On ne peut
pas diffamer impunément des antisionistes |
par
Fausto Giudice, 25 octobre 2004
Chapitre 1
Je
viens de déposer plainte auprès du Procureur de la République
contre Pierre-Marie Danquigny, domicilié en AVIGNON, pour diffamation
publique de nature à porter atteinte à ma réputation,
mon honneur et ma dignité ainsi qu’à ceux de l’association
que je représente dans la région Languedoc-Roussillon. Voici
les faits qui ont motivé ma démarche.
Je suis journaliste et écrivain et membre de l’Association
pour un seul État démocratique en Palestine/Israël,
association internationale de droit suisse domicilée à Lausanne
(Suisse) et présidée par M. Sami Aldeeb, juriste suisse
et expert en droit international comparé. J’ai été
invité à ce titre à animer une conférence-débat
lors d’une Journée pour la Paix en Palestine organisée
à Avignon le 23 octobre 2004.
Plusieurs jours avant la tenue de cette journée, deux organisations
auparavant engagées dans la préparation de cet événement
se sont retirées. Interrogées par l’organisateur principal,
M. Chérif Boudelal, elles ont invoqué comme argument que
le conférencier prévu - moi en l’occurrence - était
un “révisionniste”, sans donner plus de précisions.
Coutumier des calomnies contre les initiatives concernant la solidarité
avec la Palestine, M. Boudelal a indiqué dans le communiqué
de presse annonçant la journée : « Nous signalons
aux lecteurs que la CIMADE et la LCR, initialement signataires du tract
diffusé, se sont rétractées après avoir subi
des pressions provenant des partisans de Sharon en France, utilisant une
« arme dissuasive », déjà trop connue dans le
monde, en vue de museler l’opinion : Le « danger du négationisme
» ! »
Le 20 octobre 2004, M. Pierre-Marie Danquigny a diffusé à
un nombre important de destinataires [responsables et militants politiques
et associatifs, médias, sites web, élus etc.] un e-mail
revendiquant la paternité des rumeurs répandues sur mon
compte, selon lesquelles je serais un “révisionniste notoire”.
M. Danquigny, que je ne connais pas et qui ne me connaît pas, est
un responsable avignonnais du syndicat FSU et membre de l’Union
juive française pour la paix. Il a été président
national du MRAP. Dans son mail, il écrivait : « un de mes
amis, vice-président de l'UJFP, m'a indiqué que Fausto Giudice,
qui doit animer une conférence-débat lors de cette journée
"pour la paix" (?), était un révisionniste notoire
et j'ai simplement transmis cette information aux signataires. »
Estimant que l’accusation de “révisionnisme notoire”
est une grave diffamation, puisque, selon le code pénal, le “révisionnisme”
consiste à contester la réalité d’un ou plusieurs
crimes contre l’humanité et est passible de poursuites et
de condamnations lourdes et que je n’ai jamais été
ni poursuivi ni jugé pour ce délit, [ni d’ailleurs
pour aucun autre], j’ai écrit à M. Danquigny pour
lui demander de retirer ses allégations mensongères
Confirmant qu’il tenait son “information” d’un
des vice-présidents de l’Union juive française pour
la paix, Pierre Stamboul, enseignant domicilé à Marseille,
M. Danquigny m’a répondu qu’il refusait de retirer
son accusation : « Je ne vous connais pas assez pour dire que mes
allégations sont infondées et j’ai confiance en Pierre
Stamboul. »
Pierre Stamboul, que je ne connais pas et qui ne me connaît pas,
s’appuie, pour répandre ses calomnies sur mon compte, sur
un texte que j’ai diffusé en mai et juin dernier sous le
titre «Accusée Skandrani, levez-vous !»*, en réponse
à un texte qu’il avait auparavant diffusé pour diffamer
en des termes similaires Ginette Hess-Skandrani, membre de l’Association
pour un seul État démocratique en Palestine/Israël.
Stamboul écrivait : « Ginette Hess Skandrani n'est pas une
"journaliste indépendante" comme elle aime à le
dire mais une négationniste qui avec Garaudy nie le génocide
nazi. Le combat pour le peuple palestinien a tout à perdre à
fréquenter des négationnistes.» Stamboul n’a
jamais jugé bon de répondre à mon texte, préférant
continuer à procéder par amalgames successifs.
Devant ce refus de M. Danquigny de dialoguer et de retirer des accusations
infondées, il ne me restait plus qu’à m’adresser
à la justice pour défendre ma réputation et celle
de l’Association que je représente, et obtenir ainsi réparation.
J’invite toutes les personnes et associations victimes d’attaques
similaires par voie de presse ou autre, à procéder de même
: demandez d’abord aux auteurs de l’attaque de retirer leurs
propos [exercice du droit de réponse] et, en cas de refus, dépôt
de plainte pour diffamation publique. Je vous invite également
à m’informer de vos démarches, afin que nous puissions
échanger nos expériences et être plus forts, en cette
période trouble où les antisionistes de toutes sensibilités
sont soumis au feu roulant d’une campagne sans précédent,
qui prend toutes les formes possibles : agressions physiques, calomnies
écrites et orales, faux messages attribués aux personnes
visées, pressions sur les employeurs, propositions de modifications
législatives pour criminaliser ce que Jean-Christophe Rufin appelle
«l’antisionisme radical», qu’il définit
comme un «antisémitisme par procuration». Le but premier
de cette campagne est sans aucun doute possible d’empêcher
le développement d’un mouvement d’opinion fort et efficace
en France et en Europe contre les crimes commis tous les jours par l’État
d’Israël et son armée d’occupation en Palestine.
Ne nous laissons pas faire ! Il y va de nos libertés démocratiques
! Comme on disait à Madrid en 1937 : No pasarán ! [“Ils
ne passeront pas!”]
Contact : 06 13 99 28 86 - Courriel : f.giudice@gwadaoka.org
* On peut lire ce texte en cliquant sur le lien suivant : http://quibla.net/protocoles/ginette.htm
« On ne peut pas diffamer impunément des antisionistes »
(chapitre 2)
Le communiqué annonçant un dépôt de plainte
pour diffamation par Fausto Giudice contre Pierre Marie Danquigny, qui
l’avait accusé d’être un “révisionniste
notoire” a valu à son auteur de nombreux messages, électroniques
et téléphoniques de solidarité et de soutien. La
seule réaction quelque peu énigmatique est venue du groupe
Europalestine, dirigé par Olivia Zémor, qui a adressé
à F. Giudice le message suivant : « Ça pue de tous
les côtés ! Bisous pince-nez » (sic!). Parmi les réactions
les plus intéressantes, voici ci-dessous le message d’Elias
Davidsson, qui vit dans la belle Islande et devrait être l’antisioniste
vivant le plus au nord de la planète.
Les
organisations sionistes en France soutiennent financièrement la
discrimination raciale en Israël
par Elias Davidsson, Reykjavik, Islande, 26 octobre 2004
L’auteur
est un antisioniste juif né en Palestine en 1941. Il a fondé
en 1988, avec des amis islandais, l'association Islande/Palestine. Il
est membre de l'Association pour un Seul État en Palestine/Israël.
Ses écrits (surtout en anglais) peuvent être consultés
sur son site web : www.juscogens.org. Il a adressé cette lettre
à Fausto Giudice pour lui apporter son soutien dans son dépôt
de plainte pour diffamation contre Pierre Marie Danquigny.
Cher
Fausto,
Je veux exprimer mon soutien à votre démarche judiciaire
contre la
diffamation pour "révisionnisme". De toute façon
je juge inacceptable
que la loi réprime une opinion sur des évènement
historiques, que ce
soit sur l'Holocauste ou autres sujets. Ce n'est pas la loi qui doit
déterminer les vérités historiques.
Selon le rapport de Jean-Christophe RUFIN, remis à Monsieur le
Ministre
de l'Intérieur, de la Sécurité Intérieure
et des Libertés Locales le 19
octobre 2004 "la thématique nouvelle du « droit au retour
» des
réfugiés palestiniens remet en question la survie même
d'un Etat où les
juifs du monde entier peuvent trouver la sécurité."
En tant que membre
de l'Association pour un seul État démocratique en Palestine/Israël,
je suis ahuri qu'on amalgame le soutien au droit du retour des réfugiés
palestiniens à un
dessein de nuire aux juifs. C'est entre autres le souci pour le futur
des juifs en Israël qui anime le soutien de beaucoup de juifs, y
inclus
moi-même, pour une justice historique envers les réfugiés
de mon pays
natal, et en particulier leur droit au retour. Ce droit de retour a été
affirmé pendant des décennies par une majorité écrasante
de l'Assemblée
générale des Nations Unions. Ce droit est également
un droit humain
fondamental, inscrit aussi bien dans la Déclaration universelle
des
droits de l'homme que dans les différentes conventions des droits
de
l'homme, dont Israël est signataire.
Le droit d'Israël à la sécurité, qui est ancré
dans la Charte de l'ONU
et qui doit être respecté, ne dit rien sur sa composition
démographique. Ce droit à l'existence, un principe reconnu
du droit
international public, n'est pas assimilable à un droit d'un quelconque
Etat à dénier à ses ressortissants les droits humains
pour maintenir
une majorité ethnique ou religieuse. L'Etat d'Israël a l'obligation
juridique de permettre aux réfugiés palestiniens de retourner
dans
leurs foyers et de faciliter ce retour ainsi que de les dédommager
pour
la perte subie durant 60 ans. Puis cet Etat doit garantir à tous
l'égalité des droits, sans discrimination aucune.
Pour ceux qui luttent contre le racisme et le sionisme, il est grand
temps de dénoncer ouvertement l'existence de mouvements sionistes
en
France et revendiquer leur interdiction pure et simple comme tout autre
mouvement raciste. La Convention internationale pour l'abolition de
toutes formes de discrimination raciale, dont la France est signataire,
demande aux Etats signateurs d'interdire des organisations qui prônent
ou soutiennent la discrimination raciale. Les organisations sionistes
en France soutiennent financièrement la discrimination raciale
en
Israël, en envoyant de l'argent au Fonds National Juif, une organisation
quasi-officielle dont la Charte est discriminatoire. De même le
soutien de l'Etat d'Israël, ou de ses agences, est assimilable au
soutien d'une organisation raciste (comme l'apartheid) et devrait être
interdit en France.
Je me tiens à votre disposition pour tous renseignements supplémentaires
sur le racisme institutionnel de l'Etat d'Israël et des organisations
sionistes.
En solidarité,
Elias Davidsson
«
On ne peut pas diffamer impunément des antisionistes » (chapitre
3)
Patrice Bardet écrit à Fausto Giudice
Je ne répondrai pas sur le différend qui vous semble vous
opposer à Pierre Stambul et Pierre-Marie Danquigny pour lequel
n’ai aucune qualification pour apporter une quelconque appréciation.
Néanmoins, en lisant l’article que vous développez
sur Quibla (le lien en référence), je me sens pour le moins
"mal à l’aise", et j’y vois poindre l’antisémitisme,
que j’espère involontaire. Vous écrivez à propos
de l’UJFP (pour faire court, je ne cite qu’un extrait, mais
j’incite à lire le passage en entier)
Je trouve d’emblée pour le moins curieux qu’une organisation
avec un tel nom puisse se prétendre "laïque" et
"opposée à tout communautarisme", puisque j’imagine
qu’il fait être juif pour en faire partie. Bien curieux est
l’ordre des adjectifs qualifiant cette "Union pour la paix"
: "juive" d’abord et "française" ensuite.
J ’aurais mieux compris une appellation comme "Union des Français
juifs pour la paix en Palestine". Mais l’appellation de cette
organisation indique bien deux choses : ces gens-là sont juifs
d’abord et français ensuite ;
puisque vous êtes journaliste, vous devriez savoir que l’UJFP
regroupe des personnes juives et non juives ; je trouve assez curieux
que vous puissiez "imaginer"
la conclusion de cette phrase ces gens-là sont juifs d’abord
et français ensuite laisse poindre un antisémitisme larvé
; vous êtes journaliste, vous connaissez donc le poids des mots,
je suppose que vous les choisissez soigneusement ? ou est-ce sur le coup
de la colère ?
Un autre passage me trouble profondément ; vous écrivez
(là encore, j’insiste pour que chacun lise l’article
d’origine) , après une vibrante défense de Ginette
Hess-Skandrani (encore une fois, je n’ai pas de qualification particulière,
ni connaissance pour porter un jugement sur cette personne) je pense que
"les ennemis de mes ennemis sont mes amis ; Cela relève du
B-A-BA de tout combat politique".
Désolé, mais là, je vous désapprouve totalement
quand vous justifiez le soutien notamment au Halmas et au Jihad Islamique
(donc aux attentats en Israël contre les civils)
la fin ne justifie pas les moyens
une vie est une vie : irremplaçable ; alors, la vue d’un
attentat contre des civils israéliens me donne autant envie de
vomir que des civils palestiniens déchiquetés par un obus
israëlien
si je puis comprendre les motivations d’un palestinien qui fait
exploser la ceinture d’explosifs qu’il porte, je ne puis excuser
ni soutenir l’organisation qui l’endoctrine et qui lui fournit
la logistique, ni l’Etat qui endoctrine le jeune israélien,
ni l’idéologie qui déshumanise
je ne puis soutenir les organisations fascistes au prétexte qu’elle
participent à la "résistance"
je ne puis soutenir les organisations fascistes islamistes, ou juives
ou chrétiennes, ou ce que voudrez...
je ne puis ici, en france, pas plus qu’ailleurs, soutenir le fascisme
quelle que soit sa coloration
je n’ai pas la prétention, ici, en france, de choisir la
"bonne voie", ni pour les israéliens, ni pour les palestiniens
je ne combats pas le "sionisme" quand il est l’_expression
d’un peuple à disposer de lui même
j’entends seulement combattre la perversion d’une forme de
sionisme oppressant un autre peuple
j’entend seulement aider dans la mesure de mes moyens contribuer
à une solution de paix dont ces deux peuples là bas, ont
infiniment besoin ; il ne m’appartient pas de "choisir pour
eux" une solution que je penserais meilleure ; même si je pense
qu’effectivement "qu’un seul état pour deux peuples"
est peut être la seule solution à moyen terme, le fait est
là : les Palestiniens veulent leur Etats, les Israéliens
n’en veulent pas ; pour aller plus loin, je considère devoir
combattre à long terme ici et ailleurs toute forme étatique,
en internationaliste convaincu
enfin, ici, s’il me plait de défiler avec mes amis musulmans
(fussent-ils barbus !) pour une cause commune, j’abhore défiler
sous la bannière d’un fascisme vert
Je n’ai pas la "science des mots", je ne suis pas un "érudit",
aussi vous m’excuserez de ne pas utiliser d’arguments savants
salutations militantes
Patrice Bardet, membre de l’UJFP (je n’écris bien entendu
qu’en mon nom propre, et n’engage aucunement l’UJFP),
26 octobre 2004
Fausto
Giudice répond à Patrice Bardet
Cher Patrice Bardet !
Votre lettre me fait plaisir. Vous êtes le premier membre de l’UJFP
auquel j’ai affaire qui semble être prêt à débattre
sur certains problèmes de fond touchant à la solidarité
avec le peuple palestinien.
Je suppose tout d’abord que vous avez consulté Pierre Stambul
et Pierre Marie Danquigny, puisqu’ils sont membres de la même
organisation que vous, pour avoir leur version de l’affaire.
Je vais donc essayer de vous répondre point par point, en reprenant
vos propos, que je mettrai en caractères gras et les faisant suivre
de ma réponse.
Puisque vous êtes journaliste, vous devriez savoir que l’UJFP
regroupe des personnes juives et non juives ; je trouve assez curieux
que vous puissiez "imaginer" . La conclusion de cette phrase
ces gens-là sont juifs d’abord et français ensuite
laisse poindre un antisémitisme larvé ; vous êtes
journaliste, vous connaissez donc le poids des mots, je suppose que vous
les choisissez soigneusement ? ou est-ce sur le coup de la colère
?
Mon texte “Accusée Skandrani, levez-vous !” était
un texte polémique. Ce genre de texte requiert un style de nature
à provoquer ceux avec lesquels on polémique. Il s’agit
de les amener à réagir, surtout quand on ne les connaît
pas, et les formules à l’emporte-pièce sont une règle
du genre. Il s’agissait pour moi de répondre à une
nouvelle attaque infondée contre Ginette Hess Skandrani, qui venait
après une longue série d’agressions physiques, de
calomnies, de menaces de mort, bref une campagne qui avait de quoi rendre
nerveux. Mais apparemment, Pierre Stambul ne s’est pas senti assez
provoqué pour juger bon de me répondre et s’est contenté
de continuer à répandre des insultes à mon encontre.
Mais je ne vois pas en quoi la phrase ”ces gens-là sont juifs
d’abord et français ensuite” laisse poindre un antisémitisme
larvé. Pour moi, la citoyenneté prime sur l’appartenance
religieuse ou autre et c’était ce point que j’entendais
soulever par ma formule. Désolé, mais le fait de désigner
comme juives des personnes qui sont membres d’une “Union juive”
ne relève pas de ce que vous appelez l’antisémitisme
et que je préfèrerais appeler antijudaïsme.
Ceci dit, on peut par ailleurs être journaliste et ne pas tout savoir
[c’est même une caractéristique fondamentale du journalisme].
“Je pense que "les ennemis de mes ennemis sont mes amis ; Cela
relève du B-A-BA de tout combat politique".
Cette phrase vous a choqué : elle ne constitue pourtant qu’un
constat des conditions dans lesquelles se déroule tout combat politique,
où que ce soit et à quelque époque que ce soit. On
peut regretter cela au nom d’un idéalisme angélique,
mais c’est comme ça. Le combat politique met en jeu des groupes,
des collectifs, des foules. Ce principe, je n’en fais pas une règle
pour les relations entre individus. Et bien sûr, dans le combat
politique, chaque groupe ou courant est libre du choix de ses alliances.
Les attentats en Israël contre les civils
Tout d’abord, il faudrait s’entendre sur la notion de “civils
israéliens” dans le système sioniste ultra-militarisé
où la majorité des adultes juifs des deux sexes sont soldats
d’active ou réservistes, pour ne pas parler des colons, qui
sont pratiquement tous armés. Quant aux attentats, ils ne me réjouissent
pas, loin de là. Mais ne croyez-vous pas que si les Palestiniens
avaient d’autres moyens de se faire entendre, ils les utiliseraient
? Avez-vous suivi la grève de la faim des prisonniers palestiniens
du 15 août au 8 septembre, qui était un bon exemple de tentative
de mouvement non-violent de masse ? Avez-vous vu comment elle a été
réprimée ? Et les prisonniers n’ont pratiquement rien
obtenu de leurs 146 revendications. Et il en a été ainsi
de tous les mouvements pacifiques de revendication palestiniens depuis
des décennies.
Chaque peuple a en son sein une grande diversité. C’est le
cas aussi du peuple palestiniens. Je suis convaincu que dans une société
libre, démocratique et juste, ceux qui sont aujourd’hui présentés
comme des “extrémistes” fonctionneraient dans un cadre
démocratique et pacifique, les uns à gauche, les autres
à droite ou centre.
Je ne puis soutenir les organisations fascistes au prétexte qu’elle
participent à la "résistance". Je ne puis ici,
en France, pas plus qu’ailleurs, soutenir le fascisme quelle que
soit sa coloration. Je n’ai pas la prétention, ici, en France,
de choisir la "bonne voie", ni pour les Israéliens, ni
pour les Palestiniens .
Là, je crois que vous plaquez sur la réalité palestinienne
un schéma politiquement, historiquement et géographiquement
déplacé. «La généralisation est la mère
de l’hostilité. La différenciation est la mère
de la paix » (Batya Gur, écrivain israélienne). Je
remarque une contradiction dans vos propos : vous dites ne pas prétendre
choisir la bonne voie pour les Israéliens et les Palestiniens,
mais en même temps, vous savez quelle est la mauvaise voie pour
les Palestiniens et c’est celle du Hamas et du Jihad islamique.
Mais pourquoi seulement eux ? Que je sache, le Fatah, le FPLP, le FDLP,
pour ne citer que les mouvements les plus connus, commettent aussi des
actions armées, des attentats contre les civils. Pourquoi ne pas
les englober dans votre condamnation du terrorisme et du “fascisme”
? Parce qu’ils ne sont pas islamistes ?
Je ne combats pas le "sionisme" quand il est l’_expression
d’un peuple à disposer de lui même. J’entends
seulement combattre la perversion d’une forme de sionisme oppressant
un autre peuple.
Malheureusement, vous êtes dans l’erreur et je pense en arriver
à notre divergence fondamentale. Inutile de mettre des guillemets
au sionisme. Il n’ jamais été “l’_expression
d’un peuple à disposer de lui même”, pour deux
raisons très simples : il n’y a pas de peuple juif et dès
sa fondation par Herzl, le sionisme a été un projet colonial,
soutenu par les puissances impériales - France et Grande-Bretagne
d’abord, USA et URSS ensuite. Il n’a donc jamais été
ce qu’il prétend être : un “mouvement national
de libération”. Votre position de “sioniste de gauche”,
croyant à l’existence d’un “bon sionisme”,
contre un “mauvais sionisme” qui serait sa “perversion”,
ne tient pas la route si on examine les 107 ans d’histoire du sionisme.
Jabotinsky l’a dit, Ben Gourion l’a fait. Je ne vois pas dans
l’histoire quand le sionisme n’aurait pas “oppressé
un autre peuple”, sans parler de “son propre peuple”,
qu’il n’a cessé de manipuler et de traiter comme du
bétail. Sans oublier que ce sont les sionistes qui ont inauguré
la pose de bombes contre des civils, à Haïfa en nvembre 1937.
J’entends seulement aider dans la mesure de mes moyens à
contribuer à une solution de paix dont ces deux peuples là-bas,
ont infiniment besoin ; il ne m’appartient pas de "choisir
pour eux" une solution que je penserais meilleure ; même si
je pense qu’effectivement "qu’un seul État pour
deux peuples" est peut être la seule solution à moyen
terme, le fait est là : les Palestiniens veulent leur État,
les Israéliens n’en veulent pas ; pour aller plus loin, je
considère devoir combattre à long terme ici et ailleurs
toute forme étatique, en internationaliste convaincu.
L’association pour un seul État démocratique en Palestine/Israël
a été fondée par des Palestiniens et des Israéliens
et regroupe aujourd’hui 600 membres, tant Palestiniens qu’Israéliens,
Européens, Africains, Américains, juifs, musulmans, chrétiens,
agnostiques, athées et autres. Elle s’inscrit dans une continuité
qui va de Martin Buber à Meron Benvenisti, du jeune Arafat à
Edward Saïd. Elle n’est pas un groupe de blancs-becs “allogènes”
qui pensent avoir trouvé la solution à la place des premiers
concernés. Je vous recommande de consulter le site Internet de
l’association pour vous faire une idée plus réelle
: vous pourrez lire les statuts, les noms des membres du comité
directeur, les articles et documents produits à l’occasion
de la première conférence qui a eu lieu à Lausanne
en juin dernier. http://www.one-democratic-state.org/
Par ailleurs, si vous connaissez un moyen pour des humains de devenir
citoyens sans État, faites-le moi connaître : ça m’intéresse
beaucoup ! En passant, je note une autre contradiction dans vos propos
: vous soutenez apparemment la solution des deux “États”,
dont l’un continuerait à être un “État
juif” - ce qui est une pure ineptie et une monstruosité -,
mais quand il s’agit d’un seul État démocratique
et laïc pour tous, appliquant le principe : “Une personne,
une voix”, là, soudain, vous découvrez anarchiste
et “anti-étatique”. Ça me semble pour le moins
étrange, si ce n’est de mauvaise foi.
J’arrête ici pour ce soir. Il y aurait encore tant de choses
à dire et à débattre. Je ne sais pas si mes réponses
rapides vous apportent quelque chose. Comme je l’écrivais
dans ma réponse à Pierre Stambul, je distngue entre ennemis
et adversaires. Je ne vous considère pas comme faisant partie des
premiers. J’espère que vous avez la même position.
Nous vivons actuellement en France une campagne d’intimidation et
de propagande sans précédent qui vise l’ensemble des
mouvements et personnes solidaires du peuple palestinien. Cette campagne
se développe au rythme des horreurs commises par l’armée
et les colons sionistes. Vous savez bien ce que revêt la soi-disant
“lutte contre l’antisémitisme”, qui ne vise qu’à
permettre à la machine de mort sioniste de poursuivre son oeuvre
sinistre. Ne nous laissons pas impressionner et gardons la tête
froide, en affirmant clairement nos convictions, en débattant de
nos divergences, bref, profitons du système démocratique
dans lequel nous avons la chance de vivre.
Salutations canaanites
Fausto Giudice, 27 octobre 2004
« On ne peut pas diffamer impunément des antisionistes
» (chapitre 4)
Et enfin, une réponse qu'Alain Coutte me demande vous transmettre.
Cher
Monsieur,
Pour le Français que je suis, n'adhérant à aucune
des théses extrémistes de gauche, ni de droite, et m'abstenant
surtout de m'immiscer dans une quelconque religion avec des extrémistes
que je rejette, mais aimant avant tout MON pays, la France, tout autant
que Jean-Pierre COHEN (chargé de la communication de la Mairie
de Marignane, mais qui lui adhère au FN), ex-rédacteur en
chef de "Minute", avec lequel j'ai néanmoins beaucoup
de plaisir à débattre avec un contradicteur de son niveau
intellectuel - que je considère néanmoins comme un ami -,
permettez-moi simplement une suggestion à votre organisation dont
je respecte le Président, pour ses positions courageuses :
vous feriez mieux de changer l'UJFP en UFCJP (Union des Français
de Confession Juive pour la Paix) qui aurait le mérite de la clarté
ou, encore mieux, "UFP" (Union des Français pour la Paix).
En effet, je pense que le nom de votre organisation ne peut qu'attiser
l'antisémitisme et la haine entre les religions en France, ce dont
nous ne voulons pas, VOUS et MOI, puisque nous le combattons, au moins
nous sommes d'accord sur un point.
Il y a donc lieu, dans cette période fortement agitée par
les objectifs de Sharon qui consiste à faire immigrer 1 million
de Juifs vers Israël dans les 10 ans, donc à attiser l'antisémitisme
dans le monde, à être extrémement prudent sur les
mots.
Par ailleurs, en tant que citoyen : Français d'abord et laïc
ensuite, je ne puis accepter qu'il y ai deux catégories de Français
:
1- Les Francais,
2- Les Juifs français.
Les Juifs français n'existent pas.
Il n'y a que des Français : de confession juive, tout comme il
y a aussi des Français de confession musulmane, catholique, orthodoxe,....
Sinon, cela revient à dire que ce sont des "Sionistes"
qui se sentent Juifs d'abord et Français accessoirement (pour des
raisons diverses et variées...), ou plutôt Israéliens
avec un passeport français comme me l'indiquait il y a quelques
années à Nice, Bernard Benayoun (je ne pense pas utile de
vous préciser sa confession).
Je n'ai point besoin de vous rappeller que tout «Juif» se
doit de respecter le «Derer Raïm», ce «chemin de
vie» découlant de l‚esprit du judaïsme qui consiste
à mettre en application, au quotidien :
. la pensée,
. la parole,
. l‚action.
Donc, s'il exsite encore dans NOTRE pays des Juifs qui se sentent mal
à l'aise et encore moins Français, je ne peux que leur conseiller
de respecter le «Derer Raïm», et faire leur Alya vers
cet Etat.
Quant à vos positions pour résoudre le conflit israélo-palestinien,
elles vous appartiennent et je n'ai pas à les juger, encore moins
à faire de commentaires.
Je respecte vos positions, respectez également celles des autres.
Sachons débattre intelligemment, comme je le fais avec Jean-Pierre
COHEN autour d'un ou plusieurs whiskies, comme avec tant d'autres, sans
aucun amalgame, et surtout sans insultes.
Il parait que c'est cela aussi l'inlligence...
Salutations patriotiques
Alain COUTTE
coutte@coutte.com
Exils, de Tony Gatlif
: un film à contre-courant - Pour aller aux sources, il faut
remonter le courant |
par
Fausto Giudice, 30 août 2004
Avec
son 14ème film de long métrage, Exils, le cinéaste
gitan Tony Gatlif a réalisé un véritable chef d’oeuvre,
justement récompensé par le prix de la Mise en scène
au Festival de Cannes de 2003. Et ce chef d’oeuvre parfaitement
à contre-courant pourrait, par sa force, faire école et
susciter des vocations.
Qu’Exils soit à contre-courant est parfaitement dans l’ordre
des choses : pour aller aux sources, il faut remonter le courant.
L’histoire : Zano est un jeune musicien, fils de Pieds-Noirs qui
ont quitté l’Algérie en 1962. Son grand-père
était instituteur communiste à Rouïba. Son amie Naïma
est une fille d’émigrés algériens coupée
de ses racines, ignorant l’arabe et en galère depuis l’âge
de 14 ans. Leurs souffrances sont inscrites dans leur corps : chez Zano,
les traces de l’incendie de voiture dans lequel ses parents sont
morts, chez Naïma, des cicatrices des violences subies (on n’en
saura pas plus). Le jeune couple décide sur un coup de tête
d’aller aux sources et donc se met en route pour Alger, lieu mythique
de leurs racines, et dont ils ignorent tout. Leur voyage est à
contre-courant et il croise la grande migration du Nord vers le Sud, à
travers l’Andalousie, où ils rencontrent les Gitans et les
clandestins maghrébins et africains venus tenter leur chance en
Europe après une traversée périlleuse du détroit
de Gibraltar. Ce sont les images de cette migration-là qui, normalement,
nous abreuvent à longueur de reportages et de documentaires télévisés.
Mais Zano et Naïma ont choisi d’aller à contre-courant.
Ainsi, ils pénètrent clandestinement en Algérie à
partir du Maroc par les chemins utilisés habituellement dans l’autre
sens par des milliers d’Algériens qui “brûlent”
(_expression utilisée dans tout le Maghreb pour désigner
l’émigration clandestine]. Dans une scène métaphorique
et onirique aux environs de Mostaganem, on les voit remonter une foule
silencieuse d’Algériens qui sont tous en marche vers le Maroc
et, au-delà, l’Espagne et l’Europe.
Arrivés finalement à Alger, quelques jours après
le tremblement de terre (un tremblement de terre réel), Zano et
Naïma sont accueillis par une confrérie, une tariqa d’inspiration
soufie (sans doute la Qadiriya) et se livrent à une séance
de transe, au cours d’une scène de 10 minutes filmée
d’un seul tenant, sans raccords, qui est l’apogée et
la fin du film.
Zano est un alter ego de Tony Gatlif. Le cinéaste, de son vrai
nom Michel Dahmani, est né à Alger dans une famille de Gitans
andalous en 1948. En 1962, il débarque sur le pavé marseillais
: il est cireur, mendiant, petit délinquant, mais apprend aussi
à lire, à écrire et à dessiner. La rencontre
avec l’acteur Michel Simon le sauve de la rue : il découvre
le théâtre et monte sur la scène du TNP en 1971, aux
côtés de Depardieu. Mais rapidement, il passe à la
musique et au cinéma. Il a attendu 40 ans pour oser retourner en
Algérie, à l’occasion du tournage du film.
La force d’Exils tient à plusieurs qualités, fort
rares dans le cinéma européen et occidental.
Première qualité : les personnages et les scènes
ne sont jamais factices. Les Gitans sont des vrais Gitans, les clandestins
qui travaillent sur les plantations d’Andalousie sont des vrais
clandestins. Jamais le regard porté sur les gens par Gatlif ne
fait d’eux des “autres”, contrairement à la plupart
des films occidentaux qui nous montrent les “migrants” comme
des oiseaux exotiques et énigmatiques. Le regard de Gatlif est
intérieur.
Deuxième qualité : la musique du film - composée
en grande partie par Gatlif lui-même - n’est ni une illustration
ni une paraphrase mais un élément à part entière
du récit. Elle nous informe sur le cheminement des gens décrits.
Troisième qualité : l’enfer est pavé de bonnes
intentions et il n’y a pas de place dans le film pour les bons sentiments.
Ainsi, Naïma, confrontée à l’Islam dans ses “signes
extérieurs d’appartenance” - le voile et la robe longue,
noire - craque, et c’est normal. Tout cela lui est étranger,
elle qui a grandi comme une fleur sauvage dans une banlieue française.
Quatrième qualité : la fin de ce voyage aux sources est
inattendue. Ce n’est pas dans une mosquée que Zano et Naïma
se retrouvent, mais dans une maison, accueillis, tels qu’ils sont,
par des gens simples qui recourent à des rites très anciens
alliant la spiritualité et la thérapie. La transe chasse
ainsi les démons qui habitent les humains. Elle est religieuse
au sens étymologique : elle établit, ou rétablit
un lien entre les gens, une fois que ceux-ci se sont retrouvés
eux-mêmes. On retrouve ces rites dans tout le Maghreb et ils sont
si fortement enracinés dans les cultures populaires que nul n’est
parvenu à les éradiquer. C’est que, sans doute, ils
sont efficaces et permettent aux gens de trouver la force de résister
à tous les malheurs qui leur tombent sur la tête depuis si
longtemps.
Zano et Naïma ne savaient pas ce qu’ils cherchaient en partant.
Ils n’avaient pas construit de scénario ni fantasmé
une “vie nouvelle”. À l’arrivée, c’est
eux-mêmes qu’ils ont trouvé, au fin fond d’une
banlieue d’Alger. D’autres jeunes déracinés
ont, comme eux, pris la route, et, via l’Afghanistan, se sont retrouvés
à...guantanamo. Ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils
se sont mis en route à contre-courant, allant du Nord vers le Sud
alors qu’il semble que la majorité des gens qui se déplacent
sur terre aujourd’hui aillent du Sud vers le Nord, de la misère
vers la richesse factice de l’Occident. Mais comme Exils nous le
démontre, par un récit de vie et non par un discours idéologique,
il n’y a plus aujourd’hui de centre ou de périphérie.
Nous sommes tous des étrangers à la recherche de nous-mêmes.
Exils est un film d’actualité, qui sort en France, en Belgique,
en Suisse et au Canada à une période où de plus en
plus de thérapeutes en recherche cherchent à s’inspirer
des pratiques des peuples “archaïques” pour soigner le
mal-être de leurs patients. Des pratiques collectives et non pas
individuelles, qui refusent la coupure entre le mental, le psychique et
le physique, si caractéristique de l’approche occidentale,
dont on vit désormais les limites et l’inefficacité.
On peut acheter le CD de la bande originale du film. Il est distribué
par Naïve.
[Les Parisiens auront de plus la chance de vivre la “transe”
au théâtre des Bouffes du Nord, où auront lieux trois
concerts intitulés Exils en concert - Du flamenco à la transe,
les 2,3 et 4 septembre 2004, à 20 h 30. Au programme : des musiciens
et danseurs gitans catalans et andalous, tsiganes, des percussions d’Iran
et d’Irak et des musiciens et danseurs de transe orientale. Bouffes
du Nord, 37 bis, bd de la Chapelle, 75010 Paris, Métro : La Chapelle.
Prix des places : 22 €. Réservations sur :
http://infoconcert.francebillet.com/fiche_manifestation.jsp?codman=BNEXI]
«
Ici l’hiver dure douze mois. Le reste du temps c’est
l’été »
Le Musée d’Ethnographie de Genève restitue le
Goulag soviétique |
par
Fausto Giudice, 1er juin 2004
S’il
est une exposition qui en cette année 2004 vaille le déplacement
en Europe, c’est celle que le Musée d’ethnographie
de la Ville de Genève consacre à un sujet qui n’a
malheureusement pas marqué la mémoire européenne
avec autant de force que l’ont fait les camps nazis. Cette exposition
très remarquable s‘appelle en toute simplicité : “Goulag,
le peuple des zeks”. J’ai profité d’un passage
à Genève, où j’étais invité par
la section suisse d’Amnesty International à une conférence
sur le camp de concentration US de Guantanamo, pour visiter cette exposition.
C’est un véritable choc. Je ne peux donc qu’encourager
tout un chacun à aller voir l’exposition ou, du moins, à
se procurer son excellent catalogue. Il est recommandé de prendre
une journée pour se rendre à l’annexe du Musée
d’Ethnographie, située dans une belle villa XIXème
de syle “Lac Léman” au coeur d’un parc avec vue
plongeante sur ‘impressionnante vallée de l’Arve. Le
samedi et le dimanche, l’exposition est ouverte de 10 h à
17 h et je ne saurais trop recommander de vous munir d’un pique-nique.
Il vous faudra deux heures pour visiter calmement l’exposition.
Vous pourrez descendre pique-niquer au bord de l’Arve, puis remonter
au musée pour visionner quelques-uns des nombreux films qui sont
présentés en libre-service.
Une
réalité occultée
Autant les camps nazis nous sont rappelés quotidiennement, autant
les camps soviétiques semblent avoir disparu de la conscience européenne.
Et pourtant, 60 millions d’êtres humains y sont passés
de 1923 à 1961 et leurs derniers détenus n’en sont
sortis qu’en 1986. Si le chiffre quasi-magique des “six millions
de juifs” morts dans les camps nazis est devenu une donnée
usuelle, banale, il n’y a pas de chiffre sur le nombre des morts
du Goulag : 10, 20, 30 milions ? Nul ne le sait. La Russie post-soviétique
est la première à ne pas aimer se souvenir de cette page
obscure de son histoire. S’il n’y avait pas l’association
russe “Mémorial” pour entretenir la mémoire,
faire des recherches, collecter des souvenirs, des documents et des traces,
il n’y aurait bientôt plus aucune trace de cette immense tragédie.
“Mémorial”, qui a créé un minuscule musée
à Moscou, a d’ailleurs collaboré avec le Musée
d’Ethnographie pour réaliser cette exposition. Les petits
objets sauvés de l’oubli constituent d’ailleurs les
éléments les plus émouvants de cette exposition.
On a beau avoir lu L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljenitsyne
et Les Récits de la Kolyma, l’hallucinant recueil de 1500
pages de Varlam Chalamov (éditions Verdier, Lagrasse 2003, voir
l’article de Dominique Fernandez, La mort en direct dans Le Nouvel
Observateur du 30 octobre 2003), c’est autre chose que de voir de
ses yeux les misérables protections contre le froid inhumain qui
étaient censées sauver les malheureux déportés
de la mort par glaciation : chapka (bonnet à oreillette), valenki
(bottes en feutre), roukavista (moufles de travail). Comme l’a dit
un survivant, à la Kolyma, le gaz, c’était le froid.
Mais commençons par le commencement.
Goulag, d’abord : ce mot est l’acronyme de la désignation
officielle Glavnoe upravlenie lagereï, Direction principale des camps.
C’était l’instance administrative chargée de
la gestion des camps de 1930 à 1953. Par extension, ce mot a désigné
l’univers concentrationnaire des camps.
Zeks ensuite : ce mot désignant les détenus des camps provient
de l’abréviation z/k, “détenu du canal”.
La
“civilisation du Goulag”
Ce qui frappe d’emblée quand on visite l’exposition,
c’est la carte des “camps de travail correctif”. Alors
qu’on a généralement tendance à associer le
Goulag à la lointaine Sibérie, notamment à la Kolyma,
située dans l’extrême-nord-est de cette Sibérie,
on constate que les camps pullulaient dans la Russie d’Europe, autour
de Moscou et du Donbass à l’Oural, en passant par Rostov,
Volgograd, Kazan, Perm et Sverdlovsk. Les camps n’étaient
donc pas tous dans le désert glacé de la taïga, mais
en grande partie dans des zones fortement peuplées et “civilisées”.
Deuxième constat : la durée de ce système, 30 ans
d’activité à plein rendement et 63 ans avant de disparaître
(presque) totalement. Un homme adulte sur cinq a connu les camps ou la
déportation durant la période soviétique, de 1917
à 1991. Les camps nazis n’ont, eux, duré que 11 années.
Troisième constat : les camps de travail correctif constituant
l’archipel du Goulag avaient deux objectifs. Le premier est idéologique
: il s’agit de “tuer le vieil homme” et de créer
l’homme nouveau. Un terrible slogan bolchévique résume
cet “idéal” : «Avec une main de fer, nous conduirons
l’humanité au bonheur. » Le second est économique
: les zeks doivent produire et transformer, peu importe quoi, mais il
faut que ça bosse, ça bosse (et ferme sa gueule). Ici, le
“travail” ne rend pas “libre” (slogan du camp
d’Auschwitz : “Le travail rend libre”), mais “bon”.
Et bien sûr, même si le seul bon ennemi de classe est l’ennemi
de classe mort, le système du Goulag, même s’il a connu
une période terrible (en 1937-1938) d’exterminations de masse
par fusillades à la chaîne (600 000 exécutions), ne
pratique l’extermination que par défaut : on laisse le soin
au froid, à la faim et à l’épuisement de liquider
les zeks. Ici, il n’y a jamais eu de programme établi d’extermination.
Les
âmes mortes
Mais si on n’a pas tué systématiquement les corps,
on a assurément tué les âmes. La “civilisation
du Goulag” a non seulement marqué le paysage de son empreinte
durable - combien de grands travaux et de villes n’ont-ils pas été
réalisés et construits par des zeks ? - mais l’homo
sovieticus et post-sovieticus. Le fatalisme et la résignation propres
aux Russes et autres ex-Soviétiques d’aujourd’hui,
loin de relever d’une quelconque “âme slave”,
viennent assurément de l’expérience traumatisante
du Goulag, où des millions de personnes aujourd’hui vivantes
sont nées. Et toute la société a été
gangrenée, puisque le Goulag, beaucoup plus que les camps nazis,
a accueilli toutes les classes sociales, toutes les catégories
professionnelles, toutes les nationalités et ethnies, depuis des
simples moujiks jusqu’à des pontes de l’appareil communiste,
léninistes et staliniens convaincus, en passant par absolument
tous les genres d’hommes et de femmes, des popes orthodoxes aux
imams tchétchènes en passant par tous les “hitléro-trotskystes”
et autres “boukhariniens. Les trois commandements des zeks pourraient
être la devise de la Russie, de l’Ukraine et des autres républiques
post-soviétiques d’aujourd’hui : «Ne crois rien,
ne crains rien, ne demande rien ».
L’approche ethnographique choisie par les concepteurs de l’exposition
genevoise est riche de prolongements possibles. De fait, les études
“goulaguiennes” n’en sont qu’à leurs débuts
et beaucoup de cette histoire tragique reste encore à rechercher
et à documenter. Pour comprendre et, bien sûr, pour armer
les consciences contre des répétitions.
En attendant, les concepteurs de l’exposition semblent avoir fait
leur la sentence de Varlam Chalamov : « Pourquoi ? C’est une
question qui ne se pose pas dans les rapports entre un homme et un État.
» Évitant de répondre à la question du pourquoi,
ils se sont concentrés sur les réponses à apporter
à la question du comment. Ils nous proposent donc un parcours en
treize stations - comme on parle de stations d’un chemin de croix
- qui nous fait pénétrer par étapes dans l’horreur,
par la force des images et des objets exposés, soutenus par des
textes d’une grande et rare qualité.
Les treize stations sont intitulées :
Géographie - Vestiges d’une civilisation disparue
Origines - De l’ennemi du peuple à l’homme nouveau
Arrestation - Le passage à “l’autre monde”
Le camp - Un pastiche d’habitat
Régime - Discipline et surveillance
Hiérarchie - Les dieux, les chefs, la pègre et le moujik
Travail - Esclavagistes des temps nouveaux
Technique - L’âge de la brouette
Vie quotidienne - Quand la faim tue les sentiments
Survie - rester humain en préservant son espace privé
Cylture et propagande - “Les sections culturelles et éducatives”
femmes et enfants - Et pourtant les enfants naissent
Mort, évasion, libération - Comment sortir du Goulag ?
Se plonger dans la tragédie oubliée du Goulag soviétique
en des temps où un nouvel archipel concentrationnaire, américain
et planétaire celui-ci, s’édifie de l’Afghanistan
à Cuba, en passant par l’Irak et d’autres pays, c’est
non seulement faire oeuvre de remémoration mais puiser dans l’expérience
humaine des Soviétiques pour tirer des enseignements très
actuels.
Alors, que vous soyez Parisien, Lyonnais, Marseillais, Bruxellois, Namurois,
milanais, Turinois, Francfortois, Londonien ou Berlinois, cet été,
n’hésitez pas et précipitez-vous à Genève
!
•
Musée d'ethnographie de la Ville de Genève, Annexe de Conches,
Chemin Calandrini 7, 1231 Conches, mardi-vendredi 13h à 17h, samedi-dimanche
10h à17h, jusqu’au 2 janvier 2005. www.expo-goulag.ch
Si vous êtes usager des transports en commun : prendre le bus (ici
appelé “tram”) n°8 devant la gare de Cornavin et
descendre à l’arrêt Calandrini. Si vous êtes
en voiture : traverser le Rhône vers Plainpalais et prendre la Route
de Florissant, passer devant le magasin Migros de Rieu, continuer vers
Conches jusqu’au Chemin Caladrini.
•
Si vous ne pouvez vous rendre à Genève, achetez le remarquable
catalogue “Goulag le peuple des zeks”, sous la direction de
Geneviève Piron, éditions infolio, 2004, 160 p., broché,
23 x 28 cm, plus de 200 photos en n/b et couleurs, ISBN 2-88474-107-0,
39 Francs suisses ou € 26 Euro. Diffusion en France : Les Belles-Lettres.
www.infolio.ch. Ce catalogue, outre l’intégralité
de l’exposition, contient une partie de dix articles qui éclairent
divers apsects du Goulag. Nous avons été particulièrement
intéressés par l’article de l’historienne et
journaliste au Washington Post Anne Applebaum : “Goulag et Shoah
: si semblables et si différents”. Nous y avons appris notamment
que le terme de “camp de concentration” a été
inventé par les Esagnols lors de la guerre de Cuba, en 1895-1898.
Autrement dit, les USA, en ouvrant un camp de concentration à Guantanamo,
n’ont fait que revenir aux sources. Anne Appelbaum a publié
en 2003 “Gulag, a history” chez Doubleday à New York,
à paraître en français chez Grasset éditeur.
• Pour les enseignants, signalons que le Musée ethnographique
a édité un ouvrage pédagogique destiné aux
élèves, "Voyage au pays du Goulag", co-édité
avec le le Département de l'Instruction Publique (DIP) suisse,
qui présente les textes de l’exposition et est illustré
par Bertola. Pour toute information, contacter Fabienne Finat, chargée
des animations pédagogiques du Musée d'ethnographie au 00
41 22 418 45 81 ou fabienne.finat@ville-ge.ch
• Si vous n’avez pas les moyens d’acheter ce catalogue,
il vous reste la ressource d’aller sur Internet :
- Totem n°40, journal du Musée d’ethnographie, présente
l’exposition en douze pages passionnantes : http://www.expo-goulag.ch/pdf/totem40.pdf
- Vous pouvez aussi accéder aux cartes interactives des camps du
Goulag, réalisées par des chercheurs russes : http://www.expo-goulag.ch/cartes.htm
• La bibliographie la plus complète sur le Goulag est due
à Hélène Kaplan. Elle est consultable à :
http://www.GULag-italia.it/gulag/frameset_biblio_generale.html
Musée
d’ethnographie, Case postale 191, 1211 Genève 8, Tél.
41 22 418 45 44, Fax 41 22 418 45 51. Courriel : musee.ethno@ville-ge.ch
L’association
Mémorial
Mémorial est une des premières organisations non gouvernementales
fondées en Russie post-soviétique. Créée en
1988, elle rassemble alors des centaines de milliers de personnes qui
désirent élever un monument aux victimes du régime
communiste. Aujourd’hui, l’organisation comprend 86 associations
nationales et régionales dans 7 pays différents (Russie,
Ukraine, Lituanie, Kazakhstan, Géorgie, Pologne et Allemagne).
En 15 ans, Mémorial a rassemblé d’importantes collections
concernant l’histoire de la terreur en URSS, en particulier des
documents d’anciens prisonniers politiques. Les archives du centre
de Mémorial à Moscou contiennent à elles seules plus
de 100 000 dossiers personnels comprenant des souvenirs, des journaux
intimes, des lettres et des photos de détenus. Les chercheurs de
Mémorial ont travaillé abondamment dans les archives d’État
où ont été trouvés de nombreux matériaux
auparavant secrets, en particulier des photos des camps staliniens datant
des années 1920-1940.
Mémorial possède aussi des milliers de dessins faits par
des artistes dans les camps ainsi que des objets du quotidien: instruments
de travail, meubles, habits, vaisselle, objets divers confectionnés
par les détenus. Ces objets ont été transmis par
les détenus eux-mêmes ou par leur famille.
Des membres de l’association ont entrepris des expéditions
à la Kolyma et en Sibérie pour retrouver les restes des
camps désaffectés, les photographier et récolter
les vestiges restés sur les sites.
L’association conduit différents types d’activités:
• étude de l’histoire des répressions en URSS,
publication de documents et de listes des victimes des répressions,
recherche scientifique, conférences et expositions, travail avec
les écoliers
• actions visant à favoriser la réhabilitation des
victimes des répressions, aide aux anciens prisonniers politiques
• récolte et publication d’informations sur le respect
des droits de l’homme en Russie aujourd’hui (en particulier
en Tchétchénie) et dans les pays de la CEI
Grâce à la collaboration avec Mémorial et ses institutions
partenaires en Russie, le Musée d’ethnographie de Genève
est en mesure de présenter des objets, des photographies et des
documents qui nous montrent le Goulag vu de l’intérieur.
www.memo.ru
L’histoire
des camps de concentration
« [...] l’histoire des camps de concentration remonte à
la fin du XIXe siècle. Je définis un camp de concentration
par le fait qu’on y enferme des gens non pas pour ce qu’ils
font mais pour ce qu’ils sont. Ces premiers camps sont réservés
à un type particulier de prisonnier : civil, non criminel, membre
d’un groupe “ennemi” ou en tous les cas à une
catégorie de gens qui, en raison de leur race ou de leurs opinions
politiques, sont jugés dangereux ou “extérieurs”
à la société.
Les premiers camps de concentration voient le jour à Cuba, en 1895,
quand l’Espagne tente de mettre fin aux insurrections locales par
la reconcentración, c’est-à-dire en déplaçant
les paysans cubains pour les “concentrer” dans des camps,
où ils sont privés du soutien de la population. En 1900,
le terme espgnol de concentración (traduit en anglais) sert à
décrire un projet similaire pendant la guerre des Boers en Afrique
du Sud, quand des civils boers sont “concentrés” dans
des camps, afin de les empêcher d’abriter des combattants
boers.
Le terme analogue - kontslager - apparaît en russe, probablement
parce que Trotski connaît bien l’histoire de la guerre des
Boers. En 1904, des colons allemands en Afrique du Sud-Ouest inventent
une nouvelle variante de camps, où les indigènes sont condamnés
aux travaux forcés.
Il existe des liens étranges entre ces camps allemands en Afrique
et les camps nazis, construits trente ans plus tard. C’est grâce
à l’épisode africain, en effet, que le mot Konzentrationslager
fait son entrée dans la langue allemande en 1905. Et le premier
commissaire impérial de la Deutsches Süd-West Afrika est un
certain Heinrich Göring, père de Hermann qui fondera le premier
camp nazi en 1933. De plus, dans les camps allemands d’Afrique,
deux professeurs du docteur Joseph Mengele prcèdent aux premières
expériences médicales sur des prisonniers indigènes,
notamment pour prouver la supériorité de la race blanche.
[...] les dépravations de certains colons européens contribuent
à ouvrir la voie du totalitarisme européen du XXe siècle.
Ayant écrasé ses propres indigènes, l’empire
russe est sur la même longueur d’ondes. Dans la nouvelle de
Léon Tolstoï, Anna Karénine, le mari de celle-ci affirme
la nécessité pour les cultures supérieures d’absorber
les cultures inférieures. Comme tous les Russes éduqués,
les bolchéviks sont certainement au courant des liquidations des
Kirghizes, des Bouriates et autres Tchouktches. Or, tout en prétendant
défendre les opprimés, ils ne s’intéressent
guère au sort des “petits peuples”, attitude qui en
dit long sur leur engagement pour un monde plus juste ! »
Anne Applebaum
Goulag et Shoah : si semblables et si différents, in “Goulag
le peuple des zeks”, pp.101-102
Dossier : Accusée
Skandrani, levez-vous !
|
par
Fausto Giudice, 16 mai 2004
|