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"J'ai vu tuer Ben Barka", un film de Serge Le Peron et Saïd Smihi


par Inès Bel Aïba, TelQuel, 15 octobre 2005
Club Marboeuf, mardi 4 octobre, une foule de journalistes afflue pour assister à la première projection semi-publique du dernier opus sur Mehdi Ben Barka. Surprise, l'ancien opposant marocain n'est pas le seul héros du film.
Ce n'est pas un film sur Ben Barka. C'est un film sur l'affaire Ben Barka. Serge Le Peron et Saïd Smihi, ses deux réalisateurs, tiennent à faire la distinction. Il ne faut pas s'attendre à un portrait du leader de la gauche marocaine, ni à un long-métrage compilant les entretiens avec des protagonistes de l'affaire. "Ce n'est pas un documentaire, c'est un film de fiction qui ne trahit pas la réalité", précisent Smihi et Le Peron.
Dès les premières minutes du film, on comprend que Mehdi Ben Barka n'en est pas le personnage central. Son ombre est omniprésente, son nom maintes fois cité, mais un autre homme en sera le fil conducteur : Georges Figon, un fils de bonne famille devenu un voyou inquiet et mythomane. C'est sa voix, venue d'outre-tombe - puisque le film s'ouvre sur son prétendu suicide- qui guide le spectateur dans les méandres de ce qui va devenir l'affaire Ben Barka. "Il tient tous les maillons de la chaîne", explique Serge Le Peron. Grâce à lui, plusieurs points de vue sont possibles.
Figon est un habitué des escroqueries et des affaires qui coulent. Lassé de sa médiocrité, il recherche le "coup" qui le fera entrer dans la cour des grands. C'est alors qu'il se voit confier la production d'un documentaire sur la décolonisation, à une époque où, comme il le dit dans le film, "ça pétait dans tous les coins de la planète, mais surtout dans le sud, dans le Tiers-Monde". Aux commandes, c'est la crème de la littérature et du cinéma qu'on retrouve : l'écrivain Marguerite Duras doit en faire le commentaire, et Georges Franju, un grand cinéaste français aujourd'hui méconnu des jeunes générations, en serait le réalisateur. Cerise sur le gâteau : c'est Mehdi Ben Barka, "le vrai leader du Tiers-Monde", qui ferait office de conseiller historique. Le scénario peut sembler improbable, et pourtant, c'est lorsque Duras, Franju et Ben Barka donnent leur accord que le piège commence à se refermer sur ce dernier. C'est le début de l'affaire Ben Barka.
Une affaire qui a marqué les deux adolescents que Le Peron et Smihi étaient alors, l'un en France, l'autre au Maroc. Serge Le Peron se souvient "du bruit, de l'écho, du scandale" de la disparition du dirigeant de l'UNFP. L'idée du film, elle, est née il y a précisément quatre ans, lorsque Frédérique Moreau, une amie du cinéaste français, lui raconte que Georges Franju ne s'est jamais vraiment remis de son implication, même involontaire, dans l'enlèvement de Mehdi Ben Barka. A l'époque, le secret-défense pèse toujours sur les documents détenus par la France. La famille Ben Barka est dans l'expectative, la mort de Hassan II n'a pas encore débloqué la situation d'un point de vue juridique. Serge Le Peron et Saïd Smihi ont donc voulu reconstituer l'affaire "au niveau le plus pratique, le plus quotidien, le plus bas peut-être". D'abord "pour que le 29 octobre ne reste pas qu'une commémoration annuelle". Ensuite pour "contribuer au débat, pour que la vérité soit enfin connue".
Quarante ans après la disparition de Mehdi Ben Barka, des pans entiers de l'affaire demeurent dans l'obscurité la plus totale. On ne sait toujours pas où est le corps de l'opposant, ni qui a donné l'ordre de l'enlever. Sans prétendre faire de nouvelles révélations, Saïd Smihi et Serge Le Peron voudraient faire avancer les choses. "On nous annonce la levée du secret défense sur les documents, et il n'y a rien, que de la poussière !", s'insurge Smihi. "Ça me rend fou", renchérit Le Péron. "Aujourd'hui, personne ne reprocherait à la France d'avoir fait surveiller Ben Barka. Ça relevait de la sécurité nationale. Qu'est ce qui empêche le gouvernement français de tout mettre sur la table ?".
La mort de Ben Barka reste une évocation douloureuse aux yeux des deux réalisateurs. "Ben Barka est le prototype de l'homme qu'il ne fallait surtout pas abattre", déclare Le Péron avec amertume. "Quand on tue Ben Barka, on se retrouve avec Ben Laden". Smihi acquiesce. Leur verdict est sans appel : éliminer un leader qui représentait une véritable option progressiste à l'époque prend tout son sens de nos jours.
Le film est en tout cas un événement. Pour la première fois depuis l'enlèvement de Mehdi Ben Barka, une production franco-hispano-marocaine aborde le sujet sans détours. Le film est parfois confus, peut-être difficile d'accès pour une personne peu familière avec les magouilles qui ont maculé les relations franco-marocaines. La structure est complexe, et les deux réalisateurs en conviennent : "c'est un pari de scénario" qu'ils ont voulu lancer.
Ils ont aussi parié sur l'acteur français d'origine arménienne Simon Abkarian pour incarner Ben Barka. "Dans le cas de Ben Barka, ce n'est pas la ressemblance physique qui compte", affirment-ils. "Abkarian porte l'Orient en lui (il a grandi au Liban, ndlr), il a un talent immense, une humanité, une universalité qui le caractérisent. Un comédien marocain n'aurait pas eu cette universalité". D'où la part, très menue, accordée aux Marocains dans la distribution. Outre Fayçal Khiari, qui incarne Mohamed Oufkir, Azize Kabouche alias Chtouki et une apparition éclair de Mouna Fettou dans le rôle de Ghita Bennani (la mère), le reste est cosmopolite. Reste à savoir comment le film sera accueilli par le public marocain. Serge Le Peron et Saïd Smihi voudraient que la sortie de "J'ai vu tuer Ben Barka" soit simultanée en France, en Espagne et au Maroc, mais il n'y a toujours pas de précision à ce sujet.


Filmographie : L'affaire Ben Barka en images
Dès 1972, la disparition de l'opposant marocain est évoquée dans L'attentat, un film d'Yves Boisset, avec Jean-Louis Trintignant et Michel Piccoli. Largement inspiré par l'affaire Ben Barka, le film raconte comment le ministre de l'Intérieur d'un pays d'Afrique décide d'éliminer un leader progressiste réfugié en Suisse. Mais même de cette manière, l'évocation de la disparition de Mehdi Ben Barka est ardue : confrontés à de nombreuses difficultés, Yves Boisset et son équipe ont dû faire appel à des capitaux italiens et allemands pour mener le tournage à son terme. En 2001, dans Ben Barka ou l'équation marocaine, Simone Bitton alterne les documents d'époque et les témoignages pour dresser le portrait de Ben Barka et dérouler le fil de sa vie. Dans l'intervalle, plusieurs cinéastes s'y ont essayé. Mais la dernière ¦uvre en date revient à Soumia Dghoughi qui avait présenté, en novembre 2004, un documentaire de 30 minutes sur l'affaire dans l'émission Grand angle de 2M.