L'auteur se définit lui-même comme
" un cyber-journaliste indépendant et militant" |
Le Yémen, élève modèle
de l'école impériale
Qu'on e le dise : Ali Abdullah Saleh, président du Yémen,
n'est ni Moubarak ni Ben Ali. Il n'entend pas rester président
à vie. "28 ans, ça suffit !" : il a fait savoir
en juillet dernier qu'il ne se représenterait pas comme candidat
à l'élection présidentielle de septembre 2006, et
qu'il faudrait donc trouver un jeune leader pour le remplacer. Président
depuis 1978, il estime avoir assez donné.
Ce sympathique despote éclairé a eu quelques trouvailles,
comme celle de nommer une femme ministre des droits de l'homme, ce qui
est très bien vu à Washington. mais il n'a pas pipé
lorsque le Cheikh Al Mouayed, ancien député et homme universellement
respecté à Sanaa et au Yémen, a été
kidnappé avec son secrétaire par le FBI à Francfort,
puis condamné à 75 ans de prison - et son secrétaire
à "seulement" 45 ans de pénitencier - au terme
d'un procès ubuesque à New York, où rien ne manquait
sauf les preuves de son soutien allégué aux "terroristes
d'Al Qaïda et du Hamas palestinien", dont l'absence n'a pas
empêché ces verdicts insensés de tomber.
Et n'oublions pas que le gouvernement yéménite a autorisé
la CIA à assassiner des citoyens yéménites "suspects
de terrorisme" à l'aide d'un drone tueur en plein territoire
yéménite.
Et rappelons enfin le massacre de centaines de dissidents, assiégés
pendant plusieurs mois dans les grottes de montagne où ils s'étaient
réfugiés.
Dans le flot de platitudes exprimées par les porte-parole de régimes
inféodés à Washington aux quatre coins de la planète
à l'occasion du 11 septembre 2005, nous avons choisi la déclaration
du ministre yéménite des Affaires étrangères
Abou Bakr Al Karbi, qui, exprimant la fierté de son gouvernement
pour sa lutte exemplaire contre le terrorisme, a à son tour réclamé
la tenue d'une conférence internationale pour mettre au point une
stratégie commune pour combattre le terrorisme. S'il n'a pas proposé
explicitement que cette conférence se tienne au Yémen, on
peut le déduire de ses propos.
Ainsi donc le Yémen de Saleh se place sur les rangs dans la concurrence
effrénée entre despotes pour la tenue de cette fameuse "conférence
internationale sur le terrorisme". depuis septembre 2001, ce sont
Bouteflika l'Algérien et Ben Ali le Tunisien qui se sont signalés
par cette proposition originale, chacun d'eux espérant bien sûr
être l'hôte d'une telle conférence.
Imaginez une conférence internationale sur le terrorisme à
Alger, Tunis ou Sanaa : 3 000 participants, 2 000 employés des
services techniques, 20 000 policiers et militaires locaux, 3 à
5 000 agents des services de sécurité et de renseignement
de toute la planète, 1 000 à 2 000 prostitués de
tous sexes; des milliers de chambres d'hôtel louées, des
milliers de repas servis, de bouteilles de whisky sifflées, de
cadeaux pour les épouses achetés, des centaines de milliers
de litres d'essence brûlés...
Combien ça peut rapporter, une telle conférence, à
un gouvernement invitant ? 10, 20, 50 millions de dollars ? Bien sûr,
en hébergeant une telle conférence, ce gouvernement prendrait
quelques risques. mais, on le sait bien, qui ne risque rien, n'a rien.
Gageons que nos trois bachibouzouks se démèneront comme
de beaux diables pour vendre leur idée dans les couloirs du sommet
qui célébrera cette semaine, le 60ème anniversaire
des Nations unies à new York. Les maîtres de l'Empire daigneront-ils
tendre l'oreille à ces propositions de bazar ? Qui vivra verra.
Ayman El Hakim
12/09/2005
PS : si vous voulez vous payer, une bonne tranche de rigolade, je vous
recommande d'aller visiter le site web du président Salh. La présentation,
en musique, du grand homme est impayable ! http://www.presidentsaleh.gov.ye/
Prière
au Pharaon
Ô Pharaon ! Toi dont
la face solaire illumine nos jours et nos coeurs, béni sois-tu
en ce jour de victoire éclatante sur les misérables usurpateurs
qui prétendaient te voler ton trône. Tous tes sujets, d'Assiout
à Mazra'at Tora, d'Alexandrie à Port-Saïd, et bien
au-delà, tous tes sujets éparpillés sur toute la
Terre, se réjouissent et te félicitent pour ta réussite
dans l'accomplissement de ta mission divine.
Permets cependant, ô Maître incontesté de la terre
et des eaux, au misérable ver de terre alluvionnaire que je suis,
de poser une ou deux questions : comment se fait-il que seuls 88 pour
cent de tes sujets aient voté pour toi ? Et les 12 pour cent restants
? Auraient-ils osé déposer dans l'urne sacrée l'effigie
d'un de tes misérables contempteurs, petits avocaillons manipulés
par les forces des ténèbres ? Je t'en supplie, ô Seigneur,
ne laisse pas ces hérétiques diffuser leur venin et précipite-les
dans le lac du barrage d'Asouan, pour qu'ils aillent nourrir les poissons
du fleuve nourricier de notre terre !
Encore une question, ô Maître - et je suis conscient qu'en
la posant, je prends le risque insensé de provoquer ton juste courroux
: ne crois-tu pas que ton score de 88% risque de paraître ridicule
à côté de celui d'un autre Bachibouzouk, le Bey de
Carthage, qui, pas plus tard que l'année dernière, réalisa
le score de 94,64% ? Permettras-tu à ce général de
carton-pâte de voiler ton soleil ?
Permets-moi enfin, ô Pharaon illustre, ce conseil : trouve le moyen
d'introniser ton fils Gamal pour ta succession avant qu'il soit trop tard
et qu'arrive l'heure de ta traversée vers l'Autre Royaume. Les
misérables avocaillons et autres kéfayistes qui sèment
la discorde risquent sinon de perturber le caractère pacifique
de ta succession. C'est que, hélas !, ton misérable peuple
risque de ne pas suivre éternellement l'exemple des moutons syriens,
terrorisés par le Lion de Damas au point de le craindre même
mort et embaumé.
Qu'Amon, Isis et Osiris te protègent, ô grand Moubarakamon
!
Aymanhotep.
La benalisation du monde
par Ayman El Hakim, 24 juillet 2005
"Benalisation" est un néologisme qui pourrait marquer
la contribution tunisienne à la réflexion et aux débats
induits par la mondialisation/globalisation et l'altermondialisme. Il
s'inspire d'un autre concept, forgé par notre ami Chamseddine,
la "prison-monde" [voir son roman Borj Erroumi XXL).
Le terme de benalisation en évoque deux autres : pénalisation
et banalisation.
Coment peut-on entendre et définir ce terme ?
1° - En ces temps de globalisation, le moindre petit dictateur du
plus petit et obscur pays peut se retrouver, grâce aux nouveaux
moyens techniques et à la croisade mondiale contre "l'axe
du mal", au centre d'une toile d'araignée planétaire
sur laquelle il va appuyer son pouvoir, et sans même avoir besoin
de faire de trop gros investissements.
2° - Désormais, chaque dictateur-internaute peut agir pour
les intérêts du capitalisme globalisé, de "l'Empire"
sans avoir à solliciter des ordres directs des centres de pouvoir
[Pentagone, Maison blanche etc.] mais uniquement en captant l'air du temps
sur internet.
3° - Le pouvoir des petits dictateurs n'est plus seulement un pouvoir
matériel, physique de coercition, mais aussi un pouvoir d'ingérence
dans les aspects les plus intimes et les plus privés de la vie
non seulement des citoyens restés au pays, mais de tous les citoyens
éparpillés aux 4 coins de la planète, ce que j'appelle
la "Tunisie planétaire", ou "l'Algérie planétaire",
et aussi de celle de tous les non-Tunisiens concernés directement
ou indirectement par le destin du peuple et de la nation tunisiens.
4° - La benalisation du monde, c'est l'effet en retour vers l'extérieur
de l'ensemble des pratiques benaliennes à l'intérieur du
pays [bien que, avec la globalisation, il est de plus en plus difficile
de parler d'intérieur et d'extérieur, les frontières
disparaissant progressivement, malgré tous les murs de béton
et électroniques]. Benali est le concessionnaire-modèle
de l'entreprise-monde chargée de la croisade contre l'axe du mal.
Lui-même se charge de la "mise aux normes mondiales" de
la Tunisie, sa société, son économie, sa culture.
Ses expériences-pilotes et ses innovations sont et seront diffusées
et reproduites par d'autres concessionnaires aux quatre coins de l'Empire.
Je pense donc que les défenseurs des droits humains, les opposants,
les dissidents tunisiens et leurs amis, loin de tenter de faire un scandale
lors du sommet du SMSI à Tunis en novembre 2005, devraient observer
un silence sournois et rusé et laisser l'ensemble des délégués
et invités faire leur propre expérience du benalisme sur
le terrain. Seuls les crétins parmi eux n'y verront que du feu.
La majorité d'entre eux pourront ainsi se rendre compte par eux-mêmes
de ce qu'est le benalisme et se faire leur propre religion. Certains en
reviendront avec une sainte colère, qui ne pourra être que
favorable à nos combats.
Au contraire, la tâche la plus urgente de tous les individus et
groupes engagés dans le combat contre la benalisation du monde
me semble être la constitution d'un Congrès tunisien mondial.
je reviendrai sur ce projet ultérieurement.
29/12/04
- Les élections du 30 janvier en Iraq sont fichues d’avance
et une fatwa de Sistani n’y changera rien
par Ayman el Hakim, 28 décembre 2004
Pour tenir des élections, il faut deux composantes : des électeurs
et des candidats. Pour tenir des élections libres et démocratiques,
il faut que règnent la liberté et la démocratie.
Il semble bien que l’Iraq ne pourra satisfaire aucune de ces conditions,
du moins pas le 30 janvier 2005. Qu’on en juge plutôt : le
pays est à feu et à sang, occupé par environ 200
000 soldats étrangers, confrontés à une guérilla
populaire multiforme et multipolaire. Le “gouvernement intérimaire”
n’a aucune légitimité, même s’il se permet
de décréter la peine de mort pour “terrorisme”,
ce à quoi il n’a aucun droit et qui lui fait dire que “c’est
juste pour avoir un effet dissuasif”. Les Iraquiens qui résistent
à une occupation violente et sanguinaire savent très bien
que pour appliquer la peine de mort tous les jours et toutes les nuits,
les occupants et leurs collaborateurs n’ont besoin d’aucune
loi. La quasi-totalité du monde sunnite va boycotter soit activement
soit passivement ces élections. Ne restent plus que les collabos
et ces énigmatiques leaders chiites pro-iraniens qui pratiquent
avec un art consommé la “taqiya”, la dissimulation,
et la poussent même au-delà de toute limite raisonnable.
Croient-ils vraiment que les Yankees vont leur laisser prendre le pouvoir
par la voie électorale et pacifique ?
Sistani et Hakim se retrouvent dans la même position que les partis
communistes d’Europe occidentale dans les années 30, déchirés
entre leurs aspirations révlutionnaires et les impératifs
de la politique de l’État stalinien. Ce conflit entre ce
qu’on appelait la “politique de parti” et la “politique
d’État” conduisit plus d’un communiste français
au suicide au lendemain de la signature du Pacte entre Staline et Hitler,
qui se traduisit par le dépeçage de la Pologne entre les
deux dictateurs. L’argument de Hakim - et de son protecteur Sistani
- est le suivant : « La liste que nous présentons aux élections
vise à unir le peuple iraquien dans toutes ses composantes religieuses
et ethnique. » Ils se trompent lourdement : le seul moyen d’unir
le peuple tant que l’Iraq est occupé, c’est la résistance,
dans toutes les formes que peut prendre une résistance populaire,
des actes de lutte armée aux mouvements non-violents de non-collaboration
et de désobéissance.
Que l’État et le gouvernement iraniens aient une politique
et une diplomatie visant à défendre au mieux - selon leur
vision - ce qu’ils considèrent comme les intérêts
nationaux de l’Iran est parfaitement légitime ou, du moins,
compréhensible (leur marge de manœuvre est plutôt étroite).
Ce qui l’est beaucoup moins, c’est que des groupes et des
leaders non-iraniens se mettent sous la tutelle des impératifs
tactiques de la diplomatie iranienne en courant le même risque que
les communistes français, qui restèrent paralysés,
dans l’expectative, face à l’occupant nazi en juin
1940, jusqu’à ce que celui-ci attaque l’Union soviétique
en décembre 1941. Cette tache indélébile n’a
jamais pu être effacée par les communistes français,
malgré leurs proclamations - “nous sommes le parti des 75
000 fusillés” - et elle n’aura été que
l’un des premiers mélanomes annonciateur du cancer par métastases
qui les a finalement emportés. Ils ont, 50 ans plus tard, fini
dans les poubelles de l’histoire. C’est ce qui risque d’arriver
aux ayatollahs iraquiens. Et ce n’est pas une fatwa qui va y changer
grand-chose. En effet, l’ayatollah Sistani est allé jusqu’à
se fendre d’une fatwa pour dire que la participation à ces
élections sous occupation était une obligation. Le ridicule
ne tue plus. Mais les moujahidine, oui. Fatwa pour fatwa, l’appel
- attribué à Oussama Ben Laden - à boycotter les
élections du 30 janvier nous semble, somme toute, plus correct,
plus intelligent et, surtout, plus...réaliste ! La voix de Ben
Laden a été claire : « Quiconque participera à
ces élections (...) sera un infidèle » et a condamné
« les escrocs qui, au nom des partis et des groupes islamiques,
exhortent les gens à participer à cette apostasie .»
Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends
par la radio que la CIA a validé l’appel de Ben Laden : “C’est
bien sa voix”. Faisons-leur confiance.
En conclusion, si on me permet d’oser un conseil aux frères
chiites iraquiens : inspirez-vous donc du Hizbollah libanais, qui, a,
quant à lui, trouvé les voies pour affirmer son autonomie
par rapport aux intérêts d’État iraniens et
a trouvé le moyen d’établir un rapport de forces non
seulement avec Israël, mais aussi avec la Syrie, puissance tutélaire
du Liban, et, surtout se ménager une place reconnue par l’ensemble
du spectre politique libanais. mais s’il est arrivé à
cette position, c’est parce qu’il a résisté
contre l’occupant israélien. C’est par la résistance
qu’il a réalisé, dans une certaine mesure, un consensus
avec les autres forces politiques et courants idéologiques. Par
la résistance et le travail politico-social au service des déshérités.
Cette expérience est à méditer.
PS : Bien sûr, rien ne dit que ces élections auront vraiment
lieu, et le 30 janvier. En visite en Chine, le ministre “allaouite”
des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari, a déclaré
que « les élections dans des régions dangereuses comme
Mossoul et autour de Bagdad pourraient être retardées pour
que nous puissions concentrer nos moyens en matière de sécurité.»
Au lendemain de sa déclaration, au moins 42 supplétifs iraquiens
des forces d’occupation ont été exécutés
par la résistance à Bagdad, Tikrit et Balad. On aimerait
bien savoir quelles régions ne seront pas dangereuses dans l’Iraq
de 2005. Les cimetières ? Même pas. Souvenez-vous du cimetière
de Falloujah. En Iraq, on ne peut même pas parler de “paix
des cimetières”... Bien sûr, il reste toujours un recours
: faire voter les morts, et uniquement eux...
01/11/04
- Réactions à l'article d'Ayman El Hakim : « La Palestine
attend son Nelson Mandela »
L'article mis en ligne le 29 octobre a suscité plusieurs réactions
d'approbation de lecteurs. Nous avons chois de publier deux d'entre elles
:
« À vous tous, qui venez de lire l'article de Ayman
El Hakim, il me semblefaire une bonne analyse de la situation
actuelle de la résistance palestinienne, bien qu'il manque quelques
références à ceux qui résistent toujours :
Hamas, Jihad islamique, les bigrades al aqsa, FPLP etc. En effet, je pense
qu'il faudra compter avec eux et ne surtout pas les exclure du débat
politique comme le Fatah l'a fait tant de fois, surtout qu'il ne sont
pas prêts d'arrêter le combat et qu'ils ont énormément
à amener à la lutte contre l'entité sioniste. Je
voudrai aussi rebondir sur Marwan Barghouti. A mon avis il serait le candidat
idéal à la succession d'Arafat. Il est très aimé
des Palestiniens à côté desquels il a toujours combattu
(1ère, 2ème Intifada) et il est un Palestinien de l'Intérieur
contrairement à tous ceux qu'Arafat a amené dans ses bagages
quand il est rentré de Tunis. Il serait urgent de lancer une campagne
internationale pour sa libération afin qu'il puisse participer
aux élections et surtout afin qu'il ne passe pas 24 ans en prison
comme Neslon Mendela. Les Palestiniens sont un petit peuple d'un courage
exceptionnel ne pouvant compter que sur eux mêmes et n'ont pas le
temps de voir naître un libérateur. Marwan a fait ses preuves,il
pourra rassembler tout le monde, il faut faire campagne pour sa libération.
» Ginette Hess Skandrani, Paris
«
Superbe article. Bravo !!!!!!!!! Pour être un fervent partisan
de Marwan Barghouti, bien plus que Arafat, je vais même plus loin
que Ginette : 1- OK pour une pétiton internationationale pour la
libération de Marwan Barghouti;
2- demandons d'ores et déjà au peuple palestinien quel dirigeant
il souhaite pour le diriger : Marwan Barghouti ou un autre ? Que ce dirigeant
soit rapidement mis en place, même sur le papier (dans l'hypothèse
de M. Barghouti). » Alain Coutte, Marseille
28/10/04
- La Palestine attend son Nelson Mandela
par Ayman El Hakim, 28 octobre 2004
L'auteur se définit lui-même comme " un cyber-journaliste
indépendant et militant"
Ce qui est écrit est écrit. Rien ne pourra changer cette
vérité, ni les médecins tunisiens, ni les médecins
jordaniens, ni les médecins égyptiens, ni les médecins
palestiniens. Ni l'hôpital américain de Neuilly, ni l'hôpital
militaire du Val-de-Grâce ne pourront changer le cours du destin,
tout au plus retarder quelque peu l'échéance fatale. Ainsi
donc, certains semblent découvrir que le "Vieux" est
mortel. On avait fini par croire qu'il était immortel.
Abou Ammar se meurt. Yasser Arafat, de son vrai nom Abderraouf Arafat
Al Qoudwa Al Husseini, a fêté le 4 août dernier son
75ème anniversaire. Ce n'est pas si mal pour un homme du Tiers-Monde
qui toujours débordé d'activité et a vécu
de longues années dans des conditions très dures. Son enfermement
à la Mouqata depuis 4 ans n'a pas amélioré son état
de parkinsonien. À l'heure de sa mort annoncée - le feuilleton
peut durer quelques heures, quelques jours ou quelques semaines -, tout
le monde s'interroge sur sa succession.
Heureusement, le Raïs ne laisse pas de fils adulte, mais seulement
une petite fille de 9 ans : une succession dynastique à la syrienne
ou à la nord-coréenne est donc exclue, grâce à
Dieu. Un ami a lancé jeudi le slogan "TSD" = «Tout
sauf Dahlan ! ». Un autre ami a lancé un pari : «Marwan
Barghouty sera président au plus tard d'ici 3 ans ! » Encore
faudrait-il que les sionistes le libèrent de la prison où
il purge une condamnation à plusieurs fois la prison à vie
et qu'ils autorisent des élections dans ce qu'on pourrait appeler,
à l'alleamnde, la "Rest-Palästina" (="ce qu'il
reste de la Palestine"). Bref, les grandes manoeuvres ont commencé,
chacun des candidats cherchant à se placer.
Le pari sur Barghouty évoque irrésistiblement un autre prisonnier
célèbre devenu président : Nelson Mandela. Oui, mais
Nelson Mandela a passé 24 ans en prison avant d'être élu
président d'une République sud-africaine débarrassée
de l'apartheid après 43 ans. Et l'organisation de Nelson Mandela,
l'ANC avait un siècle d'existence, ce qui en faisait la plus ancienne
organisation politique de libération d'Afrique. Et les antagonistes
principaux sud-africains, Blancs ou Noirs, avaient une culture commune,
chrétienne en l'occurrence. Et Frederick de Klerk, outre qu'il
était un démocrate intelligent, était sous la pression
des grands patrons blancs sud-africains qui avaient fait leurs comptes
et conclu que l'apartheid leur faisait perdre de l'argent et ne rapportait
plus. Et ces patrons tenaient à garder la base de leur richesse,
à savoir les mines et les industries, une richesse matérielle
bien palpable. Rien de semblable en Palestine/Israël, où l'économie
israélienne est presque totalement artificielle, virtuelle même
et repose essentiellement sur des jeux d'écriture et des transferts
d'argent d'Amérique et d'Europe. Israël ne produit pas grand-chose,
comparé à l'Afrique du Sud, son économie est essentiellement
parasitaire. Ceux qui en profitent ne veulent surtout pas d'une économie
plus saine, orientée vers la production de richesses et de biens
et services réellement utiles.
Nelson Mandela n'est pas tombé du ciel : il est le produit d'une
histoire collective où ont convergé, dans ce qu'elles avaient
de meilleur, trois traditions et cultures : la culture traditionnelle
des grands peuples africains et de leur résistance à la
colonisation, la culture chrétienne importée par les colons
et assimilée par les Africains, la culture communiste importée
par des immigrants européens. Un des grands hommes de l'ANC a été
Joe Slovo, un juif lituanien qui a fait un autre choix que ses coreligionnaires
qui ont choisi le sionisme et la Palestine. Résultat : une culture
syncrétique adaptée à un peuple métissé
et multiculturel.
Pourquoi Arafat n'est-il pas devenu un Nelson Mandela ?
Tous les Sud-Africains qui ont connu et combattu l'apartheid et se sont
rendus en Palestine/Israël disent la même chose : «La
situation faite aux Palestiniens par les Israéliens est pire que
tout ce que nous avons connu. »
Est-ce là l'explication de cette différence ? Pas seulement.
Revenons sur l'histoire et sur Abou Ammar.
Arafat est un rescapé, un survivant, il a eu sept vies, mais sa
baraka (chance) s'est progressivement transformée en chou'm (malédiction).
Il aurait pu mourir les armes à la main comme Che Guevara dès
le 31 décembre 1964, date de la première action de guérilla
du mouvement Fatah, qu'il créa en 1959, alors qu'il était
ingénieur au Koweït. Il aurait pu mourir durant les deux ans
de clandestinité dont il sortit après la guerre des Six
Jours en juin 1967, assassiné par le Mossad israélien ou
par les Moukhabarat d'un des régimes arabes qui le pourchassaient.
Il aurait pu être tué lors du Septembre noir, la boucherie
de Palestiniens organisée par la Légion arabe du roi Hussein
en Jordanie en 1970. Il aurait pu mourir empoisonné à la
veille de son discours historique du 13 novembre 1974 devant l'Assemblée
générale des Nations unies (« Je suis venu porteur
d'un rameau d'olivier et d'un fusil de révolutionnaire, ne laissez
pas tomber le rameau de ma main. ») Il aurait pu être tué
cent fois lors de la "guerre civile" qui ensanglanta le Liban
à partir d'avril 1975. Lorsque le 30 août 1982, il évacue
Beyrouth assiégée par l'armée sioniste et s'embarque
pour Tunis à bord d'un bateau envoyé par Mitterrand, il
est dans le viseur de dizaines de snipers israéliens qui suivent
tous es déplacements. Là aussi, il échappe à
la balle fatale (ce ne sera pas le cas de milliers de Palestiniens et
de Libanais, notamment les habitanst de Sabra et Chatila). Idem lorsqu'il
quitte Tripoli le 20 décembre 1983 sous la menace des troupes syriennes
et de leurs alliés palestiniens, dissidents du Fatah.
C'est en 1988-1989 que l'on commence à comprendre pourquoi les
sionistes l'ont épargné. Le 15 novembre 1988, le Conseil
national palestinien (CNP, parlement en exil) proclame symboliquement
à Alger un État palestinien indépendant avec Arafat
comme président, sur 22% du terrritoire de la Palestine mandataire.
Désormais Arafat a abandonné le programme fondateur du Fatah
et de l'OLP, qui prévoyait l'instauration d'un seul État
démocratique et laïc sur toute la terre de la Palestine historique,
avec des droits égaux pour tous, musulmans, chrétiens et...juifs.
Il confirme ce virage le 2 mai 1989 quand il a déclare à
Paris que la charte de l'OLP est "caudque". C'est l'abandon
du projet d'État unique pour tous les habitants de la Palestine
et de l'option de la "lutte armée comme seule voie pour la
libération de la Palestine".
Désormais, Arafat est tombé sous l'influence de la gauche
sioniste israélienne, relayée par ses camarades européens
de l'Internationale socialiste, les mendès-france et autres Mario
Soarès. Il semble que ce soit Uri Avnery qui l'ait convaincu, dans
des contacts secrets remontant à 1972 - Avnery ira voir Arafat
dans Beyrout assiégé en 1982 - de renoncer à l'idée
d'un seul État pour tous et à se battre pour deux États,
afin de préserver l'État juif.
En avril 1992, Arafat réchappe encore une fois miraculeusement
d'un curieux accident d'avion au-dessus du désert libyen. Auparvant,
dans la douzaine d'années de son séjour à Tunis,
il aurait pu succomber à un bombardement israélien ou à
une opération commando, comme d'autres responsables palestiniens.
Il n'en fut rien.
À partir du 13 septembre 1993, quand il signe avec Rabin à
Washington, la Déclaration de principes sur l'autonomie palestinienne,
négociée en secret à Oslo, Arafat devient un otage
des sionistes et sa marge de manoeuvre se rétrécit considérablement.
Et en même temps, Arafat et son équipe, qui n'ont consulté
aucune composante de la société palestinienne avant de signer
ces Accords, se retrouvent dans la situation des "Judenrat"
(les "conseils de juifs") nommés par les nazis pour administrer
les ghettos de Pologne pendant la deuxième guerre mondiale. Et
ces Judenrat avaient même à leur disposition une "Judenpolizei",
une "police juive" chargée des rafles pour les camps.
Le patron de l'Autorité palestinienne, un État virtuel,
s'expose désormais aux balles ou aux bombes des groupes palestiniens
qui n'acceptent pas ce qu'ils considèrent comme une capitulation
devant l'État d'Israël. Mais ces groupes sont dirigés
par des hommes qui raisonnent et réfléchissent et sont tout
sauf des fous furieux. Ils refusent de tomber dans le panneau tendu par
les Israéliens, celui d'une guerre civile à la libanaise
entre Palestiniens. Cette guerre civile, on l'a frôlée après
Oslo, mais on a su l'éviter.
En 1988, Arafat avait expliqué aux membres du CNP réunis
à Alger qu'il en allait de la Palestine comme d'un match de foot
: « Soit on est spectateur assis dans les gradins, soit on est joueur,
et on participe au jeu sur le terrain. » Son choix du "terrain"
a été une catastrophe, sans doute la deuxième Nakba
palestinienne.
L'Autorité nationale palestinienne évoque irrésistiblement
l'armée des frontières algériennes. Celle-ci, installée
au Maroc, fit une entrée en force en Algérie durant le premier
été de l'indépendance et installa Ben Bella et Boumedienne
au pouvoir après avoir "bousculé" les maquisards
algériens de l'intérieur, dont quelques milliers furent
exécutés sous couvert d'exécutions de "harkis".
De la même manière, Arafat a mis au "pouvoir" des
Palestiniens de l'extérieur, au détriment des Palestiniens
de l'intérieur. C'est la raison principale de la révolte
des Tanzims, ces jeunes combattants, souvent fils de notables traditionnels,
exclus du "pouvoir".
Abou Ammar n'aura pas une mort glorieuse. Ce dictateur du détail
capable de réveiller tout son staff à 3 heures du matin
pour faire une réunion d'urgence sur des questions de détail
insignifiantes a fait son temps. Comme dit le proverbe arabe : «
Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. » Malgré
toutes ses erreurs, considérées par certains comme des trahisons,
surtout à partir de 1988, Arafat n'a jamais eu qu'un pouvoir relatif,
à cause des contre-pouvoirs fort actifs dans la société
palestinienne. Nous garderons de lui le souvenir du combattant de 1947-1948,
de 1965-1982, plutôt que de l'homme vieillissant souriant béatement
à une plaisanterie cynique d'Yzthak Rabin à Washington :
« Le sport national juif, c'est la tchatche. De ce point de vue,
je crois que le président Arafat est devenu...juif. »
Désormais, la Palestine attend son Nelson Mandela. Pour cela, il
faudra sans doute que l'Autorité virtuelle palestinenne disparaisse
et que les organisations palestiniennes inventent mille nouvelles formes
de résistance et d'organisation, ancrées dans les traditions,
les potentialités et l'inventivité de leur peuple. Cela,
de plus en plus de militants palestiniens l'ont compris. Jusqu'au propre
Fatah, fondé par Abou Ammar, qui déclarait en décembre
2003 : « sacrifier l'Etat palestinien à l'obtention effective
du retour des réfugiés servirait la stratégie palestinienne
globale, alors que sacrifier le droit au retour des réfugiés
afin de monnayer un pseudo-État à la souveraineté
limitée (comme actuellement) revient à sacrifier les droits,
les rêves et les aspirations de notre peuple. »
Et le tapage autour de l'agonie d'Arafat, tout comme le psychodrame du
vote du "plan Sharon" à la Knesset, ne doit pas nous
faire oublier qu'en terre de Palestine, chaque jour, des innocents meurent
sur le coup, sans médecins à leur chevet. La plus récente
créature innocente qui a été assassinée par
l'occupant avait neuf ans. Elle s'appellait Rania Karram. Elle se trouvait
devant sa maison à Khan Younès. Elle a été
atteinte par les tirs des soldats qui "protègent" les
colons de Gush Katif. Elle n'a pas fait la Une des journaux, mais elle
vit dans nos coeurs.
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