Afrique
- Mali
La maîtresse du
Président, une docu-fiction africaine
Présenté et commenté par Fausto Giudice, 27 juin 2007
L’histoire que je vais vous conter a pour cadre le Mali, un grand
pays africain, et sa capitale, Bamako. Je n’ai rien inventé.
Acte
I
Le vendredi 1er juin 2007, Info-Matin,
un quotidien de Bamako qui se présente comme « l’organe des sans-voix
», publie l’article suivant :
Lycée Nanaïssa Santara
: La maîtresse du président de la république !
Par Seydina Oumar DIARRA -SOD -
Il ne s'agit pas d'une farce. Un professeur de lettres au
lycée Nanaïssa SANTARA n'a rien trouvé d'autre
que d'évaluer
ses élèves sur un sujet bien embarrassant : la sexualité
vadrouilleuse du président de la
République.
Ce n'est pas le commentaire critique de " L'école des femmes "
de Molière, mais d'un sujet de composition donné récemment à
des élèves d'un lycée de Bamako. L'intitulé fait l'économie de
nommer le Don Juan vraiment particulier, mais met dans la rue
les mœurs vagabondes du n°1 national discutées en plein
conseil de ministres, la plus haute instance de décision du
pays. Le texte du sujet est ainsi résumé : " Une étudiante
(Dily), prostituée économique, se retrouve
dans une de ses
escapades charnelles entre les griffes du président de la
République jusqu'à ce que grossesse s'en suive. Parmi la cour
de ses nombreux courtisans, Dily préfère attribuer
la
grossesse au Don Juan de président de la République.
Ce dernier craignant pour son honorabilité n'arrive pas à
convaincre sa nouvelle conquête d'avorter même au prix d'une
menace d'assassinat. Dily finit donc par accoucher,
et préfère
dans un premier temps se battre pour la reconnaissance de
l'enfant par M. le président que pour des fiançailles
d'infortune. Malmenée par le géniteur présumé de son enfant,
Dily interrompt une réunion du conseil de
ministres pour
exposer la situation et plaider sa cause en présence de tous
les membres du gouvernement. Elle trouve un écho favorable
auprès du Premier ministre qui convainc son patron de
reconnaître l'enfant. La question insolite et impromptue est
vite évacuée et le président de la République n'a d'autres
choix que de céder en promettant de demander la main de sa
maîtresse ".
Reflet moral
Ainsi exposé, il s'agissait dans un premier temps pour les
élèves du niveau 10è lettres, de contracter le texte d'environ
1000 caractères ou 139 mots au quart de son volume. Ensuite,
l'élève doit commenter le comportement de Dily
sous forme de
dissertation.
A première vue, ce sujet peut susciter chez parents d'élèves
dédain, arrogance et mépris. Car, nonobstant son caractère
insolant, blessant et immoral, l'orientation sexuelle du fond
du sujet est établie sans aucune ambiguïté.
Secundo, le texte ainsi rédigé et distribué dans un espace
public de formation pêche, toujours chez certains parents
d'élèves, pour défaut de toute finalité pédagogique. Car c'est
une allusion grotesque et maladroite à la dépravation et à la
perversion morale jusqu'au sommet de la république. Surtout
que cette affaire de bermuda est discutée et résolue en plein
conseil de ministres en présence de la prostituée maîtresse du
président de la république et bientôt future première dame de
la République.
Tercio, l'allusion est franche entre les vices dévoilés du
sommet de l'Etat et la permissivité que cela crée à la base.
Autant dire pourquoi les citoyens se priveraient de faire
comme leurs responsables, de les imiter dans l'enfer moral et
le dégoûtant modèle. Une incitation tacite au délit d'offense
au chef de l'Etat est implicite.
Un enseignant de son époque
L'auteur du sujet qui n'est autre que le censeur de
l'établissement, M. Bassirou Kassim
MINTA, a indiqué qu'en
tant que pur produit de sa société, il a été inspiré par les
réalités qui l'entourent. Car la valeur d'un sujet à l'école
ne doit plus servir aux seules formations intellectuelle et
pédagogique de l'élève, mais doit s'étendre au volet moral et
civique. " Je m'inspire de mes recherches par exemple sur le
net, dans les livres et les anciens répertoires ",
indique-t-il pour le choix de ses sujets. M. MINTA de
poursuivre, " lorsque j'ai vu un sujet semblant dans un ancien
cahier, j'ai passé une nuit à réfléchir sur les différentes
articulations possibles en vu de l'adapter à mon besoin
pédagogique ".
En effet, dans le sujet, justifie t-il, le président de la
République n'est qu'un personnage. Selon le professeur, il est
censé être l'homme le plus responsable de tous les
responsables et le plus riche du pays. Quant au nom de l'élève
(Dily), le professeur a délibérément choisi
en conformité avec
le nom d'une cousine au village qui s'appelle effectivement
Oumou Dily. Le choix
de la cousine a également un sens dans ce
contexte, par le fait que nos us et coutumes acceptent qu'on
assène des insalubrités à ses proches. Qui aime bien châtie
bien.
Pour les élèves que nous avons pu rencontrer malgré ce début
de vacances, le sujet en question est perçu comme une belle
leçon de morale, en cette période où notre enseignement est le
plus victime de la déperdition culturelle et du laisser aller
où l'argent est montré comme seul facteur de réussite au
détriment du niveau de la formation initiale et de l'avenir
même du pays. Pour Mohamed Lamine DIOUARA, qui a préféré ce
premier sujet au second choix portant sur la littérature noire
américaine, il était beaucoup plus abordable.
La vérité, c'est que c'est une fiction presque romanesque dont
les personnages sont imaginaires même si, quelque part, cela
heurte la morale en ce sens que ça peut être comme une
incitation implicite à la débauche des jeunes filles qui
doivent craquer pour les mecs les plus " pimpants ".
Acte
II
Le vendredi 8 juin, Ahmadou Toumani Touré,
dit ATT, ancien général, (re)prend ses fonctions
de Président de la république. Il vient d’être réélu à la suite d’une
élection qu’il a remporté dès le premier tour
avec 71% des voix. L’opposition a d’abord crié à la fraude puis est
rentrée à la niche et a accepté le verdict des urnes. ATT avait été
le président du Conseil national de transition suite à la chute du dictateur
Moussa Traoré, renversé par une révolution populaire le 26 mars 1991.
Il avait organisé des élections qui avaient porté au pouvoir, pour deux
mandats, Alpha Oumar Konaré, aujourd’hui grand patron de l’Union africaine.
En 2002, ATT a été élu à la présidence une première fois. Son deuxième
mandat commence par une affaire incroyable.
Seydina Oumar DIARRA et Bassirou
Kassim MINTA ,
emprisonnés pour une "fiction offensante"
Acte III
Le jeudi 14 juin, le journaliste Seydina
Oumar DIARRA, auteur de l’article sur » la maîtresse du président »
est arrêté, déféré à la justice et inculpé pour offense au chef de l’État
et incarcéré. Le professeur auteur du texte de la dissertation le suit
en prison. On entre alors dans un mauvais rêve : comment le chef de
l’État réel peut-il se sentir offensé par un texte de pure fiction ? Si
le délit d’offense au chef de l’ État, hérité du Code pénal français, existe bien dans le
Code pénal malien, celui d’ « offense à la fonction de chef de l’État
» n’existe pas et s’apparente au délit de blasphème, comme si la présidence
d’une Républqiue pouvait être de droit divin.
Acte IV
Ces arrestations et inculpations soulèvent une tempête de protestations
: des organisations professionnelles, des syndicats, des partis politiques,
de la société civile, des ONG internationales. Le « régime ATT » n’a-t-il
donc pas peur du ridicule ? Est-il ce point persuadé que le ridicule
ne tue pas ? Toujours est-il qu’il aggrave la situation en faisant arrêter
, le jeudi 21 juin, 4 (quatre) directeurs de publications qui
avaient reproduit l'article incriminé, en solidarité avec leur confrère
d’Info-matin et l’enseignant arrêtés. Alexis Kalambry des Échos, Sambi Touré
d’Info-Matin, Mahamane Hamèye
Cissé du Scorpion et Birama
Fall du Républicain finissent donc à leur
tour en prison. 50 journalsites manifestent
dans les rues de Bamako et sont aspergés de gaz lacrymogènes par la
police.
Le procès des dangereux délinquants aura lieu le mardi 26 juin.
Acte V
Vous pouvez manifester votre solidarité avec les 6 inculpés en signant
la pétition ci-dessous :
PÉTITION POUR LA
LIBÉRATION IMMÉDIATE ET INCONDITIONNELLE DU JOURNALISTE
SEYDINA OUMAR DIARRA ET DE L'ENSEIGNANT BASSIROU MINTA
Depuis le jeudi 14 juin 2007, Seydina
Oumar Diarra, journaliste au quotidien Info-Matin
et Bassirou Kassim Minta, professeur de lettres et censeur du Lycée Nanaïssa Santara de Bamako sont
détenus arbitrairement à la
Maison centrale d'arrêt de Bamako suite à un Mandat
de dépôt décerné contre eux par le procureur de la République du Tribunal de première instance de la Commune III, sous la
prévention de " offense au président de la République ".
Leur seul crime : avoir proposé à des écoliers un sujet de fiction littéraire
qui relate les déboires d'une prostituée économique devenue la "
maîtresse du président de la
République ", pour l'enseignant, et d'avoir commenté
et critiqué le choix du sujet, pour le journaliste.
Convoqués respêctivement par la gendarmerie
de la Brigade Territoriale
de Bamako et la Sécurité
d'Etat puis conduit au parquet d'instance de la Commune III, MM. Seydina Oumar Diarra et Bassirou
MINTA subiront plus de cinq (05) heures d'interrogatoire pour être ensuite
conduits en prison.
L'emprisonnement de MM. DIARRA et MINTA constitue un recul absurde des
acquis démocratiques au Mali et une violation grave et intolérable des
libertés individuelles et collectives conquises par l'ensemble du peuple
malien au prix d'enormes sacrifices.
Aussi, nous signataires de la présente pétition, indignés par cette
mesure injuste en porte à faux avec les acquis démocratiques, singulièrement
la liberté de presse, consacrée par l'acte fondamental qu'est la Constitution du Mali,
appelons, tous les journalistes, enseignants, démocrates et patriotes,
tous les hommes et femmes épris de paix, liberté et de justice à se
joindre à nous pour :
- exiger la libération immédiate et sans condition du journaliste Seydina Oumar Diarra et de l'enseignant Bassirou
MINTA.
Si vous voulez être signataire de cette pétition
Envoyez-nous votre adhésion, vos noms, professions et coordonnées
par courrier à :
stoure@info-matin.com
info-matin@info-matin.net
info@info-matin.com
PS
:
Pour ma part, j’ai adressé la lettre suivante au journal Info-Matin :
ATT-fiction = affliction
Chers amis, camarades, frères et collègues !
Je découvre à l'instant l'affaire de la maîtresse du président. Comme
on dit chez nous : incroyable mais vrai ! Mais quelle mouche a donc
piqué ATT ? A-t-il donc fini par être contaminé par la paranoïa de son
nouveau parrain George Debelyou Bush ? Faute de trouver des terroristes, le voilà
qui se rabat sur deux malheureux hommes, un éducateur et un informateur,
embastillés pour crime de lèse-majesté. La dissertation par laquelle
le scandale est arrivé ne peut en en effet en aucun cas être considérée
comme une offense au chef de l'État, mais comme une "offense à
la fonction de chef de l'État", bref un délit qui s'apparenterait
au blasphème. mais que je sache, cette fonction,
du moins au Mali, n'est pas de droit divin et la république y est, juqu'à
nouvel ordre, une république laïque.
Cete affaire en dit long sur la bêtise de
ceux qui exercent le pouvoir aujourd'hui dans votre pays. En effet,
pas besoin d'être diplômé pour comprendre que la seule réaction populaire
devant cette affaire ne peut être que celle-ci : s'il s'estime offensé
par cette histoire (la dissertation), c'est donc qu'elle est vraie !
Ce que quiconque connaît un tant soit peu ATT aurait quand même du mal
à croire. Mais enfin, les faits sont là : si Seydina
Oumar Diarra et Bassirou Kassim
Minta sont à l'ombre pour cette dissertation,
c'est qu'il n'y a pas de fumée sans feu.
Je n'ai donc qu'à vous prier de transmettre ce message à ATT, qui est,
je n'en doute, parmi vos plus attentifs lecteurs :
"Cher ATT,
Tu me permettras de te tutoyer, car il n'y a que onze mois de différence
d'âge entre toi et moi. Je suis le petit Blanc que tu avais emmené en
tournée un samedi de mars 1992, à la veille de la première élection
présidentielle démocratique que le Conseil national de transition avait
organisé. J'étais alors partisan d'un prolongement d 'au moins 5 ans
de la transition pour donner le temps aux Maliens et aux Maliennes de
devenir des citoyens en mesure d'exercer leurs droits démocratiques
en pleine connaissance de cause, c'est-à-dire de commencer par apprendre
à lire et à écrire et d'avoir un accès égal et équilibré aux moyens
d'information et de communication. Il n'en a pas été ainsi, et je le
regrette.
15 ans plus tard, beaucoup d'eau (enfin, de moins en moins, semble-t-il)
a coulé sous les ponts de Bamako (je crois qu'il y en a deux, maintenant)
et, apparemment, le pays n'a toujours pas décollé et s'est mis sous
la coupe bienveillante du patron de l'Axe du Bien, premier commis-voyageur
des entreprises mondiales prédatrices sans foi ni loi.
Apparemment, tu as déçu beaucoup des espoirs qui avaient été mis en
toi. Mais tu avais su jusqu'ici te débrouiller pour conserver une image
positive hors des frontières nationales. Or, avec l'affaire de la maîtresse
du président, tu te couvres de ridicule et tu le sais, le ridicule tue.
Puisque de toute apparence, la justice malienne n'est pas indépendante,
je te demande donc fraternellement d'ordonner à tes juges et procureurs
de laisser tomber purement et simplement les poursuites contre
Seydina Oumar Diarra et Bassirou
Kassim Minta et de prendre des dispositions pour faire verser des
indemnités à ces deux hommes pour les souffrances injustes qui leur
auront été infligées. Car enfin, tout de même, on croit rêver ! Monica
Lewinsky existait réellement, elle, tandis que la "maîtresse du
président" est une FICTION ! Tu connais sans doute le sens de ce
mot. Il y a la science-fiction, la politique-fiction. Épargne-nous cet
horrible néologisme : ATT-fiction. Cela fait trop penser à : affliction.
Bien à toi."
Fausto Giudice, 22 juin 2007
Épilogue
Le Tribunal correctionnel de Bamako a condamné le mardi 26 juin 2007
- Seydina Oumar Diarra à 13 jours de prison
ferme (le temps de sa détention rpéventive)
et 100 000 F CFA d'amende
- Bassirou Kasim
Minta à 2 mois de prison ferme et 100 000 francs d’amende
ainsi qu'à d’une interdiction à vie d’exercer sa fonction d’enseignant
- Sambi Touré (Info-Matin)
à 8 mois de prison avec sursis et 200 000 Fd’amende
- Hamèye Cissé (Le
Scorpion), Alexis Kalembiry (Les Echos)
et Birama Fall,
(Le Républicain) à 4 mois de prison avec sursis et 200 000 francs
d’amende chacun.
Au
royaume d'ATT, le ridicule, décidément, ne tue pas.
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