyse globale : « cale » =
l’action découlant de cette analyse ne peut être que
locale, chaque pays, chaque région ayant ses particularités
historiques, humaines, géographiques. Au Népal, la résistance
est maoïste, au Mexique elle est zapatiste, en Colombie elle est
marxiste, en Birmanie elle est bouddhiste, en Palestine-Iraq-Liban, elle
est islamo-souverainiste. C’est comme ça, on n’y peut
rien changer, c’est une réalité à laquelle
il faut faire face. Contre le projet global de domination et d’uniformisation
(la « coca-colonisation » du monde), il faut affirmer et œuvrer
à l’alternative : « un monde contenant tous les mondes
», pour reprendre l’expression si belle et porteuse de «
vraies promesses » des zapatistes mexicains.
Voyons donc les chiffres de cette hécatombe en
domino.
Iraq : une moyenne quotidienne de 110 morts, soit en tout 3 438 morts
en juillet 2006, soit 9% de plus qu’en juin et le double de janvier
2006. La morgue de Bagdad a recensé 1 855 corps en juillet, soit
18% de plus qu’en juin. Blessés en dehors de Bagdad : 3 597
en juillet. Selon les Nations unies, 17 776 Iraquiens sont morts en 2006,
soit une moyenne mensuelle de 2 539 victimes.
Ces chiffres sont très approximatifs. Le gouvernement et l’armée
US refusent de publier des chiffres sur les pertes humaines iraquiennes.
Gaza : 151 personnes, dans leur écrasante majorité des civils
désarmés, ont été tuées en juillet
par les Israéliens, le plus haut chiffre depuis octobre 2004, lorsque
166 Gazaouis avaient été tués.
Liban : le chiffre de 1 100 victimes libanaises doit être révisé
à la hausse, au fur et à mesure qu’on découvre
des cadavres dans décombres des maisons détruites. À
l’heure où nous écrivons, on est à 1 400.
Face à ces chiffres, ceux des pertes des agresseurs peuvent sembler
dérisoires : 2 000 soldats usaméricains en Iraq, 162 «
civils » en Israël. Mais au Liban, l’armée israélienne
a perdu 430 hommes, ce qui n’est pas banal et a été
carrément passé sous silence par la propagande israélienne
et proisraélienne. Propagande qui s’est faite tout aussi
discrète sur les pertes matérielles : 2 avions, 3 navires
de guerre, 5 hélicoptères, 48 véhicules blindés
et…130 chars Merkava. Dans cette guerre « asymétrique
», la résistance libanaise a tout simplement fait des merveilles
avec des moyens plutôt limités. Face à ces chiffres,
deux autres résument bien la nature de l’agression israélienne
: 433 enfants libanais et 378 femmes libanaises ont été
tués par les bombes lâchées du ciel.
Dernière remarque sur la propagande de guerre menée complaisamment
par les médias occidentaux : tous les commentateurs, y compris
ceux qui se présentent comme bien intentionnés à
l’égard du Liban ont dit et répété depuis
6 semaines que l’ »opération » israélienne
contre le Liban avait été motivée par « l’enlèvement
de deux soldats isaréliens en territoire israélien ».
C’est faux, archi-faux, pour trois raisons :
> Les deux soldats ont été capturés en territoire
libanais, sur lequel ils avaient pénétré en dehors
de toute légalité. Ils sont donc des prisonniers de guerre
et non des otages. Tout comme le caporal Gilad Shalit, qui n’a pas
été « kidnappé » alors qu’il mangeait
un hamburger dans un MacDo de Tel Aviv, mais a été capturé
alors qu’il menait une action de guerre dans un territoire étranger
occupé.
> L’État-major israélien préparait activement
cette guerre contre le Liban depuis au moins un an, mais il ruminait sa
vengeance depuis son retrait forcé du Sud-liban de 2000. Elle était
prévue pour septembre-octobre 2006. Le Hezbollah a voulu marquer
symboliquement sa solidarité avec la population de Gaza et de Palestine
en attaquant un groupe de soldats menant une « incursion »
en territoire libanais. Il n’avait sans doute pas prévu une
telle réaction, mais s’y était préparé,
stratégiquement et tactiquement, depuis au moins l’an 2000.
On connaît la suite.
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