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À lire, à voir, à entendre |
Littérature et Mission Miracle (Misión Milagro) : nul ne chante la souffrance évitable par Belén Gopegui , El Mundo le 30 mars 2006.Original : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=29147
Lauteur est écrivaine. Dernier roman paru El lado frío de la almohada , Anagrama, Barcelone, 2004). À paraître en français sous le titre Le côté froid de loreiller aux éditions du Seuil.
Traduit de lespagnol par Paz Gómez Moreno et revisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala (www.tlaxcala.es), le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft.
"On chante ce que lon perd" disait lécrivain espagnol Antonio Machado. Certes, dans ce que lon appelle les grands sujets universels du roman et de la lyrique, les amours contrariés, les paradis perdus et lenfance jamais retrouvée simposent. Il semble, peut-être, que chanter ce que lon a, soit un signe de conformité avec notre propre destin et la conformité peut nous amener à un conformisme empêchant la critique. Il nest pas facile, peut-être même pas possible, davancer sans la critique.
Cependant, si la destination vers laquelle on veut se diriger ne figure pas sur la carte, on ne peut que marcher cahin-caha, tout en essayant, à la rigueur, de séloigner de ce que lon ne souhaite pas. En outre, il arrive que la nostalgie de ce qui aurait pu étre et na pas été savère être accueillante et complaisante, alors que le désir de ce qui est possible, est justement lun des moteurs de la critique, de limagination et du désir de se mettre en marche.
Malgré tout, la louange littéraire a toujours été minoritaire et a toujours eu une assez mauvaise presse. En général, on trouve plus facilement des extraits de ce qui mériterait dêtre fêté dans des oeuvres traitant de limpossible et du perdu, et pas le contraire. En ce qui concerne le roman espagnol, le défi récent et explicite à la tradition du narrateur déprimé, mené par Luis Magrinyá dans son roman Intrusos y huéspedes, devient un fait aussi intéressant que, pour le moment, exceptionnel. De laffirmation de Horacio Oliveira [dans Marelle, roman déconstructif de l'Argentin Julio Cortázar, NDT]: « La vie, en tant que commentaire dune autre chose que lon natteint pas et qui est là, à la portée du saut que lon ne fait pas », la littérature a choisi très peu souvent « lautre chose », et en revanche, elle sest attardée dans le fait de ne pas latteindre, dans la faute et dans lamertume, mais aussi dans la tristesse douce et dans la mélancolie de ne pas avoir fait ce saut.
On a dit que si on chante ce que lon perd cest parce que celui qui ne perd rien na pas besoin de ces formes légèrement désespérées que sont le poème ou la narration. Néanmoins, il nest pas moins vrai que beacoup de chansons et de narrations du perdu ont été écrites par des personnes qui avaient tout et son effet a été la construction du fatalisme en tant que produit sophistiqué de lesprit imprégnant la culture des classes moyennes. Le moindre mal et celui nécessaire pour éviter des maux- ou au moins des incertitudes- plus grands est devenu une justification du réel, une justification littéraire, plaisante et souvent romantique, très éloignée du non-conformisme et de la critique.
Cette réflexion concerne le titre de cet article et la difficulté daborder la description de ce qui nest pas perdu, de ce que lon atteint effectivement. Misión Milagro (Mission Miracle) est un programme de coopération mis en place par Cuba et soutenu par la République bolivarienne du Venezuela, il se déroule dans 24 pays de lAmérique latine et des Caraïbes et il est destiné à traiter chirurgicalement des personnes touchées par la cécité ou par une insuffisance visuelle corrigible. Quand jai mentionné lexistence de ce programme, ceux qui nen avaient jamais entendu parler mont demandé : « Pourquoi le font-ils ? ». On pourrait répondre : « Parce quil y a des personnes qui ne voient pas et quil y a une la possibilité de leur rendre la vue.» Toutefois la question semble vouloir sous-entendre : « Que cachent-ils, quel bénéfice inavouable obtiennent-ils ? Obtiennent-ils peut-être la conscience politique de ces personnes qui, nayant pas été guéries dans leurs pays, voient quelles lont été, en revanche, grâce à une alliance de révolutions? Peut-être, au moins, une diminution de lhostilité? »
Quelques-unes des personnes qui se sont rendues à Cuba avec lintention évoquée ci-dessus ont dû en effet faire face aux avertissements de leurs proches et à leurs propres peurs: Cuba - leur disent-ils- est un endroit terrible et même si on ne mange pas les enfants là-bas, il est possible quune fois arrivés, on essaie davoir un peu de votre argent, de laver votre cervau ou de vous faire autre chose de ce genre ». Cependant le voyage est gratuit, tout comme le séjour, lopération, les lunettes et dautres matériels dont le malade peut avoir besoin. On soccupe soigneusement des personnes auparavant non-voyantes et quand elles retournent chez elles, elles peuvent voir, et parlent très bien du pays qui leur a permis de voir. Elles racontent cela à dautres personnes et peut-être, quelques-unes dentre elles penseront que le socialisme nest pas si terrible et pernicieux quon le leur avait dit.
Il sagit peut-être tout simplement dune action de propagande, si lon peut parler de propagande quand il sgit de faits et non pas dinformations. La question du pourquoi devra alors avoir comme réponse une autre question: Pourquoi le capitalisme ne réalise-t-il pas ce même type de propagande ? À part ça, il y a un moyen, non recherché, de diffuser linformation auquel Misión Milagro est aussi bonne. Chaque patient se rendant à Cuba porte avec lui une histoire incandescente de solitude, de manque de protection et dinjustice. Le paradis doré du capitalisme revèle ainsi sur quoi il s'appuie, sur combien de vies qui simplement ne comptent pas les plans du commerce reposent.
Dans le rapport du sécretariat de lOMS de 2003 on affirme que, faute dun accès équitable à une assistance ophtalmologique abordable et de qualité, il y a dans beacoup dendroits perdus du monde beaucoup de personnes privées de la vue à cause de cataractes. Selon les estimations, les cataractes sont toujours la cause de 50% des cas de cécité, bien quon dispose dune chirurgie à coût réduit permettant de restaurer la vision. Le programme de lOMS Vision 2020 a lintention dobtenir pour 2007 et grâce à la participation de 26 pays une « augmentation significative » du nombre dopérations de la cataracte.
En attendant, le programme Misión Milagro, sous les auspices de Cuba et du Venezuela, a déjà réussi à guérir gratuitement, en à peine un an et demi, plus de 200 000 personnes touchées par la cécité et par dautres types de déficience visuelle, parmi lesquelles se trouvent de nombreux enfants nés avec des cataractes héréditaires. Le projet est datteindre 600 000 guérisons par année, afin darriver à 6 millions en 2016. Pourquoi le capitalisme nest-il pas compétitif dans ce domaine ? Comment se fait-il que, comme la déjà signalé Pascual Serrano, on ait fait de la publicité en couleur dans les grands journaux pour le cas dune fillette du Ghana, juste une, qui allait être amenée en Espagne afin dêtre opérée de la cataracte grâce à laide dune fondation constituée par neuf cents opticiens et que lon ne fasse pas attention au chiffre de deux cent dix mille personnes opérées par le socialisme ? Dans quelques pays de lAmérique latine les ophtalmologistes ont protesté. Ils veulent « opérer beacoup dArgentins avec le soutien des institutions privées, réligieuses et étatiques, supprimant le stigmate politique que cela implique », cest-à-dire, le stigmate que le fait dêtre opéré par des médécins socialistes implique. Daccord : Pourquoi ne le font-ils pas ? Cette année en Espagne on sest efforcé de cacher par tous les moyens possibles lexcédent de lÉtat : Comment est-il possible quun État ait des excédents et quil y ait de très graves carences en ce qui concerne lassistance à la population ? Comment est-ce possible ? Daucuns pourraient objecter que Misión Milagro est un programme « assistentialiste », caritatif, plus enclin à donner un poisson quà enseigner à à pêcher. Cependant, il ne semble pas que rendre la vue, ce soit comme donner un poisson , mais bien plutôt, que la vue est un outil qui permet dutiliser dautres outils. Dautre part, dans plusiers pays le programme Misión Milagro a été précédé par dautres missions dalphabétisation et le fait dapprendre à quelquun à lire est , ou devrait être, plus utile que de lui apprendre à pêcher. Dans beacoup de cas cétaient ces missions qui permettaient de localiser des patients là où la médecine offícielle narrive pas. La manière de réaliser les interventions chirurgicales, qui sont précédées de visites médicales complètes du patient, et accompagnées dede bout en bout par des travailleurs sociaux cubains, avec du temps pour le dialogue et les explications, est loin dêtre quelque chose tombé du ciel du jour au lendemain Mais la différence principale réside dans le fait que la Misión Milagro nessaie pas de se servir des miettes laissées par des États et des entreprises pour réparer les dégâts. Elle considére, bien au contraire, que mettre fin à la souffrance évitable est la fonction primordiale des États et pas une activité à laquelle on consacre, de temps en temps, quelques ressources aléatoires prises à droite et à gauche. Et si dans quelques années cette approche succombe à la pression de lefficacité, de la plus haute rentabilité et des exigences des grandes entreprises capitalistes, alors combien seront belles, tristes et déchirantes et doulouresement inutiles les chansons sur une vie enfin civilisée qui avait commençé à voir le jour, sans lendemain ! On chante ce que lon perd. Chanter la joie brutale et, en même temps, calme, minutieuse, dun homme aveugle âgé de 47 ans à cause dun problème de diabète qui, ne disposant pas des 3 000 dollars démandés par la médicine privée pour son opération et après deux ans pendant lesquels il na pas réussi à obtenir que lÉtat de son pays prenne sa situation en charge, a été opéré à Cuba et enfin voit, ne semble pas possible. Et cependant ils sont là, ils sont des milliers, des centaines de milliers qui racontent de bouche à oreille et doreille à une autre bouche pour arriver à une autre oreille, le saut quils sont effectivement fait. En attendant le monde regarde ailleurs et il se contente dans quelques histoires sur la mélancolie des amours malhereuses, des occasions perdues, des sauts que lon ne fait pas. Il faut rappeler maintenant que le vers de Machado fait partie dune strophe : « Et je te dirai ma chanson : On chante ce que lon perd/ avec un perroquet vert/qui la dise sur ton balcon ». Quelquun doit chanter les chansons et il est possible que le perroquet vert commence à être fatigué ou peut-être à en avoir marre. On chante la souffrance inévitable afin de réussir à la supporter. Mais nul ne chante la souffrance évitable. On met fin à la souffrance évitable. Cest cela qui devait être normal. Et pourtant, cest révolutionnaire. |
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