quibla.net Le quotidien online des Musulmans libres et actifs et leurs alliés
Votre publicité ici
   
LA BIBLIOTHEQUE QUIBLA

Gilad Atzmon

Gilad Atzmon est écrivain et musicien. il a fait des études de philosophie. Il est l'auteur de deux romans :
- A Guide to the Perplexed, traduction anglaise de Philip Simpson, éditions Serpent's Tail, Londres, 2002 (www.serpentstail.com), traduction française : Guide des Égarés, éditions Phébus, mars 2005, 192 p., 15 €;
- My one and only love, éditions SAQI, Londres, 2005 [www.saqibooks.com]. Clarinettiste et saxophoniste, il a été sacré meilleur musicien de jazz britannique de 2003 par la BBC. Né en Palestine en 1963, il a quitté Israël après ses 3 ans de service militaire. Il est désormais citoyen britannique.
Avec son groupe The Orient House Ensemble, il vient de publier le CD "Musik, re-arranging the 20th Century", ENJA Records 2004.
On peut trouver les textes originaux, en anglais, de ses articles publiés ici en français, sur son site http://www.gilad.co.uk/

Sex et politique

À propos du sionisme. Et d'autres idéologies marginales

Réponse à Daniel Barenboim, 16 novembre 2004
Le contenu de la paix, dans une nouvelle tonalité, par Daniel Barenboim, Haaretz, 16 novembre 2004
La passion d'Arafat, 14 novembre 2004
Le mur de séparation et le mythe de la gauche israélienne, Gilad Atzmon, 10 juillet 2004
« Not in my name ! » « Pas en mon nom ! » - Une analyse de la rectitude juive, 13 juin 2004
De l'antisémitisme, 16 décembre 2003
Les erreurs les plus fréquentes du peuple israélien, 24 août 2003
Anatomie d'un conflit intrinsèquement irrésolu. Une réflexion philosophique personnelle, décembre 2000


Sexe et politique


par Gilad Atzmon. Source : http://gilad.co.uk. Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier


Introduction par Israel Shamir

[Cet essai absolument brillant et dérangeant de Gilad Atzmon est publié en anglais sur son site www.gilad.co.uk Gilad s'empare des outils du discours philosophique moderne (il appartient à l'école wittgensteinienne), pour expliquer notre position, consistant à nous opposer à la domination de l'esprit judaïque. Il ressuscite Otto Weininger, fait appel au jeune Marx et part du point où les antisionistes ordinaires aboutissent péniblement. Un article à lire, et à savourer, pour la profondeur de sa pensée.]

Il s'agit d'une conférence que Gilad a prononcée chez Bookmarks, une librairie marxiste de Londres, tandis que, dehors, un groupe de juifs manifestaient et exigeaient qu'on le fasse taire. C'était là quelque chose d'absolument attendu : les juifs, c'est-à-dire les gens qui se considèrent « juifs » avant toute chose, ne peuvent qu'être aussi horrifiés par Gilad qu'un macho le serait par Loretta Bobbitt [Cette femme est devenue célèbre pour avoir sectionné les genitalia de son conjoint, ndt]. Ils sont totalement incapables de défendre leur position : ils ne pouvaient que le faire taire, ou capituler devant sa logique impeccable. Ce qui est amusant, c'est qu'il y a eu, y compris, des juifs antisionistes qui sont venus manifester contre Atzmon et faire signer une pétition exigeant des libraires qu'ils annulent sa conférence.

D'un autre côté, c'est aussi logique : si Gilad avait choisi de s'exprimer dans un club sélect de Park Lane, quelques juifs conservateurs (peut-être même quelque lord ?) auraient exigé l'annulation de sa conférence. S'il s'était adressé à des hommes d'affaires américains, ils lui auraient lancé un Foxman aux trousses (plus exactement : aux trousses du propriétaire de la salle...)

Mais voilà : c'est dans une librairie marxiste que Gilad s'exprimait. Alors ­ un peu de logique ! ­ qui allaient-ils lui envoyer, pour tenter de l'empêcher de parler ?

Bingo : des juifs antisionistes ! Ainsi, ces protestataires ont révélé leur qualité intrinsèque première : ils ont senti qu'ils étaient plutôt représentatifs de la juiverie au sein de la Gauche antisioniste que des antisionistes d'origine juive.

Nous nous en sommes rendu compte depuis belle lurette, puisque cela fait pas mal de temps que nous avons cette cinquième colonne au sein de notre mouvement, et voici que cette tribune a permis de la matérialiser et de la rendre visible : ils ont signé de leurs noms une pétition sur le ouèbe contre Gilad Atzmon et Paul Eisen, à l'adresse suivante :

http://www.sd-il.com/politics/statements/signLetter.php

Tous les pétitionnaires (des Etats-Unis, d'Angleterre, d'Israël, etc) sont essentiellement des membres d'associations séparatistes du style « Jews For » [« Les juifs pour ceci », « Les juifs pour cela », « Les juifs pour patati-patata »] ou Jews Against [« Les juifs contre ceci », « Les Juifs contre cela », « Les juifs contre patati-patata » ] (je me demande bien comment il se fait que nous n'ayons pas été gratifiés, à l'époque, de l' « Association des Blancs contre l'Apartheid » ? ! ?)

Il faut étudier cette liste, car une telle sortie collective du placard est de grande valeur. Elle comporte Abe Weizfeld, un nationaliste juif avoué, du Canada, qui se décrit comme « survivant de la deuxième génération » et dirige une Organisation de Libération du Peuple Juif qui ne comporte qu'un seul adhérent : Abe Weizfeld. Il mène une guerre sans merci aux Palestiniens principalement parce qu'ils désignent leurs tortionnaires par « les juifs ». Ahmad Abouali, de Naplouse, a écrit, à son sujet : « Le problème, avec Abraham, ce n'est pas seulement le fait qu'il soit un nationaliste juif, mais bien plutôt qu'il soit un homme plein de haine et de colère envers les « autres », parce qu'ils maltraitent les juifs qui lui ont permis, à son insu, de devenir un porte-parole des sionistes. »

Il y a une certaine Deborah Maccoby, qui a reçu un traitement particulier dans l'essai drolatique de Gilad, Les Protocoles des Sages de Londres [http://www.israelshamir.net/friends/Contributor6.htm ]. Elle a été décrite excellemment par Joachim Martillo : « Elle est la fille de Hyam Maccoby, l'exact pendant des professeurs d'Hitler. Deborah Maccoby est une victime des idées perverties de son père, qui sont le pendant ashkénaze des élucubrations allemandes proto-nazies et nazies. On pourrait même avancer que cette Deborah Maccoby a grandi dans un foyer familial nazi totalement impénitent. »

Il y a un fieffé menteur, Ronald Rance : voir à son sujet mon article No Cricket [http://www.israelshamir.net/english/No_Cricket.htm]

Il y a un Américain, Mitchell Plitnick, qui a justifié l'assassinat de Palestiniens chrétiens ; lire mon article intitulé Chicago Powwow : [http://home.mindspring.com/~fontenelles/shamir12.htm ]

Il y a Tony Greenstein, un trotsko britannique stupide, voir : http://groups.yahoo.com/group/togethernet/message/17344
et aussi : http://peacepalestine.blogspot.com/2005/06/gilad-atzmon-tony-greenstein-debate.html


Mais la description détaillée des autres gauchistes, fils et filles d'Abe Foxman, peut attendre.

Naturellement, ce dont il est question ici n'est en aucun cas une fracture ethnique ou raciale. En effet, selon ces critères, Gilad est tout aussi juif que l'un quelconque de ses contempteurs. Permettez-moi de citer un e-mail remarquable de notre amie Miriam Reik, une excellente personne de « no nonsense », à New York, qui a refusé de signer la pétition. Par ailleurs, la liste des pétitionnaires comporte quelques adeptes gentils, comme Sue Blackwell, qui prend ses décisions en fonction de ce que lui disent « Les juifs pour la paix », comme elle l'avoue elle-même sur son blog : « J'ai eu l'opportunité d'examiner ce site de plus près, et de consulter des amis juifs afin de savoir ce qu'ils en pensaient. » [ http://www.sue.be/pal/ ] Pas étonnant, avec une telle guidance, que son initiative de boycott d'Israël dans les universités britanniques ait échoué lamentablement !

Il n'est absolument pas question, non plus, de religion, puisque ces protestataires sont de complets agnostiques. Ce dont il est question, c'est bien d'esprit, de cet esprit judaïque que nous trouvons, à la base du sionisme.

Gilad et Paul ont été attaqué par les nationalistes juifs « de gôche », soi-disant en raison de leur attitude non-orthodoxe vis-à-vis de la narration holocaustique. Soi-disant, parce que leur rejet du paradigme juif est bien plus profond que ce shibboleth [cette marotte] des présuppositions de l'Anti-Defamation League. Gilad a affirmé, à juste titre, que l'_expression « négationniste de l'Holocauste » n'est rien d'autre qu'un idiolecte sioniste. Nous n'avons nul besoin de remettre en cause les « faits », contrairement à nos adversaires, dont c'est la fichue manie. J'ai diffusé récemment quelques textes démontrant de manière convaincante que cette focalisation de l'attention sur des morts juives est raciste, malsaine, néfaste pour tout le monde, juifs y compris. Les antisionistes sont conscients du poids des propos du cinéaste juif français Claude Lanzmann : « Quiconque aura parlé de « shoah » parlera de « tsahal » [l'armée israélienne] ». Ce même Lanzmann a déclaré : « Si la Shoah est importante, alors le Christ n'a aucune importance » ; ces propos devraient mettre sur leurs gardes ceux, parmi nous, qui sont chrétiens ou musulmans.

Quoi qu'il en soit, leur piquet de protestataires a lamentablement échoué : les socialistes et les antisionistes britanniques n'ont pas cédé à leur chantage. C'est là un signe très encourageant du changement de l'air du temps, et une preuve tangible que la Gauche n'est pas en état de mort cérébrale. Gilad et Paul ont fait un bien énorme, en faisant ainsi sortir les termites avant qu'elles n'aient bouffé toute la maison.
[Lire des compléments à ce sujet sur le blog de Mary Rizzo : peacepalestine.blogspot.com ]


Pourquoi «les antisémites les plus déterminés se trouvent parmi les juifs eux-mêmes » :
« Juste là, à l'intérieur de moi, une guerre est en train de prélever son tribut »

Le sexe et la politique ­ Conférence de Gilad Atzmon, donnée à la librairie marxiste Bookmarks, à Londres, le 17 juin 2005

http://www.gilad.co.uk/html%20files/sexpolitics.html


Otto WEININGER
(03.04.1880 ­ 03.10.1903)
http://www.ilmondodisofia.it/weininger.htm
Aujourd'hui, je vais vous parler d'un homme qui a été mis à l'écart de notre discours intellectuel. Etant donné l'immense influence de ce penseur au cours de la première moitié du vingtième siècle, sa totale occultation ne manque pas de soulever quelques questions. Wittgenstein voyait en lui un penseur considérable, James Joyce s'était inspiré de sa biographie, dans son roman Ulysse. L'homme inspira Robert Musil et Herman Broch. Je peux aisément retrouver sa pensée chez Lacan et chez Heidegger. Freud débattait ses idées, et Hitler lui-même a parlé de lui, reconnaissant qu' « il existait un juif correct, mais que même lui s'était suicidé ». Otto Weininger fut une des figures intellectuelles les plus influentes, tout au long des quatre premières décennies du vingtième siècle et, néanmoins, je pense que vous êtes peu nombreux, dans cette salle, à être familiarisés avec sa pensée, ou même à avoir entendu citer son nom auparavant. Je pense que je dois vous dire pourquoi ? Mesdames et Messieurs, Otto Weininger était raciste, antisémite et radicalement misogyne. Il n'aimait ni les juifs ni les femmes. Mais, je vous le donne en mille : il était lui-même juif et, pour autant que la recherche historique puisse prouver quoi que ce soit en la matière, il était un juif efféminé

Que je vous rassure tout de suite : les tendances sexistes et antisémites de Weininger n'ont pour moi aucun intérêt. Tout au plus, je trouve ces deux aspects, dans ses écrits, plutôt amusants. Beaucoup de ses affirmations ne sauraient être prises par trop au sérieux. Ses fulminations anti-femmes évoquent l'image d'un écolier turbulent qui s'efforce tant bien que mal de se concilier le monde des adultes. Et pourtant, Weininger est un des penseurs les plus étonnants que j'aie jamais rencontrés. Sa compréhension de la notion du génie pourrait trouver aisément sa place dans les derniers chapitres de la troisième critique de Kant. Sa compréhension de la sexualité est époustouflante. Et lorsqu'on sait que son ouvrage a été publié alors qu'il avait tout juste vingt et un ans, ses nombreux détracteurs reconnaissaient eux-mêmes que cet homme avait un talent exceptionnel. En deux mots : il y a chez Weininger bien trop de sagesse pour que nous le mettions de côté, sans prendre la peine de l'étudier. Mais il y a plus : personnellement, je dois reconnaître que Weininger m'a aidé à comprendre qui je suis, ou plutôt qui je puis être, ce que je fais, ce que je tente de réaliser et pourquoi il y a des gens qui s'efforcent sérieusement de m'en empêcher. Weninger a publié « Sexe et Caractère », son seul et unique ouvrage, en 1903. A l'époque, il avait tout juste vingt et un ans. Ce livre a été présenté comme une étude philosophique de la sexualité. Il s'agit en réalité d'une attaque féroce de la notion de la femme, à la fois en tant que concept et en tant qu'apparence.

Mais ce n'est pas seulement les femmes que Weininger semble mépriser : le juif, qu'il présente comme un être dégradé, est très loin d'être présenté à son avantage. L'Anglais est présenté comme efféminé. Laissez-moi le dire clairement : Weininger est outrancier. Certaines de mes associées qui ont vu le livre l'ont laissé tomber avant d'avoir fini de lire le premier paragraphe. Et pourtant, j'y insiste : presque chaque phrase, dans l'ouvrage de Weininger, relève de la catégorie prestigieuse de la littérature incitant à la réflexion. Certes, Weininger est raciste, il est sexiste, il hait les femmes, il hait les juifs, il hait pratiquement tout ce qui n'est pas la masculinité aryenne. Sa tendance aux formules mathématiques est quelque peu puérile, et sans conteste surannée. Il commet parfois des erreurs caractérisées, mais il me fait réfléchir. Et, avec votre permission, j'aimerais partager avec vous mes réflexions à propos de cet homme étonnant.

Sexualité


L'hypothèse de départ de Weininger est loin d'êtreoriginale. L'Homme et la Femme, explique-t-il, ne sont que des types. Autrement dit, l'apparence individuelle est fondamentalement une manifestation d'un mélange des deux types. Tout individu est composé des deux types sexuels, dans des proportions différentes. Certains hommes sont plus virils que d'autres, certaines femmes sont plus féminines que leurs congénères. Cette idée est étayée, à l'évidence, par beaucoup d'observations physiologiques, ainsi que par des découvertes dans les domaines de la biologie et de la génétique. Mais Weininger ne s'en tient pas là. Il va plus loin, et formule la « loi de l'attraction sexuelle ». D'après lui, « Pour avoir une véritable union sexuelle, il est nécessaire que se rencontrent un Mâle parfait et une Femelle parfaite » [1] (Weininger, 2003 : 29]. Le lien entre l'homme et la femme résulte d'une unité faite de masculinité et de féminité, union à laquelle les deux partenaires contribuent mutuellement. Dans la pratique, Weininger parle ici de la complémentarité Homme / Femme. Chacun des deux partenaires contribue mutuellement à la formation d'une plus grande féminité et d'une plus grande masculinité. Par exemple, si Tony est, pour 80 % mâle et pour 20 % femelle, et si Sue est pour 20 % mâle et pour 80 % femelle, alors la somme de leur masculinité et de leur féminité mises ensemble aboutit à une unité parfaite entre 100 % femelle et 100 % mâle. Autrement dit, dans le domaine de l'attraction sexuelle, nous pouvons nous attendre à ce que Tony et Sue soient hautement attirés l'un par l'autre. Leur union forme une unité complète ­ à 100% ­ entre homme et femme.

Inutile de préciser que la manière dont Weininger parle d'êtres humains en termes d'objets statistiques est quelque peu bizarre, et aussi problématique. Lorsque nous regardons les gens, autour de nous, nous ne voyons ni des figures mathématiques ni une partition tranchée entre la masculinité et la féminité. Non, ce que nous voyons, ce sont des êtres humains, avec leurs désirs, leurs aspirations, leurs intentions, leurs espoirs et leurs besoins sexuels. Et pourtant, l'idée de Weininger, en faisant abstraction de ses implications pratiques, est loin d'être stupide. L'idée que Tony et Sue soient engagés dans une relation complémentaire est très éclairante. Tony recherche ce qui lui manque, en terme de virilité, tandis que Sue célèbre la trouvaille de sa féminité manquante. Tony est attiré par Sue non pas à cause des qualités féminines de Sue, mais aussi parce que Sue possède ce qui manque à Tony. D'après Weininger, nous sommes attirés vers ceux qui nous rapprochent de l'unité.

On s'attendrait naturellement à ce qu'une attraction sexuelle fabuleuse résultât de la rencontre entre une extrême masculinité et une extrême féminité. Mais, fait observer Weininger, cette attirance est associée à une très faible compréhension entre les genres : « Plus une femme possède de caractère femelle, moins elle comprendra un homme De même, plus un homme est viril, moins il comprendra les femmes » (Weininger, 2003: 57). La raison est claire : plus une femme possède de féminité, moins la masculinité est présente dans l'ensemble de son système physique et psychologique.

Cette intuition de Weininger peut expliquer pourquoi les hommes veulent que leurs épouses viennent les rejoindre au lit en pyjama, alors qu'ils attendent de leurs maîtresses qu'elles sautent dans le lit en bas et porte-jarretelles. Avec votre épouse, vous aimez parler, de temps à autre. Vous voulez qu'elle vous comprenne, vous voulez qu'elle écoute vos histoires répétitives et emmerdantes sur votre journée au boulot. Elle, de son côté, se plaindra, au sujet des enfants. Tous deux, vous voulez partager autant que possible : nuit après nuit, vous partagez : vous vous racontez mutuellement des histoires ; parfois, vous lisez même des bouquins, ensemble, et puis vous éteignez la lumière et vous vous tournez de l'autre côté. La maîtresse, c'est une toute autre histoire : elle est le « manque » : elle n'est pas là pour tchatcher, mais bien plutôt pour l' « action ». Vous lui faites l'amour, après quoi vous prenez une douche et vous retournez au bureau. Plutôt que partager, vous êtes engagés, l'un et l'autre, dans une consommation mutuelle (et muette). En supposant, par exemple, que Tony est très masculin et Sue très féminine, alors ils s'attireront sexuellement l'un l'autre, mais la probabilité qu'ils communiquent est quasi nulle.

Cette idée est choquante, dans sa simplicité. Mais ses implications sont totalement dévastatrices. Il semble bien qu'elle laisse le discours de gauche en ruines. Si Weininger est dans le vrai, alors la compréhension de l'Autre est fondamentalement une forme d'auto-réalisation. Si Weininger a raison, alors les notions tant d'empathie que d'Altérité sont entièrement erronées. Le concept d' « Autrui », qui a été adopté avec enthousiasme par le discours de gauche de l'après-guerre (Lévinas) s'écroule totalement. Si Weininger a raison, alors il n'y a plus de place pour un discours sur la notion d'empathie, qui soit autre chose qu'une suggestion normative. En d'autres termes, il pourrait bien ne pas y avoir de raison de penser que l'homme soit un être empathique. Tony peut comprendre Sue dans la seule mesure où Sue est bien présente à l'intérieur de son propre empire psychique. Je comprends la femme que j'aime dans la seule mesure où je possède suffisamment d'elle en moi-même. Ainsi, en fait, la communication avec mon partenaire est fondamentalement un dialogue que je mène avec : moi, bibi et ma pomme. Les hommes et les femmes ont tendance à se plaindre du manque de communication entre les genres. Eh bien, il semble que Weininger ait réussi à expliquer pourquoi

Le génie et l'artiste


C'est cette même notion de la possession de diverses caractéristiques psychologiques qui est explorée par Weininger lorsqu'il analyse le génie. Pour lui, il est plus qu'évident que le génie n'est pas simplement un être doué, ni un talent, ce n'est pas une qualité que l'on peut étudier ou développer. Le Génie est « un homme qui découvre beaucoup d'autres hommes à l'intérieur de lui-même. C'est un homme qui a beaucoup d'hommes au sein de sa personnalité. Dès lors, le génie peut comprendre d'autres hommes beaucoup mieux qu'ils ne se comprennent eux-mêmes, parce qu'il possède en lui-même non seulement la personnalité qu'il est en train de posséder, dans l'instant, mais aussi son contraire. La dualité est nécessaire, pour observer et comprendre En bref : comprendre un homme signifie avoir en soi, en égales quantités, des parties de lui, et leurs opposés » [Weininger, 2003: 110].

D'une certaine façon, le génie est une personne qui a en soi un dynamisme dialectique qui permet à la perspective enrichissante du monde et de son paysage humain de devenir réalités. Dans une certaine mesure, Weininger met ici le doigt sur les qualités positives de la schizophrénie. Ce sont là des idées qui seront explorées par Lacan, bien des années plus tard. Le génie est quelqu'un qui nourrit en lui-même un débat très animé. Il peut anticiper différentes issues, tout en explorant simultanément différentes perspectives, et leurs contraires.

Le génie nous dit en permanence quelque chose à propos du monde, quelque chose que nous ne savions pas, auparavant. Le scientifique observe le monde matériel, physique ; le philosophe étudie le domaine des idées et l'artiste procède à l'introspection. Aussi bizarre que cela puisse paraître, l'artiste nous dit quelque chose du monde, simplement en examinant son propre monde intérieur ; « dans l'art, l'introspection équivaut à l'exploration du monde » (Weininger, 2003 : Author's preface, p. 1).

Weininger avance que le génie est sujet aux « passions les plus étranges » et « aux instincts les plus repoussants ». Mais ces passions sont compensées par d'autres caractères internes. Ainsi, « Zola qui a décrit avec une telle fidélité l'impulsion du meurtre n'a jamais assassiné personne lui-même, parce qu'il y avait en lui beaucoup d'autres personnages » (Weininger, 2003: 109). Zola, d'après Weininger, reconnaîtrait la compulsion meurtrière bien mieux que l'assassin lui-même, simplement parce qu'il aurait la capacité d'identifier cette compulsion, plutôt que d'en être simplement l'instrument. La capacité à faire passer un personnage fictif comme s'il était authentique tient au fait que le personnage et ses antithèses sont bien définis à l'intérieur même du psychisme de l'artiste.

Confidence


Comme certains d'entre vous l'auront deviné, c'est exactement sur ce point que je commence, personnellement, à prendre Weininger vraiment au sérieux. Depuis pas mal d'années, j'écris sur Israël, le sionisme, la judaïté. Dans mes fictions, je me spécialise dans la création de personnages israéliens, charmants et néanmoins horrifiants : tous sont des gens condamnés, en train de foncer dans un mur de béton armé. Mes personnages sont des gens qui ne parviennent jamais à vivre en accord avec les conditions qu'ils se sont auto-imposées, des gens qui ne trouvent jamais le chemin de leur vraie personnalité. Dans mes articles politiques et idéologiques, je m'efforce d'établir un modèle philosophique qui soit à même d'apporter un éclairage à la complexité inhérente à la judaïté. Je suis à la recherche du noyau métaphysique de sa vision différente, suprématiste, du monde. J'essaie de suivre les traces d'identités moralement et éthiquement dégradées. Mais je dois préciser que, jusqu'ici, je m'étais toujours perçu comme un penseur indépendant, qui se plaçait dans une posture archimédienne, détachée et purement spéculatrice, mon but étant d'instituer une recherche clinique sur la pathologie du conflit israélo-palestinien.

Eh bien, Mesdames et Messieurs : j'avais tort. Weininger m'a fait découvrir l'évidence : je n'étais pas ­ je ne suis pas ­ détaché de la réalité que je suis en train d'étudier, et je ne le serai jamais. Ce que j'examine, ce n'est pas les juifs, ni l'identité juive. Ce ne sont pas non plus les Israéliens. Non : je suis en train de m'examiner moi-même, je suis en train d'examiner ce qui m'est propre, mon juif intérieur, et même mon juif intérieur éternel. Mais mon juif intérieur ne vit pas sur une île déserte, il est entouré de nombreux ennemis hostiles et de nombreuses anti-personnalités, juste là, à l'intérieur de mon propre psychisme. Juste là, à l'intérieur de moi, une guerre est en train de prélever son tribut. Beaucoup de personnages sont en conflit. Mais, attendez une minute vous pouvez me croire : cela n'est pas aussi horrifiant qu'il y paraît. En réalité, c'est même plutôt productif.

L'Antisémite


Suivant son propre paradigme, Weininger continue ; il avance que « les gens aiment chez les autres les qualités qu'ils aimeraient eux-mêmes avoir, mais dont ils sont pratiquement dépourvus. Ainsi, la seule chose que nous haïssions chez les autres, c'est ce que nous ne souhaitons pas devenir, et que néanmoins nous sommes déjà, pour partie. Nous ne haïssons que les qualités vers lesquelles nous tendons, mais que nous percevons, avant tout, chez d'autres Ainsi s'explique le fait que les antisémites les plus déterminés se trouvent parmi les juifs eux-mêmes » (Weininger, 2003:304).

A l'évidence, certains juifs s'opposent à ce qu'ils réprouvent chez eux-mêmes. Cette tendance est appelée antisémitisme. Mais, comme nous le savons tous, les juifs ne sont pas les seuls ! Certains non-juifs trouvent des tendances juives en eux-mêmes. D'après Weininger : « Même Richard Wagner, le plus virulent des antisémites, ne peut être tenu pour indemne de toute accrétion juive, y compris dans son art » (Weininger, 2003: 305). Ainsi, j'irais jusqu'à dire que, pour Weininger, la judaïté n'est absolument pas une catégorie raciale. C'est, très clairement, une mentalité, un état d'esprit, que certains d'entre nous ont et que très peu, parmi nous, essaient de combattre.

Mais, allez-vous me dire, n'est-ce pas là une répétition de la manière dont Marx a traité de l'identité juive, qu'il a étudiée dans son célèbre essai controversé : « Sur la question juive » [2] ? Dans cet essai, Marx met le signe « égale » entre les juifs et le capitalisme, l'intérêt égoïste et la cupidité. Pour Marx, le capitalisme est le judaïsme et, vice-versa, le judaïsme est le capitalisme. L'argent est devenu un pouvoir mondial, et l'esprit pratique juif est devenu l'esprit pratique des nations chrétiennes. Ce n'est que parce que les chrétiens sont devenus juifs eux-mêmes que les juifs sont devenus libres. Aux yeux de Marx, les juifs sont à la fois des créateurs et la création ; ils sont quasi littéralement les excréments du capitalisme bourgeois. Et notre ami Karl de conclure, férocement : « Ce n'est que lorsque la société sera émancipée de la juiverie que la juiverie sera socialement émancipée ».

Dès lors, l'évaluation des idées de Marx en langage weiningerien fait apparaître ce qui suit :

1. Marx ne considérait pas la judaïté comme une identité raciale, mais bien plutôt comme un état d'esprit, une mentalité. Dans la pratique, ce sont les nations chrétiennes qui adoptent la mentalité juive ;

2. L'analyse que fait Marx provient pour partie du fait qu'il était lui-même en partie juif. En d'autres termes, Marx, ce génie weiningerien, a réussi à s'opposer à sa propre mentalité juive.

Ainsi, nous le voyons, Weininger nous fournit un outil d'analyse particulièrement utile. Nous devons bien admettre qu'il nous donne un angle d'approche des phénomène de la haine et de la haine de soi. Weininger va même jusqu'à affirmer que les « Aryens doivent remercier le juif, car c'est grâce à lui qu'ils savent qu'il doivent se prémunir contre le judaïsme qui risque d'être présent à l'intérieur d'eux-mêmes. » Quand nous haïssons le juif, nous haïssons notre propre juif intérieur. Evidemment, ceci expliquerait la haine aveugle des nazis à l'encontre de tout ce qui pouvait sembler avoir l'air juif, même d'extrêmement loin. Mais alors, si la haine est une forme d'auto-négation, je dois tout aussi bien admettre que je devrais mener ma croisade anti-sioniste comme une guerre que je me serais déclarée à moi-même Mais permettez-moi d'aller encore un peu plus loin : étant donné que tout le monde, dans cette salle, est d'accord avec moi lorsque je dis que le sionisme et le racisme doivent être vaincus, nous devons reconnaître que nous avons ­ tous, autant que nous sommes ­ un joli petit sioniste raciste tapi, là, à l'intérieur de notre propre psyché ! Lutter contre le racisme et le sionisme, c'est donc lutter contre nous-mêmes. Et, croyez-moi : c'est exactement ce qu'il convient de faire

Conclusion


A l'évidence, Otto Weininger nous donne plus d'outils analytiques qu'il ne nous en faut pour déconstruire sa propre ¦uvre. Alors, il convient de poser la question suivante : comment se fait-il qu'il en sache si long, au sujet des femmes ? Comment se fait-il qu'il les haïsse autant ? Comment se fait-il qu'il en sache tellement long sur les juifs ? Comment se fait-il qu'il les haïsse autant ? La réponse nous est donnée par la pensée de Weininger, mais pas de sa propre bouche. Si Weininger hait les femmes et les juifs, c'est parce qu'il est à la fois un juif et une femme. S'il adore la virilité aryenne, c'est parce qu'il n'y a pas un atome de cette qualité dans toute sa propre entièreté. C'est sans doute cette prise de conscience qui conduisit Weininger à se suicider, quelques mois seulement après la publication de son livre. Il avait finalement réussi à comprendre la problématique autour de laquelle tournait toute son ¦uvre.

Si j'ai choisi de vous parler d'Otto Weininger, aujourd'hui, c'est principalement parce que ce philosophe majeur a disparu de nos rayonnages de bibliothèques, et qu'il est pratiquement interdit par nos gardiens du Politiquement Correct. Serait-ce parce qu'il n'a rien à nous dire ? C'est tout le contraire : il a beaucoup trop de choses à nous dire ! Bien plus que nous ne sommes prêts à l'admettre. Weininger, l'un des derniers géants de la philosophie allemande, apporte un éclairage sur les aspects les plus aveuglants de notre ipséité. Et, comme nous le savons tous, ce qui est trop près de notre nez, nous ne le voyons pratiquement pas.

Mais il y a aussi autre chose, à laquelle vous devriez réfléchir. Vous avez sans doute remarqué, en entrant dans cette Librairie, un groupe bruyant de « juifs antisionistes » qui faisaient le pied de grue, dans la rue. Chers amis : s'ils étaient plantés là, c'était contre moi, contre mon message, contre notre message, voire même contre tout message, quelle qu'en soit la nature. Je puis vous assurer que nous les avons invités à participer à ce débat, tant moi-même que les responsables de la librairie. Comme vous l'avez sans doute deviné, ils ont refusé catégoriquement. Weininger nous dit pourquoi. A l'évidence, ils me haïssent, ils haïssent tout ce que défends. Mais alors : pourquoi me haïssent-ils à ce point ? Je vais vous le dire : c'est parce qu'ils me connaissent très, très bien. Vous allez-vous demander comment il se fait qu'ils me connaissent tellement bien ? C'est très simple : je suis là, profondément, à l'intérieur de chacun d'entre eux ! Oui : je suis celui qui soulève toutes ces questions insupportablement dérangeantes ; c'est moi, à l'intérieur d'eux, qui les empêche de dormir !

Le type qui demande à quoi sert la judaïté, ce que signifie la laïcité juive, c'est moi ! J'interroge la relation intrinsèque entre le sionisme et la judaïté. Je suis ravi de discuter ouvertement de tout récit historique juif, holocauste compris, et eux, ils se contentent de me haïr. Grâce à Weininger, nous devons nous rendre compte, désormais, qu'ils ne peuvent faire autre chose que me haïr, car ces mêmes questions les empêchent de dormir. Ils sont, tous, confrontés quotidiennement à ces questions, mais ils ne sont pas en mesure de trouver à l'intérieur d'eux-mêmes les outils qui leur permettraient de faire face aux conséquences qu'il y a à s'attaquer à de telles questions. Ils n'ont même pas le courage de venir s'installer en notre compagnie dans une même pièce. Etre assis, ici, parmi nous, cela voudrait dire aussi qu'ils sont à l'aise dans leurs baskets. Cela impliquerait qu'ils se confrontent à eux-mêmes. Mais non, en lieu et place, ils sont empêtrés dans le jeu talmudique habituel consistant à catégoriser et à diffamer le messager. Il faut bien l'admettre : tuer le messager fait intrinsèquement partie de la narration historique juive.

En approfondissant ma propre confrontation avec les écrits de Weininger, j'en suis venu à prendre conscience que mon travail tire sa force d'un processus de réflexion introspective. Plutôt que d'observer le monde, je consacre mon temps, pratiquement, à m'observer moi-même. Je produis de la musique, de la littérature, et des idées. Mon travail a-t-il une quelconque qualité ? C'est à vous d'en décider !

Est-ce que je réussis à dire quelque chose au sujet de l'univers ? ­ l'avenir le dira. Certains d'entre vous vont lire mes livres, et je suis bien persuadé que vous serez capables de vous faire une opinion. Quant à ceux qui faisaient le pied de grue, là, dehors, il est absolument clair qu'ils ne se feront pas leur propre opinion : ils ne veulent pas se mêler aux autres, ou, pour être plus précis, ils ne veulent même pas procéder à leur introspection. Tandis que nous étions assis, ici, dans cette librairie, eux brûlaient des livres. C'est là la signification réelle des murs du ghetto juif, qu'il s'agisse du mur d'apartheid en Palestine, ou simplement d'un petit mur de séparation. C'est véritablement attristant de découvrir qu'une telle maladie politique ait contaminé jusqu'aux rares juifs qui déclarent la combattre. Je forme des v¦ux pour ces juifs « antisionistes », et je veux croire que, tôt ou tard, ils se libèreront eux-mêmes. Alors, ils viendront s'asseoir avec nous.

[1] : Weininger Otto, 2003, Sex and Character (Howard Fertig: New York)
[2] : Karl Marx, On The Jewish Question, 1844, http://www.marxists.org/archive/marx/works/1844/jewish-question/
http://www.gilad.co.uk


À propos du sionisme. Et d'autres idéologies marginales

par Gilad Atzmon, janvier 2005. Original : http://www.gilad.co.uk/html%20files/ziomargin.html.
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier

Une façon de scruter la politique marginale consiste à mettre en lumière la tension problématique entre une demande d'égalité et le maintien d'une vision du monde clanique et suprématiste. Je fais ici référence à la dualité problématique inhérente au fait d'exiger d'être perçu à l'instar de tout le monde, tout en se considérant soi-même supérieur. Au premier abord, il pourrait sembler vraisemblable que l'exigence humaniste d'égaliser les droits civiques règlerait toutes les formes de tension entre la marge et le centre. Mais la politique marginale vise précisément à faire échouer tout appel humaniste à l'égalisation. Pour le politicien marginal, l' assimilation, l'émancipation, l'intégration, et même la libération sont des menaces de mort. Une fois assimilée, la marge est susceptible de traverser une sévère « crise d'identité ». Dans une certaine mesure, le sujet marginal se voit contraint à renoncer à sa particularité et à sa singularité. Après l'intégration, les jours héroïques « pré-révolutionnaires » de la juste lutte pour les droits civiques cèdent la place à une narration nostalgique. Dans sa phase post-révolutionnaire, ce qui avait été jadis la marge devient entité négligeable, foule ordinaire. Ainsi, nous devrions en déduire qu'au moins sur le plan de l'identité, la quête d'égalité est, en elle-même, un mécanisme d'auto-échec [self-defeating mechanism]. Une fois égal aux autres, on n'est plus différent de quiconque. C'est la raison pour laquelle nous rencontrons si peu d'hommes politiques marginaux qui font volontairement leur l'appel politique à l'assimilation. Un tel appel équivaudrait à un suicide politique, à la destruction auto-imposée de son propre pouvoir politique. En revanche, nous pouvons aisément concevoir une tendance individuelle à l' assimilation ; nous pouvons envisager qu'un membre de ce que l'on appelle la marge puisse rechercher des moyens de s'intégrer dans le consensus social. Un coup d'oil à la réalité sociale des juifs européens, immédiatement après la seconde guerre mondiale, fournit un aperçu intéressant de cette problématique. L'assimilation n'a jamais été présentée comme une revendication juive marginale. Ce sont plutôt des individus juifs qui adoptaient et appréciaient les tendances européennes libérales. J'ajouterais que le Bund lui-même, partisan de l'assimilation politique des juifs, insistait sur le maintien de l'héritage culturel juif. L'étude de notre société occidentale contemporaine ambiante nous révélerait une certaine image de pluralisme. Notre société est un amalgame, dans lequel beaucoup de ceux qui étaient hier encore des marginaux sont désormais pleinement assimilés et intégrés. De plus, diverses minorités ne voient même pas dans leur intégration un processus d'assimilation, mais bien plutôt une célébration naturelle de leurs droits civiques. Cette tendance naturelle à se fondre dans sa société ambiante est perçue par les politiciens marginaux comme une menace majeure. Ce papier se propose de donner une perspective critique sur divers aspects de la pensée politique marginale. J'y affirme que les théories et les pensées politiques doivent être différenciées en fonction de leurs stratégies de justification bien plus que par leur simple contenu. Ensuite, je suggère l'idée que toute forme de politique marginale présente un danger inhérent. Je me focaliserai ici sur la politique marginale de la pensée séparatiste, tant dans sa variante sioniste que dans sa variante lesbienne. Bien que ce papier critique le discours et la pensée politiques marginaux, il n'entend en aucune manière mettre en cause quelqu'individu marginal ni quelque communauté marginale que ce soit.

La Marge

Le terme « marge » désigne les individus qui vivent aux limites de la société. Il décrit ceux qui sont laissés pour compte, ceux qui ne peuvent mêler leur voix authentique au discours consensuel. La marge est toujours oppressée, harcelée, humiliée, soumise à des plaisanteries d'un goût douteux, etc. La marge est marginale en ceci que sa douleur n'est pas prise en compte par le discours consensuel. La marge reste la marge aussi longtemps que les injustices commises contre elle ne sont pas dénoncées par le discours consensuel. Sa particularité une fois reconnue et acceptée par la masse, la marge devient une partie constitutive de la communauté prise dans son ensemble ; autrement dit, elle devient un groupe minoritaire, voire même un groupe ordinaire, un de plus. Il faut donc en déduire que c'est le centre qui définit, dans une certaine mesure, la marginalité. Mais, demandera-t-on, la marge peut-elle être aussi comprise dans l' extension de ses propres termes ? La marge peut-elle être définie par ses propres moyens ? Le fait d'être lesbienne fait-il d'une femme une « lesbienne marginale », sans égard pour les circonstances sociales environnantes ? Comment quelqu'un déciderait-il d'appartenirr, ou non, à une « identité marginale » ? Le fait d'être juif, ou musulman, ou gay, ou encore albanais ethnique suffit-il à vous conférer une « identité marginale » ? A l 'évidence : non. Nous connaissons beaucoup de juifs, de musulmans, de gays, d'Albanais ethniques qui coupent tout lien avec la caractérisation marginale. Ils ne se perçoivent pas marginaux ; ils ne sont pas considérés tels, non plus, par leur environnement. La marge, par conséquent, est dynamique : elle est modelée par sa relation avec le centre. La marge, c'est ce qui ne réussit pas à être le centre. La marge est définie en termes de négation (par exemple : on dit ce qu'elle n'est pas), plus que par ses qualités positives (par exemple : ce qu'elle est). C'est la raison pour laquelle la politique marginale est très obsédée par la présentation de la réalité sous forme d'opposition binaires. Pour l'idéologue gay, l'opposition binaire est gay / hétérosexuel ; pour la féministe, c'est l'opposition féminité / masculinité ; pour le sioniste, ce sont les oppositions juif / Gentil et juif sioniste / juif diasporique. Le sujet marginal est enclin à se définir au moyen d'un processus de dialectique négative. Dès l'instant où le centre veut étendre la compréhension catégorielle qu'il a de lui-même, la réalité de la marge s'évanouit ; la marge devient une simple minorité. C'est alors que la politique marginale interfère et que l' opposition binaire est introduite. Le politicien marginal est engagé dans l'entretien d'une négation. Cette négation est généralement réalisée en faisant croître l'hostilité envers la marge au sein du consensus. Le sioniste n'est là qu'afin de provoquer l' antisémtisme. De même, les politiques marginales homosexuelles dépendent de l'existence de l'homophobie, et les féministes pérennisent l'image de la société patriarcale. C'est un peu comme si la politique marginale avait pour fin de s'engager dans un échange idéologique avec le discours consensuel. Si elle est là, c'est afin de pérenniser la négation. Néanmoins, la question demeure : le marginal peut-il se définir lui-même par ses propres moyens ? Afin de répondre à cette question, nous devons définir la notion d'identité.

Identité, identification et authenticité

Afin de transformer son « auto-perception en tant que marginal » en une notion faisant sens, le sujet marginal doit poser l'axiome selon lequel un « sujet marginal » est doté d'une identité réelle et authentique. Un colon juif américain vivant sur une terre palestinienne confisquée doit sincèrement être persuadé du fait qu'être sur une terre occupée, de commettre quotidiennement une liste interminable de crimes de guerre et de violer tous les codes moraux possibles et imaginables, tout en risquant sa propre vie et celle des membres de sa famille, constitue la réalisation directe de son « véritable soi ». Le colon doit croire qu'il est le fils d' Abraham, et que cette relation à ses ancêtres lui confère des droits spéciaux en ce qui concerne la terre de Palestine. Le sujet marginal doit se croire porteur d'une identité authentique. La persuasion de détenir une identité authentique est cruciale pour la réalisation de soi en tant qu'agent authentiquement autonome, mais cette authenticité est-elle possible ? Un penseur phénoménologique pourrait répondre par l'affirmative à cette question. Husserl affirme que nous pouvons faire référence à « Evidez », qui est une « conscience » de la matière elle-même telle qu'elle est exprimée de la manière la plus claire, distincte et adéquate par un objet de sa catégorie. En conséquence, quiconque peut faire l'expérience d'une pure conscience de lui-même. Cette notion a été explicitée par le cogito cartésien : « Je pense, donc je suis ». En termes phénoménologiques, c'est la pure et lucide « conscience » de moi, pensant, qui ôte tout doute quant à mon « être au monde », tout du moins en tant qu'entité pensante. La phénoménologie s'efforce de décrire de quelle manière le monde est constitué et perçu à travers des actes conscients et ce qui nous est donné en tant qu'expérience immédiate, sans être médiatisé par des préconceptions ou des notions théorétiques. Pour la phénoménologie, la conscience de soi-même peut décrire une forme authentique et non-médiate de connaissance. Il n'a pas fallu très longtemps à Martin Heidegger, élève d'Husserl, pour mettre le doigt sur les principales failles de la réflexion philosophique de son maître. Heidegger a révélé que l' « être au monde » peut être légèrement plus complexe qu'Husserl ne l'avait suggéré. C'est la conception de l' herméneutique qu'avait Heidegger qui mit au jour les insuffisances de la phénoménologie husserlienne. L'herméneutique traite de l'interaction complexe entre le sujet interprétant et l'objet interprété. A l'intérieur de sa lecture critique d'Husserl, Heidegger a révélé le fait embarrassant suivant : la conscience non médiate est, de fait, difficile à conceptualiser. Les êtres humains, semble-t-il, « appartiennent au langage ». Le langage est déjà là, avant que l'individu ne vienne au monde. Une fois que l'individu pénètre dans le royaume du langage, un mur de séparation, fait de briques linguistiques symboliques et de mortier culturel empêche son accès à toute conscience non médiate possible. Pouvons-nous penser sans recourir au langage ? Pouvons-nous avoir une quelconque expérience, sans la médiation du langage ? Certes, nous pouvons ressentir du désir tout en rêvant, ou en étant bouleversé par la beauté, mais alors, dès que nous y réfléchissons, nous nous trouvons empêtrés dans un processus de nomination. Dès lors que nous nommons, la conscience cesse d'être immédiate. Une fois dans le règne du langage, notre perception du monde est façonnée par des significations qui ne sont pas les nôtres. Il semblerait qu'une authentique conscience cognitive soit impossible. Si tel est bien le cas, il n'y a plus lieu de parler d'identité en termes d' une _expression authentique de son vrai soi. L'auto-conscience non médiate n' est pas donnée à tout un chacun. Même lorsque nous atteignons au sublime, ou lorsque nous connaissons une expérience non médiate et inexprimable, dès lors que nous désirons la partager, ne serait-ce qu'avec nous-mêmes, nous rendons d'ores et déjà les armes au langage. De là découle que se regarder dans un miroir ne saurait en aucun cas nous révéler une identité authentique. A contrario, il est possible de penser l'identité comme un ensemble d'idées, de récits ou de « modes de pensée », comme une vision du monde ou une perception. Mais, dans ce cas, plutôt que de parler réellement en termes d' une authentique « auto-conscience », nous passons intentionnellement à un processus mental que l'on qualifierait plus pertinemment d' « identification ». Nous nous identifions à des idées, à des récits, à des modes de pensée, à certaines visions du monde, à certaines perceptions, etc. Nous devons dès lors admettre que, lorsque nous parlons d'identité, nous parlons en fait d'identification. La notion d'identité, qui est si cruciale pour les théoriciens post-modernes et marginaux est tout simplement un mythe. Lorsque nous faisons référence à une « identité marginale », nous désignons,en réalité, un « processus marginal d'identification ». Ainsi, le fait d'être lesbienne ne suffit pas à faire d'une femme une « lesbienne marginale ». Alors que le fait d'être « lesbienne » définit une manière d'être, être une « lesbienne marginale » est une forme d' identification. Ainsi, nous le voyons, le sujet marginal ne saurait se définir lui-même par ses propres moyens. Le colon juif américain qui pense faussement suivre sa vocation authentique ne fait en réalité que s' identifier avec une identité sioniste messianique. Il s'identifie avec une idée externe, bien plus qu'il ne révèle sa « véritable ipséité ». Commençant à voir dans l'identité un lexème dépourvu de contenu, nous nous dirigeons vers une compréhension de la perception de soi en tant que mécanisme dynamique. Quand nous parlons d'identité, nous faisons référence à un axe d'identification : à l'une de ses extrémités, nous trouvons la notion insaisissable d'authencité, produite par une conscience de soi immédiate (chose qu'il est quasi impossible d'atteindre), et à l'autre pôle, nous trouvons un état d'extranéité, d'aliénation, produit de l'identification. Ainsi, la quête de sa propre identité authentique devrait être associée au summum de la misère : plus un individu recherche son ipséité authentique, plus cet individu se trouve engagé dans le processus même d'identification qui finira par l'amener à l'aliénation achevée. Ici, je me tourne vers le renversement subversif, opéré par Lacan, du cogito de Descartes, dans lequel « Je pense, donc je suis » devient « Tu es là où tu ne penses pas ». A défaut d'autre chose, le fait de penser fait sortir l'individu hors de lui-même. L'identification écarte l'identité de toute authenticité possible.

Retour à la « politique marginale »

Il appert, par conséquent, que l'identité est un mythe et que la conscience authentique est une expérience exceptionnele. Ainsi, le sujet marginal ne peut se définir lui-même par ses seuls moyens. L'affirmation « Je me regarde moi-même, et je vois un sioniste, un gay, une femme, une nation, une pastèque, etc. » est tout ce qu'on veut, sauf l'_expression d'une conscience authentique. Encore une fois, « sioniste », « gay », « femme », etc. sont des expressions linguistiques qui sont communautairement et collectivement assignées. Elles n'appartiennent pas au domaine de la privauté immédiate. Mais, dès lors, même les expressions « Je pense être gay », « Je suis lesbienne » et « Je me sens juif » ne sont pas non plus des expressions authentiques et immédiates. Des expressions telles celles-ci signifient simplement qu'un réseau linguistique externe orchestre nos sentiments. Dès l 'instant où nous pensons, nous sommes déjà vaincus par le pouvoir dictatorial du langage. Les communautés marginales sont généralement très sensibles au pouvoir des mots, et c'est probablement la raison pour laquelle une proportion conséquente de leur énergie politique et consacrée à l'imposition de limitations linguistiques à l'intérieur du discours consensuel (généralement, au nom du politiquement correct). C'est la raison pour laquelle les communautés marginales sont si créatives dans leur utilisation de langages marginaux propres. La relation des sionistes avec la langue hébraïque revivifiée en est une bonne illustration. Les premiers sionistes ont réalisé qu'un contrôle absolu sur la langue utilisée leur permettrait d' imposer leur vision du monde aux générations suivantes de juifs. Mais les sionistes ne sont pas un cas unique, sous cet aspect. D'autres groupes marginaux sont connus pour leur créativité de leur idiolecte, de leur orthographe et de leur vocabulaire. La liste ci-après présente différentes orthographies du mot woman / women [femme / femmes, ang.] : « We, as womyn, are not a sub-category of men » : « Nous, en tant que * womyn (et non women), nous ne sommes pas une sous-catégorie d'hommes [ang. : men, comme dans le mot « women », femmes au pluriel], utilisés par les séparatistes lesbiennes dans les années 1970 : wimmin, wimyn, womyn, womin. Ces orthographies alternatives voulaient « prouver » qu'au moins symboliquement, la femme pouvait être « complète », même si le mot man / men [homme / hommes, en anglais] était (supposé) extrait du mot woman / women [femme / femmes, en anglais]. (http://www.msu.edu/~womyn/alternative.html). La signification linguistique définit donc la vision du monde. Mais dès lors, si le langage joue un rôle tellement crucial dans la politique marginale, la marge ne saurait en aucun cas se détacher du centre. Même lorsqu'elle institue son propre discours, ce discours ne peut se réaliser autrement que dans les termes de sa relation avec le discours consensuel. De plus, s'il n'existe pas d'espace pour une identité marginale autonome, en termes de réalisation ou de conscience de soi : nous devons considérer la marge en terme de stratégies pragmatiques d'échange avec le discours consensuel.

Les stratégies Le Lobbying

Dès l'instant où la possibilité de s'assimiler est offerte à la marge par l' hégémonie, comme cela arrive quelquefois, des opportunités d'intégration dans le centre (consensuel) sont offertes au sujet marginal. Les juifs assimilés américains sont depuis toujours très excités à la perspective de devenir des Américains patriotes. Beaucoup de juifs américains ont trouvé leur place dans les classes dirigeantes grâce au monde universitaire, à la banque, à l'immobilier, à la bourse, aux médias, au monde politique, etc. Mais dès qu'ils ont accédé à des positions clés dans la société dominante, leurs tendances patriotiques ont été mises en doute par ceux qu'ils avaient laissés derrière eux, dans les marges. Les lobbys sionistes, en Amérique, se spécialisent dans la filature de juifs riches et influents. Ils mettent la pression sur eux afin de les « faire sortir du placard » et de les obliger ainsi à faire montre d'un plus grand attachement aux vertus nationalistes juives. Il en va de même pour des hommes politiques marginaux, parce que « gay » ; c'est l'adage : « Une fois que tu es juif, c'est pour la vie ! ». Cette logique a été illustrée, récemment, par un dessin animé : Shrek et la Princesse Fiona sont prédestinés à prendre conscience du fait que « Quand tu es un ogre, c'est pour toujours ! Personne ne peut échapper à sa véritable identité. Jamais. » Ensuite, on pousse la personne assimilée à la collaboration avec son vieux clan. « Tu ne pourras jamais être autre chose que ce que tu es, alors tu as tout intérêt à en être fier ! » Le sioniste américain pousse cette idéologie encore un peu plus loin, en disant au juif assimilé : « Tu ne seras jamais autre chose que ce que tu es, alors : pourquoi ne pas en être fier ? Cela te dirait, de travailler avec nous ? » Ces indications nous aident à comprendre l'impact des lobbies politiques juifs au sein de l'administration américaine. De plus, ils peuvent fournir une explication de la présence croissante de l'espionnage juif au sein des centres stratégiques et des grandes firmes des Etats-Unis. Examinons la logique qui préside à cette stratégie. Au premier congrès sioniste, en 1897, Chaim Weizmann annonça : « Il n'y a pas des juifs anglais, des juifs français, des juifs allemands, ni des juifs américains. Il y a seulement des juifs vivant en Angleterre, en France, en Allemagne ou en Amérique ». Selon Weizmann, vous êtes d'abord un juif, et en second lieu, vous êtes américain. En d'autres termes, Weizmann a exhorté les juifs à célébrer leur similarité ; il voulait faire disparaître, si possible totalement, les différences existant entre eux. Etre juif est une caractéristique essentielle ; toutes les autres qualités sont seulement contingentes. Ainsi, il semblerait que même les « bons juifs », ceux qui protestent contre les atrocités israéliennes, en criant « Pas en notre nom », tombent tête baissée dans le piège tendu par Weizmann. Ils sont avant toute chose juifs, puis, s'ils sont humanistes, cela vient en second. Dans la pratique, sans le comprendre, ils adoptent la stratégie anti-assimilationniste de Weizmann. Autrement dit, ils démontrent que le clan est plus important que toute autre notion. La stratégie de Weizmann est sophistiquée et difficile à saisir. Ne serait-ce que le simple fait de dire : « Je ne suis pas d'accord avec Israël, bien que je sois juif » équivaut à tomber dans le piège clanique. Une fois tombé dans le piège, on ne peut plus laisser le clan derrière soi ; on ne peut plus faire sien un langage universel. Aussi étrange cela paraisse, même lorsqu'on dénonce son propre clan, on approuve, qu'on le veuille ou non, la philosophie clanique marginale. Aux premiers jours du sionisme, la plupart des juifs refusèrent d'adhérer à l'agenda politique de Weizmann, car ils préféraient se considérer comme des Américains, des Britanniques ou des Français qui se trouvaient être, aussi, juifs. Cette polémique entre le juif en tant qu'individu et le mouvement sioniste ne tarda pas à se transformer en conflit ouvert. Au cours de leur lutte pour être reconnus, les sionistes avouèrent leur mépris pour les juifs de la diaspora. Tel fut, essentiellement, l'origine du séparatisme juif : les sionistes s'affrontaient au peuple juif, au nom de leur libération.

Séparatisme

« Avant leur émancipation, les juifs étaient des étrangers parmi les nations, mais ils n'envisagèrent pas un instant de se révolter contre ce destin. Ils se sentaient appartenir à une race qui leur était propre, qui n' avait rien en commun avec les autres peuples du pays. Le juif émancipé est hésitant dans ses relations avec ses conationaux, il est timide vis-à-vis des étrangers, et soupçonne jusqu'à son ami, qui pourrait avoir des pensées cachées ». [Max Nordau, s'adressant au premier Congrès sioniste, à Bâle, en 1897.] Le mot « séparatisme » désigne ce processus dans lequel un groupe minoritaire décide de se séparer d'un groupe plus large. La séparation est requise dès lors que le politicien marginal ressent un danger imminent d' être intégré dans la société consensuelle. Le séparatisme fait référence non seulement aux tentatives de créer des sociétés alternatives, mais aussi à des pratiques d'exclusion à l'intérieur des communautés marginales elles-mêmes. Le sionisme s'est édifié en réaction à l'émancipation des juifs d'Europe, un processus entamé avec la Révolution française, qui s'étendit rapidement dans tous les pays d'Europe au cours du dix-neuvième siècle. A la fin du dix-neuvième siècle, quelques juifs assimilés éminents (tels Nordau, Herzl et Weizmann) prirent conscience du fait que l'émancipation du peuple juif était susceptible d'entraîner la disparition de l'identité juive. Leur argumentation était simple : les murs du ghetto avaient été abattus, et néanmoins, les juifs ne parvenaient pas à s'intégrer à la vie européenne. De plus, les Européens furent accusés de ne pas être sincères dans leur sympathie à l'endroit des juifs : « Les pays qui ont émancipé leurs juifs se sont trompés sur leurs véritables sentiments. Pour produire tous ses effets, l'émancipation aurait dû être réalisée, en tout premier lieu, dans les affects, avant d'être érigée en loi. » C'est là une évidence première : vous devez d'abord m'aimer, avant de m'épouser. Cette idée semble raisonnable, mais il ne faut pas oublier qu'à la différence d'une histoire d'amour, la vie civique est fondée sur le respect, plus que sur l'affection. J'attends de mon voisin qu'il me respecte. Il peut m'aimer aussi, s'il veut. Mais il m 'est impossible d'exiger cela de lui. Afin d'apporter de l'eau à leur propre moulin, les sionistes ont tenu à donner l'impression qu'un nouvel antisémitisme émergeait. Leur présentation des faits tourne le dos à la réalité. En fait, à la fin du dix-neuvième siècle, les juifs étaient d'ores et déjà profondément engagés dans tous les aspects possibles et imaginables de la vie civile européenne. De plus, les dirigeants sionistes eux-mêmes étaient parfaitement intégrés à leur contexte chrétien. Mais les sionistes avaient absolument besoin d'un mythe de persécution. Le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, seul juif à appartenir à l' état-major de l'armée française, fut emprisonné pour espionnage en faveur de l'Allemagne. Tout au long de son procès, Dreyfus clama son innocence. Pour beaucoup de gens, il était évident que Dreyfus était la victime d' accusations lamentablement racistes. Theodor Herzl, un journaliste viennois de grand renom, qui était venu à Paris couvrir le procès, fut bouleversé par cette histoire, et il en déduisit que l'assimilation était nécessairement condamnée à l'échec. La seule solution, d'après Herzl toujours, consistait en « une terre promise, où nous pourrons avoir le nez crochu, des barbes noires ou rousses, selon. sans être méprisés pour cela. Où nous puissions vivre, au moins, en hommes libres, sur notre propre terre, et où nous pourrions mourir en paix, dans notre propre patrie » [L'Etat juif, Theodor Herzl]. Apparemment, le procès de Dreyfus eut un impact immense sur Herzl. Mais, comme le fait observer Lenni Brenner, « Herzl a mal compris les enjeux du procès Dreyfus. Le caractère secret de l'enquête, et l'insistance mise par Dreyfus à clamer son innocence, ont convaincu beaucoup d'observateurs qu 'injustice avait été faite » [Le sionisme aux temps des dictateurs [en anglais, seulement - Zionism in the Age of the Dictators, http://www.marxists.de/middleast/brenner/ch01.htm ] En réalité, ce procès suscita un énorme mouvement de soutien chez les non-juifs. Bien que Dreyfus n'ait jamais réussi à s'innocenter lui-même (au cours d'un re-jugement qui eut lieu en 1899, Dreyfus fut à nouveau trouvé coupable), le gouvernement français s'inclina devant la pression, et réduisit sa peine. A la suite du soutien intense d'intellectuels français et des mouvements de gauche dans toute l'Europe, le sionisme perdit son emprise en France. Les juifs français se sentaient authentiquement émancipés. Le déplaisir qu'en concevait Herzl apparaît à l'évidence dans cet extrait de ses mémoires : « [Les juifs français] recherchent la protection des socialistes et des destructeurs de l'ordre social actuel. A dire vrai, on ne peut plus les qualifier de juifs. Et ce ne sont certainement pas non plus des français. Ils deviendront probablement les dirigeants du mouvement anarchiste européen ». Il semble qu'Herzl, ce politicien somme toute marginal, ressentait mieux que quiconque le danger imminent de l'intégration des juifs. Cet exemple illustre l'essence des apologies séparatistes : elles visent à ériger des barrières entre les gens. Comme nous le voyons, Herzl, politicien séparatiste, s'est opposé violemment à ses corréligionnaires juifs. Le séparatisme est une stratégie de construction de ghettos, et les sionistes suivent cette stratégie depuis la fin du dix-neuvième siècle. Et pourtant, qui sont les premiers à en souffrir ? Bien entendu, ce sont ceux des juifs qui sont assez faibles pour prendre au sérieux le séparatisme sioniste et ceux qui sont condamnés à renaître, dans une réalité sioniste, en Israël. Le séparatisme lesbien présente les mêmes caractéristiques. Dans les années 1970, époque où les femmes réussirent à combler certains fossés sociaux et à obtenir une plus grande égalité (avec les hommes), une tendance radicale se développa au sein de la mouvance féministe. Dans un article intitulé « « The Way of All Separatists » (Blatant Lesbianism)» [« C'est ainsi que se comporte tout mouvement séparatiste » - Lesbianisme affiché] publié dans Sidney Magazine, année 1978, pp. 10-13, Ludo McFingers écrit : « Elles haïssent les mecs : les femmes constituent, de leur point de vue, une classe sexuée, elles sont favorables au déterminisme biologique, rejettent le réformisme et méprisent la gauche ». L'axiome sous-jacent du séparatisme lesbien consiste à affirmer que les hommes ne changeront jamais, car ils en sont incapables. Par conséquent, les femmes ne peuvent acquérir leur propre liberté qu'en se détachant des hommes. Certaines femmes séparatistes évoquent la nécessité d'une confrontation violente avec les hommes, afin d'en renverser le pouvoir. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que les séparatistes lesbiennes les plus radicales affirment préférer vivre dans un monde entièrement exempt d'hommes et certaines sont même allées jusqu'à déclarer qu' « une fois morts, au moins, les hommes ne violent personne ». Cela ne peut qu'évoquer l'adage sioniste tout aussi dévastateur : « Un bon Arabe est un Arabe, mort ». Les similarités entre séparatistes sionistes et séparatistes féministes sont évidentes. De plus, de temps en temps, ces deux idéologies radicales se fondent dans une seule et même _expression dévastatrice. Lorsqu'on suggéra à la féministe juive américaine Andrea Dworkin que l'idée d'un Womenland [« Nanastan »] était complètement dingue, elle répondit : « Mais. n'est-ce pas ce qu'on a dit, à propos d'Israël ? Et. le monde ne pensait-il pas que Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, était un cinglé ? Les juifs ont eu un pays parce qu'ils ont été persécutés, parce qu'ils ont dit que ça suffisait comme ça, parce qu'ils ont décidé qu'ils voulaient un pays, parce qu'ils sont partis, et parce qu'ils se sont battus pour l'avoir. Les femmes devraient faire pareil. Et si vous ne voulez pas vivre au Nanastan, quel est le problème ? Tous les juifs ne vivent pas en Israël, mais Israël existe bien, là-bas, et il représente un refuge potentiel au cas où les persécutions contraindraient les juifs à partir. De même que les juifs se sont battus pour Israël, les femmes ont le droit d'exécuter - oui, je le répète : exécuter - les violeurs et l'Etat n'a pas à intervenir dans cette question ! » [Guardian, 13 mai 2000]. Un peu avant, dans la même interview, Dworkin, la militante d' « extrême gauche » admettait qu'elle « demeurait partisan du droit à l'existence d'Israël, du droit des juifs à posséder leur propre état et du droit des juifs à combattre en retour ceux qui essayèrent et tentent encore aujourd'hui de les tuer ; exactement de la même manière qu 'elle pense que les femmes ont le droit de répliquer, et même de tuer, ceux qui ont attenté et continuent d'attenter à leur vie ; de la même manière qu' elle prône le droit des femmes à se venger, quitte à les tuer, des hommes qui ont abusé d'elles ». Dworkin représente certes une minorité, mais les si milarités idéologiques entre les deux causes sont évidentes. Il y a déjà pas mal de temps que j'ai découvert qu'en substituant le mot «juif » au mot «femme» et le mot «Gentil» au mot «homme», un texte séparatiste lesbien se transformait pile-poil en un pamphlet sioniste radical, et vice-versa. Le séparatisme lesbien est une forme de « féminisme extrémiste » ; il implique un glissement, de la conscience que « toute femme est potentiellement lesbienne », à la conviction absolue que « toute femme ne peut qu'être lesbienne » [cf : « Women, Wimmin, Womyn, Womin, Whippets - On Lesbian Separatism », par Julie McCrossin, http://www.takver.com/history/womyn.htm ]. Semblablement, un sioniste affirmera que « tout juif doit être sioniste », plutôt que « tout juif peut être sioniste ». Certains sionistes ont même tendance à aller plus loin, affirmant que dès lors qu'Israël est l' « état du peuple juif », tout juif doit être considéré sioniste. Il en découle que le rejet, par un juif, du sionisme, doit être considéré comme une trahison, ou tout au moins de la « haine de soi ». Naturellement, la plupart des femmes ne prennent pas au sérieux la catégorisation que font d'elles les féministes radicales. J'aurais tendance à dire qu'au moins jusqu'à la Seconde guerre mondiale, la majorité des juifs se sentaient outragés par la propagande sioniste. Il semble que l'Holocauste et l'exploitation industrielle qu'en font les institutions sionistes aient modifié l'attitude du reste de la juiverie mondiale vis-à-vis du sionisme et d'Israël. L' Holocauste fut la plus grande victoire sioniste, de la même manière qu'un simple cas de viol est, pour les féministes séparatistes, la preuve de la validité de leurs théories. Comme nous l'avons vu, toute politique marginale est pérennisée par l'hostilité qu'elle suscite contre elle-même. Ainsi, afin d'assurer la survie des politiques marginales, on ne peut faire l'économie de l'auto-agression. Les sionistes ont besoin de synagogues brûlées ; les lesbiennes séparatistes ont besoin de femmes violées. S'il n'y avait pas de synagogues brûlées, les sionistes en brûleraient quelques-unes eux-mêmes. S' il n'y avait pas de femmes victimes de viol, les séparatistes lesbiennes inventeraient un cas de viol de toutes pièces. A l'intérieur de la vision du monde séparatiste, ce type de comportement est considéré légitime, car la stratégie et la campagne de propagande sont plus importantes qu'un quelconque code moral. D'un point de vue séparatiste, quiconque n'est pas « des nôtres » est un ennemi potentiel.

Un même narratif

L'imposition de restrictions linguistiques au discours consensuel ne peut que servir la cause marginale. Le politiquement correct est, de fait, une prise de position politique qui n'autorise aucune forme d'opposition politique. En surface, cela ressemble à une révolte contre la notion de liberté de parole. Mais ce que vise le politicien marginal, c'est l' instauration d'un narratif unique, d'une vision unique de la réalité, à des fins historiques très claires. Le narratif unique est une interprétation qui obère la possibilité d' interprétations alternatives. C'est un narratif qui comporte la réfutation de tout narratif alternatif possible, à l'intérieur de son corpus d' arguments, ou de son jeu d'idées. Le politicien marginal entend dicter l' acceptation d'un narratif unique, à l'intérieur tant de la marge que de la société consensuelle. Dans la marge, cette tâche est aisée. Dès lors que l'identité marginale est fondée sur une identification collective avec un corpus d'idées, de significations et d'apparences artificiellement créées, tout ce que le politicien marginal a à faire consiste à situer le narratif souhaité à l' intérieur du corpus des idées reçues. Etre sioniste signifie s'identifier au narratif sioniste unique, et rien de plus. Ainsi, par exemple, ceci signifie l'acceptation totale de la vision sioniste du conflit israélo-palestinien, ainsi que l'adhésion absolue à la restitution sioniste officielle de l' Holocauste. En revanche, comment le politicien marginal s'y prend-il pour imposer un narratif unique à l'ensemble de sa société, voire à d'autres cultures ? Comment parvient-il à imposer des idiomes politiquement corrects ? Le cas de l'Holocauste est un exemple classique. Personne, en Occident, n'est autorisé à soupçonner la restitution officielle sioniste de l'Holocauste et, dans certains pays [dont la France, ndt], cette prohibition est imposée par des lois. De plus, les sionistes exigent de leurs ennemis, les pays arabes, d' endosser leur narration de l'Holocauste. Alors même que tout jeune chercheur spécialiste de la Seconde guerre mondiale se rend très vite compte que le récit sioniste officiel est loin de donner une compréhension exhaustive de la complexité des événements, aucun de ces chercheurs n'est autorisé à mettre en doute le récit sioniste publiquement. Quiconque évoque la collaboration intense et très étendue entre les sionistes et les nazis se fait taxer de « révisionnisme ». Quiconque remet en cause les chiffres, les mesures, voire même l'ordre dans lequel se sont déroulés les événements devient un « négationniste de l'Holocauste ». Il semble que les sionistes aient réussi à empêcher l'Occident d'accéder à l'un des chapitres les plus dévastateurs de l'histoire occidentale. Il semble aussi que l'Occident ait été plutôt empressé d'obtempérer. Comment les sionistes arrivent-ils à dicter leur narratif unique ? Je pense qu'à de certaines époques, le narratif sioniste a parfaitement agréé aux classes dirigeantes et aux décideurs politiques occidentaux. Ainsi, les sionistes ont modelé leur narratif d'une manière telle qu'il qu'il puisse se glisser aisément dans la vision du américaine du monde de l'après-guerre. C' est là que gît l'essence du sionisme politique, qui est une tentative d' établir une relation symbiotique entre le sionisme et les principales puissances coloniales. Il y a toute une histoire des liens entre le sionisme et les différentes superpuissances, au fil du temps : l'Empire ottoman, tout d'abord, puis l'Empire britannique et, enfin, aujourd'hui, les Etats-Unis. Sous cet angle, le sionisme n'est pas un cas unique. Cela ne doit rien au hasard, si les groupes féministes ont été les premiers à « déclarer la guerre » aux Taliban, bien des années avant que le Président Bush découvre où se trouve l'Afghanistan (en supposant qu'aujourd'hui, il le sache.). Néanmoins, très rares sont les groupes marginaux à avoir aussi bien réussi que les sionistes à dicter leur narratif. Pour moi, il est évident que la restitution officielle sioniste de l'Holocauste convenait parfaitement bien aux alliés anglo-américains victorieux. Dans le contexte de la réception massive de la tragédie du peuple juif, personne n'a eu véritablement le temps d'examiner en détail les bombardements meurtriers des Alliés contre les villes allemandes, équivalent à des agressions évidentes contre des civils allemands. D'après la narration sioniste, les Américains furent les libérateurs (ce qui n'est pas la réalité : ce sont principalement les Soviétiques qui ont libéré les camps en Europe de l'Est) et les Allemands étaient les assassins. Si l'on se place à l'intérieur de la restitution sioniste de l'Holocauste généralement admise, il y a fort peu de raison de parler d'Hiroshima et de Nagasaki : « Pourquoi devrions-nous en parler ? Vous trouvez qu'Auschwitz n'est pas assez horrible comme çà ? » Les Américains incarnent le summum du Bien ; tous les autres sont le mal (ils sont même parfois « l'axe du mal »). Cette vision du monde extraordinairement limitée a permis aux Américains d' « accorder leurs faveurs » à la Corée, au Vietnam, à l'Afghanistan et à l'Irak. Depuis la Seconde guerre mondiale, pas une année ne s'est écoulée sans que les USA n' aient bombardé des civils innocents. Jusqu'à il y a peu, les Américains étaient vus par beaucoup de gens comme les libérateurs incarnés, les champions de la démocratie et de la liberté, ceux qui avaient livré bataille à Hitler et qui avaient libéré l'Europe. Mais en réalité, ce n'était pas contre Hitler, qu'ils se battaient, c'était contre Staline. La décision de débarquer sur les plages de Normandie, en juin 1944, fut en réalité une conséquence de la défaite d'Hitler devant Stalingrad. Les Américains et les Britanniques avaient pris soudain conscience que s'ils ne participaient pas immédiatement à la guerre en Europe occidentale, ils auraient à faire face très rapidement à la déplaisante réalité de soldats rouges à Calais ! Les Américains ne se sont pas contentés de faire leur la doxa du narratif sioniste de l'Holocauste : ils en détiennent au moins pour partie les droits d'auteur. Selon la narration de l'Holocauste lourdement dictée par les sionistes, les Alliés ont libéré l'Europe ET ils ont sauvé les juifs. Le fait que leur principale initiative ait été motivée par la nécessité (impérieuse, pourtant, pour eux) d'arrêter l'avancée de Staline a été totalement occulté. Les sionistes n'ont jamais soulevé beaucoup de questions gênantes. Ils n'ont jamais demandé aux Alliés pourquoi ils se sont si peu souciés d'aider les juifs durant la guerre. Ils n'ont jamais réellement demandé pourquoi les Alliés n'ont pas bombardé Auschwitz. Dans le contexte de l'adhésion absolue au narratif sioniste, la plupart des questions les plus cruciales ont été balayées sous le tapis. Cela convenait évidemment tant aux Américains qu'aux sionistes.

Ainsi, la domination d'un unique narratif marginal doit être comprise comme le produit d'un partenariat symbiotique entre la marge et certains éléments clés du centre. Cela se produit généralement quand le narratif marginal est conçu de façon à corroborer le narratif consensuel. Il en découle que les sionistes devraient prendre conscience du fait que le succès de leur restitution de l'Holocauste risque fort de n'être que temporaire. Dans le cadre d'une évolution politique et intellectuelle (toujours possible) en Occident, le récit sioniste devra être abandonné. Au minimum, il risque de subir des modifications drastiques.

Le Sabra, le Colon, la Gouine et le Pédé

Le Sabra - vous savez, celui qui est à la fois Dur et Tendre - c'est l' Israélien né en Israël, à qui on a donné ce sobriquet de « Sabra » par comparaison avec les figuiers de Barbarie, ces cactus qui prospèrent dans le sol aride d'Israël et dont le fruit est hérissé de piquants redoutables, tout en ayant une pulpe délicieusement douce. Ceci implique l'idée que nos sabras sont rudes, brusques, inaccessibles et néanmoins étonamment gentils et doux (c'est tout à l'intérieur !). Ce surnom est donné affectueusement ; il découle de la fierté de notre jeunesse, qui jouit de la réputation de ne pouvoir être « savourée » à sa juste valeur si l'on s'en tient à l'aspect extérieur (passons.). « Mais, tu n'as pourtant pas l'air juif ! » est le genre de compliment douteux qu'un jeune Israélien reçoit généralement lorsqu'il voyage à l' étranger. Le Sabra dépasse habituellement son père d'une tête, il est souvent blond et couvert de taches de rousseur, a souvent les yeux bleus et le nez retroussé. Il est très sûr de lui, il est robustement charpenté, et il affectionne marcher en sandales à la romaine, avec une dégaîne avachie, chaloupée et nonchalante ». [« Rugueux et Tendre », installation de l'artiste Gabi Gofbarg, 1992.] Je voudrais maintenant analyser les conséquences d'un comportement stéréotypique marginal en termes de dialectique identitaire. Il est évident que les identités marginales sont enclines à adopter des codes comportementaux excentriques qui rendent le sujet marginal immanquablement repérable. Apparemment, cela est compréhensible : l'identité nouvellement libérée célèbre son émancipation de la société consensuelle oppressive. On dirait que le sujet marginal est en train de révéler sa « véritable ipséité ». Comme on l'a vu plus haut, la notion d'une véritable identité manifestée ne saurait être prise au sérieux. Néanmoins, nous allons nous autoriser à aller encore un peu plus loin. Si la notion de l'ipséité authentique est plus que vague, alors des moyens externes d'identification sont nécessaires. Cela expliquerait pourquoi même les sionistes le plus à gauche, ceux qui se considèrent athées, n'ont pas renoncé à l'idée de faire circoncire leurs garçons. Tout bien considéré, l'apparence est plus importante que l'idéologie. Les identités marginales se rendent aisément distinguable dans la foule. Cela s'applique aux Sabra, aux colons, aux juifs orthodoxes, mais aussi à toute autre identité marginale stéréotypée (les gouines, les gays, etc, etc.) Je vais maintenant creuser le sujet de l'une des caricatures d'identité marginale les plus carabinées du vingtième siècle : le Sabra. Le sionisme prétend révéler la véritable essence du juif libéré. Le Sabra est l'icône stéréotypique de cette identité libérée. Regardons donc le Sabra de plus près. Conformément à notre attente, le Sabra, étant un juif séparatiste, se définit en creux, par opposition aux juifs « inauthentiques » de la diaspora. « Tel un cactus sauvage », le Sabra « fleurit sur un sol aride », tandis que les juifs européens humiliés et méprisés déclinent mentalement dans l'Europe réactionnaire. Le Sabra est « piquant à l'extérieur, et doux à l'intérieur », alors que le juif de la diaspora, « capitaliste et spéculateur » apparaît doux à l'extérieur, mais est en réalité extrêmement dur, dès lors qu'il s'agit d'affaires. Le Sabra est « rude et fleur bleue » : il peut tuer comme un homme « couillu », un vrai de vrai, quand il doit le faire, mais cela ne l'empêche nullement de chialer comme une « Madeleine » devant le « Mur des Lamentations » [en anglais : « des Pleurnicheries » : Weeping Wall], à peine a-t-il fini de tirer sa dernière rafale de mitraillette pour la conquête de la Vieille Ville de Jérusalem. Il est capable de purifier ethniquement toute la population palestinienne, le vendredi, et assister à une manif de « La Paix Maintenant ! », à Tel Aviv, le dimanche après-midi. Comme le soldat allemand archétypique, il est « souvent blond. il a souvent les yeux bleus. Il est fier comme Artaban, il est baraqué. » Mais là, petite différence : contrairement au soldat allemand, il aime marcher en nu-pieds (bibliques), d'une démarche « libre, chaloupée, traîne-savate ». En fait, le Sabra est une sorte d'hybride entre un commandant SS et un Moïse biblique. Une sorte de nazi en blue-jeans, un Chat Botté nouvelle manière, style : « Minet en Rangers ». Aussi piquante soit cette caricature, il n'y a absolument rien d'authentique dans cette construction outrageante. Tout homme juif laïc israélien, entre les années 1940 et 1980 allait être destiné à participer volontairement à un processus qui allait le dépouiller de toute notion d'authenticité. Aussi comique cela paraisse, la naissance du colon juif, un militant messianique radical, qui projette de confisquer toute la « terre biblique d' Israël » est en réalité une tentative de ramener le Sabra sur terre. C'est un effort visant à résoudre l'impossible schizophrénie inhérente à l' identité Sabra. Comme le Sabra, le colon marche en sandales en plein hiver, comme le Sabra, il est vaguement athlétique et baraqué (jusqu'à l'âge de trente-deux ans, où il développe une brioche phénoménale, symbole de la bonne santé juive). Mais c'est alors qu'à la différence du Sabra, il arbore une casquette sur la tête, ses tzitzits [fils de laine portés autour de la taille par les juifs observants, ndt] tombent de la ceinture de son pantalon et la barbe commence à lui manger le visage. Il est très loin d'élégant. De fait, disons qu'il est même franchement horrible. Inutile de préciser qu'il ne ressemble en rien à un soldat de la Wehrmacht. Il se rapproche beaucoup plus d'un juif de la diaspora porté en bandoulière par sa mitraillette Uzi ! Il a l'air juif. D'ailleur c'est en un, et il en est fier. Puis-je mentionner, du temps que j'y suis, le fait étonnant que les pires des crimes perpétrés contre la population indigène palesitinienne l'ont été par les soi-disant Sabras de gauche, par de jeunes officiers des Forces Israéliennes de Défonce [« Tsahal »], par des soldats tels un Rabin et un Sharon (pour ceux qui ne le sauraient pas, Sharon était, dans sa jeunesse, de gauche (à la mode israélienne.) ; durant des années, il incarna le parangon du beau mec israélien (Incroyable, non ? Authentique, pourtant !). Nous sommes donc maintenant en mesure d'expliquer le comportement hypocrite et impitoyable de la gauche israélienne. Des gens qui sont engagés dans un processus d'identification en arrivent à se détacher complètement de toute possibilité authentique de comprendre. Ils ne peuvent se comporter avec empathie, parce qu'ils sont incapables de se mettre à la place des autres, dépourvus qu'ils sont de tout sentiment d'ipséité. Si nous nous reportons à « l'impératif catégorique » de Kant, qui implique que l'on doive « toujours agir de telle manière que la maxime illustrée par son action puisse être retenue comme loi universelle », nous conviendrons qu'elle ne saurait s' appliquer au cas du Sabra. Celui-ci est, tout simplement, dépourvu de toute notion claire de ce qu'il est lui-même. Dès lors que quelqu'un s'identifie avec une icône collective inaccessible, alors la « maxime illustrée par son action » est, de fait, l'action d'un sujet collectivement identifié. Ainsi, aux yeux du Sabra, ses actions (quelles qu'elles soient) sont déjà une forme de « loi universelle ». Autrement dit, le Sabra n'a pas de sens éthique ; quant à la perception de l'universalisme, chez lui, nous n'en parlerons pas, par charité. Cette révélation peut expliquer le fait qu'au sein du monde politique israélien, ce fut Menachem Begin, incarnation du juif de la diaspora, qui engagea le processus de paix avec le monde arabe. C'est vraisemblablement la même raison qui fait que Shimon Pérès, autre incarnation du juif de la diaspora, est toujours engagé dans un processus qu 'il s'imagine (bien à tort) être un processus de paix. Le cas des féministes radicales est similaire. Leur étonnante capacité à diffamer l'ensemble de la gent masculine en la traitant de « violeurs » ne peut qu'évoquer un sens éthique sévèrement dérangé. Très souvent, nous sommes confrontés à une histoire sans fondement d'un homme accusé de harcèlement sexuel. Je ne cherche pas à démontrer que le harcèlement sexuel n'existerait pas. Non, simplement, j'essaie d'éclaircir les raisons qui rendent de telles accusations infondées possibles. J'essaie de percer à jour l'existence d'une structure de victimisation collective. Je dirais que cette victimisation collective résulte d'une capitulation devant le processus d' identification, une capitulation qui conduit à l'absence de tout sens moral et de toute empathie. Une politique marginale se présentant, à l'occasion, comme l'_expression d' une marge opprimée est bien souvent, en réalité, engagée dans le vol de la notion d'identité propre au sujet marginal. La politique marginale se spécialise, dans la pratique, dans le dépouillement de ceux qui les adoptent de leurs qualités les plus fondamentalement humaines. Le sionisme étant une forme de politique marginale, doit être vu comme un mouvement anti-humaniste. Cela peut expliquer la conduite des sionistes : passée, présente et future. Reste que nous ne pouvons pas décemment blâmer l'individu marginal. L' assassin Sabra n'est en effet pas réellement un individu ; ce n'est pas lui qui tue, c'est l' « identité », cette identité caricaturée à laquelle il lui est enjoint de donner vie. La lesbienne séparatiste qui veut débarrasser le monde des hommes, jusqu'au dernier, n'exprime pas réellement son propre souhait ; cette séparatiste, ce n'est pas elle, mais bien plutôt une identité collective individuelle qu'elle adopte, une identité qui n'existera jamais, à l'extrême rigueur, que dans un monde idéologique et platonique.

Conclusion

Nous devons laisser tomber la vieille combinatoire binaire droite / gauche. Ce qui importe, ce n'est pas de savoir si un tel est dans le bon camp, ni si untel est brillant à produire des arguments de gauche, ni le contenu de l' apparence politique de quelqu'un. Ce qui importe, c'est sa propre stratégie de justification. Le politicien marginal a tort ; qu'il se manifeste à droite ou à gauche importe peu. Cette marginalité est une exhortation qui va à l'encontre de la pluralité du paysage humain. C'est un rejet de l'idée d' être au monde au milieu des autres. Cela ne peut qu'aboutir à ériger des murs et à construire des ghettos, que ces ghettos soient bâtis de briques et de mortier, de béton armé, ou simplement de frontières culturelles.


Atzmon contre Daniel Barenboim
Un article du chef d'orchestre argentino-israélien Daniel Barenboim dans le quotidien Ha'aretz du 16 novembre, lui a valu une réponse-éclair cinglante du musicien britannique d'origine israélienne Gilad Atzmon. Lisez et appréciez !
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier

Réponse à Daniel Barenboim
par Gilad Atzmon, 16 novembre 2004. Tarduit de l'anglais par Marcel Charbonnier
Ayant lu le commentaire outrageant de Daniel Barenboim sur la mort d'Arafat (ci-dessus), j'affirme que plusieurs points, dans son approche raciste et sioniste doivent être explicités. Il doit être bien clair qu'avec des «militants de la paix » tels que Barenboim, le sionisme finira toujours par prévaloir.
Barenboim dit, je le cite : « Les membres de ce groupe - Mubadara (sous l' égide de Mustafa Barghouthi) sont en faveur d'une solution qui reconnaît le droit des juifs à retourner sur leur terre et qui croient, aussi, dans une lutte non-violente pour l'obtention des droits du peuple palestinien. » M. Barenboim sait sans doute que le point le plus crucial, dans ce conflit, c'est justement le droit au retour des Palestiniens, et certainement pas le droit au retour des juifs. A l'évidence, les juifs ont d'ores et déjà « retourné » (colonisé) une terre qui ne leur appartenait pas, pour commencer. En insistant sur la notion archaïque du « droit des juifs au retour », Barenboim adopte l'idéologie la plus fondamentaliste du sionisme de droite. Ensuite, Barenboim dit : « Il ne saurait y avoir de paix tant que les Palestiniens dénieront l'Holocauste. Mais il ne saurait y avoir de paix, également, tant que les Israéliens ne reconnaîtront pas au moins une responsabilité partielle dans le conflit ». Je lui pose la question : depuis quand les Palestiniens dénient-ils l'Holocauste ? S'il y a une chose dont les Palestiniens ont bien une entière conscience, c'est le fait évident que c'est l'Holocauste des juifs qui a abouti à la création de l'Etat juif, que c'est l'Holocauste juif qui a conduit à l'épuration ethnique dont ils ont été les victimes (en 1948).

Comme si cela ne suffisait encore pas, Barenboim en rajoute une louche, suggérant que les Israéliens - les auteurs de l'holocauste palestinien - devraient assumer « au moins une responsabilité partielle dans le conflit ». C'est aussi absurde que suggérer que les nazis devraient assumer « une responsabilité partielle » dans l'Holocauste des juifs. Apparemment, M. Barenboim appartient à la pire espèce des négationnistes de l'Holocauste : il nie catégoriquement et systématiquement l'Holocauste du peuple palestinien. Mais Barenboim ne s'en tient pas là. Se souvenant soudain qu'il est un musicien génial, il nous gratifie de sa profondeur de vues musicologique : « La mort d'Arafat est comme une transition musicale - un phrasé s'éteint, et avec la dernière note, un nouveau phrasé commence. » C'est chié, non ? Eh bien, non, pas vraiment ! Malheureusement (pour Barenboim), la cause palestinienne reste rigoureusement inchangée, même dans l'après-Arafat ! Il s'agit toujours et encore du Droit au Retour du peuple palestinien. Il y a environ quatre millions de Palestiniens victimes de l'épuration ethnique, qui vivent dans des conditions épouvantables dans des camps de réfugiés, un peu partout au Moyen-Orient ; et il y a encore deux millions de Palestiniens qui sont victimes de l' épuration de tous leurs droits civiques en Palestine même. Permettez-moi de vous dire, Maestro, que cette situation n'est pas à la veille de se transmuer en une élégante modulation ! Barenboim aime le peuple palestinien. C'est du moins lui qui le dit. Et je veux bien le croire sur parole. Il lui fait même confiance, au peuple palestinien, et il conseille aux Américains de lui « faire confiance ». « Je suis convaincu », dit-il, « que le Hamas ne remportera jamais une élection l ibre »...
Puis-je demander à Daniel Barenboim pourquoi, puisqu'il fait vraiment confiance au peuple palestinien, il n'aime pas le Hamas ? Le Hamas est un mouvement populaire qui apporte au peuple palestinien une aide sociale et un soutien spirituel. Alors que l'essence de l'amour, c'est l'acceptation inconditionnelle, Barenboim est un adepte de la conception que les néocons ont de l'amour : il aime les Palestiniens à condition que ceux-ci aiment Israël. En cela, il est un clone parfait de Donald Rumsfeld, qui aime le peuple irakien, à condition que le peuple irakien aime l'Amérique.