François Burgat, L’islamisme
à l’heure d’Al-Qaida, Réislamisation, modernisation,
radicalisations, Éditions La Découverte, Paris, 240 pages,
15 €. Mise en vente : 27 octobre 2005
Présentation
Jour après jour, les politiques inspirées par l’amalgame
entre islamisme et terrorisme contribuent à renforcer la radicalisation
de la mouvance politique qu’elles prétendent combattre.
À rebours de ce simplisme dangereux, François Burgat,
en s’appuyant sur l’expérience de dix-huit années
passées dans le monde arabe et de nombreuses enquêtes au
sein des mouvances islamistes, propose dans ce livre une analyse essentielle
pour comprendre un phénomène bien plus divers et complexe
qu’on ne le dit trop souvent.
Il montre l’importance de distinguer l’engouement postcolonial
pour le « parler musulman » – que, pour des raisons
essentiellement identitaires, partagent les islamistes – et l’origine,
souvent très profane, des conflits qui déchirent cette
région du monde. L’émergence des Frères musulmans
en 1928, « première temporalité » de l’islamisme,
a répondu, explique-t-il, au tête-à-tête colonial.
Après les indépendances, la deuxième temporalité
a été celle des désillusions d’une décolonisation
inachevée et, progressivement, de la poussée répressive
de ces « Pinochet arabes » que l’Occident va soutenir
aveuglément. La « troisième temporalité »,
celle de la radicalisation sectaire de la « génération
Al-Qaida », est l’écho du durcissement arrogant d’un
ordre américain trop peu universaliste, de l’« emmurement
» désespérant de la Palestine et de l’occupation
militaire des terres pétrolières du Moyen-Orient.
Antidote précieux aux peurs alimentées par les représentations
biaisées, voire par la désinformation – dont François
Burgat propose ici une critique rigoureuse –, ce livre ouvre enfin
des pistes sérieuses pour sortir de l’impasse mortifère
des explications à sens unique.
François Burgat, politologue, est directeur de recherches au
CNRS (IREMAM, Aix-en-Provence). Il est notamment l’auteur de L’Islamisme
au Maghreb : la voix du Sud (Karthala, Paris, 1988 ; Payot, Paris, 1995)
et de L’Islamisme en face (La Découverte, Paris, 1995 ;
édition de poche actualisée : La Découverte, Paris,
2002).
Table des matières
Introduction
Le piège des catégories
Sortir des impasses de la « guerre globale contre la terreur »
1. La matrice identitaire du « parler musulman »
L’islamisme ou le droit de (re)« parler musulman »
Les malentendus et les turbulences de la réislamisation
Pakistan : les leçons de la « terre des purs »
Une identité trans-sociale
Derrière l’arbre (identitaire) de l’islamité,
la forêt sociale et politique
Les coulisses d’un itinéraire idéologique : un salafi
yéménite entre radicalisation « religieuse »
et stratégie sociale
L’islamisme dans tous ses états
2. Des luttes nationales aux désillusions de la « recolonisation
» : les trois temporalités de l’islamisme
La diversité des itinéraires islamistes
Les préalables réformistes des Frères musulmans
: d’Al-Afghani à Abdelwahhab
Les désillusions de la décolonisation : du déficit
culturel à l’autoritarisme politique
Face à la « recolonisation » : Al-Qaida et la troisième
temporalité de l’islamisme
La pérennité des « Pinochet arabes »
La Palestine emmurée
« Contre Dieu » plutôt que « contre ses saints
» : Al-Qaida à l’assaut de l’ordre mondial
américain
De la transnationalisation des politiques sécuritaires à
l’internationalisation d’une résistance « islamique
»
La part de l’Afghanistan
Du dévoilement « colonial » à la modernisation
« sous le voile » : les temporalités de l’islamisme
à l’aune du « voile musulman »
La modernisation revoilée
3. Le champ islamiste entre spécificités nationales et
transnationalisation
Des modalités du choc colonial à la gestion culturelle
et politique des indépendances
Les formules politiques entre intransigeance intérieure et concessions
étrangères
Les facteurs d’intégration transnationale
4. Les secrets de la mer Rouge, ou l’islamisme sans la colonisation
Une Péninsule pas si insulaire que cela
Le Yémen et l’Arabie saoudite face à Washington,
ou la fin de l’exception péninsulaire
Les Frères musulmans au miroir yéménite
5. Les Frères et les salafis, entre modernisation et littéralisme,
avec ou sans radicalisation
Les Frères musulmans et la réhabilitation « endogène
» de la modernisation
Les excroissances modernisatrices
Les formes de la « réaction » salafie
Le « retour » des soufis en politique ?
6. La radicalisation islamique entre sectarisme religieux et contre-violence
politique
Quelle radicalisation ?
Cultures différentes, valeurs partagées
Violence politique et débordements sectaires
Aux origines de la crispation sectaire
7. De Sayyid Qutb à Mohamed Atta : sectarisme ou contre-violence
politique ?
La « récolte amère » de Sayyid Qutb et de
Dhawahiri, ou les fondements humains d’Al-Qaida
Les ressorts politiques de la rupture qutbiste
Aïman al-Dhawahiri entre fracture symbolique et torture physique
Ben Laden et les preuves (profanes) du non-respect de la loi (divine)
L’engagement logique et meurtrier de Mohamed Atta, le pilote du
11 septembre
8. Des peurs héritées aux peurs exploitées : la
guerre des représentations
Les peurs… héritées
Les peurs exploitées ou la représentation de l’islamisme
au piège du politique
Intoxication et désinformation : le cas d’école
de l’« islamisme radical » algérien
La guerre des représentations et la faillite de la médiation
intellectuelle : quelle « vérité » ?
Des intellectuels « négatifs » aux intellectuels
« écrans »
Les « malades de l’islam »
Les « musulmanistes » de la onzième heure
9. Hard power et « réformes » imposées : les
illusions de la réponse occidentale à l’islamisme
Enfermer l’autre dans le religieux pour mieux l’expulser
du politique
L’illusion culturaliste, ou changer l’Autre… et seulement
lui
Conclusion : contre le terrorisme : une arme absolue ?
Annexe : 1992, les islamistes sous le regard de l’Occident
Extraits (synthétisés)
« Non, à tout prendre, je préfère que les
Frères musulmans soient cooptés par les militaires égyptiens
qui gardent l’essentiel du pouvoir plutôt que de les voir
gagner des élections libres, instituant un Tariq Ramadan comme
ministre de la Culture. […] Je soutiens donc le maintien des dictatures
les plus éclairées possibles – voire pas éclairées
du tout – en Égypte et en Arabie saoudite plutôt
que l’application, dans ces régions du monde, des principes
démocratiques qui, dans l’immédiat, ne seraient
que porteurs de désordres et de violence. »
Alexandre ADLER, essayiste français (Le Figaro, 6 septembre 2004).
« On se rappelle l’homme qui a vu l’homme qui a vu
l’homme… qui a vu l’ours qui a mangé le facteur,
et qui n’a pas eu peur. Un peu de la gloire du dernier rejaillit
sur le premier. Ici, c’est de la fragrance sulfureuse qu’hérite
celle ou celui qui connaît une personne dont un ami parle parfois
en bien de quelqu’un qui a un jour par inadvertance serré
la main à un proche de Tariq Ramadan. C’est devenu comme
un passe-partout pour qui veut dénoncer une initiative politique,
une prise de position, un réseau, ou encore une revue, un courant,
ou encore un mot d’ordre… ramadanisme, ramadanien, ramadanisante.
Il est inutile d’en dire plus. […] Et ce n’est pas
de la part de celles et de ceux qui se sont livrés à la
critique de son travail que le simple nom de l’intellectuel genevois
apparaît ainsi comme une injure ou comme un chiffon rouge. Non.
C’est du côté de celles et de ceux qui prennent l’ignorance
pour une vertu – ou pour la nécessaire conséquence
d’un mépris militant. »
Laurent LEVY, militant antiraciste français (Socialisme international,
printemps 2005).
« Et si, […] plus généralement, au cœur
de nos sociétés laïques, démocratiques, pluralistes,
[…] se développait un formidable conformisme de la pensée
correcte ? Si, à la domination cléricale d’hier,
se substituait une terrible domination mimétique ? Une domination
où chacun est socialement obligé de se mouler dans une
forme de pensée convenue, ne laissant qu’une liberté
de contenu illusoire. Douceur d’un totalitarisme d’un extrême
centre. »
Jean BAUBEROT (Laïcité 1905-2005, entre passion et raison,
Seuil, Paris, 2005, p. 271).
Plan de l’ouvrage
L’ouvrage met d’abord en évidence une distinction
essentielle entre un phénomène essentiellement identitaire,
le regain de la popularité du « parler musulman »,
et les mille et une façons qu’ont ses adeptes d’utiliser
en politique, comme en société, ce lexique « réhabilité
» Sur l’origine de ce regain de fortune du référentiel
islamique en politique, nous avons proposé depuis longtemps des
hypothèses dont rien ne nous incite aujourd’hui à
nous départir. Le retour en grâce du lexique de la culture
musulmane « héritée » nous est apparu comme
le corollaire, sur le terrain culturel et symbolique, de la vieille
dynamique de « remise à distance » de l’Occident
colonisateur. Dans le contexte puis dans le prolongement de l’expansion
coloniale des XIXe et XXe siècles, pour contrer la place prise
irrésistiblement par le discours et les catégories d’une
culture coloniale à la fois importée et largement imposée,
une génération a éprouvé le besoin de restaurer
la visibilité et la centralité des codes de la culture
musulmane héritée (chapitre 1).
Pour replacer la mobilisation islamiste dans des contextes qui, en un
siècle, ont beaucoup évolué, ce livre propose de
dissocier les trois grandes séquences (présence coloniale,
indépendances, 1990 à nos jours) de son déploiement
(chapitre 2). Pour comprendre la diversité de ses expressions,
il explore les tensions entre les spécificités nationales
et les phénomènes de transnationalisation (chapitres 3
à 5). Le chapitre 6 s’emploie à démonter
plus précisément les ressorts de la radicalisation à
l’origine de l’émergence d’Al-Qaida, en distinguant
soigneusement les dimensions « sectaire » (la criminalisation
de l’appartenance de l’autre) et « politique »
(qui peut procéder d’une simple contre-violence). Le chapitre
7 examine les trajectoires de quatre hommes parmi les plus emblématiques
de cette mouvance radicale, de l’idéologue Sayyid Qutb
à l’exécutant pilote du 11 septembre, Mohamed Atta.
Pour tenter de comprendre pourquoi l’émotion tend souvent
à priver l’analyse de sa nécessaire rationalité,
le chapitre 8 rappelle que les obstacles que doit surmonter la lecture
du phénomène islamiste ne sont pas seulement liés
aux peurs et aux malentendus hérités du passé colonial
occidental. Ces peurs sont également « exploitées
» très volontairement aujourd’hui par tous ceux qui
ont intérêt à discréditer les résistances
exprimées avec le lexique islamiste. Dans le chapitre 9, enfin,
on passe en revue les contradictions de l’unilatéralisme
de la « riposte » occidentale consécutive au 11 septembre
: les effets contre-productifs du tout sécuritaire d’une
part, les illusions « éducatives » d’autre
part, ces deux volets masquant la difficulté de donner une réponse
politique dont la caractéristique est qu’elle devrait reconnaître
le caractère partagé des torts et des responsabilités
attribués trop unilatéralement à l’«
islamisme radical ».
Les démocraties et autres défenseurs « de la liberté
» ou « de la tolérance », nous explique-t-on
depuis le 11 septembre 2001, sont confrontés à la menace
« terroriste » de l’« intégrisme »
musulman. Est-ce pourtant bien de cela qu’il s’agit ? Ces
pages entendent inviter à interroger les fondements politiques
et idéologiques de ce quasi-unanimisme mondial de la «
guerre globale contre la terreur ». Et à prendre la mesure
des conséquences désastreuses que ses adeptes zélés
sont en train d’engendrer : l’extension et la radicalisation
de cette révolte qu’ils nous disent avoir la prétention
d’« éradiquer ». L’hypothèse centrale
de ce livre est que, à y bien regarder, la rébellion d’Al-Qaida
est moins religieuse que politique et que l’« islamisme
radical » recèle infiniment moins de fondamentalisme religieux,
de sectarisme et d’obscurantisme que de défense, pas toujours
illégitime, d’intérêts plus trivialement politiques,
ou économiques, inextricablement imbriqués dans de très
banales affirmations identitaires. Nous entendons également établir
que le décryptage des mécanismes de la radicalisation
islamiste ne saurait se lire loin du miroir du comportement de l’environnement
occidental, où des composantes sectaires tout aussi condamnables
participent de bon nombre de mobilisations politiques.
Que veulent les islamistes ?
L’agenda des islamistes n’est pas si hermétique ou
incohérent que cela. Ils entendent certes affirmer leur «
droit à parler musulman », et c’est de là
que naît une part de leur difficulté à se faire
entendre. Mais, pour l’essentiel, derrière le voile de
la rhétorique religieuse, ce sont des droits très universels
dont ils réclament le plus souvent, en économie ou en
politique, localement ou mondialement, la reconnaissance. Et c’est
peut-être bien de là que vient la véritable difficulté
de l’Occident à les entendre.
Une mobilisation transsociale
Les islamistes ne sont pas seulement des pauvres « oubliés
de la croissance ». Ils ne sont pas davantage des « riches
» enivrés de l’argent gaspillé du pétrole,
ni des « jeunes » (produits d’une démographie…
incontrôlée), ni des « bourgeois pieux », ni
des « intellectuels », ni seulement des « civils »,
des « militaires », des « hommes » (machistes)
ou des « femmes » (aliénées). Ils sont tout
cela à la fois, dans une diversité comparable à
celle d’acteurs d’autres mobilisations nées en réaction
à une forme ou à une autre de domination.
Al-Qaida, fille des dénis de la représentation politique
La naissance d’Al-Qaida a signalé avant tout le désaveu
cinglant réservé par les nantis de la politique de ce
monde aux stratégies légalistes de contestation de leur
hégémonie politique. Trois grands « dénis
de représentation », pour l’essentiel, sont à
l’origine de la radicalisation et de la transnationalisation de
la révolte qui a gagné au début des années
1990 une partie des rangs islamistes.
La génération montante des oppositions aux ordres étatiques
arabes a pris d’abord la mesure année après année
de l’étanchéité du verrouillage de la formule
politique qui s’est substituée un peu partout aux promesses
fugitives de « transition démocratique ».
Le deuxième « échec du politique » est de
même nature, mais au plan régional : il résulte
de l’exacerbation du conflit israélo-arabe, plus «
asymétrique » que jamais, et de l’état d’abandon
dans lequel se retrouvent, dès que se referme l’impasse
des accords d’Oslo de 1993, les espoirs du camp palestinien.
Le troisième dysfonctionnement politique est mondial : l’effondrement
de l’URSS, en mettant fin à la division du « camp
occidental », a fait disparaître une forme de régulation
essentielle des appétits de Washington, dont la politique étrangère
va désormais s’organiser autour d’un interventionnisme
de plus en plus unilatéral.
La corrélation de ces trois niveaux de négation du politique
– national, régional et mondial – va progressivement
creuser le fossé du malentendu entre, d’une part, les millions
de citoyens qui dans toute une région du monde, s’en estiment
les victimes et, d’autre part, la coalition de ceux qui, au niveau
mondial, régional ou dans les différents ordres nationaux,
en sont les bénéficiaires : l’administration américaine
et ses alliés idéologiques néoconservateurs, l’État
hébreu ensuite, largement soutenu par son opinion publique et
ses puissantes capacités de communication, les élites
gouvernantes arabes enfin, démunies pour leur part de tout support
populaire. C’est en quelque sorte cet échec généralisé
de la régulation politique des tensions du monde qui ouvre au
début de la décennie 1990 la boîte de Pandore de
la radicalisation islamiste. La rébellion d’Al-Qaida, enfant
monstrueux des injustices du monde, peut être consi-dérée
comme l’une de ses principales expressions.
[…] Pour des millions de citoyens du monde musulman (et pas seulement
pour eux), le mirage d’un « nouvel ordre » mondial
universaliste, désintéressé et pacifique, cède
irrésistiblement le pas à la réalité du
soutien qu’une superpuissance arrogante et de plus en plus manifestement
autiste apporte par tous les moyens, y compris militaires, à
un seul camp, dont les acteurs sont faciles à identifier. Ce
sont d’abord les porteurs de ses propres intérêts
financiers et de sa vision idéologique étroite, c’est-à-dire,
respectivement, une petite caste militaro-industrielle étroitement
liée au pouvoir et un électorat chrétien et juif
très organisé ; ce sont ensuite les acteurs étatiques
régionaux qui l’aident à les défendre : Israël
d’une part, les régimes autoritaires arabes d’autre
part.
Sayyid Qutb est-il le père d’Al-Qaida ?
La théologie de guerre, élaborée par Qutb et laissée
en héritage à Abdessalam Faraj, puis à Aïman
al-Dhawahiri, Ben Laden et la dernière génération
des « jihadistes », participe bien évidemment de
la compréhension de leur génération. Encore faut-il
lui poser les bonnes questions ; ne pas confondre effets et causes,
référentiel idéologique et programme politique,
exemplarité de la trajectoire de Qutb et « paternité
» ou a fortiori « causalité » de la radicalisation
islamiste.
[…] La violence qui a nourri la pensée de Qutb est pour
l’essentiel la même que celle qui a nourri, vingt ans plus
tard, la radicalisation de Ben Laden ou, trente ans plus tard, celle
de Mohamed Atta. L’histoire réelle laisse peu de place
à la thèse d’un repli purement sectaire qui aurait
« corrompu » des esprits sains, par les seules vertus néfastes
d’Internet, placé au cœur de toutes les explications
et honoré lui aussi de toutes les responsabilités qu’il
ne porte pas. Si les descendants de Qutb trouvent attirantes les catégories
de sa « théologie de la libération », c’est
avant tout parce qu’ils sont confrontés aux mêmes
dénis de représentation et aux mêmes dysfonctionnements
politiques nationaux et régionaux que ceux qui ont poussé
Qutb à se couper de son monde.
Qutb et ses héritiers se sont dressés contre ce qu’ils
ont perçu comme l’alliance entre des puissances étrangères
à la fois dominatrices et cyniques, discréditées
dans leurs valeurs, ayant réussi à soumettre des élites
autochtones elles-mêmes manipulatrices et dictatoriales. La répression,
assortie de tortures, la manipulation et le refus de la politique au
profit de la violence par les acteurs étatiques nationaux et
étrangers de l’actualité moyenne-orientale sont
déjà au cœur de cette recette de la radicalisation
sectaire et politique. La « torture inhumaine » y tient
une place centrale, cette torture subie par Qutb comme par al-Dhawahiri
et côtoyée par Ben Laden et Atta – cette torture
même que les États-Unis sous-traitent cyniquement jusqu’à
aujourd’hui à leurs « fidèles alliés
» égyptiens.
L’islamiste radical et l’ambassadeur de France
Oussama Ben Laden, l’« islamiste radical saoudien »,
est-il le seul à formuler le diagnostic accablant – qui
fonde sa révolte – de soumission du royaume saoudien aux
intérêts financiers de l’administration américaine
? Rien n’est moins sûr. Avant même que Ben Laden n’ait
formulé son terrible réquisitoire, un ambassadeur français
en poste durant plusieurs années dans la capitale du royaume
saoudien était arrivé à une conclusion parfaitement
identique. Il l’avait formulée il est vrai en des termes
moins théologiques : concluant une impitoyable description des
ressorts de la relation entre les États-Unis et le royaume saoudien,
il avait comparé celle-ci (« tu payes et je te protège
») à celle qui unit… un souteneur et une prostituée.
Radicalisation sectaire et contre-violence politique
Il n’est pas question de nier ou de sous-estimer le fait que la
dérive du repli communautariste (seule mon appartenance, culturelle
ou religieuse, peut produire du « bien », de l’«
universel ») soit présente dans certains compartiments
du paysage islamiste. Il reste toutefois à pondérer à
la fois l’étendue relative de ce repli et le degré
de sa spécificité « musulmane ».
La pire façon d’entretenir la vigilance antisectaire serait
de laisser ses gardiens supposés la priver de son assise universelle,
de laisser s’instaurer le sentiment que l’émoi humaniste
est réservé désormais aux uns plus qu’aux
autres, et que les principes qui fondent les nations, et le monde, ont
de ce fait une géométrie à deux vitesses. La vigilance
antisectaire ne saurait être détournée de sa fonction
et dévoyée au service d’objectifs politiciens sectoriels
ou des ambitions territoriales d’un camp ou d’une tribu
au détriment de ceux de tous.
Les Frères musulmans et la modernisation
Il existe plusieurs façons de lire, et de faire parler les textes
des idéologues d’Al-Qaida. L’intérêt
caché mais néanmoins essentiel de La Récolte amère
(1988), où le numéro deux d’Al-Qaida Aïman
al-Dhawahiri fait le bilan critique de soixante années d’expérience
des Frères musulmans, est de montrer l’importance de la
rupture modernisatrice opérée, n’en déplaise
à leurs contempteurs automatiques, par les disciples d’Hassan
al-Banna. En acceptant les règles du parlementarisme, les Frères
ont en effet clairement rompu avec la lecture littérale de la
pensée politique islamique classique, dont ils ont été
de ce fait, dans le monde musulman, les principaux artisans de la modernisation
« endogène ».
Ce ne sont pas leurs plaidoyers, ou ceux de leurs avocats, qui démontrent
l’importance de cette rupture avec la lecture littéraliste
du dogme musulman : c’est à l’inverse la violence
des critiques des Qutbistes et celle, toute particulière d’Aïman
al-Dhawahiri contre le bilan de l’action des disciples d’Hassan
al-Banna depuis leur création en 1928.
Les Frères au révélateur de l’histoire du
Yémen
Lorsque la pensée des Frères musulmans a été,
comme en Égypte au début du XXe siècle, précédée
par l’irruption de la modernisation politique, ils se sont effectivement
efforcés de l’« islamiser », prônant
la réintégration de la référence islamique
dans l’univers du constitutionnalisme moderne. C’est ce
qui incitera certains observateurs, qui confondent la forme et le fond,
à penser qu’ils ont été les artisans du rejet
de cette modernisation. Le terrain yéménite fournit une
éclatante preuve que l’histoire est à tout le moins
singulièrement plus complexe : lorsque ces mêmes Frères
musulmans égyptiens, au sortir de leur propre confrontation avec
la modernisation politique « importée », vont se
retrouver au Yémen face à un système politique
vierge de toute influence étrangère, ils vont se faire
les artisans de la légitimation de cette modernisation et non
point ceux de son rejet.
Le « retour » des soufis en politique
À l’époque où les confréries résistaient
à la pénétration coloniale, ce sont elles qui représentaient
alors aux yeux de l’Occident, on l’a parfois oublié,
le « péril islamique ». Leur rôle aujourd’hui
n’est plus aussi systématiquement « apolitique »
que le regard occidental aime encore parfois le penser. Et, sans pour
autant adopter les catégories de la pensée salafie, ou
se priver de leurs anciennes exigences mystiques, elles ne sont pas
en reste dans l’exigence d’application de la loi musulmane
et demeurent de moins en moins passives face aux manifestations de l’hégémonie
étrangère.
La tentation essentialiste occidentale
Pour le regard occidental, l’islamité du lexique des activistes
tchétchènes, libanais, palestiniens ou irakiens borne
encore souvent l’explication de leur résistance ou de leur
opposition. Plus faible est l’ancrage de l’observateur dans
la complexité sociologique et politique du terrain « islamiste
», plus forte est sa propension à ne prendre appui que
sur ce qu’il connaît, ou croit connaître, à
savoir le dogme, la terminologie (jihâd, fitna, takfir, salafi,
etc.) et les tendances essentialisées de l’histoire longue
des acteurs, optant ainsi pour le confort d’une explication culturaliste
globalisante.
Cultures différentes, valeurs communes
L’Amérique du Nord et l’Europe sont-ils « deux
pays, qui, traditionnellement, historiquement, partagent les mêmes
valeurs et ont donc vocation à mener les mêmes combats
? », comme l’affirmait le président Jacques Chirac,
au cours d’une conférence de presse tenue à Londres
le 18 novembre 2004 avec le Premier ministre Tony Blair ? Sans doute.
Quid toutefois des autres continents ? Ne partagent-ils donc aucune
de nos valeurs ? Et est-ce donc contre eux, Africains et autres Asiatiques,
qu’Europe et Amérique devront mener ces « combats
» communs à venir ?
Pourtant, musulmans et non-musulmans éprouvent en réalité
une même difficulté à établir une distinction
essentielle : comme Atatürk (pour qui la modernité ne pouvait
s’acquérir qu’en portant une casquette à visière
identique à celle des Européens), ils confondent l’appareillage
symbolique (emprunté à l’histoire, la religion ou
la culture) qui donne aux valeurs (de justice sociale, d’égalité
entre individus, etc.) la saveur « endogène » qui
les rend légitimes aux yeux de chaque communauté, ethnique,
nationale ou religieuse, avec l’enjeu pratique, universel, de
la référence à ces « valeurs ». Ils
pensent donc ainsi que l’usage de lexiques différents implique
l’adoption de valeurs qui le sont tout autant.
Or, pour l’essentiel, il n’en est rien. Les valeurs humanistes
ne peuvent être aujourd’hui corrélées à
aucune culture particulière. Lorsque la situation à laquelle
doit faire face la communauté internationale s’appelle
torture, ou lorsqu’elle s’appelle famine et maladie, ou
encore privation de liberté, autoritarisme politique, violence
aveugle, intolérance, tous « combats » que la France
et les États-Unis ont sans doute à cœur de mener
« en commun », la diversité culturelle qui identifie
le camp « de l’Amérique et de la France » n’a
plus cours.
Les replis du voile islamique
Les Algéroises qui refusaient, lorsque la France s’étendait
« de Dunkerque à Tamanrasset », de suivre les injonctions
de l’épouse du général Massu de « se
libérer de leur voile », évoluaient à l’évidence
dans un contexte différent de celui dans lequel, en 1974, la
Tunisienne Hind Chelbi s’est (re) voilée à la face
du modernisateur Bourguiba.
Leur motivation était différente mais néanmoins
comparable à celle qui a conduit, en 2003, une journaliste d’Al-Jazira
à les « rejoindre ». À l’heure de la
mondialisation, Khadija Ben Ganna avait non seulement suivi de près
le débat français sur l’interdiction du port du
voile mais, quelques mois plus tôt, l’expulsion de l’école
française de Doha (où étudient ses enfants) d’une
élève qui avait refusé de s’y soumettre.
Trente ans après Hind Chelbi, la décolonisation est certes
achevée. Mais l’heure est à une global war on terror
où les marqueurs identitaires de l’islam, identifiés
un temps par les élites modernisatrices musulmanes à ceux
du sous-développement, sont, comme au temps des luttes indépendantistes,
corrélés à nouveau à la violence terroriste.
La pression ne s’exerce plus toutefois par les mêmes vecteurs.
Ce n’est plus l’épouse du général Massu
qui se préoccupe de la modernisation de la « Française
musulmane ». D’autres « modernisateurs » ou
d’autres « modernisatrices », armés ici de
leur crainte de la contestation politique et là de leur interprétation
très restrictive de la laïcité, ont pris le relais.
Tous et toutes partagent néanmoins une très identique
ambition : celle de lui faire abandonner son couvre-chef… «
islamique ».
Des intellectuels négatifs aux native informants écrans
Quiconque, en Occident, veut se faire une idée rationnelle de
l’islamisme doit surmonter deux obstacles. Le premier est constitué
de l’accumulation des peurs inconscientes, « héritées
», à l’égard de ce vieux voisin-ennemi musulman
à qui, dans l’alchimie de notre construction identitaire,
revient le rôle essentiel de nous dire qui nous sommes. Le second,
plus trivial mais non moins efficace, est celui des stratégies
délibérées de tous ceux qui, en Occident ou dans
le monde musulman, ont des raisons de se sentir menacés dans
leurs privilèges du moment et intérêt à instrumentaliser
ces peurs plus qu’à les combattre.
Pierre Bourdieu, pour mettre à nu les ressorts de la désinformation
sévissant sur la guerre civile algérienne, a magnifiquement
déconstruit le (dys)fonctionnement de cette catégorie
de médiateurs à ambition scientifique en créant
à leur intention, en 1998, la catégorie d’«
intellectuel négatif ». Leurs meilleurs alliés sont
sans doute les native informants (« informateurs autochtones »).
Fort heureusement, l’histoire de la Révolution française
n’a pas été écrite sur la base des seules
mémoires des aristocrates « émigrés ».
En eut-il été ainsi que, malgré la valeur de leur
témoignage, l’exégèse des fruits politiques
de la « terreur » nationale en eut été différente,
privant des générations de modernisateurs du privilège
de déceler les rayons des Lumières sous les flots du sang
des élites royalistes déchues. En matière de révolution
ou simplement de dynamique mettant en scène des acteurs «
islamiques » (quand bien même seraient-elles singulièrement
moins violentes que la Révolution républicaine française),
aucune précaution de ce type ne semble prévaloir. L’un
des procédés les plus efficaces pour brouiller toute perception
lucide de l’argumentaire politique des islamistes consiste ainsi
à ne confier son analyse ou même son exposé qu’à
leurs plus farouches adversaires. C’est ce que font souvent les
médias occidentaux, en recrutant, dans le camp de l’«
Autre » musulman, tous ceux qui, pour des raisons variables –
qui peuvent être parfois parfaitement légitimes –,
sont disposés à conforter peurs et fantasmes. Opposants
hautement respectables… ou marionnettes fabriquées pour
la circonstance, tous n’ont pas les mêmes motifs. Mais tous
– et surtout toutes – ont la même redoutable efficacité.
L’épisode Ahmed Chalabi (le leader en exil d’un groupuscule
d’opposition irakien, conseiller du président Bush lors
de la campagne contre Bagdad à partir de 2001) et la façon
dont l’administration américaine dit s’être
laissée, sans trop protester il est vrai, bercer par les conseils
trompeurs de ce native informant ont-ils suffi à révéler
le danger de ne prendre appui, pour construire notre connaissance du
monde, que sur ceux qui confortent nos certitudes ? On peut malheureusement
en douter : ONG incertaines ou associations fantoches artificiellement
grossies par les médias pour leur seul talent à cautionner
de l’intérieur la critique de celui « qui ne veut
pas boire son verre comme les autres » poursuivent leur trompeuse
mission d’« information ».
Enfermer l’autre dans le religieux
Pour pouvoir « légitimement » ignorer les revendications
profanes et parfois les plus légitimes, il suffit de criminaliser
l’exotisme du vocabulaire employé pour les exprimer. Les
revendications « islamistes » se retrouvent ainsi confinées
dans une sorte de « hors-jeu » du politique, interdisant
non seulement leur prise en considération mais, le plus souvent,
la reconnaissance même de leur existence.
[…] Le résultat est que le lecteur citoyen confronté
à sa peur légitime d’Al-Qaida a peu de chances de
prendre conscience que le jihâd de ses « agresseurs »
a peut-être bien son équivalent dans le penchant avéré
de George Bush, et de tous ceux qui ne s’opposent pas à
ses entreprises, pour les raccourcis du hard power ; ou que leur étrange
takfir a peut-être lui aussi des adeptes parmi les concepteurs
de la « guantanamisation » des prisonniers de guerre. Il
n’est pas question qu’il puisse non plus imaginer un instant
que cette oumma des barbares puisse avoir quelque chose de commun avec
n’importe laquelle des appartenances collectives auxquelles, de
par le monde, un individu normalement constitué pourrait avoir
légitimement envie de s’identifier.
Changer l’autre pour ne pas avoir à changer soi !
La rhétorique américaine du « Grand Moyen-Orient
», même si elle évoque de façon récurrente
la nécessité d’une solution pacifique du conflit
israélo-palestinien, se garde le plus souvent d’identifier
deux catégories de réformes qui sont pourtant sans doute
les plus urgentes. La première est celle des dispositifs institutionnels
régissant l’ordre mondial, c’est-à-dire l’unilatéralisme
américain et l’impuissance dans laquelle il cantonne l’ONU,
tout particulièrement dans le conflit israélo-arabe. La
seconde est celle des régimes, notamment arabes, qui, en échange
du blanc-seing qui leur est accordé en matière de gouvernance
non démocratique, ont pris le parti prudent de se soumettre à
cet « ordre ».
À ceux qui résistent ou à ceux qui s’opposent,
il est en revanche demandé, avec beaucoup plus d’insistance,
de s’« ouvrir » au monde, de « dialoguer »
et/ou de « changer ». Dans cette logique, « Êtes-vous
certains de ne pas vouloir dialoguer avec ma civilisation » veut
dire « Êtes-vous certains de ne pas vouloir composer avec
mon système ? », ou « Êtes-vous vraiment déterminés
à en contester le déséquilibre ? » «
Ne voulez-vous pas vous démocratiser ? » doit se traduire
: « Êtes-vous sûrs de ne pas vouloir changer ce régime
qui m’est si hostile pour, au nom de la démocratie, en
promouvoir un qui le serait moins ? » C’est bien à
l’Autre, et rarement à eux-mêmes ou à leurs
alliés domestiqués, que sont vantées par les maîtres
de la global war on terror les exigences de la réforme politique.
Dans la rhétorique du changement « démocratique
», ce sont donc des « travers » des opposants et autres
résistants et d’eux seuls dont il est question. C’est
leur éducation et leur culture, dangereusement « islamiques
», c’est-à-dire « indociles », qu’il
convient de réformer. Ce qui ne doit en revanche surtout pas
« changer », ce qu’il faut précieusement conserver
à tout prix, c’est le rapport de forces qui permet à
l’hégémonie des nantis de la politique, petits et
grands, de perdurer. Le monde (de l’Autre) persiste-t-il à
protester de plus en plus fort devant l’unilatéralisme
de ce traitement ? On vous l’avait bien dit ! C’est donc
qu’il y a urgence : il faut le « changer ».
[…] Remettre le phénomène Ben Laden « à
sa place » ne consiste donc pas, comme le font nombre d’acteurs,
notamment musulmans, à ne voir dans l’iceberg de la contestation
mondiale que sa partie émergée, en le réduisant
à un phénomène cantonné aux terroirs (notamment
le courant salafi) où la modernisation politique n’aurait
pas encore répandu ses lumières. Le double danger de cette
posture – à laquelle les plaidoyers des « défenseurs
de l’islam » sont souvent tentés de céder
– est de minimiser l’ampleur des dénis de représentation
qui nourrissent la radicalisation, et de laisser accroire qu’un
cocktail de politiques éducatives suffirait à la faire
rentrer dans les rangs de l’ordre mondial et de la modernité
politique. Les adeptes des groupes radicaux ne représentent certes
qu’une infime minorité dans le monde musulman, mais le
nombre de ceux qui refusent de criminaliser leur action comme le font
George W. Bush et Tony Blair est bien plus grand. Et les pratiques des
concepteurs de la global war on terror, dans ses versions américano-irakienne
ou européennes, ne permettront pas de le faire décroître,
bien au contraire.
La Suisse,
spécialiste du monde musulman
Les éditions du Seuil publient coup sur coup «L'islam
de marché», du chercheur Patrick Haenni, et «La conquête
de l'Occident, le projet secret des islamistes», du journaliste
Sylvain Besson
par Ian Hamel, Le Matin (Suisse), 8 octobre 2005
Rentré cette année d'Egypte, après une décennie
passée au pays des pharaons, Patrick Haenni est déjà
l'auteur de «L'ordre des caïds, conjurer la dissidence urbaine
au Caire». Avec «L'islam de marché», le sociologue
vaudois nous plonge dans l'univers des islamistes contrariés
qui vibrent désormais à l'appel des sirènes du
marché. Ils ont abandonné la Confrérie des frères
musulmans, ils admirent les Etats-Unis, et veulent gagner beaucoup d'argent.
«Il ne s'agit plus de mourir en martyr mais de vivre en marchand»,
constate Patrick Haenni. En Indonésie, le prédicateur
Aa Gym rappelle que «l'islam nous apprend à être
riche, le prophète Mahomet était riche, ses compagnons
aussi».
«Etre musulman européen» traduit en 15 langues
«L'économie devient la source d'inspiration pour agir et
penser, et non plus le politique», constate le chercheur suisse.
Ce phénomène est loin d'être marginal. Notamment
en Turquie où, dans la bourgeoisie, «la voilée libérale
rêve d'Amérique, portant un hijab en pure soie et parlant
l'anglais à ses enfants». Sylvain Besson, journaliste au
Temps , s'intéresse, en revanche, à l'islam politique
véhiculé par les fameux Frères musulmans. En investiguant
à Lugano dans les locaux de la société Al-Taqwa
et au domicile de son fondateur, Youssef Nada, la justice suisse aurait
découvert un document de 14 pages, rédigé en décembre
1982, et intitulé «Vers une stratégie mondiale pour
la politique islamique». Ce projet serait d'établir un
«pouvoir islamique sur toute la terre», assure Sylvain Besson
dans «La conquête de l'Occident - Le projet secret des islamistes»,
qui paraît également cette semaine aux éditions
du Seuil, à Paris.
Vivier de chercheurs
La publication de ces deux ouvrages chez un prestigieux éditeur
parisien ne tient pas seulement aux hasards du calendrier. La Suisse
est un véritable vivier en ce qui concerne les études
sur l'islam. Petit-fils d'Hassan al-Banna, le fondateur des Frères
musulmans égyptiens, fils de Saïd Ramadan, animateur à
Genève du premier Centre islamique d'Europe, Tariq Ramadan est
l'un des auteurs les plus prolifiques. Son ouvrage, «To Be A European
Muslim» ( Etre un musulman européen ), édité
en 1999 par la Fondation islamique de Leicester, a été
traduit en quinze langues. Son frère aîné Hani Ramadan,
directeur du Centre islamique de Genève, est aussi un auteur
recherché dans le monde musulman francophone.
Bien que la présence musulmane soit restée très
faible en Suisse pendant fort longtemps (la Confédération
ne comptait que 16 000 musulmans en 1970), la religion révélée
par le prophète Mahomet inspire chercheurs et... espions. Les
services secrets suisses ont la réputation de fournir des analyses
pointues sur le Moyen-Orient. Quant aux universités, elles comptent
des spécialistes dont la renommée dépasse nos frontières,
comme Reinhard Schulze, à Berne. Plus près de nous, Stéphane
Lathion, auteur de «Musulmans d'Europe», Mallory Schneuwly
Purdie (Fribourg), Ahmed Benani (Lausanne), Silvia Naef (Genève)
et d'autres encore explorent des pistes originales du monde musulman.
Sylvain Besson, La conquête
de l’Occident, Le projet secret des islamistes, Éditions
du Seuil, Paris, octobre 2005, 18 €
L’auteur de ce livre délirant est
un journaliste suisse de 35 ans travaillant au quotidien Le Temps de
Genève. estimant qu’on n’est bien servi que par soi-même,
il a choisi de présenter lui-même son livre dans les colonnes
de son journal, le 6 octobre, à la veille de la parution de l’ouvrage.
C’est ce qu’on appelle de l’autopromotion. Voici donc
ce qu’écrit le sieur Besson sur son livre, qui entrera
peut-être dans l’histoire sous le nom de “Protocoles
des fous d’Allah” !
En novembre 2001, lors d'une perquisition, des enquêteurs suisses
découvrent le "Projet", une ambitieuse stratégie
destinée à établir le règne de Dieu sur
toute la terre.
Est-il possible que le développement de l'islamisme dans le monde
depuis vingt ans soit, au moins en partie, le produit d'une stratégie
occulte, d'un plan délibéré de conquête du
pouvoir? C'est la question politiquement incorrecte que pose l'étonnante
découverte faite par des policiers suisses et italiens durant
une perquisition menée près de Lugano, en novembre 2001.
Dans la villa de Youssef Nada, un banquier égyptien que les autorités
américaines accusent d'avoir soutenu le terrorisme, les enquêteurs
saisissent alors un document étonnant, demeuré secret
depuis presque deux décennies: le "Projet", texte stratégique
dont l'ambition suprême est d'établir le règne de
Dieu partout dans le monde.
L'enquête criminelle ouverte contre Youssef Nada, qui dirigeait
la banque islamique Al-Taqwa de Lugano depuis sa création en
1988, a été classée en mai dernier. Mais le financier
arabe, qui a démenti tout lien avec le terrorisme, a reconnu
avoir été durant des années l'un des principaux
dirigeants de la branche internationale des Frères musulmans,
l'un des plus importants groupes islamistes contemporains. Fondée
en Egypte en 1928, l'organisation des Frères musulmans a donné
naissance à un vaste "Mouvement islamique" inspiré
par ses idées, qui représente aujourd'hui la principale
force se réclamant de l'islamisme dans le monde.
Le Projet est un texte de 14 pages, daté de décembre 1982,
qui s'ouvre par le passage suivant: "Ce rapport présente
une vision globale d'une stratégie internationale pour la politique
islamique. Selon ses lignes directrices, et en accord avec elles, les
politiques islamiques locales sont élaborées dans les
différentes régions".
Le document préconise d'étudier les centres de pouvoir
locaux et mondiaux, et les possibilités de les placer sous influence,
d'entrer en contact avec tout nouveau mouvement engagé dans le
djihad où qu'il soit sur la planète, de créer des
cellules du djihad en Palestine» et de «nourrir le sentiment
de rancœur à l'égard des juifs. Tout cela dans le
but de coordonner le travail islamique dans une seule direction pour
[...] consacrer le pouvoir de Dieu sur terre.
Les enquêteurs suisses qui ont étudié le dossier
Al-Taqwa ont consacré plusieurs analyses au Projet et à
ce qu'il représente. Un document confidentiel de la "Task
Force" antiterroriste mise sur pied après les attentats
du 11 septembre 2001 évoque ainsi un texte fondamental pour comprendre
les buts à long terme des Frères [musulmans]: Intitulé
Le Projet, ce document décrit par le menu la stratégie
envisagée pour assurer une prise d'influence grandissante de
la Confrérie sur le monde musulman. Il y est stipulé que
les [Frères musulmans] ne doivent pas agir au nom de la Confrérie
mais s'infiltrer dans les organismes existants. Ils ne peuvent ainsi
être repérés puis neutralisés.
Un second rapport des enquêteurs suisses affirme que le Projet,
et les autres documents découverts chez Youssef Nada, confirment
le rôle joué par les Frères musulmans à la
fois dans l'inspiration et dans le soutien, direct ou indirect, à
l'islam radical dans le monde entier.
Dans cette optique, le Projet a pu jouer un rôle dans la création
par les Frères musulmans et leurs héritiers d'un réseau
d'institutions religieuses, éducatives et caritatives en Europe
et aux Etats-Unis. Le Projet préconise en effet de construire
des institutions sociales, économiques, scientifiques et médicales,
et pénétrer le domaine des services sociaux pour être
en contact avec le peuple. Dans ce but, il faut étudier les environnements
politiques divers et les probabilités de réussite dans
chaque pays. Un responsable occidental qui l'a étudié
décrit le Projet comme une idéologie totalitaire d'infiltration
qui représente, à terme, le plus grand danger pour les
sociétés européennes. Le Projet, ce sera un danger
dans dix ans, dit-il, on va voir émerger en Europe la revendication
d'un système parallèle, la création de parlements
musulmans, ce qui existe déjà en Grande-Bretagne... Commencera
alors la lente destruction de nos institutions, de nos structures. Pour
ce fonctionnaire, qui a demandé à ne pas être cité
nommément, le Projet n'est pas un simple texte de réflexion,
mais une "feuille de route" dont certains éléments
ont été mis en œuvre dans le monde réel: il
préfigure notamment le début de la guérilla contre
Israël dans les territoires palestiniens occupés, et le
soutien apporté ces dernières années par les Frères
musulmans à divers groupes islamistes armés, de la Bosnie
aux Philippines.
La découverte du Projet soulève aussi beaucoup de questions
qui, pour l'heure, demeurent sans réponse. L'identité
de son auteur, par exemple, reste inconnue. Youssef Nada, le gardien
du Projet durant près de vingt ans, a simplement dit aux enquêteurs
suisses qu'il n'a pas écrit ce texte. Approché à
de multiples reprises par Le Temps, il a fini par expliquer que le document
a été rédigé par des chercheurs islamiques
mais qu'il ne représente pas une position officielle des Frères
musulmans. Je ne suis d'accord qu'avec 15 ou 20% de ce texte, affirme-t-il.
Pourquoi, dans ce cas, l'avoir conservé chez lui? Je ne sais
pas. J'aurais dû le jeter.
L'importance du Projet tient autant à son histoire, et celle
des hommes qui l'environnent, qu'à son contenu. Ses origines
intellectuelles remontent aux années 1960, lorsque le théoricien
en chef des Frères musulmans, Saïd Ramadan (1), trouve refuge
à Genève. En septembre 1964, son journal El Mouslimoun
publie un texte appelant à lancer une guerre idéologique
contre l'Occident. Il s'agissait alors de répondre à la
création de l'Etat d'Israël, considérée par
les islamistes comme un élément d'un vaste complot contre
la religion musulmane et ses fidèles. C'est pourquoi nous sommes
convaincus que ce plan idéologique élaboré doit
être contré par un plan idéologique tout aussi élaboré,
et qu'il faut répondre à ses attaques idéologiques,
à sa guerre idéologique, par une guerre idéologique.
L'article fait explicitement référence au "Protocole
des Sages de Sion", un document fabriqué par la police tsariste
et qui décrit une conspiration juive pour dominer le monde. Bien
qu'il s'agisse d'un faux, ce texte antisémite continue d'être
pris au sérieux dans les milieux islamistes.
En août dernier, le Wall Street Journal révélait
que le "Protocole" a été cité durant
une récente séance du Conseil européen des fatwas
et de la recherche (CEFR), un organisme destiné à conseiller
les musulmans d'Europe dans leur vie quotidienne. Selon un participant
à la réunion, le Protocole démontre l'existence
d'un complot juif destiné à détruire les valeurs
morales des familles musulmanes. On comprend qu'animés de telles
idées, les islamistes aient voulu réagir en développant
leur propre Projet.
Le maître à penser du Conseil des fatwas, Yousouf al-Qaradawi,
était l'un des principaux actionnaires de la banque Al-Taqwa
de Lugano. Il est sans doute le prédicateur islamiste le plus
populaire d'Europe et du monde arabe, et certaines de ses idées
s'inscrivent dans la droite ligne du Projet. Ainsi, dans un texte publié
en 1990, il proposait de développer la présence du Mouvement
islamique au sein des «groupes du djihad», afin d'éliminer
toutes les influences étrangères des terres d'islam, du
Maroc à l'Indonésie. Malgré ces ressemblances idéologiques
évidentes, et les liens historiques de grands penseurs des Frères
musulmans avec ce document, l'histoire récente de l'islamisme
ne se résume pas au seul Projet. Et l'expansion de l'islam en
Occident au cours des dernières décennies n'a été
planifiée par personne: elle résulte de l'installation
progressive d'immigrés musulmans en Europe et aux Etats-Unis.
Mais les héritiers des Frères musulmans ont su profiter
de cette évolution pour ouvrir un nouvel espace à leur
action et à leurs idées. Leur objectif déclaré
a toujours été de «protéger» les communautés
musulmanes, selon l'_expression du cheikh Qaradawi, du«tourbillon
des idées matérialistes qui prévalent à
l'Ouest. Loin de ce discours convenu, le Projet offre un témoignage
important de ce que peuvent être les arrière-pensées
et les objectifs cachés du Mouvement islamique, au moment où
ce dernier tente de renforcer son emprise sur les communautés
musulmanes d'Occident. Le "Projet" est publié pour
la première fois dans le livre de Sylvain Besson, "La conquête
de l'Occident", qui sera disponible en librairie dès le
7 octobre.
(1) père de Tareq Ramadan, devenu le conseiller
de Tony Blair, pour les affaires musulmanes et gendre de Hassan el Banna,
créateur de l'organisation des Frères Musulmans en Bgypte
René
Naba, Du bougnoule au sauvageon, , Voyage dans l'imaginaire français,
éditions L'Harmattan, Paris, octobre 2005, 154 pages, 14 €
Par un subterfuge dont la raison détient seule le secret, qui
n’en révèle pas moins les présupposés
d’un peuple, la revendication ultime
préludant au sacrifice suprême -«Aboul Gnoul»,
apporte l’alcool»- (par référence aux grandes
rasades d’alcool destinées à galvaniser les Arabes
et les Africains à l’assaut des lignes allemandes à
Verdun), finira par constituer, par un dévoiement de la pensée,
la marque d’une stigmatisation absolue de ceux qui auront massivement
contribué, à deux reprises au péril de leur vie,
à vaincre, paradoxalement, les oppresseurs de leurs propres oppresseurs.
«Bougnoule*» tire son origine de l’_expression argotique
de cette supplique ante mortem. Elle finira par confondre dans la même
infamie tous les métèques de l’Empire, piétaille
de la République, défenseurs essentiels d’ une patrie
qui s’est toujours voulue distincte dans le concert des nations,
qui se distinguera souvent d’une façon lumineuse, d’une
façon hideuse parfois, traînant tel un boulet, Vichy, l’Algérie,
les pages honteuses de son histoire, peinant des décennies durant
à expurger son passé, et, pour avoir tardé à
purger son passif, en paiera le prix en t ermes de magistère
moral.
L’exception française si hautement revendiquée d’une
nation qui se réclame de la grandeur est antinomique d’une
culture de l’impunité et de l’amnésie, une
culture érigée en un dogme de gouvernement et à
ce titre incompatible avec la déontologie du commandement et
les impératifs de l’exemplarité.
L’auteur
René NABA: Natif d’Afrique et témoin de la présence
coloniale française, journaliste français d’origine
libanaise, jouissant d’une double culture franco-arabe, son expérience
internationale s’articule sur trois continents dans la zone de
déploiement du pré carré français (Afrique
, Europe, Monde arabe). Ancien journaliste à l’AFP pendant
vingt ans, (1969-1989), puis à la Direction générale
de RMC MO (1989-1994), René Naba est l’auteur de ”Guerre
des Ondes-Guerre des religions/La bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen”
, Ed.l’Harmattan-1998, «la Crise de l’identité
française» (Revue Islam de France N°4-1999) ainsi que
de «Rafic Hariri, un homme d’ affaires, premier ministre»
Ed.L’Harmattan-1999.
* NDLR Quibla : à notre connaissance, “bougnoule”
est le mot wolof (Sénégal) signifant “homme noir”.
Gilad Atzmon en tournée
!
À l’occasion de la parution en allemand de son deuxième
roman, My one and only love, aux éditions Nautilus (Hambourg),
Gilad Atzmon sera en tournée avec ses musiciens de jazz en Allemagne,
Autriche et Suisse alémanique. Certains de ses concerts seront
accompagnés de lectures. Voici les dates de ses concerts :
Mannheim, mardi 18 Octobre, 20 h, Alte Feuerwache, Brückenstr.
2 (concert + lecture)
Zürich, mercredi 19 octobre, 18h30, Moods im Schiffbau, Schiffbaustr.
6
Karlsruhe, jeudi 20 octobre, 19h30, Jubez, Kronenplatz 1
Dortmund, vendredi 21 octobre, 22 h, Domicil, Hansastr. 7-1
Duisburg, samedi 22 octobre, 20h30 Uhr, Kulturzentrale Hundertmeister,
Dellplatz 16a / Ecke Goldstr.
Salzburg (Autriche), dimanche 23 octobre, Jazzit Club / Jazz im Theater,
Elisabethstr. 11
Vienne (Autriche), lundi 24 octobre, 20h15 Uhr, Porgey & Bess, Riemergasse
11 (concert + lecture)
Langenau, mercredi 26 octobre, 20h Pfleghofsaal, Kirchgasse 9 (concert
+ lecture)
Autres performances de Gilad Atzmon :
21.10.05 Francfort, Brotfabrik (avec lecture)
27.10.05 Munich, Unterfahrt (avec lecture)
28.10.05 Innsbruck (Autriche),Treibhaus (avec lecture)
26.11.05 Delmenhorst , Festival
27.11.05 Bochum, Bahnhof Langendreer
28.11.05 Hannover, Jazzclub
29.11.05 Madrid (Espagne) Festival
15.12.2005 Céret (Pyrénées-orientales)
16.12.2005 Perpignan, Médiator
17.12.2005 Carcassonne, Opéra-Bouffe, place Davila, 20 h
2.01.06 Braunschweig, Museum
14.01.06 Neuburg/Donau (près d’Ingolstadt), Jazzclub
22.03.06 Esch sur Alzette (Luxembourg), Kulturfabrik
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