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Game Is Over ! Robert Fisk : «En Irak, l'Amérique a déjà perdu la guerre»


par Jean-Michel Vernochet, Le Courrier, Genève, 29 octobre 2005
INTERVIEW - Le Sénat américain respecte une minute de silence en hommage au 2000 soldats morts officiellement en Mésopotamie. Entretien avec Robert Fisk, chef du bureau à Beyrouth de l'«Independant» de Londres et grand connaisseur du Moyen-Orient.
Né en 1946, Robert Fisk sillonne depuis trente ans toutes les routes de l'Orient musulman. De fréquents séjours en Irak lui font porter sur le chaos irakien un regard bien différent de la vision parcellaire et médiatiquement correcte diffusée par les grands médias internationaux. Il est l'auteur d'un livre au titre aussi évocateur qu'ironique, La Grande Guerre pour la Civilisation (éditions la Découverte, Paris, octobre 2005), dans lequel il retrace l'effort de conquête de l'Orient arabe et islamique par l'Occident de 1979 à 2005.

Vous situez les racines de la tragédie qui frappe aujourd'hui le Moyen-Orient à la fin de la guerre de 14-18.
Robert Fisk: Exact. A ce moment, l'Angleterre et la France se partagent les dépouilles de l'Empire Ottoman. Aux Britanniques l'Irak, qui fut ainsi une construction totalement artificielle, aux Français un grand Liban englobant la Syrie. La construction de l'Irak a d'ailleurs mal commencé, dans le sang, par une révolte des chiites et des Kurdes entre 1919 et 1920. Churchill, alors secrétaire à la Guerre, n'a pas hésité à faire raser des villes et villages Kurdes par la RAF (En 1925, Churchill fait bombarder à l'ypérite la ville kurde de Soleymanié, les deux tiers de la population seront atteints, ndlr).
Les Anglais ont donc perpétré des crimes identiques à ceux reprochés aujourd'hui à la dictature de Saddam. L'histoire rappelle opportunément des faits oubliés nécessaires à une bonne interprétation du présent!
­ Je dis qu'un journaliste doit partir en reportage un livre d'histoire sous le bras. Hélas, la plupart de nos confères se nourrissent essentiellement de coupures de presse! A Bagdad, les correspondants vivent dans des forteresses coupées du monde et de la réalité. Comment voulez-vous qu'ils puissent rendre compte de ce qui se passe réellement à l'extérieur? Ils n'en ont qu'une idée très vague. Il est vrai qu'il est de plus en plus dangereux de travailler. J'ai l'habitude de sortir des périmètres sécurisés, mais là, maintenant je commence vraiment à hésiter.
Pourtant la réalité se rappelle durement à eux. Cette semaine trois bombes, dont un camion-citerne, ont explosé dans la zone de haute protection des hôtels Palestine et Sheraton.
­ Il est en effet difficile d'ignorer ce qui se passe dehors, même en ne sortant pas des zones de sécurité. Le matin dès sept heure, après la première prière, la terre se met à trembler. C'est la première attaque-suicide de la journée, ensuite les explosions se succèdent. En dehors de ses patrouilles lourdement armées, la coalition ne maîtrise plus rien. A deux cents mètres de la zone verte, vous commencez à croiser des insurgés en armes.
Au bout de la route, la guerre civile?
­ Du Nord au Sud, de Mossoul à Bassora, c'est l'anarchie totale, sauf au Kurdistan, autonome depuis longtemps (Saddam Hussein avait accordé une large autonomie aux Kurdes dès 74. Ils furent cependant durement réprimés, comme les chiites, lors des soulèvements du printemps 1991, ndlr). C'est ce chaos même qui me fait exclure l'éventualité d'une guerre civile, car à mon sens la situation pourrait difficilement être pire. Mais ça, les gens de «zone verte» ne le savent peut-être même pas ou finissent par croire à leurs propres bobards. L'opposition entre sunnites et chiites est une commodité de langage. Beaucoup de familles irakiennes appartiennent à la fois à ces deux branches de l'islam. Cependant, peut-être existe-t-il des factions désireuses de pousser à l'affrontement intercommunautaire. Il faudrait alors les chercher du côté des anciennes oppositions écartées du pouvoir.
Que dire pourtant de la démocratie en marche? Le referendum a permis d'adopter la Constitution avec 78% des voix et des élections générales sont prévues le 15 décembre.
­ Oubliez le referendum. Oubliez la Constitution. Ce sont des fictions. Il n'y a pas de vie politique et de pouvoir institutionnel en dehors de la zone verte. Il s'agit d'un pays où la préoccupation de chaque jour est de trouver à manger, d'assurer sa sécurité et celle des siens. Vous comprendrez que la démocratie n'est pas la première des priorités.
Les dirigeants de la coalition s'étaient persuadés qu'avec la capture de Saddam Hussein, s'arrêterait très vite le mouvement insurrectionnel.
­ C'est tout le contraire qui est arrivé. Ceux qui hésitaient à rallier les rangs des insurgés par crainte d'un possible retour du Raïs ont été du coup délivré de cette hypothèque et se sont jetés dans la résistance. On assiste à un authentique soulèvement général.
Alors quelle issue? Quelles solutions?
­ Il faut être lucide. Les Américains ont d'ores et déjà perdu la guerre. De toute façon, leur politique de démocratisation de la nation arabe n'est qu'une façade. Ils ont voulu en Irak effectuer une démonstration de force et de puissance, comme en Afghanistan, afin de contrôler des populations et des territoires d'intérêt stratégique, mais leur projet a échoué. Maintenant ils veulent partir, ils faut qu'ils partent mais ils ne le peuvent pas, donc tôt ou tard il faudra qu'ils acceptent de négocier. D'abord avec les Iraniens parce qu'ils auront besoin de leur aide. A ce moment-là, le contentieux nucléaire trouvera son règlement naturel et tout le monde aura oublié les déclarations infantiles d'Ahamdinejad (Le président iranien vient d'exprimer publiquement son désir de «voir Israël rayé de la carte», ndlr). La difficulté sera alors pour les Américains d'identifier leurs véritables interlocuteurs au sein des partis pro-iraniens, le Dawa du grand Ayatollah Ali Sistani et le Conseil de la révolution islamique d'al-Hakim, au Conseil des oulémas sunnites et, surtout, dans les rangs des insurgés et même ceux du Baas déjà présent aujourd'hui dans les nouvelles structures. Nous sommes donc maintenant au stade où l'enjeu de l'insurrection est une lutte de légitimation entre prétendants à l'exercice du futur pouvoir après le départ des Coalisés. Mais pour l'administration Bush, discréditée par ses scandales à répétition, «Game is over»!

 

 

Exposition «L'Age d'or des sciences arabes» à l’Institut du monde arabe, Paris, jusqu’au 19 mars 2006


Au temps où l'arabe régnait sur les sciences
L'Institut du monde arabe évoque l'âge d'or des sciences arabes en 200 objets, du VIIIe au XVe siècle.
JAMAIS probablement une exposition n'a aussi bien répondu à la vocation de l'Institut du monde arabe. Evoquer «L'Age d'or des sciences arabes», comme son titre l'indique, c'est tout simplement évoquer l'âge d'or de la civilisation arabe. Et c'est rappeler combien l'humanité est redevable de ses productions. On citera pêle-mêle l'usage du zéro, l'invention de l'algèbre, la transmission à l'Occident de la plupart des textes grecs, le perfectionnement de l'astrolabe, la découverte de la circulation pulmonaire, l'agronomie...
Entre le VIIIe et le XVe siècle, une communauté linguistique vit son apogée des contreforts des Pyrénées à Samarkand. Avicenne, Averroès, Rhazès, Alhazen et bien d'autres savants, d'origines régionales et religieuses fort diverses, soufflent de concert des lumières si éclatantes qu'il suffit, encore aujourd'hui, de simplement les rappeler pour démontrer que l'islam fanatique n'est qu'un obscurantisme. Quelques-uns s'en chargent aujourd'hui, ils sont encore trop rares. Tel Ahmed Djebbar, le commissaire scientifique de l'exposition.
Ce mathématicien et historien des sciences, enseignant à l'université de Lille, fut, en Algérie, ministre de l'Education et de la Recherche et conseiller du président Mohammed Boudiaf, assassiné en 1992.
Cheville ouvrière d'un trop bref moment d'espoir durant la guerre civile qui a ensanglanté ce pays, il est l'exemple du parfait honnête homme, puits de science et d'enthousiasme. Par sa voix on entend celle des grands sages encylopédistes de l'âge d'or tels Abou el Rihan al-Bayrouni, un génie qui savait à peu près tout ce que l'on savait à son époque (vers 973-1048), qui calcula le diamètre de la Terre sans erreur et discuta même de la possibilité qu'elle tourne bien avant Galilée.

«Un mouvement de progrès irrésistible»
Passionné, le geste méditerranéen, Ahmed Djebbar s'enflamme lorsqu'il raconte ces siècles sous-estimés de tolérance et de liberté de pensée. «Le génie des musulmans est de ne rejeter aucun savoir, résume-t-il. Dans les premiers temps de leur grandeur, ils ont commencé, élèves admiratifs et révérencieux, à traduire pendant cent cinquante ans des milliers d'ouvrages des maîtres grecs mais aussi indiens, latins, chinois, hébreux, mésopotamiens. Puis ils ne se sont pas arrêtés là. Non contents de propager le savoir, ils ont innové dans un mouvement de progrès irrésistible qui nous mène jusqu'à la Renaissance.» Tant il est vrai que la temporalité du savoir et de l'intelligence est autre que celle des guerres et de la politique.
Institut du monde arabe, à partir d'aujourd'hui et jusqu'au 19 mars. Rue des Fossés Saint-Jacques, Métro Jussieu. Tél. : 01.40.51.38.38, URL : www.imarabe.org.
Source : le Figaro, 25 octobre 2005


Le harem et l'Occident, de Fatema Mernissi et The Good Body, d'Eve Ensler


Sortir du «harem de la taille 38»
par Mona Chollet, www.peripheries.net
C'est à l'avidité avec laquelle on lit cet essai renversant de perspicacité et d'humour qu'est Le harem et l'Occident (découvert avec un peu de retard, puisqu'il est paru en 2001), qu'on mesure à quel point, depuis quelques années, le climat international nous a sevrés de l'enrichissement et des plaisirs de l'échange culturel. Ecrivaine et sociologue marocaine, féministe à la langue bien pendue, Fatema Mernissi est aux antipodes de ces intellectuels ­ ou pseudo-intellectuels ­ étrangers à qui leur fayotage intensif vaut d'être promus au rang de vedettes par les médias occidentaux (voir par exemple son savoureux entretien au magazine Psychologies, dont le titre est à lui seul tout un programme: «Seules les musulmanes persécutées intéressent l'Occident»).
Le projet de ce livre est né au cours de sa tournée de promotion en Europe de Rêves de femmes, récit traduit en de multiples langues de son enfance dans un harem de Fès. Intriguée par les sourires gênés ou entendus que provoque chez les journalistes qui l'interviewent le mot de «harem» ­ terme qui, pour elle, désigne simplement une réalité familiale ­, elle cherche à en savoir plus sur la représentation qu'ils s'en font. Elle découvre alors que pour les hommes occidentaux, nourris des peintures de Delacroix, Ingres, Matisse et Picasso, le mot renvoie à un pur fantasme: celui d'un paradis sexuel peuplé de captives disponibles, alanguies et perpétuellement nues («les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler», observe-t-elle insolemment). Le harem leur évoque en fait un univers très similaire à celui des maisons closes peintes par Toulouse-Lautrec ou Degas. Elle est stupéfaite: comment peuvent-ils croire sérieusement que des femmes enfermées acceptent leur sort de bonne grâce? Cette réalité du non-consentement féminin, sa propre tradition culturelle, que ce soit dans les grands récits littéraires ou dans la peinture, ne l'occulte jamais: on y sent toujours planer la menace d'une révolte possible, et la situation du maître deslieux est tout sauf confortable. Les miniatures des artistes musulmans, de surcroît, montrent toujours les femmes des harems très habillées, et très actives: montant à cheval, tirant à l'arcŠ
Poursuivant ses recherches, harcelant de questions ses amis européens, Fatema Mernissi bute sur un idéal féminin très répandu en Occident: celui d'une femme douce, soumise, qui est un corps accueillant, ce qui est très bien, mais qui ­ et c'est moins bien ­ n'est que cela. Un journaliste parisien avec lequel elle a sympathisé lui confie ainsi l'un de ses fantasmes sexuels: celui d'une femme «muette, passive intellectuellement autant que physiquement». (En lisant cela, on repense à une brève scène de Jules et Jim de François Truffaut au cours de laquelle un homme présente à ses amis sa dernière conquête, une jeune femme complètement muette, et ajoute, comme s'il allait de soi, ce commentaire incongru: «Le sexe à l'état pur!») Lemême, pour l'aider à comprendre la vision prédominante en Occident des rapports entre hommes et femmes, lui fait lire Observations sur le sentiment du beau et du sublime, de Kant. Elle tombe sur ces lignes atterrantes: «L'étude laborieuse ou la cogitation morose, encore qu'une femme puisse y exceller, anéantissent les avantages qui sont propres à son sexe, et peuvent faire l'objet d'une froide admiration en raison de leur rareté; mais elles affaibliront par là même les charmes par lesquels elles exercent une grande force sur l'autre sexe.»

«N'est-il pas étrange que, dans l'Orient médiéval, des despotes comme Haroun al-Rachid recherchaient des esclaves érudites tandis que dans l'Europe des Lumières, des philosophes tels que Kant rêvaient de femmes incultes?»
S'y ajoutent d'autres éléments concordants, comme l'insistance d'un Molière à tourner en dérision les prétentions intellectuelles des femmes (Les Femmes savantes, Les Précieuses ridicules). Cette fois, Fatema Mernissi est carrément prise de malaise ­ et de pitié: cette séparation de l'intellectuel et du sexuel lui apparaît comme un appauvrissement tragique, un non-sens. Pour elle, la séduction ne peut se réduire au langage du corps, ni faire l'économie «d'une communication intense». «Que peut donc être un orgasme partagé, pensais-je, dans une culture où les pouvoirs de séduction de la femme ne comptent pas celui de l'esprit?» Il s'agit là d'une tradition qui lui est complètement étrangère: «Dans le harem musulman, l'échange intellectuel est, au contraire, indispensable à la jouissance partagée», explique-t-elle. Les califes exigeaient en effet de leurs esclaves féminines une intelligence, des connaissances et des talents oratoires, comme l'esprit de répartie, qui étaient loin de se réduire au petit vernis d'éducation nécessaire à donner le change dans les conversations mondaines. Le calife Ma'moun, fils de Haroun al-Rachid, par exemple, trouvait un plaisir hautement érotique à affronter une femme aux échecs. «N'est-il pas étrange, interroge Fatema Mernissi, que, dans l'Orient médiéval, des despotes comme Haroun al-Rachid recherchaient des esclaves érudites tandis que dans l'Europe des Lumières, des philosophes tels que Kant rêvaient de femmes incultes?» Quand elle expose la conception de l'amour développée par Jahiz, écrivain arabe du IXe siècle ­ une conception baptisée isq, et faite à la fois d'affinité intellectuelle, d'érotisme intense et de «désir profond de faire durer la relation» ­, à un ami allemand, celui-ci lui réplique que son Jahiz est un adolescent attardé, et qu'il «attend trop de l'amour». Pourtant, ce que l'on devine, dans le livre, de la relation qui unit Fatema Mernissi à son mari, suffit à prouver que le isq n'a rien d'une utopie.
Une idée germe alors dans son esprit: «Se pourrait-il qu'en Orient, la violence imposée aux femmes vienne de ce qu'on leur reconnaît la faculté de penser et donc d'être des égales, et qu'en Occident les choses aient l'air plus cool parce que le théâtre du pouvoir gère la confusion entre masculinité et intelligence?» Elle va plus loin: en Orient, l'enfermement est spatial, alors qu'en Occident, il est immatériel, et se fait dans l'image d'elles-mêmes qu'onimpose aux femmes; en somme, les femmes y sont enfermées dans le regard des hommes. Mise à contribution d'autorité dans ses réflexions, son éditrice française apporte de l'eau à son moulin en lui glissant le Voir le voir (Ways of seeing) de John Berger, où elle lit par exemple: «Les hommes regardent les femmes. Les femmes se regardent être regardées.»

«Dans ce magasin tout entier, qui fait cent fois le bazar d'Istanbul, vous n'avez pas de jupes pour moi? Vous plaisantez!»
L'illumination définitive vient à Fatema Mernissi dans un grand magasin new-yorkais: cherchant à s'y acheter une jupe, elle s'entend répondre qu'il n'y a rien à sa taille («dans ce magasin tout entier, qui fait cent fois le bazar d'Istanbul, vous n'avez pas de jupes pour moi? Vous plaisantez!»), et que les tailles «hors normes» ne se trouvent que dans les «magasins spécialisés». Elle se rend alors compte que ­ comme elle l'explique à la vendeuse, qui l'écoute avec un mélange de condescendance et d'envie ­ elle ne sait même pas exactement quelle taille elle fait: «Je viens d'un pays où les vêtements n'ont pas de taille précise. J'achète le tissu et la couturière ou l'artisan d'à côté me fait la jupe ou la djellaba que je veux. Ni elle ni moi ne savons quelle est ma taille. Au Maroc, personne ne s'occupe de ça, du moment que je paie mes impôts.» Puis elle bat en retraite, le moral en berne: ses hanches larges, qui, dans la rue, au Maroc, lui valent des commentaires élogieux, se trouvent soudain «ravalées au rang de difformité».
Mais, si l'épisode met à mal son amour-propre, il lui fait aussi franchir une étape décisive dans ses recherches, en lui permettant de mettre au jour ce qu'elle baptise «le harem de la taille 38»: «Les Occidentaux n'ont pas besoin de payer une police pour forcer les femmes à obéir, il leur suffit de faire circuler les images pour que les femmes s'esquintent à leur ressembler.» Dans la foulée, elle lit Le mythe de la beauté, de Naomi Wolf («Une fixation culturelle sur la minceur féminine n'est pas l'_expression d'une obsession de la beauté féminine, mais de l'obéissance féminine»), puis La domination masculine, de Pierre Bourdieu: elle y découvre avec enthousiasme le concept de «violence symbolique», défini comme «une forme de pouvoir qui s'exerce sur les corps directement, et, comme par magie, en dehors de toute contrainte physique»; mais cette magie «n'opère qu'en s'appuyant sur des dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond des corps». Toutes ces révélations la font frissonner d'horreur, et l'amènent à plaindre de tout son c¦ur celles qui subissent cette tyrannie: «Nous les musulmanes jeûnons un mois par an. Les Occidentales jeûnent douze mois par an.»
Dans The Good Body (2005), sa nouvelle pièce, Eve Ensler, elle aussi, s'insurge contre «les grandes tailles reléguées tout au fond du magasin comme le porno». Bien que venue d'un tout autre horizon que Fatema Mernissi, la dramaturge et militante féministe new-yorkaise, auteure mondialement célèbre des Monologues du Vagin, s'attaque elle aussi à ce carcan immatériel dans lequel se débattent tant de femmes ­ et pas seulement occidentales, d'ailleurs: au train où se propage la «violence symbolique», bientôt, ce seront les femmes de toute la planète ­ du moins celles qui ne crèvent pas de faim ­ qui «jeûneront douze mois par an». Entre les femmes noires qui s'appliquent des pommades dévastatrices destinées à se blanchir la peau, lesChinoises qui se font «occidentaliser» le nez et débrider les yeux à la chaîne, et toutes celles qui enchaînent les régimes et multiplient les recours à la chirurgie esthétique, la standardisation est en marche. «J'ai été surprise de voir à quel point les images de Cosmopolitan s'étaient répandues sur toute laplanète, disait Eve Ensler dans un entretien. Il y a quelque chose d'incroyablement puissant dans cet idéal occidental. J'ai demandé à des gens du monde entier: "quel est votre modèle de beauté?", et vous ne pouvez pas savoir combien m'ont répondu: "Claudia Schiffer, elle est parfaite." Au point que, au lieu de The Good Body, j'ai failli intituler la pièce Claudia Schiffer, parce qu'elle est parfaite. Parce que, que ce soit en Afrique du Sud ou en Inde, j'obtenais toujours la même réponse: "Claudia Schiffer, parce qu'elle est parfaite."» Il est curieux que cette uniformisation galopante ne suscite pas davantage de réactions. Peut-être faudrait-il saisir l'Unesco, pour qu'elle classe la diversité des modèles de beauté féminins au patrimoine mondial de l'humanité?
Si Eve Ensler a été amenée à s'intéresser à ce sujet, c'est parce qu'elle-même a connu ce perfectionnisme mal placé, cette fixation obsessionnelle sur une partie de son corps considérée comme imparfaite, et que l'on s'échine à vouloir faire rentrer dans le rang. Dans son cas, il s'agissait de son ventre: jusqu'à ses quarante ans, il avait toujours été plat, mais il ne l'était plus, et elle dépensait toute son énergie physique et psychique à tenter de faire en sorte qu'il le redevienne. Contrairement à ce que l'on aurait pu croire, trente années de militantisme féministe radical ne l'avaient pas mise à l'abri de cette pression phénoménale qui s'exerce sur lesfemmes pour les faire correspondre aux canons de la beauté («je n'aurais jamais cru que tu étais aussi américaine», lui lance l'une de ses amies). Ce mélange des genres produit parfois des situations cocasses, comme lors de ce voyage en Italie au cours duquel elle doit donner une conférence sur la guerre, et où elle est mise à la torture par le régime qu'elle s'impose: «J'essaie d'écrire sur le paradigme patriarcal de l'invasion, de l'occupation et de la domination, mais la seule chose à laquelle je sois capable de penser, c'est à un plat de pâtes.»

Au passage, Eve Ensler forge quelques concepts qui, jusque-là, faisaient cruellement défaut à la pensée contemporaine, comme celui de skinny bitch («salope maigrichonne»)
Que ce sujet soit en général considéré comme frivole et secondaire, elle en est bien consciente: «En pleine guerre d'Irak, alors que le terrorisme mondial explose, que les libertés civiles déclinent aussi rapidement que la couche d'ozone, qu'une femme sur trois dans le monde sera violée ou battue au cours de sa vie, pourquoi écrire une pièce sur mon ventre?» Sauf que The Good Body est bien plus qu'une pièce sur son ventre: en l'écrivant et en la jouant, elle réussit justement à échapper à ce mécanisme qui pousse les femmes «à exercer leur tyrannie sur un territoire appelé le corps, et à perdre de vue le monde». Elle réussit à transformer un ressassement masochiste en ouverture aux autres, un enfermement dans un univers mental d'une pauvreté désolante en occasion de faire progresser sa pensée ­ et la nôtre, par la même occasion. Pour les besoins de la pièce, elle est partie à la rencontre d'autres femmes de toutes origines ­ africaines, indiennes, portoricaines, italiennes, américaines, afghanesŠ ­, et les a interrogées sur leur propre relation à leur corps; cette savoureuse galerie de portraits est scandée d'intermèdes consacrés à sa propre histoire, et à la façon dont les propos des autres stimulent sa propre réflexion.
Avec insolence et vitalité, avec un humour sobre et ravageur, elle s'interroge sur cette étrange certitude que, si seulement on parvenait à maîtriser cette partie-là de son corps (son ventre, ses fesses, ses seinsŠ), on serait enfin aimée, et tous les problèmes seraient résolus ­ alors que, bien sûr, on ne fait que mettre le doigt dans un engrenage, et engager un processus qui n'aura jamais de fin; sur l'incompréhensible surdité des femmes aux adjurations de leurs compagnons, qui leur répètent qu'ils les trouvent belles comme elles sont (quand le fiancé d'Eve lui dit qu'il adore son ventre, elle pense: «Pourquoi je n'ai pas choisi un homme qui ait des idéaux plus élevés?»); sur ce présupposé qu'on est née avec un corps défectueux, maudit, et qu'on doit dépenser toute son énergie et tout son argent à le «racheter» (ce qui montre au passage que cette démarche, souvent engagée dans l'idée d'accroître son potentiel érotique, est en fait profondément puritaine). «Arrêtez de réparer votre corps, martèle Eve Ensler, il n'a jamais été cassé!» Ailleurs, elle a cette réflexion: «Peut-être qu'être une fille bien n'a rien à voir avec le fait de se débarrasser de quelque chose.» Au passage, elle forge quelques concepts qui, jusque-là, faisaient cruellement défaut à la pensée contemporaine, comme celui de skinny bitch («salope maigrichonne», notion promise, du moins en ce qui me concerne, à un grand avenir).
Mais ce qu'il y a de plus beau, dans cette démarche, c'est qu'en refermant le livre, on est bien obligé de s'incliner, et de reconnaître qu'il est incomparablement plus important, y compris pour séduire, d'être capable de produire un texte comme celui-là que d'avoir un ventre plat. Eve Ensler remet à sa juste place tout ce qu'on a de plus en plus tendance à évacuer des rapports de séduction: «l'imagination, l'originalité, la métaphore, la passion», dont elle déplore la disparition programmée. En définitive, l'obsession mortifère de la perfection plastique n'est peut-être rien d'autre que l'aboutissement logique de cette tragique erreur occidentale épinglée par Fatema Mernissi: celle qui consiste à «réduire la séduction au seul langage ducorps».


Fatema Mernissi, Le harem et l'Occident, Albin Michel, 2001.
Eve Ensler, The Good Body, Villard, New York (pas encore traduit), 2005.
Lire aussi: «La femme, l'étranger: l'Occident ou la phobie de la différence?», édito à partir de Le harem et l'Occident (octobre 2005).
Sur le même sujet, écouter: «Un affreux top-model aux joues creuses», chronique sur Arte Radio, 6 avril 2005.
Voir aussi le site de Fatema Mernissi : http://www.mernissi.net/